Productifs: mais à quel prix?

Publié le par ottolilienthal

 

Aéroport Suvarnabhumi Bangkok: à la sortie de l’avion, quatre personnes m’attendent. En passant la douane, ils sont huit. Quand on me met dans la voiture, ils sont le double… Bon sang, et ce n’est que moi!

 

L’individu apprécie: ça, c’est du service. L’économiste se pose la question: la productivité en Thaïlande ne doit pas être terrible…

 

C’est vrai, la productivité en Thaïlande laisse à désirer. On la calcule généralement comme le PIB (ajusté au pouvoir d’achat) par personne employée par heure. En Thaïlande, cela représente 7,10 dollars. En comparaison internationale, le Portugal est à 33,7 dollars, la Grèce est à 39,8 dollars, l’Italie à 46, 3 dollars et l’Espagne à 48,3 dollars.

 

Donc peut mieux faire… vraiment? Il y a pourtant un chiffre que tout le monde ignore: le chômage en Thaïlande est un des plus bas du monde: 0,8%! Et là, le bât blesse ailleurs. Par exemple, l’Espagne connaît un chômage total de 26%, tandis que celui des jeunes entre 16 et 24 ans dépasse les 53%. En Thaïlande, il est de 2,3%. Bien sûr, quelque part on joue sur les mots: il y a peu de chômage en Thaïlande mais beaucoup de «sous-emploi».

 

Mais la question se pose quand même. Est-il mieux d’avoir des économies de plus en plus productives (comme celles de l’Europe en crise et mentionnées plus haut) avec des taux de chômage hallucinants ou des économies moins productives mais qui emploient presque tout le monde? Je ne suis pas sûr d’avoir la réponse.

 

Le terme de productivité fait beaucoup de sens au niveau des entreprises. Mais au niveau des Etats, le débat reste ouvert. Quand nous avons commencé nos travaux sur la compétitivité, il y a plus de vingt ans, une des plus violentes critiques du concept vint de Paul Krugman: «Ce n’est qu’un autre nom pour la productivité.» Venant d’un futur Prix Nobel d’économie, cela faisait un peu désordre.

 

Pourtant, la productivité au niveau des Etats peut être un terme dangereux s’il n’est pas associé à d’autres objectifs, comme l’emploi, le consensus social ou la stabilité politique.

Bombe à retardement

 

 

Nous avons tous été perplexes de voir en Asie ces personnes dont le seul travail consiste à vous ouvrir la porte d’un magasin: dégradant. Mais en Europe ou aux Etats-Unis la même personne serait probablement au chômage, à l’assistance publique, voire même dans la rue.

 

Les gains de productivité que nous gagnons dans les entreprises, nous les perdons en allocations sociales de toute sorte, et dans certains pays en déstabilisation politique. Avec 60% des jeunes au chômage, la Grèce est devenue une bombe à retardement politique.

 

Au moins, en Asie, ce portier a un travail, il est bien habillé et il reste dans le circuit de l’emploi. Un jour il pourra entrer, lui aussi, dans le magasin, et faire un autre emploi, plus intéressant. Il ne sera pas en train de déstabiliser la rue. Au niveau des Etats, les gains de productivité et les coûts du chômage s’annulent en grande partie, en tout cas dans les économies dites avancées.

 

Et en Suisse? Notre productivité, calculée sur la même base que plus haut, est de 49,1 dollars. Tout le monde pense que nous sommes extrêmement productifs, y compris nous-mêmes. Et pourtant nous sommes loin d’être les meilleurs. Nous sommes battus en Europe par l’Irlande (58,9 dollars), la France (55,8 dollars), la Belgique (54,1 dollars) et le Danemark (50,3 dollars).

 

Seulement voilà, nous avons un chômage de 3,2% tandis que nos amis irlandais sont à 13,4% et nos voisins français à 11%. En fin de compte, il est peut-être mieux d’être un peu moins productif et d’employer tout le monde que le contraire. En tout cas le débat est ouvert.

 

Stéphane Garelli

 

 

Stéphane Garelli est professeur à l'International Institute for Management Development (IMD) et professeur à l'Université de Lausanne (HEC). Ses recherches portent sur la compétitivité des nations et des entreprises sur les marchés internationaux. Il est directeur du World Competitiveness Yearbook, une étude dans le domaine de la compétitivité des nations, publiée par l'IMD. Ce rapport annuel compare la compétitivité de quarante-six nations en utilisant 250 critères.

 

Président du conseil d’administration du quotidien suisse Le Temps, il est aussi membre de la China Enterprise Management Association, du conseil de la Fondation Jean-Monnet pour l'Europe, de l'Académie suisse des sciences techniques, de la Royal Society for the encouragement of Arts, Manufactures and Commerce et du Conseil mexicain de la productivité et de la compétitivité (Comeproc).

 

http://www.bilan.ch/stephane-garelli/leconomiste/productifs-mais-quel-prix

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