Maroc

Publié le par ottolilienthal

Ces enfants malades des unions consanguines

Les généticiens marocains sont peu nombreux dans le pays, où le mariage entre cousins persiste pourtant, avec un taux national de consanguinité de plus de 15 %.

 

Pour transporter Mouna à l’hôpital, sa mère doit la porter sur le dos. Une fois par semaine, Malika parcourt la cinquantaine de kilomètres qui sépare sa modeste maison, près du village de Sidi Rahal, du centre hospitalier universitaire (CHU) de Marrakech, où elle conduit sa fille de 6 ans. Echarpe nouée aux hanches qui retient Mouna bien serrée contre elle, Malika marche, fait de l’auto-stop, partage un taxi quand elle trouve. A chaque visite, elle pose la même question : « Ma fille va-t-elle guérir ? » A chaque visite, on lui répond que non. Il n’existe aucun traitement pour délivrer Mouna de ses handicaps. Rien qui puisse la faire marcher ou voir correctement à nouveau. Malika retourne alors dans son douar, le dos courbé, écrasée par ce fardeau qu’elle porte depuis des années. Le poids de la culpabilité : lorsque, vingt-sept ans plus tôt, elle a accepté de prendre son cousin germain pour époux.

La petite Mouna souffre d’une maladie génétique héréditaire qui a provoqué chez elle une malvoyance, un retard psychomoteur et une paralysie des jambes. Son frère Hassan, 16 ans, est atteint de la même maladie, causée par l’union de leurs parents. Car les mariages entre cousins au premier degré favorisent les maladies autosomiques récessives, c’est-à-dire transmises à la fois par la mère et le père. Quand les deux parents sont porteurs sains du même gène « malade » hérité du même ancêtre, l’enfant a un risque sur quatre de développer la maladie.

Au Maroc, les mariages intrafamiliaux ont considérablement diminué au fil des générations. Dans les villes, la population, plus éduquée, a balayé cette vieille coutume. Mais en milieu rural, elle continue de faire des dégâts, en particulier dans le sud du pays, où 33 % des unions sont consanguines, selon une étude publiée par des universitaires marocains en 2007. A l’échelle nationale, le taux de consanguinité est encore élevé : 15,25 %, selon une étude réalisée par l’Institut national d’hygiène (INH) en 2009.

Traditionnellement, les familles d’agriculteurs y trouvent un avantage lié aux questions d’héritage et de propriété. D’autres entendent préserver la lignée familiale, en particulier dans les tribus. Dans les régions enclavées, la faible densité de population limite le choix du conjoint et les habitants se retrouvent au fur et à mesure liés par le sang, sans avoir conscience des risques.

Retards psychomoteurs et mentaux

Malika non plus ne savait pas. A 47 ans, cette femme originaire du sud du Maroc n’a jamais mis les pieds à l’école. « Je suis analphabète, dit-elle. Mais je suis la seule de mon village à avoir enfin compris pourquoi tous ces enfants naissent handicapés. » Dans sa minuscule maison en terre rouge, Malika s’occupe seule de ses enfants pendant que son mari travaille dans les champs d’oliviers qui entourent le village. « Mon époux est le fils de ma tante maternelle. » Elle donne à manger à Mouna, le regard dur. « Un jour, il a demandé ma main. J’avais 20 ans. J’ai dit oui parce que je ne connaissais pas les risques. J’aurais dû dire non. » Elle ferme les yeux un instant, comme pour effacer ses derniers mots. « Enfin, soupire-t-elle, c’est Dieu qui l’a voulu. »

Le couple a d’abord eu trois filles, saines. Puis Malika est tombée enceinte de jumeaux. « J’ai accouché chez moi. L’un d’eux a crié tout de suite, l’autre est tombé par terre, c’était Hassan. » A l’époque, le médecin généraliste pensait que le handicap était dû à la chute. « Son frère jumeau allait très bien ! Mais Hassan boitait, alors on l’a opéré des deux jambes », raconte la mère de famille. Aujourd’hui, Hassan a complètement perdu l’usage de ses jambes. Il souffre également de malvoyance et de retards psychomoteurs et mentaux.

Ce n’est qu’à la naissance de la petite dernière, Mouna, que Malika a commencé à avoir des doutes. « Elle est née en bonne santé, mais elle boitait comme son frère, se souvient-elle. C’est un pédiatre de l’hôpital de Marrakech qui nous a dirigés vers la généticienne. » La professeure Nisrine Aboussair, petite femme de 40 ans coquette et affirmée, est cheffe du premier service de génétique médicale individualisé et intégré à un CHU public au Maroc, qu’elle s’est battue pour créer en 2014. « Le service n’était pas prévu dans les plans du CHU Mohammed-VI de Marrakech [inauguré en 2008], indique-t-elle. Il a fallu sensibiliser tout le monde, même le personnel médical, à l’importance de cette spécialité dans un pays où elle est encore trop peu développée. »

« Certains parents abandonnent »

Nisrine Aboussair a compris dès que Mouna a franchi le seuil de son cabinet. « Certaines caractéristiques physiques m’ont mis la puce à l’oreille. Et en faisant l’arbre généalogique, je me suis aperçue que son frère était aussi atteint d’une maladie due à la consanguinité », explique la généticienne. Ces pathologies, extrêmement complexes, sont difficiles à détecter par des non-généticiens. « Les retards de diagnostic sont courants, car il faut des investigations très poussées et cela peut prendre beaucoup de temps à établir. »

Souvent, les parents sont découragés par les allers-retours à l’hôpital. « Comment vais-je transporter Hassan avec sa chaise roulante ? Je n’ai pas les moyens ! » s’emporte la mère. Avec le Régime d’assistance médicale (Ramed) pour les plus démunis, tous les soins réalisés dans un hôpital public sont gratuits pour sa famille. Mais le service de génétique de Marrakech est le seul dans la région et les déplacements sont coûteux. « Il faut multiplier les services de génétique et renforcer ceux déjà existants, suggère Nisrine Aboussair. La prise en charge est lourde, il faut ouvrir des centres adaptés dans les campagnes et sensibiliser les médecins généralistes afin de soulager les familles. »

« Et puis, ajoute la professeure, quand les parents réalisent que leur enfant ne guérira pas, certains abandonnent. Or il y a des possibilités d’améliorer le vécu de ces enfants et d’empêcher la maladie d’évoluer trop rapidement. » Malika aide sa fille à faire des exercices de rééducation à la maison. Pour Hassan, « c’est trop tard », dit-elle. L’adolescent de 16 ans ne quitte jamais sa chaise roulante et garde les mêmes vêtements plusieurs jours. « Son père ne veut plus s’en occuper. Il mise sur son frère jumeau, c’est le seul de nos enfants à aller à l’école », confie Malika.

Le tabou de l’avortement

Aujourd’hui, les tests génétiques permettent de déceler plus facilement d’éventuelles anomalies. « Si la maladie a déjà été déclarée dans la famille, nous proposons au couple un test pour savoir s’il est porteur du gène en question, explique le professeur Abdelaziz Sefiani, responsable du département de génétique médicale à l’INH, à Rabat. La science donne la possibilité de passer d’un risque de 25 % à une certitude que l’enfant contractera ou non la maladie. »

Mais le dépistage prénatal reste difficile d’accès au Maroc. Trop chers, parfois non disponibles dans le pays, les tests génétiques ne sont pas inclus dans la nomenclature de l’assurance maladie. « Nous sommes en train de sensibiliser les responsables sur la nécessité d’inclure ces tests qui sont indispensables », assure le professeur Sefiani, également président de la Société marocaine de génétique médicale. Mais à quoi bon ? Car même si le diagnostic prénatal confirme une anomalie, l’avortement est strictement interdit par la loi marocaine, même en cas de malformation grave du fœtus. Seule l’interruption de grossesse en cas de danger pour la santé de la mère est légale.

Une lueur d’espoir est toutefois apparue en 2015 avec une proposition de loi élargissant le droit à l’avortement aux cas de viol, d’inceste et de malformation grave du fœtus. Deux ans après, elle n’a toujours pas été votée, mais « c’est en bonne voie, le PJD [Parti de la justice et du développement, au pouvoir] a donné son aval », affirme une gynécologue à Casablanca qui souhaite garder l’anonymat : « Ce n’est pas encore inscrit dans le Code pénal, mais, en réalité, c’est pratiquement autorisé. Quand on décèle une maladie grave, on le fait. » Mais une question reste en suspens : quels types de malformations justifient un avortement ? Pour Abdelaziz Sefiani, qui a été sollicité pour réfléchir à l’ébauche de la loi, « un grand débat nous attend sur les plans éthique, sociétal et religieux. Mais c’est déjà une victoire », se félicite-t-il.

Dans un pays où la religion est omniprésente, l’avortement est très mal perçu par la population. Malika n’a jamais osé y penser. « Même la contraception est difficile d’accès ! » Avant d’avoir Mouna, elle a fait une fausse couche. Epuisée par la prise en charge d’un premier enfant handicapé, Malika a demandé au médecin de lui faire une ligature des trompes. « Il a refusé. Il m’a dit que c’était haram. » Interdit.


 

Quand la loi légitime la spoliation foncière

 

Au Maroc, il est possible de vous déposséder, à votre insu, et ce, avec la bénédiction de la loi.

 

Si vous êtes propriétaire d’un actif foncier au Maroc (un terrain, un immeuble, etc.), permettez-moi de vous poser la question suivante : à quand remonte la dernière date à laquelle vous avez vérifié qu’il vous appartient toujours ? La question pourrait vous sembler incongrue, mais il n’en est rien puisqu’au Maroc il est possible de vous déposséder, à votre insu, et ce, avec la bénédiction de la loi.

Peut-être vous avez du mal à me croire, mais sachez qu’il existe la loi 39-08, qui, dans son article 2, stipule clairement que même si votre bien est correctement immatriculé à la conservation foncière et que la transaction s’y rapportant a été basée sur un dol ou un faux, vous le perdrez au profit d’un acquéreur de bonne foi, si jamais vous ne vous en rendez pas compte au bout de 4 ans, et ce, à partir de la date d’immatriculation du bien.

Une loi scandaleuse

C’est tout simplement scandaleux ! Et certainement vous vous posez la question : mais diable, comment une telle loi a-t-elle été promulguée ? L’examen de la genèse de cette loi nous montre qu’elle a été pensée sous le mandat d’Abbas El Fassi, en 2008, pour être votée en 2011, juste avant que le gouvernement Benkirane prenne place.

Mais celui-ci avait tout un mandat pour amender le scandaleux article 2. Pourtant, cela n’a pas été fait et il y a même des juges qui ne sont pas encore convaincus de la nécessité de changer cette loi, puisqu’ils continuent à débouter les propriétaires spoliés lors des procès. Pour ceux qui en doutent encore, l’amendement de cette loi devient plus qu’urgent, et ce, pour plusieurs raisons.

D’abord, comme le dirait l’économiste français Frédéric Bastiat, cette loi est spoliatrice puisqu’elle « prend aux uns ce qui leur appartient pour donner aux autres ce qui ne leur appartient pas ». En protégeant un acquéreur de bonne foi au détriment du propriétaire spolié, on enfreint le principe de l’inviolabilité du droit de propriété.

 

Un droit qui a été consacré par la constitution 2011. Autrement dit, on a une loi anticonstitutionnelle, ce qui n’émeut pas plus que ça les juristes et les politiques. Bien évidemment on est face à un dilemme, car qui devrait-on protéger : le propriétaire spolié ou l’acquéreur de bonne foi ? À mon sens, tout acte illicite est nul et non avenu. C’est tout simplement du bon sens car on ne peut opposer la bonne foi au droit de propriété. Sans oublier que la première personne de bonne foi est quand-même le propriétaire spolié.

Une opportunité offerte aux malfrats

Ensuite, en légitimant et en sécurisant le droit de propriété basé sur le faux ou le dol, on offre une opportunité en or pour les malfrats afin de déposséder les autres de leurs biens. Autrement dit, la loi leur dit que ce n’est pas seulement possible, mais que c’est de plus rentable.

Ceci explique d’ailleurs l’explosion des actes de spoliation foncières ces dernières années ; on est passé d’actes solitaires à des actes organisés par un circuit mafieux impliquant tous les rouages administratifs et professionnels, de la Conservation foncière aux notaires, en passant par des intermédiaires rabatteurs et même des juges corrompus.

Enfin, avec l’explosion des procès pour faux, contrefaçon et usurpation de titres ou d’identité, soit 62000 entre 2006 et 2015, une telle loi ne fera que verser de l’huile sur le feu, attisant ainsi un climat d’insécurité juridique et de manque de confiance qui sera gravement préjudiciable pour l’activité économique.

Rappelons à ce titre, que les années se suivent et se ressemblent et le point noir en matière de climat des affaires est toujours la défaillance de la justice. Les maux classiques sont connus tels que le manque d’indépendance, la corruption, l’incompétence et l’inefficacité. Mais si on y ajoute des lois qui organisent la violation des droits de propriété, on ne peut que réussir à décourager les investisseurs, notamment étrangers, qui ne se sentiront pas protégés.

Nécessité d’une réforme globale

À l’évidence, le changement de la loi n’est pas la seule action à entreprendre pour juguler ce fléau. Il est besoin également de mettre en place une réforme globale impliquant les différents intervenants : les auxiliaires de la justice, les juges, les agents de la conservation foncière, toutes le parties prenantes afin que chacun puisse agir, en coordination avec les autres, sur chaque maillon de la chaîne de la fraude.

Une réforme indispensable, mais qui s’inscrit à moyen et à long terme. En attendant, la priorité est d’abord d’amender la loi 39-08 afin de réhabiliter le droit de propriété et redonner confiance aux citoyens. Si la loi ne peut arrêter les criminels, au moins qu’elle ne les encourage pas.

L’histoire de cette loi 39-08 prouve que les législateurs ne sont pas assez omniscients pour prévoir tous les effets des lois qu’ils élaborent. Chaque loi produit non seulement un effet direct, mai aussi toute une cascade d’autres effets indirects dont il faudrait tenir compte et gérer. Faute de quoi la loi fera davantage de mal que de bien, à l’image de la cigogne qui, en voulant embrasser son petit, lui a crevé les yeux.

Par Hicham El-Moussaoui.
Un article de Libre Afrique

Hicham El Moussaoui est maitre de conférences en économie à l’université Sultan Moulay Slimane (Maroc) et analyste sur LibreAfrique.org.

Sur le web

Au Maroc, les oasis toujours plus menacées par l'avancée du désert

 

"Celui qui reste vivre ici est condamné à la pauvreté", soupire Abdelrahman. Dans le sud-est du Maroc, la périphérie d'Er-Rissani illustre l'assèchement dramatique des oasis, menacées de disparaître avec le réchauffement climatique.

Depuis les années 1980, le sable ne cesse d'avancer sur la ville, dont les abords offrent un spectacle de désolation: à perte de vue, des centaines de palmiers pourrissent sur une terre ocre craquelée.

Pour Abdelrahman Ahmidani, 37 ans, qui a grandi ici et travaille comme fonctionnaire à la ville, "la région était connue pour son agriculture, sa principale activité". Avec la fin du XXe siècle sont arrivées les longues périodes de sécheresse et le départ des paysans, dont les maisons en pisé finissent de se dissoudre dans les vents de poussière.

L'agriculture est devenue marginale. "Dans mon enfance, cette oasis était verte et prospère. En une génération, elle est devenue presque aride et stérile", déplore Abdelrahman.

"Les oasis font partie des richesses naturelles du Maroc (...). Aujourd'hui, ces îlots de verdure perdus dans le désert sont confrontés aux impacts des changements climatiques", s'alarme la Conférence mondiale sur le climat COP22, qui s'ouvre lundi à Marrakech.

Pendant des siècles, elles ont formé un inexpugnable bouclier contre la désertification. Mais elles souffrent désormais de la sécheresse et d'une forte baisse de la nappe phréatique -conséquence de sa surexploitation et de la mauvaise gestion des eaux de surface- et de l'urbanisation croissante.

A la COP22, le Maroc, qui a perdu deux tiers de ses oasis en un siècle, présentera un plan d'action pour la sauvegarde sur la planète de ces écosystèmes, dont une nouvelle proposition baptisée "l’Oasis durable".

Rabat s'est saisi du problème depuis plusieurs années avec notamment le plan "Maroc vert", lancé en 2008 pour restructurer son agriculture.

- Des dattiers pour stopper le désert -

"Les palmiers dattiers sont un mur naturel contre la désertification": à une vingtaine de km au nord d'Er-Rissani, Hassan Sadok travaille depuis plus de 15 ans à la réhabilitation d'un terrain agricole de sept hectares.

COP 22, l'urgence d'agir-AFP/Simon MALFATTO, Sabrina BLANCHARD COP 22, l'urgence d'agir-AFP/Simon MALFATTO, Sabrina BLANCHARD

"Au début, tout le monde se moquait de moi", raconte cet hôtelier venu à l'agriculture faute de clients. "La terre était sèche, stérile, la culture y était très difficile".

"Regardez là-bas", dit-il en montrant l'horizon, "les terres sont mortes". "Mais dans ma ferme, grâce à mes dattiers, les sols sont fertiles. J'ai une exploitation rentable, respectueuse de l'environnement".

Sa méthode de production traditionnelle conjugue élevage de moutons pour le fumier, pompage de l'eau grâce à l'énergie solaire, gestion raisonnable de l'eau et refus d'utiliser les engrais

Comme une bénédiction au milieu des sables, l'eau claire s'écoule dans des rigoles à l'ombre de 1.800 dattiers. Aux alentours, des clôtures de roseaux tressés tentent d'endiguer l'avancée du désert.

"Grâce à ces méthodes à l'ancienne, les oasis résistent mieux à la sécheresse", résume Ali Oubarhou, un responsable de l'Agence nationale de développement des zones oasiennes et de l'arganier (ANDZOA), au ministère de l'Agriculture.

Avec "Maroc vert", a été mis en oeuvre un ambitieux programme de reconstitution des palmeraies, explique M. Oubarhou. Après avoir chuté de 15 à 4,8 millions, le nombre de palmiers dattiers est remonté à 6,6 millions, avec un objectif de 8 millions en 2020.

Revenus, emplois... Les palmiers sont l'épine dorsale de l'économie de la région. "Pour nous, il s'agit de créer de la richesse pour en faire des zones attractives pour les populations, tout en préservant le patrimoine grâce à l'utilisation rationnelle des ressources et la sauvegarde de la biodiversité".

"Mais il faut être réaliste": l'action locale ne suffit pas, reconnaît le haut fonctionnaire. "Il faut une coopération internationale pour sauver les oasis, et nous espérons beaucoup de la COP22".

 

 

Le Maroc déchiré entre la radicalisation et l'aspiration à la liberté

Les autorités ont lancé une vaste opération antiterroriste. Mais pendant qu'une minorité se radicalise, beaucoup réclament la liberté de conscience.

 

 

Daech menace-t-il vraiment le Maroc ? La multiplication des interpellations d'individus soupçonnés de radicalisation et de planification des attentats aux quatre coins du royaume pourrait le laisser croire. Le 19 juillet, les autorités ont lancé une vaste opération antiterroriste à travers le pays. Bilan : plusieurs dizaines de personnes ont été interpellées et 52 mises en détention provisoire le 27 juillet. Des armes ont été saisies. Les responsables de l'antiterrorisme avaient précisé auparavant que 159 cellules de salafistes radicaux avaient été démantelées depuis 2002, dont 38 depuis 2013, plus ou moins liées à Daech.

 

1 609 jeunes Marocains sont partis faire le djihad en Syrie, en Irak ou en Libye, et un peu plus de 800 ont rejoint les rangs de Daech, a révélé à Al Jazeera Maroc le directeur du Bureau central des investigations judiciaires, Abdelhak Khiame. Les coups reçus ces derniers mois au Moyen-Orient et en Libye par les groupes djihadistes, en particulier l'État islamique, incitent donc une partie des combattants à se tourner vers le royaume. D'où l'extrême vigilance des services de sécurité. En 2014, le groupe Jund al-Khifala, présent au Maghreb, annonçait se battre pour y établir un califat sur le modèle de celui de Daech. Le Maroc avait été choisi, semble-t-il, comme une éventuelle base de ce califat. Les arrestations s'étaient alors multipliées. En 2014, 147 affaires de terrorisme impliquant 323 personnes étaient passées devant la justice, le double de l'année précédente. Abdelhak Khiame a aussi précisé que Daech aurait aussi changé de tactique au Maroc en utilisant des djihadistes étrangers pour déjouer la vigilance des sécuritaires, qui ont récemment arrêté un Tchadien, un Italien et un Français, envoyés par l'EI pour commettre des attentats.

Ratisser large

Les différents services marocains sont sur les dents. Soucieux de rassurer la population, de ne pas prendre le risque d'un attentat qui ruinerait encore plus le tourisme dans le pays et de montrer leur efficacité, ils font de la surenchère et ratissent large, reconnaissant que les nombreuses interpellations de ces dernières semaines à travers le pays sont aussi préventives. Plusieurs dizaines de salafistes soupçonnés de radicalisation sont interrogés puis relâchés. « La sécurité du Maroc est un devoir national qui ne souffre aucune exception, pas plus qu'elle ne doit être l'enjeu de luttes byzantines », rappelait le roi Mohammed VI dans le long discours, très politique, prononcé le 30 juillet à l'occasion du 17e anniversaire de son accession au pouvoir.

M6 rappelait aussi « sur le plan extérieur, la coopération et la coordination des services sécuritaires de notre pays avec leurs homologues d'un certain nombre d'États frères et amis (qui) ont contribué à déjouer de nombreux attentats terroristes et à épargner de grands drames humains à ces pays. » En Europe, en particulier en France, les services marocains ont une grande réputation d'efficacité. Après l'attentat du Bataclan, ils avaient mis les services français sur la piste de l'appartement de Saint-Denis où s'était réfugié, chez une cousine d'origine marocaine, l'un des terroristes. On sait aujourd'hui que les Marocains avaient envoyé aux services français la photo de Petitjean, jeune converti français et un des deux tueurs qui ont assassiné le prêtre de Saint-Étienne-du-Rouvray, les avertissant qu'il risquait de commettre un attentat. Mais nul ne connaissait le lieu de l'effroyable crime.

Un Maroc déchiré

Au-delà de cette poignée d'individus plus ou moins liés à Daech qui sont manifestement dans la ligne de mire des services de sécurité, on assiste à l'islamisation croissante – qui n'est certes pas nouvelle – d'une partie de la société. À l'extrémité la plus radicale de l'éventail marocain, des fondamentalistes, cet été encore, ont tenté d'imposer l'interdiction du maillot de bain deux-pièces sur les plages, y compris pour les touristes – les Marocaines, elles, l'ont abandonné depuis longtemps. Les autorités n'ont évidemment pas donné suite. Mais il n'est plus rare du tout de voir, comme au Moyen-Orient, des femmes se baignant en longue robe, officiellement par « décence islamique ». C'est plutôt l'inverse qui se produit quand lesdites baigneuses sortent de l'eau avec un vêtement qui colle au corps. Des plages sont désormais gardées pour prévenir les menaces d'individus munis d'armes blanches contre les femmes en maillot. C'est rare, certes. La semaine passée, c'était sur une plage de Tanger, la précédente, à Mohammedia. Il y a eu chaque fois plus de peur que de mal.

Dans ce Maroc divers, à l'autre bout de l'éventail, la société civile réclame aujourd'hui la liberté de conscience. Que les Marocains puissent pratiquer ou non le ramadan, que soit supprimée la loi condamnant l'apostasie, celle envoyant en prison les personnes coupables d'adultère, de relations sexuelles hors mariage ou d'homosexualité (bien que les peines ne soient plus toujours appliquées strictement). Qu'il est difficile de faire cohabiter les deux sociétés. Et les plus éduqués rêvent de plus en plus de partir faute de pouvoir vivre à leur guise. Un phénomène bien plus massif et inquiétant que l'infime minorité de jeunes Marocains tentés par le djihad.

 

 qui est Hicham Naciri, l’homme qui a négocié avec les deux journalistes français ?

Est-il vraiment cet « affairiste notoire du palais » que dénonce le journaliste Eric Laurent au sortir de sa garde à vue ? Ou alors, comme le suggère Catherine Graciet, un avocat sorti de son rôle pour endosser celui d’« agent des services secrets » et piéger des journalistes ? Hicham Naciri est le troisième protagoniste, le moins connu, de l’affaire de soupçon de chantage contre Mohammed VI qui a éclaté le 27 août.

Lire aussi : Le Maroc maintient qu’il y a eu « chantage » de la part des journalistes français

Ce jour-là, Hicham Naciri, émissaire du secrétariat particulier du roi du Maroc, sort de l’hôtel Raphaël, dans le 16e arrondissement de Paris. Quelques instants plus tôt, il a remis deux enveloppes à Catherine Graciet et à Eric Laurent, contenant chacune 40 000 euros en espèces. Me Naciri a aussi empoché sa copie du contrat manuscrit de renonciation à publier le livre que préparaient les deux journalistes, une copie remise aux autorités françaises car ce rendez-vous était sous surveillance policière. Les deux journalistes sont arrêtés, la main dans le sac. Pour le palais, l’affaire relève du « chantage », de la « tentative d’extorsion ». Du côté des journalistes, Eric Laurent évoque un « deal », mais dénonce un « traquenard ». Catherine Graciet relève une tentative de corruption avérée : « Je ne comprends pas que Me Naciri fasse ouvertement une proposition de corruption à des journalistes français. »

Avocat du pouvoir

Comment cet avocat de 46 ans, spécialisé dans le conseil en droit des affaires, plus habitué au confort feutré des bureaux des grands PDG du Maroc et du continent africain, s’est-il retrouvé au centre d’un tel polar ? « C’est un coup de maître ! Le plus beau de la carrière d’Hicham », commente un de ses confrères casablancais qui préfère garder l’anonymat. Goûtant peu les médias, Hicham Naciri, veuf et père de deux enfants, est pourtant une star du milieu. En mars dernier, l’hebdomadaire Jeune Afrique le considérait comme l’une des « 20 personnalités qui feront le Maroc de demain » en soulignant qu’il est « aussi l’avocat attitré du Palais et des hommes de pouvoir ». Inscrit aux barreaux de Paris et de Casablanca, ce n’est pas vraiment un « plaideur », comme le fut son père, Mohammed Taïb Naciri, que son fils, par déférence, n’a jamais appelé que « le bâtonnier ».

Lire aussi : Eric Laurent et le roi du Maroc : « C’est une tentation, pas un chantage »

Naciri père présida deux fois le conseil de l’ordre des avocats de Casablanca, avant de siéger, dans les années 1990, à la Cour suprême puis au Conseil constitutionnel du Maroc. En 2002, il est nommé membre de la Haute Autorité de la communication audiovisuelle (l’équivalent du CSA français) mais garde la main sur le cabinet d’avocats, où il compte parmi ses clients le palais royal, avant de devenir ministre de la justice de Mohammed VI, de janvier 2010 à janvier 2012. Avocat de l’ancienne génération, maniant à l’excellence l’arabe juridique et les subtilités du droit français, il était à la fois respecté et craint. Quand il meurt en mai 2012, d’un infarctus foudroyant, ses funérailles rassemblent le gotha des affaires et de la politique, des centaines de confrères et une foule impressionnante d’habitants de Nouaceur, le village natal des Naciri, devenu chef-lieu de province. A proximité de la maison familiale, le cortège funéraire passe devant l’école primaire « Hadj Mohammed Taïb Naciri », construite grâce à un don du « bâtonnier ».

Lire aussi : Maroc : la journaliste Catherine Graciet dit être « tombée dans un piège »

Après des études à Montpellier, où il décroche en 1994 un DJCE (diplôme de juriste conseil d’entreprise), Hicham Naciri marche dans les pas de son père. Il rejoint l’équipe parisienne de Gide-Loyrette-Nouel, plus gros cabinet français d’avocats d’affaires. Il y passe quatre ans et se frotte notamment à des dossiers de fusions-acquisitions et d’investissements étrangers, qui lui seront utiles lors de son retour au Maroc, en juin 2000. Son projet est de faire passer le cabinet familial, déjà réputé localement, à la vitesse supérieure. Le Maroc traverse alors une période de grâce liée au changement de règne. Un vent d’ouverture souffle sur le pays. Un fugace « printemps de Rabat » sur le plan politique, mais c’est surtout dans le monde des affaires que cela bouge. Entamée lors des dernières années du règne d’Hassan II, la libéralisation de l’économie est accélérée par Mohammed VI.

Un stratège redoutable

Les Naciri père et fils sont de tous les gros deals du début du siècle : le lancement du deuxième opérateur de téléphonie mobile Méditel et le financement international pour l’achat de la licence d’un milliard de dollars ; les grandes opérations d’acquisitions et de privatisations (banques, industrie, télécoms) ; des projets d’infrastructures (le port de Tanger-Med) ; des investissements touristiques soutenus par le plan Azur… Ils conseillent tant les autorités que les privés qui se bousculent au portillon. En 2003, le cabinet s’associe à Gide-Loyrette-Nouel, au sein duquel Hicham Naciri a fait ses premières armes. La répartition des tâches est la suivante : au « bâtonnier », les activités de contentieux et d’arbitrage, au fils le volet conseil en droit des affaires. En termes d’honoraires et de collaborateurs, le consulting prend vite le dessus. Cette association avec un cabinet étranger creuse l’écart avec les concurrents et ne plaît pas à tout le monde. Mais le conseil de l’ordre valide cette joint-venture, au grand dam de la vieille garde.

« Me Hicham Naciri ? C’est un modèle pour nous. Il a été le premier à parier sur l’association avec un grand partenaire international », témoigne Mehdi Kettani, l’un des avocats marocains qui montent. Un « modèle » qui est aussi un redoutable stratège, dur en affaires et manœuvrier. C’est ainsi qu’en juillet 2011, il surprend ses partenaires français en annonçant son départ pour Allen & Overy, l’un des plus grands cabinets d’avocats d’affaires au monde. C’est la première installation au Maroc d’un cabinet anglo-saxon. Il entend en faire un « hub » pour les dossiers d’affaires tournés vers l’Afrique subsaharienne, en osmose avec la nouvelle diplomatie africaine de Mohammed VI. Une vingtaine de collaborateurs suivent Hicham Naciri dans cette nouvelle aventure, par ambition mais aussi par fidélité à l’avocat et à sa famille. Pour Gide-Loyrette-Nouel, le coup est rude. « Parfois, les séparations sont préparées à l’avance. Le plus souvent, c’est brutal. Là, ce fut brutal », confie un avocat qui a assisté au divorce. En plus de l’hémorragie des ressources humaines et des clients, il faut tordre le cou à la rumeur qui court : « Gide-Loyrette-Nouel va fermer son bureau casablancais. » Quatre ans plus tard, le cabinet français est resté actif dans le royaume. Hicham Naciri et ses anciens confrères se retrouvent régulièrement sur des dossiers. « Pas ensemble, mais face à face », précise avec malice un avocat parisien.

Techniques d’agent secret

Désormais griffé « Allen », Me Naciri règne dans des bureaux luxueux en bord de mer, à Casablanca. Les affaires prospèrent. Il dirige pleinement le cabinet, supervise personnellement l’activité de contentieux, jusque-là dévolue à son père. En plus d’avocats extérieurs qui sont parfois sollicités, quatre spécialistes du droit pénal des affaires traitent les dossiers les plus sensibles, choisis par Hicham Naciri lui-même, dont les affaires de presse pour le compte du secrétaire particulier du roi, Mounir Majidi, un client hérité de son père. Un client dont l’avocat refuse d’admettre qu’il est très particulier. C’est « business as usual », dit-il. Avec néanmoins une confidentialité et une vigilance démultipliées. Et puis être avocat du palais ne protège pas des envieux. Plusieurs de ses confrères dénoncent « le gigantisme d’Allen », le luxe des locaux et le train de vie de Me Naciri, que symbolise sa Maserati. Une litanie de critiques, toujours sous couvert de l’anonymat, qui semble plutôt confirmer l’avance qu’il a prise sur ses concurrents : « Qu’on l’aime ou pas, Hicham est le meilleur d’entre nous, tranche un confrère marocain installé à Paris. Il a écrasé tout le monde et pris une avance définitive. Ses associations successives lui ont permis à chaque fois de passer un cap. C’est “catch me if you can !” [“arrête-moi si tu peux”]. »

Lors de leur première rencontre le 11 août au bar du Royal Monceau, Eric Laurent insiste pour que Me Naciri reste son « seul et unique interlocuteur ». Face à cet avocat dont il connaissait le père, le journaliste de 68 ans se montre sûr de lui et de ses informations concernant la succession dans la famille royale ou des malversations dans la gestion de l’Office chérifien des phosphates. Au troisième rendez-vous, le 27 août au bar de l’hôtel Raphaël, Catherine Graciet, de retour de vacances, est présente. Elle se montre méfiante. Comme cela apparaît dans les transcriptions auxquelles Le Monde a eu accès, elle tente de le faire réagir aux informations dont elle dispose. Avec habileté, Hicham Naciri esquive, et garde le dessus. « Il m’a piégée, lâche aujourd’hui, avec le recul, la journaliste qui, tout comme son coauteur Eric Laurent, a été mise en examen pour chantage et extorsion de fonds. Il a usé de techniques de manipulation mentale propres à un agent secret. » Des méthodes aussi utilisées dans la négociation des grands deals financiers. Contacté, Hicham Naciri se refuse à tout commentaire.

Une défaite à Paris

Mme Graciet et Me Naciri s’étaient déjà jaugés, sans s’affronter. C’était le 17 avril sur les bancs de la 17e chambre correctionnelle du tribunal de grande instance de Paris. Ce jour-là, l’avocat marocain ne plaide pas mais assiste ses confrères parisiens Aurélien Hamelle et Eric Dezeuze. Face à lui, le très médiatique William Bourdon, fondateur de l’association Sherpa, défend le journaliste marocain Ahmed Benchemsi visé par une plainte pour diffamation de Mounir Majidi qui cite également Le Monde où est paru l’article incriminé, en juin 2012. Venu de Casablanca, Hicham Naciri se contente de glisser discrètement quelques mots à l’oreille de ses confrères. Il est en contact permanent avec son client, au palais royal, et gère ses autres dossiers en cours sur son Blackberry. Catherine Graciet est citée à témoigner par William Bourdon. Entre la journaliste et l’avocat marocain, les regards sont tendus.

Lire aussi : Maroc : procès de Mounir Majidi en bord de Seine

Me Naciri, le visage émacié grignoté par une barbe fournie, pratique assidûment le marathon. Il se considère préparé pour des courses de fond judiciaires. Il a pourtant perdu dans l’affaire Benchemsi, qui a été relaxé au bénéfice de sa bonne foi. La partie qui vient de s’ouvrir contre Eric Laurent et Catherine Graciet est aussi une nouvelle manche contre William Bourdon. Et cette fois, Hicham Naciri veut croire qu’il peut l’emporter.

 

Mehdi Faris

Joan Tilouine

Chantage contre le roi du Maroc : les deux auteurs se disent victimes d'un piège

Les deux journalistes mis en cause expliquent que la proposition d'une transaction a d'abord été faite par la monarchie et qu'ils ont été "tentés".

 

 

 

Mise en examen samedi avec son confrère Éric Laurent pour chantage et extorsion de fonds, la journaliste Catherine Graciet affirme être "tombée dans un piège". "C'est le palais qui propose, qui corrompt", déclare-t-elle dans une interview au Parisien de lundi. "Je n'ai jamais voulu faire chanter qui que ce soit. Je suis tombée dans un piège", se défend la journaliste d'investigation soupçonnée d'avoir voulu faire chanter le roi du Maroc. Auteur de deux livres interdits au Maroc, la journaliste jure avoir "mené un travail sans concession qui a créé un passif très lourd avec la monarchie".

Catherine Graciet justifie l'appel d'Éric Laurent au palais royal fin juillet : "On les met en cause sur 300 pages, il fallait leur donner la parole." Elle assure qu'à son retour de vacances son coauteur lui dit avoir rencontré Hicham Naciri (avocat du roi, NDLR) qui lui a "proposé 3 millions d'euros contre la non-parution du livre" et doit le revoir le 21 août. Selon elle, au second rendez-vous, l'avocat aurait maintenu sa proposition et demandé qu'elle assiste à un troisième rendez-vous à l'issue duquel les deux journalistes allaient être interpellés.

"Un accès de faiblesse"

"J'y vais pour voir parce que je n'arrive pas à y croire", assure-t-elle. Je pense même qu'une tentative de corruption, cela ferait un beau chapitre d'ouverture... En même temps je me méfie", ajoute-t-elle. Cette rencontre avec l'avocat "dure des heures". "Il repart, revient, nous pousse à la négociation. Moi, je me sens perdue", raconte-t-elle. L'avocat leur remet une avance de 40 000 euros à chacun après avoir transigé à deux millions d'euros pour la non-parution du livre.

"J'ai eu un accès de faiblesse... C'est humain, non ?" s'interroge-t-elle. Elle signe le protocole renonçant à écrire sur la monarchie et dit avoir pensé : "J'ai la preuve que c'est un corrupteur, puisqu'il l'a signé lui aussi." Interpellée avec Éric Laurent dans le hall de l'hôtel, elle dit avoir "compris la manipulation, la police en embuscade, les écoutes, le traquenard". "On ne m'a même pas laissé la chance de regretter, de voir ce que j'allais faire après. Mais je me suis fait la promesse que notre livre sortira."

"Il m'a piégé"

Coauteur de l'ouvrage, Éric Laurent explique aussi dans Le Monde comment l'avocat du roi fait le premier la suggestion d'une transaction. "Je n'ai pas vu le coup venir. Cette proposition a été glissée insidieusement par mon interlocuteur : "transaction", "abandon", "accord écrit", ces mots ont été habilement introduits lors du premier rendez-vous", se défend-il.

Il admet avoir été "tenté", car, "cette enquête [lui] faisait peur". "On se disait quelles seront les conséquences ? La proposition que l'on m'a faite me paraissait être un compromis. (...) Déstabiliser un régime à travers un ouvrage dans un contexte géopolitique très particulier, cela ne me paraissait pas une bonne idée. Mon interlocuteur est arrivé au bon moment. Il a su exploiter cela. Puis il m'a piégé. Vous pouvez ne pas le croire, mais c'est lui qui m'a piégé."

 

« SwissLeaks » : Sa Majesté Mohammed VI, client numéro 5090190103 chez HSBC

 

La famille royale marocaine comptait parmi les clients de HSBC Private Bank. En effet, selon les documents confidentiels obtenus par Le Monde, un compte bancaire au nom de « Sa Majesté le roi Mohammed VI », codétenu avec son secrétaire particulier, Mounir El-Majidi, a été ouvert le 11 octobre 2006 chez HSBC Private Bank à Genève. L’identité royale se réfugiait derrière un code interne (BUP, pour « business partner ») répertorié dans les livres de la banque : 5090190103. Entre l’automne 2006 et le 31 mars 2007, période couverte par les listings que nous avons pu consulter, le montant maximal enregistré sur ce compte était de 7, 9 millions d’euros. Or, il est en principe illégal, pour des Marocains résidant au Maroc, de détenir un compte bancaire à l’étranger.

 

 

Seul l’Office des changes conserve le pouvoir d’accorder des dérogations à titre exceptionnel. Contactée par Le Monde, jeudi 5 février, la direction de l’Office des changes n’a pas donné suite à nos sollicitations. Cette administration chargée de réguler la circulation des devises accorde régulièrement des amnisties en échange du rapatriement des fonds marocains placés à l’étranger – la dernière campagne sous le sceau du « patriotisme économique » vient tout juste de s’achever sur un rapatriement record de 2,2 milliards d’euros. Dans un tel contexte, la révélation d’un compte ouvert en Suisse au nom du roi est politiquement sensible – même si le montant de près de 8 millions d’euros qui y figure semble modeste, en regard d’une fortune personnelle du monarque estimée en 2014 par le magazine Forbes à 1,8 milliard d’euros.

La révélation d’un compte ouvert en Suisse est sensible en période de campagne de « patriotisme économique »

Le Monde a interrogé M. El-Majidi au sujet du compte suisse du roi, en souhaitant savoir s’il était toujours actif. Ses avocats à Paris, Me Hicham Naciri et Me Aurélien Hamelle, ont déclaré qu’ils ne souhaitaient « ni confirmer ni infirmer [l’ensemble de ces informations, qui] relève du plus strict secret bancaire et de la vie privée de Sa Majesté le roi, dès lors qu’il s’agit d’éléments relevant de la sphère patrimoniale privée de ce dernier ». Avant d’ajouter : « En tout état de cause, toute ouverture de compte bancaire à l’étranger s’est faite dans le strict respect de la réglementation en vigueur au Maroc. »

Le mystère des holdings royales

Le prince Moulay Rachid et la princesse Lalla Meryem, respectivement frère cadet et sœur ainée de Mohammed VI, figuraient également dans la liste des clients de HSBC PB à Genève, sans indication des montants de leurs avoirs. Le Monde les a également contactés. Les mêmes avocats ont envoyé les mêmes éléments de réponse que pour le roi. La famille régnante, outre ses nombreuses terres et résidences, tire l’essentiel de sa fortune de la Société nationale d’investissement (SNI), le plus important groupe privé du pays. Selon nos estimations, Mohammed VI aurait perçu près de 8,7 millions d’euros en dividendes de la SNI à l’été 2006. Or, en octobre, c’est à peu près la même somme qui a été déposée sur le compte ouvert à Genève.

La SNI (ex-ONA-SNI, ex-ONA) avait été héritée de Hassan II à la mort de ce dernier, en 1999. A la fin de sa vie, le monarque n’en détenait que 13 %. Depuis, le contrôle royal s’est raffermi et le groupe s’est étendu. C’est aujourd’hui un empire qui détient des parts, le plus souvent majoritaires, dans trente-quatre compagnies – certaines multinationales – réparties dans une quinzaine de secteurs économiques majeurs (banque, énergie, métallurgie, mines, téléphonie, immobilier, hôtellerie, distribution…).

Ce conglomérat, qui pesait 6,4 milliards d’euros en 2013 (soit à lui tout seul, 7 % du PIB marocain), est aujourd’hui détenu à près de 60 % par la famille royale, à travers différentes holdings personnelles. Si la structure et les chiffres de la SNI sont connus au Maroc, ceux des holdings royales « de tête » ont toujours été un mystère, à peine effleuré à l’occasion d’une opération boursière en 2010. Grâce à des documents qu’il a pu consulter en marge des listings HSBC, Le Monde peut aujourd’hui lever un pan du voile.

Les holdings Ergis et Siger (deux anagrammes de regis, le mot latin pour roi), coiffant la SNI, appartiennent au monarque lui-même, même si celui-ci ne l’a jamais précisé officiellement. Reste que les avocats du palais l’admettent eux-mêmes : « Le fait que Sa Majesté le roi dispose d’un patrimoine privé et de participations actionnariales dans un certain nombre de sociétés, au travers d’une société holding, est parfaitement connu du public et n’est absolument pas dissimulé. »

En plus de leurs parts dans la SNI, Siger et Ergis détiennent de solides intérêts dans l’agroalimentaire et les cosmétiques, l’hôtellerie, l’électricité, l’ameublement, mais aussi des secteurs surprenants comme la chasse au gibier, la verrerie, et l’entretien des sols. Au total, plus d’une vingtaine d’entreprises dont plusieurs, lourdement capitalisées. Chacun des frères et sœurs de Mohammed VI dispose également de son propre holding : Providence holding pour le prince Moulay Rachid, et Unihold, Yano Participation et Star Finance pour, respectivement, les princesses Lalla Meryem, Lalla Asma et Lalla Hasna.

Depuis 2009, ces six holdings se partagent l’actionnariat de la Commerciale de promotion et de participation, alias Copropar, un fonds de participation dont l’unique fonction est de centraliser les actions SNI détenues par les holdings royaux (sauf Siger qui détient aussi 4,8 % de la SNI directement). C’est donc par l’intermédiaire de Copropar que l’argent de la SNI « remonte » vers la famille royale, sous la forme de dividendes annuels dont le montant, en 2013, oscillait autour de 2 millions d’euros pour les princesses, 3,7 millions pour le prince, et jusqu’à 10 millions pour Siger et Ergis, holdings présumées du « chef de famille », c’est-à-dire le roi.

Un défi à la Constitution

La répartition des actions Copropar reflète celle des dividendes. Alors que les holdings attribuées à Mohammed VI en détiennent 50,6 %, celui de son frère n’en possède que 18,6 %, et ceux de ses sœurs, entre 9,3 % et 11,3 %. Moulay Rachid a un peu investi dans l’exportation d’huile d’olive, et ses trois sœurs se sont associées dans une affaire de location d’entrepôts à Casablanca. Mais hormis ces maigres activités, leurs holdings servent surtout à centraliser leurs avoirs immobiliers (résidences secondaires, tertiaires, fermes) répartis à travers le Maroc… et à stocker les revenus tirés de la SNI. En 2013, les frères et sœurs de Mohammed VI disposaient d’un total de 424 millions d’euros en immobilisations financières (145 millions pour le prince, de 71 à 107 millions pour les princesses).

Au vu de ses actionnaires, l’existence même de la SNI est un défi à la Constitution marocaine, dont l’article 36 prohibe « les conflits d’intérêts (…) [et] toutes les pratiques contraires aux principes de la concurrence libre et loyale ». Dans un pays où le roi est l’autorité administrative et judiciaire suprême, les entreprises dont il est actionnaire partent-elles vraiment sur un pied d’égalité avec les autres ?

Les avocats du palais royal affirment que oui et réfutent toute infraction à la Constitution, soulignant que « les entreprises en question sont dotées d’une gouvernance propre et autonome, et sont assujetties aux droits des sociétés et de la concurrence au même titre que les autres entreprises opérant au Maroc ». Les avocats de Sa Majesté concluent : « Permettez-nous de relever que les questions que vous posez traduisent une méconnaissance profonde du cadre institutionnel marocain, à savoir celui d’une monarchie, auquel vous pouvez difficilement comparer le cadre institutionnel français. »

Ce n’est pas la première fois qu’il est question d’un compte bancaire étranger du roi. En juin 2012, la photo d’un chèque de 787 000 euros, émis personnellement par Mohammed VI pour boucler le financement d’une mosquée à Blois, avait circulé sur Internet. L’image montrait que le chèque était payable dans une agence de la banque BNP Paribas sise boulevard Malesherbes, à Paris. Interrogés également sur ce point, les conseils du monarque n’ont pas souhaité apporter de commentaires.

 

Par
 

Le régime ne tolère que les applaudisseurs

Marrakech accueille du 27 au 30 novembre le Forum mondial des droits de l'homme. Cette rencontre se tient dans un pays où les libertés sont bafouées, dénonce le chroniqueur Salah Elayoubi qui se penche, dans une interview, sur la situation des journalistes.

RIDA BENOTMANE L'Etat marocain prend-il au sérieux la résolution des Nations unies, dont il est signataire, pour défendre les journalistes sur son territoire ?

SALAH ELAYOUBI Le régime de Mohammed VI n'en a cure. C'est un régime autoritaire qui, moyennant un alignement systématique sur les positions des puissances occidentales comme la France et les USA, pour ne citer que ces ceux-là, bénéficie de leur appui inconditionnel. En tant que tel, il se soucie bien peu de protéger les journalistes qui échappent à son influence ou qui dénoncent ses pratiques.

Le régime fait même preuve d'un cynisme à nul autre pareil, en organisant à Marrakech du 27 au 30 novembre, un Forum mondial des droits de l'homme, au moment même où il est dénoncé par quasiment tout ce que compte le monde d'organisations internationales.

Quelles sont les mesures que devrait adopter le gouvernement marocain ?

Il n'y a rien d'autre à entreprendre que faire appliquer la loi. Le code pénal marocain est suffisamment étoffé, pour dissuader les agresseurs éventuels et protéger les journalistes, tout comme il est supposé le faire pour les autres citoyens marocains. Mais il faut encore que les autorités soient disposées à appliquer la loi.

Quelles sont les formes de pression qui empêchent un journaliste marocain de mener à bien son activité professionnelle de manière indépendante ?

L'éventail est plutôt large. Il va de l'intimidation verbale à l'emprisonnement, en passant par les amendes colossales, la saisie de numéros censurés, les redressements fiscaux, les écoutes téléphoniques, les pressions familiales, les convocations de police, les tracasseries administratives, les menaces des agents d'autorité. Même les affaires de divorce peuvent devenir un instrument de pression aux mains du pouvoir.

Le régime marocain semble ne plus rien tolérer d'autres que ses applaudisseurs. Quelle misère intellectuelle ! Quelle indigence journalistique !

Vous semble-t-il que la protection des journalistes est similaire selon que l'activité est au Sahara occidental, à Ceuta et Melilla ou dans d'autres régions ?

Le journalisme au Maroc a depuis toujours été un bien périlleux métier, s'il vous prenait l'envie d'aller à l'encontre des thèses officielles. Et puisque vous évoquez la question du Sahara et celle des deux présides occupés [Ceuta et Melilla, enclaves espagnoles], remarquez les deux poids deux mesures du régime sur ces deux dossiers. Face à l'Espagne, qui fait partie du flanc sud de l'Otan, le Maroc n'en mène pas large, alors qu'il déploie tout le savoir-faire et la brutalité de ses forces de sécurité, contre des populations civiles au Sahara occidental, et abreuve notre peuple de mensonges à propos de la prétendue reconnaissance de la marocanité du Sahara, par la communauté internationale.

Aucun journaliste marocain n'oserait aborder frontalement la question de ce mensonge d'Etat, ni dire la forfaiture dont s'est rendu coupable Hassan II, puis Mohammed VI, faisant de ce dossier une chasse gardée du Palais et le confiant à des diplomates médiocres, tricheurs, incompétents, corrompus et corrupteurs.

Pensez-vous que la société civile puisse être intéressée à rejoindre le combat contre l'impunité ?

Absolument pas ! Nous sommes dans le degré zéro de toute conscience. D'abord parce que nous sommes dans notre grande majorité, un peuple analphabète. Quel pourcentage de la population est concerné par la presse ? Promenez-vous dans l'une de nos villes et observez combien de personnes attablées dans un café lisent un journal. Le chiffre avoisine le zéro.

En même temps qu'il poussait l'école publique vers le désastre, le régime marocain a mis en place le pire des poisons, avec la télévision marocaine qui distille des programmes où le mensonge d'Etat et l'ignorance le disputent à la bêtise et perpétuent chez le petit peuple son accoutumance à la superstition et à la mystification.

Comment renforcer les capacités des journalistes au point de vue de la sécurité et de la protection juridique ?

Vous évoquez les journalistes comme s'il s'agissait d'une corporation soudée et agissant avec solidarité, alors que nous sommes dans le scénario inverse. Voyez combien de journalistes ont été emprisonnés ou harcelés sans soulever la moindre émotion parmi leurs confrères. Certains n'ont pas hésité à se fendre d'articles indignes, pour enfoncer leurs collègues et défendre l'insupportable.

Vous parlez de protection juridique, il faudrait d'abord qu'il y ait une justice indépendante et que les journalistes soient à l'abri de la vindicte du pouvoir ce qui n'est pas le cas au Maroc. S'il existait une réelle justice, les journalistes n'auraient pas besoin de protection particulière. Et s'il existait une justice indépendante au Maroc, cela se serait su

http://www.courrierinternational.com/article/2014/11/27/le-regime-ne-tolere-que-les-applaudisseurs

La bouderie de Sa Majesté

Notre jeune ami le roi du Maroc, Mohammed VI, a décidé de boycotter le vernissage, à l'Institut du monde arabe, de l'expo consacrée à son cher royaume démocratique, "Le Maroc contemporain". Il a planté là François Hollande et dépêché à sa place sa soeur la princesse Lalla Meryem.

"M6" ne décolère pas depuis qu'en février une escouade de flics a fait irruption dans son ambassade parisienne pour remettre à Abdellatif Hammouchi, patron de la DGST (les renseignements marocains), une convocation devant un juge. Ledit Hammouchi est en effet visé par trois plaintes pour tortures déposées par trois sujets de Sa Majesté.

Depuis, Rabat s'ingénie à faire signer par Paris un accord, stipulant que les plaintes déposées en France contre de hauts responsables marocains doivent être tranférées fissa par les juges français à leurs collègues du Maroc...

Afin qu'ils puissent les instruire tranquillement en famille ? Cependant, la Place Vendôme rejette cette habile suggestion, en arguant que le Parlement français et la Cour européenne des droits de l'homme ne l'avaliseront jamais, car elle viole le principe de justice universelle. Visiblement, "M6" ne souhaite pas que l'on confonde la justice universelle et la justice royale.

A sa sauce, évidemment.

DF "le Canard Enchainé", 15/10/2014

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Hamza 29/08/2016 16:46

Excellent article !

Natali 14/08/2016 18:24

Article très intéressant!!!

Alexia 05/11/2015 08:49

Je tiens à vous féliciter pour le travail de fond ainsi que pour l’effort de synthèse qui soutiennent vos blogs. Un outil de travail fort appréciable et très généreux.