«La high-tech nous envoie dans le mur»

Publié le par ottolilienthal

Face à la baisse des ressources, l’ingénieur Philippe Bihouix estime que notre monde se perd en inno­va­tions éner­gi­vores et pol­lu­antes. Pour lui, une autre voix est pos­si­ble : les basses tech­nolo­gies. De tout temps, la tech­nolo­gie est venue à la rescousse des prob­lèmes que l’humanité s’était elle-même créés. Face à la déplé­tion des ressources, aux change­ments cli­ma­tiques, aux pol­lu­tions des sols, des nappes phréa­tiques et de l’air… seules l’innovation et les hautes tech­nologiques apporteraient leur lot de réponses. C’est faux, assure l’ingénieur Philippe Bihouix dans l’Age des low-tech (Seuil), un ouvrage célébrant les basses tech­nolo­gies. L’ère de l’ingénieur thau­maturge est révolue.

Vous pré­ten­dez que les tech­nolo­gies ne por­tent plus les solu­tions qu’elles promet­tent. Pourquoi ?

Il faut désor­mais admet­tre qu’on ne va pas s’en sor­tir avec des solu­tions tech­nologiques, loin de là. Il ne s’agit pas de con­som­mer comme on veut, de jeter la canette de soda dans la bonne poubelle et de laisser les ingénieurs se charger du reste. Ces tech­nolo­gies sont impar­faites. On dit qu’avec l’économie cir­cu­laire on va pou­voir tout recy­cler à l’infini. En réal­ité, c’est faux : on ne gratte pas la pein­ture au cuivre et à l’étain des car­casses de bateaux qui sont déman­telés au Bangladesh ou en Inde. Par exem­ple, 95% du titane extrait est util­isé comme col­orant blanc uni­versel. On le retrouve partout, dans les matières plas­tiques, les den­ti­frices, les crèmes solaires, les pein­tures… on ne peut pas le récupérer. Même chose pour une par­tie du chrome, du cobalt, du zinc, de l’antimoine. Et même sans ces util­i­sa­tions dis­per­sives, le recy­clage entraîne sou­vent une dégra­da­tion de l’usage. Dif­fi­cile de refaire des bouteilles en plas­tique à par­tir de bouteilles recy­clées, un pare-brise avec du verre col­oré, ou un acier noble à base de fer­railles mélangées.

Les tech­nolo­gies de l’information et de la com­mu­ni­ca­tion dématéri­alisent l’économie, ce qui ménage énergie et ressources…

Plus il y a d’électronique, plus c’est com­pliqué : on retrouve des dizaines de métaux dans les appareils, en quan­tités trop faibles pour les récupérer. Plus on est high-tech, moins on fab­rique de pro­duits recy­clables et plus on utilise des ressources rares dont on va inex­orable­ment man­quer. Avec les nan­otech­nolo­gies, on nous dit : c’est plus petit, ça con­somme moins de ressources, on va rem­plir les mêmes fonc­tion­nal­ités avec moins de matière… Mais en réal­ité, les nanomatéri­aux incor­porent du titane, de l’or, du zinc, et on les dis­perse encore plus. La bonne foi des con­som­ma­teurs ne suf­fit pas, c’est la con­cep­tion des objets qui pose souci. Le high-tech nous envoie dans le mur. Autre con­stat : on a un énorme prob­lème d’échelle. Si l’on voulait pro­duire avec des pan­neaux solaires les 22 000 térawatt-heures d’électricité con­som­més mon­di­ale­ment, il faudrait l’équivalent de cinq siè­cles de pro­duc­tion au rythme actuel. Quant aux agro-ressources, l’ensemble des résidus agri­coles de la planète ne suf­fi­rait pas à cou­vrir notre seule con­som­ma­tion de plas­tiques. Faire reposer notre avenir sur des solu­tions aussi incer­taines est absurde !

Alors qu’est-ce que la low-tech, concrètement ?

C’est d’abord une réflex­ion sur les besoins. D’après moi, il existe les écol­o­gistes de l’offre et les écol­o­gistes de la demande. Les pre­miers pré­ten­dent trou­ver des alter­na­tives au nucléaire, au pét­role ou au char­bon en lançant un pro­gramme mas­sif d’énergies renou­ve­lables avec de l’éolien off­shore, du pho­to­voltaïque… Les sec­onds s’interrogent : si on doit faire des choix, de quoi peut-on se passer le plus facile­ment ? Ne faut-il pas com­mencer par démon­ter les pan­neaux pub­lic­i­taires éner­gi­vores instal­lés dans les couloirs du métro, les mag­a­sins, les cafés, etc. ? Je pense qu’on vivait plutôt bien sans. Com­ment expliquera-t-on aux généra­tions futures qu’on trans­portait de l’eau en bouteille sur des cen­taines de kilo­mètres en pré­ten­dant que c’était plus écologique puisque bouteilles et bou­chons se recy­claient de mieux en mieux ? Com­ment justifierons-nous des inno­va­tions aussi stu­pides que les chaus­settes «anti-odeurs» dans lesquelles on a glissé du nano-argent ? On extrait de l’argent de mines pour le dis­perser dans des chaus­settes ! Après dix lavages, on le retrouve dans les sta­tions d’épuration. Sur 20 000 tonnes d’argent pro­duites par an, on en dis­perse au moins 500 pour de telles inno­va­tions. Il est bien plus facile de passer à la civil­i­sa­tion du vélo que de déployer la voiture élec­trique ou d’inventer une «voiture pro­pre» qui restera tou­jours un oxy­more. Non seule­ment c’est plus sim­ple, mais ce serait sans doute aussi beau­coup plus sympa. Ne vaut-il pas mieux se con­train­dre un peu, réviser notre rap­port à la mobil­ité, s’organiser dif­férem­ment, plutôt que de se per­dre dans une course éper­due, dans une com­péti­tion mon­di­ale exacerbée ?

Prenons une tech­nolo­gie non recy­clable par excel­lence, l’industrie nucléaire, pensez-vous que nous saurons déman­teler nos 58 réacteurs ?

Aujourd’hui, on se demande si le bon mon­tant a été pro­vi­sionné pour les déman­tèle­ments. C’est fal­lac­i­eux. Quel qu’il soit, la vraie ques­tion est de savoir si, au moment où nous devrons déman­teler, nous dis­poserons encore d’un macrosys­tème tech­nique capa­ble de le faire. Ce proces­sus con­somme énergie et ressources, il faut des zones de stock­age, des moyens de trans­ports, des ingénieurs et tech­ni­ciens for­més et motivés, des robots pour décon­stru­ire des out­ils dont on ne pourra s’approcher. Ce sys­tème sera-t-il encore en place à l’horizon des déman­tèle­ments, hori­zon que l’on repousse d’ailleurs sans cesse ? J’anticipe plutôt que nous fer­ons de nos vieilles cen­trales des zones taboues.

Sans énergie, il n’y a pas d’innovation et sans inno­va­tion, une société com­plexe comme la nôtre s’effondre…

Certes, mais en focal­isant sur l’énergie, on biaise le prob­lème car il suf­fi­rait de trou­ver une ressource abon­dante pour s’affranchir d’une réflex­ion plus glob­ale. Or, il y a aussi la ques­tion plus large des ressources, comme les métaux ou les ter­res arables. Par ailleurs, je reste cir­con­spect sur l’éventualité d’un effon­drement bru­tal. Je pense plutôt que se déplacer, se faire soigner, s’alimenter etc., va devenir de plus en plus com­pliqué, cher, de manière pénible mais assez gradu­elle. Cela a sans doute déjà démarré.

Com­ment expli­quer notre appé­tence pour l’innovation ?

Le col­lec­tif grenoblois Pièces et main-d’œuvre, connu pour ses posi­tions anti­sci­en­tistes, explique que nous sommes «enchâssés» dans un sys­tème tech­nique auquel il est impos­si­ble d’échapper. Il me sem­ble que c’est le bon terme. Il existe aussi un effet d’emballement lié aux pro­duc­tions inter­mé­di­aires. Par exem­ple, la santé inso­lente de l’Allemagne dans une Europe en crise, passe, entre autres, par l’exportation de laminoirs pour des usines sidérurgiques vers la Chine et l’Inde. Or, le sys­tème s’auto-alimente : le parc de ces machines-outils fait plus que se renou­veler, il aug­mente ; mécanique­ment, la pro­duc­tion finale va elle aussi aug­menter. Si je fab­rique et vends des grues, qu’adviendra-t-il des employés si on arrête de béton­ner le peu de nature qui reste ? Le sys­tème est bordé de toutes parts et je ne suis pas très opti­miste sur notre capac­ité à enclencher une dynamique inverse. Pour­tant, tech­nique­ment, une baisse dras­tique des ressources con­som­mées serait absol­u­ment fais­able, tout en con­ser­vant l’essentiel de notre «confort».

Que faudrait-il ten­ter pour changer les choses ?

Il existe deux gammes d’action, la pre­mière, le signal-prix, la taxe, l’incitation… qui sont les seules méth­odes aux­quelles on croit. La deux­ième, c’est la régle­men­ta­tion, le pou­voir nor­matif qui va de l’interdiction pure et sim­ple à l’obligation. Nous pour­rions imposer aux fab­ri­cants des durées de vie min­i­mum de leurs pro­duits ou des con­di­tions de reprise oblig­a­toire pour éviter l’obsolescence pro­gram­mée. On n’utilise pas assez le volet régle­men­taire, lui préférant tou­jours le marché.

Mais les gens aiment con­som­mer ! Peut-on fab­ri­quer autrement les objets, con­som­mer d’une autre façon ?

Il faut con­cevoir des objets plus sim­ples, priv­ilégier le mono­matériau, réduire le con­tenu élec­tron­ique : le ther­momètre à alcool plutôt qu’à affichage dig­i­tal ! Ensuite met­tre en place le réseau de récupéra­tion, répa­ra­tion, revente, partage des objets du quo­ti­dien, out­ils, jou­ets, petit élec­tromé­nager… Dans l’automobile — avant d’apprendre à s’en passer -, sup­primer les gad­gets élec­tron­iques, brider la puis­sance et alléger, rechaper les pneus au lieu de les rem­placer, comme pour les camions… Revoir pro­fondé­ment la dis­tri­b­u­tion et la logis­tique des pro­duits ali­men­taires et d’hygiène pour générer moins de déchets, en par­ti­c­ulier d’emballage : des «for­mats uniques» de bouteilles, de pots de yaourt et de fla­cons, avec con­signe et réu­til­i­sa­tion général­isées, pro­duc­tion locale — en phar­ma­cie ? — den­ti­frices et cos­mé­tiques pour éviter les pro­duits chim­iques antibactériens…

Com­ment expliquez-vous la sur­dité du monde poli­tique à l’égard des enjeux que vous explorez ?

Aujourd’hui, com­ment se faire élire sans promet­tre monts et mer­veilles ? La prin­ci­pale ter­reur de nos gou­ver­nants est de détru­ire des emplois. Il faudrait par­venir à faire com­pren­dre que la décrois­sance, c’est l’emploi ! Tan­dis que la crois­sance, désor­mais dis­parue, a détruit le petit com­merce et l’artisanat, a délo­cal­isé l’industrie — et bien­tôt les ser­vices -, il existe un gise­ment d’activité dans l’agriculture à plus petite échelle, la pro­duc­tion indus­trielle locale, les réseaux d’entretien et de réparation…

On va vous taxer de néopou­jadisme, voire d’accointances avec cer­taines idées dévelop­pées par le FN…

Il faut relire le philosophe Jean-Claude Michéa. Dans Impasse Adam Smith (1), il explique com­ment la gauche s’est con­ver­tie au libéral­isme. En renonçant, au début des années 80, à tout pro­gramme économique alter­natif, elle s’est réfugiée dans un «libéral­isme poli­tique» à out­rance. Dès lors qu’à gauche, on ne se dis­tingue plus de la droite sur les ques­tions économiques, alors il ne reste plus qu’à met­tre en avant les ques­tions socié­tales comme le mariage pour tous. Et cette dis­so­lu­tion entre gauche et droite est aujourd’hui le meilleur allié du FN.

(1) Flam­mar­ion, Coll. Champs Essais, 2010, 184 pp., 8,20 €.

Libéra­tion, 04/07/14, pro­pos recueil­lis par Laure Noualhat.

http://www.liberation.fr/terre/2014/07/04/la-high-tech-nous-envoie-dans-le-mur_1057532

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Automation Sense 21/12/2015 01:27

La technologie c'est le compagnon de l'homme