EDF cache le vent mauvais qui souffle sur ses éoliennes

Publié le par ottolilienthal

Cachotteries aux actionnaires, dépréciation d'actifs, résultats en berne..la filiale Energies Nouvelles aux USA ne tourne pas rond.

Comment attirer le moins possible l'attention sur de lourdes pertes subies par une activité présentée comme une filière d'avenir ? EDF en fournit un exemple saisissant, à travers un épisode passé sous silence l'an dernier.

Au début de l'année 2013, la sonnette d'alarme est tirée dans la filiale américaine d'EDF Energies nouvelles, une branche spécialisée dans les éoliennes. Sur l'un des principaux sites, situé au Texas, les grandes hélices blanches ne tournent pas bien rond, et ne fournissent pas du tout les recettes espérées. Dans les comptes de la société, il faudrait donc procéder à une "dépréciation d'actifs". En clair, revoir à la baisse la valeur d'une centaine de ces éoliennes, achetées environ 2 millions de dollars pièce. Le 29 juin de cette année-là, un courriel sans équivoque est adressé au pédégé d'EDF Energies nouvelles aux Etats-Unis, Tristan Grimbert ! Son directeur financier lui recommande de dégrader de 62 millions de dollars la valeur des éoliennes texanes. Une décision qui va plomber les comptes et faire sérieusement désordre à Paris. D'où la réaction très agacée dudit pédégé.

Le jour même, dans un courriel en retour (que "Le Canard" détient), il se dit "extrêmement surpris" de ces conclusions. Réponse du tac au tac de la direction financière : elle estime que la perte de valeur des éoliennes se situe entre 62 et.. 90,2 millions de dollars. Et, pour les comptables d'EDF USA, il n'est pas envisageable de finasser. Un nouveau courrier électronique précise au boss que l'ensemble de la direction financière "ne se sent pas à l'aise de ne pas mentionner cette dépréciation d'actifs dans les résultats semestriels, compte tenu des informations en sa possession". On ne saurait être plus clair : ceux qui ont l'oeil sur les chiffres refusent de mettre la poussière sous le tapis. D'autant que leur responsabilité pourrait être engagée devant les autorités américaines.

Feu sur le pompier

Pourtant, après une série d'échanges avec la haute hiérarchie en France, la décision tombe : le 1er juillet à 6 h 54, le directeur financier d'EDF Energies nouvelles à Paris, Denis Rouhier, ordonne à sa filiale américaine de ne pas transmettre aux commissaires aux comptes le document mentionnant cette déconfiture des éoliennes au Texas. Les résultats semestriels de 2013 ne portent donc pas la moindre trace de ce revers. Or EDF Energies nouvelles est une filiale d'EDF, cotée en Bourse, dont l'Etat est le principal actionnaire. Autant dire que, dans ce contexte, on ne devrait pas rigoler avec la sincérité des comptes et l'information due aux petits porteurs.

Depuis cet épisode, la directeur financier qui avait tiré la sonnette d'alarme aux Etats-Unis et insistait pour inscrire la dépréciation ne fait plus partie des cadres. Il a, semble-t-il, quitté l'entreprise peu de temps après son alerte. "Il a pris une position alarmiste. En outre, les critères comptables n'étaient pas formellement remplis pour enregistrer une dépréciation sur les comptes", explique au "Canard" Tristan Grimbert. Il n'a cependant pas voulu fournir

d'explication sur les raisons du départ de son directeur financier. Mais à la fin de l'année 2013, EDF a quand même inscrit 94 millions de dollars de perte de valeur pour ses outils de production, dont 20 millions pour les éoliennes du Texas.

Cachez ce gouffre...

Visiblement, EDF, qui a beaucoup misé sur les énergies renouvelables, voudrait éviter de faire apparaître cette activité comme un gouffre financier. D'autant qu'elle y investit chaque année entre 800 millions et 1 milliard d'euros, dont près de la moitié aux Etats-Unis. Or, de l'autre côté de l'Atlantique, la montée en puissance de l'énergie issue du gaz de schiste a fait chuter le prix du kilowattheure. Résultat : l'énergie produite par les éoliennes est devenue bien trop chère, d'où les mécomptes de l'opération texane.

Mais ce n'est pas la seule épine dans le pied d'EDF Energies nouvelles : la Ventosa, un autre de ses projets, au Mexique, a du plomb dans l'aile. Cette fois, ce sont les turbiness qui ont une fâcheuse tendance à tomber en panne. Et leur fabricant a déposé le bilan, ce qui rend les réparations plutôt difficiles. Et explique sans doute qu'à Paris le directeur financier de la filiale d'EDF se prépare à enregistrer une perte de plusieurs milliards de dollars sur cette opération.

Ces histoires d'hélices capricieuses vont finir par donner le tournis aux actionnaires de notre énergéticien national.

Jérôme Canard

"Le Canard Enchaîné" 17/09/2014

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