L'Histoire revisitée

Publié le par ottolilienthal

Le faux débat sur les bombardements alliés contre l'Allemagne nazie

 Certains répètent que les Américains et les Britanniques ont inutilement et cruellement bombardé l'Allemagne en 1945. Ils ont tort.

L'Allemagne a plus de talent pour commencer les guerres que pour les perdre. Son amertume est l'énergie de son bellicisme. Quand on la désarme, elle sanglote en réclamant la grâce. Une fois pardonnée, elle franchit, honteuse et rampante, le Rhin, feint, pendant vingt ans, d'être sage, compose des opéras bruyants, écrit des romans insincères et rappelle qu'elle est avant tout une nation de philosophes. Sa vulnérabilité est un stratagème dont les perpétuelles victimes sont, de 1870 à 1945, les Français. Ses sursauts de haine s'expriment avec une violence toujours plus grande, une barbarie toujours raffinée, un culot toujours plus insolent. Ainsi l'AFD (89 députés sur 709 au Bundestag) réclame, à l'occasion de ce 75e anniversaire de la victoire des Alliés, la reconnaissance des bombardements de Dresde comme un crime de guerre.

Au terme de la conférence de Yalta (du 4 au 11 février 1945), Russes, Anglais et Soviétiques déterminent une stratégie commune. Winston Churchill et Franklin Roosevelt s'engagent à bombarder les centres de communication et de transport afin d'empêcher l'acheminement de renforts allemands sur le front est. Plus de 4 000 000 de soldats russes étaient morts depuis l'opération Barbarossa (1941) : ce massacre devait cesser. C'est aussi un moyen pour le dirigeant soviétique de circonscrire l'intervention de ses alliés à l'ouest pour préserver sa zone d'influence : Berlin, Leipzig et Dresde doivent être neutralisées. Quoi qu'il en soit, cette demande était militairement justifiée et politiquement cohérente.

 
 
 
 

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Chemins de fer, industrie pétrolière et gares sont méthodiquement détruits afin de rendre impossible le transport de soldats allemands. L'attaque de Dresde s'inscrit dans ce plan. Le 13 février 1945, 245 bombardiers Lancaster de la Royal Air Force larguent des bombes explosives et incendiaires sur la capitale de la Saxe, laquelle s'embrase. Peu après, 550 appareils surprennent, à nouveau et à découvert, secours et civils. Le 14 et le 15, c'est au tour de l'US Air Force : 311 bombardiers pilonnent la ville. Dresde, surnommée la « Florence de l'Elbe », était une ville ravissante où étaient bâties plusieurs des plus belles églises d'Europe. La beauté de la cité rend d'autant plus déplaisante sa destruction. Pour autant, à qui la faute ? Adolf Hitler, élu et adulé par un peuple, dont les habitants de Dresde, avait décidé que l'Allemagne ne se rendrait pas. Fallait-il, au nom de principes méprisés par le Reich pendant six ans, risquer la vie d'Américains, de Russes, d'Anglais, de Français, pour épargner une nation barbare ? Le commandement allié avait le devoir de ne rien sacrifier au confort de l'ennemi dans la mesure où ce conflit n'était plus une guerre, mais une cause depuis l'assassinat du premier des six millions de juifs exterminés. Les pilotes de la Royal Air Force, ces jeunes garçons sans peur qui, du jour au lendemain, ont quitté les terrains de tennis d'Oxford pour piloter des avions au-dessus de la Manche, ont accompli leur devoir. Ils ont vaincu dans la gaieté : gloire leur soit rendue.

Les bombardements sur les civils, une idée allemande

Les bombardements sur les civils ne sont pas, comme le prétendent les défenseurs de la cause de Dresde, une idée anglaise, mais allemande. À l'automne 1940, les avions de la Luftwaffe sont les seuls capables d'atteindre le territoire britannique, les bombardiers de la Royal Air Force ne pouvant techniquement pas se rendre en Allemagne. Hitler profite de cet avantage en procédant à des raids contre des civils sur Coventry et Londres : 30 000 tués. Churchill, jusqu'ici déterminé à épargner les civils allemands, change d'avis et soutient indirectement la stratégie d'Arthur Harris, surnommé « Bomber Harris », le commandant des forces britanniques de bombardement, de pilonnages du Reich.

De facétieux ignorants anglophobes, souvent sympathisants d'idéologies nauséabondes, répètent, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, que les bombardements sur l'Allemagne étaient, au pire, disproportionnés, au mieux, inutiles. Ils ont scientifiquement tort. L'histoire militaire a démontré que pour être agressive, cette stratégie n'avait pas moins atteint ses buts. L'Allemagne avait, avec cruauté et cynisme, impliqué sa population civile dans la guerre dans des proportions telles que de sa neutralisation dépendait la rapidité de la victoire. On estime à près de 900 000 le nombre d'Allemands impliqués indirectement dans les combats : défense aérienne, premiers secours, logistique, etc. Ainsi ce n'est ni aux Anglais et ni aux Américains que doivent être réclamés des comptes, mais à des citoyens inconséquents et vengeurs qui portèrent, librement, un peintre de carte postale feignant et imbécile, accompagné d'une clique de ratés déguisés en officiers d'opérette, à la tête de leur patrie. Oui, voilà à quelle séduction l'Allemagne avait cédé. Qu'elle le veuille ou non. La destruction de cette entité prétendument civilisatrice n'est pas un fait de guerre, mais, pour reprendre la phrase de Jean Cassou dans La Mémoire courte, « un fait moral, absolu, suspendu, pur. Et sur quoi, par conséquent, il n'y a pas à revenir ».

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Référence livre

Jean Cassou, La Mémoire courte, Paris, éditions Sillage, 2 017. Première publication en 1953.

*Arthur Chevallier est éditeur chez Passés composés. Son dernier essai, « Napoléon sans Bonaparte » (éditions du Cerf), est paru en janvier 2019. Le 12 septembre est sorti « Le Goût de Napoléon » (éditions Le Petit Mercure), un recueil de textes sur l'Empereur.

 
Seconde Guerre mondiale : de Gaulle a failli voler l'annonce de la victoire

Mécontent de voir Cologne échapper au giron de la France, le général de Gaulle était d'une humeur massacrante le 7 mai 1945, relate « The Guardian ».

«Elle avait 17 ans et elle a été violée par 40 soldats»

 

Disparus de la mémoire de la Libération, les viols de masse commis au printemps 1944 par les troupes françaises restent une plaie ouverte dans le cœur des Italiens du Latium. Sept décennies plus tard, la France ne s’est jamais excusée et les victimes n’ont pas oublié.

«Ils m’ont tout fait… Ils m’ont tout fait.» Le vieux paysan referme la main sur son pantalon en velours côtelé. Le regard est vide, la voix sûre, mais les doigts broient le tissu à s’en tordre les phalanges. Pour le rassurer, Marina, sa petite-fille de 20 ans, lui parle à l’oreille. Mais Pietro, 86 ans, ne faiblit pas : «Ils m’ont pris comme une femme… Ils m’ont tout fait, comme des bêtes, et puis ils m’ont tiré dessus.» Et de montrer la cicatrice de la balle qui l’a frappé à l’arrière du cou. «Pourtant mon père m’avait prévenu, il m’avait dit de rester à la maison. Mais j’étais jeune, fou, c’était la guerre et toute la famille était affamée, il fallait bien sortir pour trouver de quoi manger.» Dans le salon de la grande maison en pierre, trois générations de la famille Socco écoutent religieusement cette histoire que «l’ancien» ne leur a jamais racontée. «Ce jour-là, j’étais avec mon ami Lorenzo, mais lui n’a pas survécu. Dans la soirée, quand ils m’ont retrouvé, j’avais perdu beaucoup de sang, mon père me croyait déjà mort, mais je m’en suis sorti. Il m’a dit "tu es vivant, c’est tout ce que j’ai besoin de savoir", alors je n’ai rien ajouté.» C’était il y a soixante-et-onze ans. Mais dans les mots du grand-père, le souvenir enfoui remonte à la surface avec la précision d’un flash.

 

«Les civils considérés comme butin de guerre»

Au printemps 1944, Pietro a 15 ans, et vit à Lenola, petit village escarpé qu’il n’a jamais quitté. Les Socco, comme la majorité des habitants de la province de Frosinone, une zone rurale à deux heures de Rome, sont affamés par quatre ans de guerre «où il a fallu nourrir le soldat allemand». Dans cette partie du Latium, les bombardements frappent durement Lenola et les petites communes situées à quelques kilomètres du front. Dans tout le pays, la confusion est totale : c’est la valse des uniformes depuis que Mussolini est tombé et que les Alliés ont débarqué en Sicile. Le 11 mai 1944, ils renversent enfin la vapeur : au terme de six mois de guerre, de pertes humaines considérables, l’armée de Libération remporte la bataille de Monte Cassino. Grâce à l’intervention décisive du général Juin et des soldats du Corps expéditionnaire français (CEF), la route vers la capitale est ouverte, la Wehrmacht est défaite, la libération de Rome n’est plus qu’une question de semaines.

 

Ivres de leur victoire, des milliers de soldats du CEF déferlent sur les petits villages du Latium. Mais, à la surprise des civils qui croient accueillir une armée de libérateurs, l’esprit de conquête se libère en fureur… Entre le 15 mai 1944 et le début du mois de juillet, des milliers de viols (1) sont commis par les soldats tricolores. Femmes, hommes, enfants, vieillards, les civils de 8 à 72 ans sont victimes des marocchinate, des «maroquinades», un mot générique (et particulièrement injuste) pour désigner les «viols de masse» (2) commis par les soldats du CEF (dont 60% étaient originaires d’Afrique du Nord). Le général Juin, lui, deviendra un des plus grands héros militaires de la Seconde Guerre mondiale.

 

«La bataille du Monte Cassino a été très violente et très frustrante pour les soldats qui ont piétiné pendant des mois dans le froid, sans pouvoir vraiment avancer. Il y a donc eu un phénomène de décompensation qui s’est retourné contre les civils, explique l’historienne Julie Le Gac, auteure d’une thèse édifiante sur le CEF (3). Par ailleurs, le commandement français a clairement entretenu l’esprit de revanche des troupes à l’égard des Italiens qui avaient "trahi la France". Résultat : les civils ont parfois été considérés comme le butin de cette guerre.» Pour ne rien arranger, le général Juin mettra neuf jours à réagir aux exactions alors que les alertes arrivent de toutes parts. Le héros de Monte Cassino ne le fera qu’«à la demande insistante des Alliés».

Devant la frilosité des réactions des officiers français, la population du Latium méridional se protège tant bien que mal. Dès les premières exactions, la rumeur se répand comme une traînée de poudre dans les petites communes isolées : «A l’époque, ils disaient "il faut cacher les filles car les diables les enlèvent"», raconte le maire adjoint de Lenola, dont les trois grands-tantes ont été violées. D’après plusieurs témoignages, «les proies potentielles» sont cachées «dans les grottes», «les écuries», «les fermes et les égli ses reculées».

Sylvia a 18 ans quand elle est envoyée chez sa grand-mère qui vit dans une ferme isolée des environs de Lenola. Sept décennies plus tard, la jeune fille est devenue une petite grand-mère, timide et discrète. Difficile de déceler dans la fragile vieille dame de 89 ans enrubannée dans un foulard noir l’adolescente espiègle qu’elle a pu être. «A l’époque, nous ne parlions pas de ces choses-là et nous ne posions pas beaucoup de questions, commence Sylvia, recroquevillée dans un coin du salon. Mais nous savions que les soldats recherchaient les filles.»

«Des femmes sont devenues folles»

En dépit de l’isolement de la ferme, deux soldats du CEF finissent par frapper à la porte de la maison. Sa grand-mère lui demande de se cacher sous ses jupes. Les yeux de Sylvia s’allument quand elle pense à la supercherie : «Les femmes portaient de larges jupes noires et moi, j’étais toute maigre, je me suis mise sous le banc, dissimulée par la jupe, et ils ne m’ont pas vue… Ils ont fouillé partout et puis les Américains sont arrivés, ça les a effrayés, ils sont partis.» Et de poursuivre plus tristement : «Tout le monde n’a pas eu la même chance que moi. Je ne sais pas combien de filles ont été "attrapées", mais quand les soldats sont partis, beaucoup avaient des maladies vénériennes. Certaines sont tombées enceintes, des fiancés ont rejeté leur promise. Il y a même des jeunes femmes qui sont devenues folles et se sont suicidées. Personne n’en parlait vraiment, ça restait dans la famille, les victimes allaient chez les médecins secrètement et on donnait aux filles des plantes pour avorter. Cette période a été terrible, c’est comme s’ils avaient tué la joie de la jeunesse, tout le monde était devenu triste, déprimé.»

 

De l’autre côté de la colline verdoyante qui supporte Lenola, à Castro dei Volsci, une autre jeune fille a eu moins de chance que Sylvia. Au mois de juin 1944, Elide a 15 ans. Depuis quelques jours, l’adolescente et sa mère ont trouvé refuge dans la ferme de sa tante, quand deux soldats du Corps expéditionnaire français défoncent la porte. «Quand ils sont arrivés, j’ai juste eu le temps de me cacher dans un grand coffre qui servait de banc. Mais lorsqu’ils sont entrés dans la pièce pour fouiller, mon ventre a gargouillé, alors ils m’ont trouvée… J’avais tellement faim.» Assise devant la table de la salle à manger, l’ancienne boulangère du village, cheveux courts blonds peroxydés, s’est apprêtée. «Le premier soldat a fait sortir de force ma mère et ma tante, c’était horrible ; je les entendais hurler, pleurer, mais il n’y avait pas de compassion chez eux.» Elide se lève brusquement et mime la scène avec de grands gestes comme si les soldats se trouvaient toujours dans la pièce. «Je suis restée seule avec lui, j’étais contre le mur, il essayait de me faire tomber par terre et je hurlais, je criais à ma mère de venir m’aider… Mais elle ne pouvait rien faire, alors, de l’autre côté de la porte, elle hurlait aussi et quand il m’agressait je me débattais.» Les yeux clairs d’Elide sont fous, sa voix s’éraille, mais le petit gabarit ne s’effondre pas : «Il sentait mauvais, il était sale, il avait des boutons sur les jambes…» L’apparition d’un groupe de soldats met fin au calvaire de l’adolescente : «Les Canadiens sont arrivés et les "chiens" se sont enfuis… Ils auraient pu nous tuer. La fille de Valentina, ils l’ont tuée. Elle avait 17 ans, elle était très belle et elle a été violée par 40 soldats. Quand sa mère s’est interposée, ils lui ont coupé la langue et l’ont obligée à regarder.» L’horreur de l’histoire finit par calmer l’octogénaire qui devient moins bavarde. Pourtant, les langues n’ont pas fini de se délier, car dans le Latium, la mémoire des anciens regorge de souvenirs, plus terribles les uns que les autres.

 

La responsabilité du haut commandement

Arturo, 79 ans, nous attend à la Maison des anciens de Lenola, où se retrouvent chaque jour les plus âgés pour jouer à la pétanque et aux cartes. Il est 14 heures et le petit local, installé sur les hauteurs du village, est encore vide. Arturo, cheveux encore noirs, yeux bleus malicieux, semble ne pouvoir se défaire d’un petit sourire espiègle. «J’avais 8 ans, nous étions réfugiés dans une maison avec une centaine d’autres habitants, quand les Marocains sont descendus. Ils ont entouré la maison et, plus tard, ils sont venus chercher les femmes les unes après les autres pour les emmener dehors. Les gens pleuraient, suppliaient, mais il n’y avait aucune pitié, même pour les très jeunes.» Intrigué et «sans peur», le petit Arturo parvient à se glisser dehors. «Je voulais savoir ce qu’ils faisaient avec les filles, où ils les emmenaient pour pouvoir retourner les chercher. Alors, j’ai suivi une fille, j’ai regardé au coin de la maison pour voir dans quelle direction ils partaient, mais ils m’ont repéré et ils ont tiré. J’ai couru me cacher dans le petit bois juste en face. Ils m’ont vite oublié, ils étaient plus intéressés par ce qu’ils allaient faire… Ils se sont jetés sur elle, ils étaient trois. Je fermais les yeux mais je l’entendais toujours pleurer.» Assis dans le salon de la pièce nue et froide de l’association, Arturo a de nouveau 8 ans, il se recroqueville sur sa chaise et éclate en sanglots. Nous l’apprendrons plus tard, la femme qu’il a suivie, la femme qu’il a vu se faire violer, était sa mère.

Arturo s’effondre quand Ennio, 84 ans, un autre ancien de l’association, reprend à son tour le fil du récit. Alerte, l’ancien ouvrier vêtu à la mode des années 70 «accepte de raconter, même s’il aurait préféré tout oublier». Ennio n’a que 13 ans quand un groupe d’une dizaine de soldats français et marocains fait irruption dans la maison de berger où il s’est réfugié avec sa famille et plusieurs de leurs voisins. «Ils étaient en colère car les jeunes filles étaient cachées ailleurs, dans une grotte. Alors les militaires ont pris la seule femme qui était présente, une mère de famille, et ils m’ont obligé à tirer un matelas à l’extérieur de la maison. Ensuite, ils m’ont demandé d’aller chercher une bougie, pour que nous puissions tous bien voir ce qui allait se passer. Les uns après les autres, ils l’ont violée. Personne ne pouvait bouger, car ils étaient armés. L’un d’entre eux, un Blanc, nous a dit dans notre langue, que c’était ce que les Italiens avaient fait aux femmes françaises pendant la guerre.» Sept décennies plus tard, Ennio, rêve toujours de cette nuit «où il n’aurait jamais dû aller chercher le matelas».

Les récits des survivants ou de leurs descendants rivalisent d’horreur, et pourtant ils sont moins cruels que les comptes rendus factuels des tribunaux militaires. Ces documents, que nous nous sommes procurés, décrivent avec force détails le traitement réservé aux civils et mettent en cause la responsabilité du haut commandement qui avait obtenu de la part des gendarmes, des médecins et des coupables eux-mêmes, la preuve de ces exactions. «En réunion et sous le regard des proches.» C’est ainsi que Pierre D., soldat 2e classe, reconnaît avoir, le 12 juin 1944, «conduit dans une grotte» sous la «menace d’une arme» un garçon de 12 ans - qui témoigne également dans l’acte d’accusation. «Dans cette grotte, je l’ai déshabillé pour le violer, comme il s’opposait à ma volonté, je l’ai frappé de plusieurs coups de poing à la figure, puis je l’ai jeté à terre et l’ai fait coucher sur le ventre. A ce moment, le garçon s’est mis à crier, je l’ai menacé de mon arme en lui disant "ne crie pas ou bien je te tue". Afin d’étouffer ses cris, j’ai appliqué ma main sur sa bouche, puis me jetant sur lui, je l’ai violé.» Le militaire sera condamné à dix ans de travaux forcés pour «atteinte à la pudeur».

Cette histoire fait terriblement écho à celle de Pietro, le vieux paysan de Lenola, et pourtant le mode opératoire de cette agression reste exceptionnel. En effet, selon les actes d’accusation dont nous avons eu copie, les militaires du général Juin qui se sont rendus coupables de violences sexuelles l’ont fait presque toujours en réunion, sous la garde d’au moins un camarade. Dans la majorité des cas, les soldats entraînaient les victimes un peu à l’écart du lieu de la rencontre ou commettaient leur crime dans la maison sous le regard des proches.

 

Une affaire de «reconnaissance»
 

C’est ainsi que le 30 mai 1944, quatre soldats français, Belgacem B., Jean-Marie G., François S. et Mohamed G. sont reconnus coupables de viol sur deux jeunes femmes de Castro dei Volsci, âgées de 20 et 29 ans. La première avait été agressée dans sa propre chambre en présence de sa mère et de sa tante, avant de l’être de nouveau par deux autres soldats, dans un champ de blé voisin. La seconde avait été violée dans la grange de la ferme. Bien que les quatre soldats furent reconnus coupables, seuls Jean-Marie G. et François S., les soldats français, obtiendront des suspensions d’exécution de peine. Indiqué dans les comptes rendus, le motif de la clémence est identique dans les deux cas : «Il semble bien résulter des données et des débats que X s’est laissé entraîner par des camarades indigènes et qu’il ne se soit pas rendu compte de la gravité de sa faute.» Aucun des historiens interrogés n’a pu expliquer cette différence de traitement.

Selon les données récoltées par Julie Le Gac, 207 soldats seront jugés pour violences sexuelles, et 19%, soit 39 hommes, seront acquittés, «le plus souvent faute de preuves». Vingt-huit soldats pris en flagrant délit seront exécutés sans jugement. L’historienne précise que «55 % d’entre eux bénéficieront de circonstances atténuantes attribuées de manière discrétionnaire». Pour certains, ces décisions de justice sont la preuve que la France a bien condamné ces exactions. En outre, après enquête, le 1er janvier 1947, Paris a autorisé l’indemnisation de 1 488 victimes de violences sexuelles. Une forme de reconnaissance ? Peut-être. Sauf que c’est Rome qui a payé. Selon la procédure mise en place par les Alliés, l’Italie, pays vaincu, a dû indemniser les victimes des exactions.

Au-delà de la question financière, pour Fabrizio Battistelli, professeur de sociologie à l’université de Rome (Sapienza), c’est avant tout une affaire de «reconnaissance». Selon le chercheur qui a travaillé sur les violences du CEF dans le Latium méridional, «il ne semble pas que, du côté français, il y ait eu une prise de conscience appropriée de la gravité des faits». Pour lui, «la responsabilité de la République française, représentée sur le terrain par le général Juin et ses subordonnés, est indiscutable».

En effet, le professeur estime que ces «crimes» ont été commis de «manière systématique» dans un cadre «de tolérance générale, sinon d’autorisation ouverte» du commandement français.

Moins radicale, l’historienne française estime que ces violences «ne sont pas un sujet tabou pour l’armée française», mais reconnaît «un problème d’encadrement dû à un manque de personnel». Julie Le Gac ajoute : «Si l’armée n’en parle pas ouvertement, c’est aussi pour ne pas ternir l’image glorieuse de la bataille de Monte Cassino, surtout à un moment où l’on commence à redonner sa juste place à la contribution des troupes coloniales, car cela brouille le message politique.»

Nous avons interrogé le ministère de la Défense, qui nous a fait la réponse suivante : «Nous ne pouvons pas nous positionner sur des faits historiques, par contre les historiens qui ont travaillé sur cette question se sont exprimés, vous pouvez consulter le service historique de la Défense, mais l’affaire est avérée.»

D’après Emiliano Ciotti, président de l’Association nationale des victimes des Marocchinate, qui collecte des archives depuis 2010, «l’objectif du travail de mémoire n’est pas de stigmatiser un groupe ethnique. C’est avant tout un geste politique. Il faut que la France reconnaisse l’existence de ces viols, qu’ils soient inscrits dans l’histoire de la Libération, que les manuels d’histoire la racontent. Pour qu’ils ne se reproduisent plus».

 

(1) Le nombre des viols commis par le CEF à cette période fait l’objet de débats parmi les historiens (entre 200 - le nombre de condamnations par les tribunaux militaires - et 12 000 environ), les gouvernements (2 000 pour le gouvernement italien, 1 488 personnes indemnisées pour les autorités françaises) et les associations (60 000). (2) «Viol de masse», en raison de la faible densité démographique de la province et de la courte période durant laquelle ils ont été commis. (3) «Vaincre sans gloire, le Corps expéditionnaire français en Italie», thèse publiée aux éditions les Belles Lettres, ministère de la Défense-DMPA.

Leïla MINANO Envoyée spéciale dans le Latium (Italie)

Libération de Paris : Qui sont les soldats oubliés de La Nueve, premiers libérateurs de la capitale ?

 Ce dimanche 25 août, on célèbre les 75 ans de la Libération de Paris. Pourtant, des soldats de la 2e division blindée du général Leclerc sont entrés dès le 24 dans la capitale. Pourquoi sont-ils absents des livres d’Histoire ?

 

Ils sont les premiers à avoir libéré Paris de l’occupation allemande et pourtant ils sont les grands oubliés de l’Histoire. Le 24 août 1944, la Nueve, compagnie de la 2e division blindée du général Leclerc, est entrée dans Paris, porte d’Italie vers 20h avant d’atteindre l’Hôtel de Ville de Paris à 21h22. La spécificité de cette unité ? Sur les 160 hommes qui la composent, 146 sont des Républicains espagnols. « Des anarchistes en majorité mais aussi des communistes, des socialistes et quelques Républicains de droite, détaille Ramon Pino de l'association 24 août 1944. Ce sont des guerriers aguerris qui sortent de trois ans de Guerre civile en Espagne. » A leur tête le capitaine Raymond Dronne appelé « el capitan » par ses hommes.

Arrivés en France après la victoire de Franco et parqués dans les camps de réfugiés, le gouvernement de Vichy leur laissa le choix de rejoindre la Légion étrangère ou d’être rapatriés en Espagne. Le choix fut simple et ces Républicains espagnols désertèrent ensuite pour rallier le général Leclerc et l’armée de la France libre. La Nueve combattit d’abord en Afrique du Nord avant de débarquer début août en Normandie. Puis les Alliés arrivent aux abords de Paris, « la question de qui pénètre en premier dans la capitale se pose alors, ce n’est pas neutre. Les Américains se sont effacés face aux exigences de De Gaulle », raconte Serge Ballerini, président général du Souvenir français. L’armée d’une nation qui entre en premier dans une ville, toute la mémoire se construit dessus. »

« On a volontairement gommé [de l’Histoire] la participation des Espagnols »

C’est donc l’armée française avec son unité composée quasi exclusivement d’Espagnols qui est entrée en premier dans Paris, le 24 août, alors que la capitale s’est soulevée contre l’occupation allemande le 20. Les hommes de la Nueve défileront sur les Champs-Elysées le 26 dans leurs véhicules portant les noms de batailles de la Guerre civile espagnole. Puis ils participeront à la prise du Nid d’aigle d’Hitler à Berchtsgaden, à la frontière de la Bavière et de l’Autriche, le 5 mai 1945. « Entre les blessés et les morts, seulement 16 Espagnols sont arrivés là-bas, souligne Ramon Pino. La compagnie avait été reconstituée avec des soldats français. »

 

Ensuite, la déception a envahi le camp les Républicains espagnols. « Ils espéraient qu’après Mussolini et Hitler, les alliés s’occuperaient de Franco, note le membre de l’association du 24 août 1994. Démobilisés, ils sont restés en France et ont participé à la lutte anti-Franco via la clandestinité. » Surtout, ils sont les oubliés de l’Histoire « On a volontairement gommé la participation des Espagnols, estime Ramon Pino. Pour De Gaulle – qui a pourtant descendu les Champs-Elysées entouré d’half-tracks de la Nueve –, la France a été libérée par les Français, pas par des étrangers hors dans la Résistance, on trouvait aussi des Belges, des Polonais, des Allemands anti-nazis, etc. »

Pour Serge Ballerini, « on a construit la mémoire sur l’armée française, sur la 2e DB qui est la première à entrer dans Paris. Tout le discours de De Gaulle, le 25 août, a été : “Paris libéré par lui-même”. C’est cette mémoire qui est montrée dans Paris brûle-t-il ?. Aujourd’hui, on individualise la mémoire, elle s’affine sur les événements et le rôle exceptionnelle de la Nueve dans la Libération de Paris, mais aussi des Républicains espagnols dans la Résistance, réapparaît. »

Une fresque de 17 mètres de haut rend hommage à la Nueve dans le 13e

Une fresque de 17 mètres de haut, rue Esquirol dans le 13e arrondissement, rend hommage aux soldats espagnols de la Nueve, acteurs majeurs de la Libération de Paris en août 1944.

L’association du 24 août 1944 milite donc pour faire connaître ce pan de la Libération de Paris. Elle commémore ainsi tous les 24 août l’action et la mémoire de la Nueve. Et depuis trois ans, Anne Hidalgo participe à la cérémonie. « On n’oublie pas la Nueve. La cérémonie est désormais inscrite dans l’agenda officiel des commémorations, souligne la maire de Paris à 20 Minutes. On veut remettre cette histoire dans l’Histoire officielle. »

 

Floréal Hernandez

 

Invasions mongoles au Japon : les kamikazes n’y sont pour rien !
 
 
Comment expliquer l’échec des deux invasions mongoles au Japon à la fin du XIIIème siècle ? Dans deux ouvrages, dont le dernier a été publié récemment, l’historien japonais Hideo Hattori propose une nouvelle interprétation. Il y nie pour la première invasion et minimise pour la seconde l’impact des violentes tempêtes tropicales sur l’issue des batailles. Les « vents divins » ou « kamikaze » en japonais, ont en effet longtemps été considérés comme les principaux responsables des victoires nippones.
 
Jusqu’à présent, il était admis que les violentes tempêtes (bôfûu) avaient joué un rôle important dans la défaite des deux invasions mongoles de la fin du XIIIème siècle au Japon. D’abord en 1274, lors de la guerre de Bun’ei. La terrible armée de Kubilaï Khan, composée de 900 bateaux et de 40 000 hommes, se dirige vers le sud de l’Archipel nippon. Les troupes débarquent à Takashima et avancent jusqu’à la baie d’Hakata, au nord de l’île de Kyushu. Puis elles sont contraintes de se replier en raison d’une tempête. Deuxième tentative d’invasion en 1281, lors de la guerre de Kôan, un conflit plus long et qui a mobilisé des forces près de quatre fois plus importantes. Les soldats venus de la péninsule coréenne, mais aussi de la Chine attaquent la même région. Ils font alors face aux samouraïs de Kamakura et sont finalement obligés de battre en retraite suite au passage du typhon.

Cadeau du ciel

De nombreux documents, écrits après les invasions, indiquent que ces vents divins (kamikaze) étaient un cadeau du ciel. Le Japon étant alors perçu comme un territoire protégé par les dieux. Bien que les typhons aient commencé à être étudiés scientifiquement à partir de l’ère Meiji, le pays s’est toujours appuyé sur cette représentation pendant la guerre du Pacifique. « Lorsque les ennemis arrivent, c’est le vent divin qui sauve le Japon », précisent alors les manuels. En 1944 et 1945, les unités spéciales composées de pilotes suicides de l’armée japonaise ont aussi été appelées kamikaze, ou plus exactement shinpû – les deux termes s’écrivant avec les mêmes caractères chinois mais prononcés différemment. De nos jours, si les Japonais ne croient plus au caractère divin du phénomène, l’image est encore présente et l’expression « le vent divin a soufflé » est toujours employée pour désigner une réalisation heureuse.
Ce qui est en revanche remis en cause aujourd’hui est le rôle qu’ont joué les tempêtes. La critique est portée par l’historien Hideo Hattori, directeur de la bibliothèque départementale de Kumamoto, dans ses deux ouvrages parus récemment : Les attaques mongoles (Môko shûrai) en 2014 et Les attaques mongoles et les vents divins (Môko shûrai to kamikaze) en 2017. Il critique la version de l’historien orientaliste Hiroshi Ikeuchi (1878-1952) utilisée depuis les années 1930 et propose une nouvelle lecture historique, en s’appuyant notamment sur les remarques du médecin et archéologue Heijirô Nakayama (1871-1956), sur une analyse des peintures en rouleau d’un guerrier témoin des deux guerres, ainsi que sur des découvertes archéologiques.

Fortifications

Que dire de la guerre de 1274 ? « De nombreux livres indiquent que la nuit où l’armée mongole a attaqué le Japon, une tempête est arrivée et qu’ils se sont retirés le lendemain matin, mais il n’existe pas de documents historiques [qui l’atteste] », confiait-il dans le quotidien Asahi Shimbun en janvier 2017. Outre le fait que cette première tentative d’invasion s’est déroulée en novembre, c’est-à-dire après la période habituelle des typhons, aucune preuve de l’époque n’existe donc du passage d’une tempête ayant provoqué des dégâts dans l’armée. Les soldats mongols, qui auraient été en réalité 12 000, seraient repartis d’eux-mêmes, peut-être suivant le plan initial prévoyant de rentrer avant l’arrivée de l’hiver. Il est à préciser que l’invasion avait été anticipée par le Japon, qui avait fortifié ses côtes méridionales et y avait mobilisé ses guerriers.
Pour ce qui est de la guerre de 1281, des sources attestent cette fois des dégâts causés par un cyclone, mais dont l’influence sur les troupes ennemies et le rôle dans leur retraite sont minimisés par Hideo Hattori. Ce dernier nuance également ce qu’écrit l’historien Pierre-François Souyri dans son ouvrage Les guerriers dans la rizière, paru en 2017, qui attribue au typhon un « impact militaire considérable ». En s’appuyant notamment sur des découvertes archéologiques récentes, l’historien japonais indique que seules de vieilles jonques, par ailleurs surchargées, ont sombré à proximité de l’île de Takashima. Il explique que l’armée des Mongols a surtout pris la fuite en raison de la contre-attaque violente des samouraïs ou encore du manque de nourriture. « Même s’il n’y avait pas eu de typhon, les Mongols n’auraient pas eu la force de continuer la guerre pour conquérir le Japon », estime-t-il.

La météo a bon dos dans la débâcle. Elle justifie souvent les erreurs stratégiques ou, à l’inverse, les croyances dans des esprits protecteurs. Si les manuels d’histoire en Chine font toujours référence aux « trois années de catastrophes naturelles » pour évoquer la grande famine sous Mao, les historiens savent aujourd’hui que cette dernière n’a rien à voir avec les éléments déchaînés. Les 36 millions de morts comptabilisés dans les campagnes chinoises entre 1958 et 1961 étant liés aux décisions politiques de l’époque. Le travail effectué par l’historien japonais Hideo Hattori vient également remettre en cause les pouvoirs du ciel dans ces deux défaites des flottes mongoles lancées à l’assaut des rivages de l’Archipel.

Lors de la première invasion de la baie d’Hakata à l’automne 1274, les troupes Mongoles sont supérieures en nombre et équipées de la poudre explosive des Chinois. Elles prennent rapidement le dessus sur les petites garnisons de samouraïs chargées de défendre les côtes japonaises. Les assaillants remportent les batailles des îles Tsushima, Iki et Hirato, avant d’être défaits à Akasaka et Torikai. Puis ils rembarquent, aussi soudainement qu’ils sont arrivés. Manque de connaissance du terrain, problème d’approvisionnement, ou encore « mauvaise volonté » voire un « début de rébellion » parmi les marins chinois et coréens : des éléments extérieurs à la tempête peuvent expliquer ce repli. Certains comme l’historien britannique Stephen Turnbull vont même plus loin, affirmant que cette première attaque « n’était guère plus qu’une reconnaissance des forces ennemies ». Lors de la grande bataille de l’été 1281, le typhon a certainement contribué à l’hécatombe, mais là encore est-il responsable de l’échec de cette seconde tentative d’invasion ?

Pour Hideo Hattori, le courroux du ciel ne saurait à lui seul expliquer cet échec. L’armada mongole compte alors plus de 4 000 navires et près de 140 000 hommes venus de la péninsule coréenne, mais aussi de l’embouchure du Yangtsé en Chine. Les cavaliers de la steppe ne sont pas des marins : « Ils durent s’en remettre entièrement à l’expertise des peuples nouvellement conquis qui n’avaient pas forcément envie d’aider leurs nouveaux maîtres. » Et puis, sept ans ont passé depuis la première bataille. Les fortifications ont été renforcées sur les côtes de l’Archipel et les grandes barques à fond plat de l’armée mongole résistent mal aux attaques répétées des embarcations légères des samouraïs.

« Pays des dieux »

Si des contemporains ont donné une dimension divine à ces vents, en semblant même inventer le premier, faisant par-là du Japon le « pays des dieux », il ne s’agissait ni des samouraïs eux-mêmes, « fiers de leurs propres états de service », ni des paysans et autres gens du commun, eux aussi touchés par les dégâts du typhon de 1281, mais des temples et de la cour impériale, qui avaient prié pour que le pays soit sauvé des Mongols. Cette construction historique a ainsi joué un rôle important dans la conscience nationale du Japon moderne (1868-1945) en quête de puissance.
 
À la fin de la guerre du Pacifique, l’appellation shinpûtai (« unités des vents divins »), en permettant de faire le lien avec un passé mythique, aurait été choisie pour que le Japon soit une nouvelle fois sauvé. Cette nouvelle histoire des invasions mongoles montre ainsi que, pas plus qu’en 1944-45 avec le recours aux jeunes kamikazes, le « vent divin » n’a vraiment changé le cours des guerres mongoles à la fin du XIIIe siècle.
 
Par Jean-François Heimburger

"En 14-18, l'utilisation des troupes coloniales comme chair à canon est une parfaite légende"

 

En 2006, j'avais publié cette interview (à l'époque dans Libération) avec l'historien Jean-Jacques Becker, à l'occasion de la visite du président Bouteflika à Verdun. Elle n'a rien perdu de son actualité. Spécialiste reconnu de la guerre de 14, Jean-Jacques Becker a publié de nombreux livres, dont une passionnante "La Grande Guerre. Une histoire franco-allemande" avec Gerd Krumeich.

 

Combien d'Algériens ont participé à la Première Guerre mondiale ?

 

Il faut distinguer les Français d'Algérie, mobilisés comme tous les citoyens, de ceux qu'on appelait alors les "indigènes", c'est-à-dire les musulmans. C'est de ces derniers dont on parle aujourd'hui. Leur recrutement s'est fait uniquement sur la base d'engagements volontaires, même s'il a pu y avoir des pressions de notables. Au total, 180 000 Algériens se sont engagés dans l'armée française, essentiellement dans les régiments de tirailleurs. Le Maroc et la Tunisie ont fourni 80 000 hommes environ et l'Afrique noire 215 000. La participation globale des troupes coloniales a été d'environ 600 000 hommes. A cela, il faut ajouter les 120 000 travailleurs algériens embauchés dans les usines, qui constituaient la première vague d'immigration en France.

 

Finalement assez peu. Il faut se souvenir que 8,41 millions d'hommes ont été mobilisés au cours de la guerre. Si l'on ne tient compte que des combattants, on estime généralement que l'ensemble des troupes coloniales a représenté moins de 15 % des effectifs. La participation algérienne a été marginale. Mais, si l'on compare la politique française à celle des autres pays en guerre, on constate une forte présence coloniale. Les Anglais ont certes fait appel à leurs dominions (Canada, Australie, etc.), mais il s'agissait de Blancs, et ils ont employé les troupes des Indes au Moyen-Orient. A cause du blocus maritime, les Allemands n'ont pas pu utiliser leurs faibles troupes coloniales. Dans leur propagande, ils ont d'ailleurs largement dénoncé l'utilisation par la France de ceux qu'ils appelaient les "barbares" et les "sauvages"...

 

On dit souvent que les troupes coloniales étaient utilisées comme chair à canon. Qu'en pensez-vous ?

 

C'est une parfaite légende. Leur pourcentage de pertes a été légèrement inférieur à celui des troupes métropolitaines. Parmi les 260 000 combattants d'origine nord-africaine, les pertes se sont élevées à 38 200, dont 23 000 Algériens. Ces chiffres tiennent comptent des morts par maladies.

 

En Algérie, comment a été perçue cette participation ?

 

Les musulmans ont plutôt bien répondu à l'appel de ce qu'on nommait leur "patrie adoptive". Au front, les Algériens furent des soldats parfaitement disciplinés. Les appels à la guerre sainte venus de l'Empire ottoman (allié de l'Allemagne, ndlr) n'ont eu quasiment aucun écho. En revanche, les colons n'étaient pas très chauds de voir que l'on apprenait aux "indigènes" à se battre. Après la guerre, ces musulmans croyaient obtenir une meilleure reconnaissance. Mais rien ne vint.

 

Jean Dominique Merchet

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