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Publié le par ottolilienthal

Au nord du Mali, la crainte d'un scénario à l'afghane : "Si Barkhane part, la nuit va tomber sur Tombouctou"

Notre reporter a pu se rendre au Mali, à Tombouctou, qui vit dans la crainte de voir les jihadistes profiter du retrait de la force Barkhane pour reprendre la ville.

À Tombouctou, les visages sont graves, inquiets. L’insécurité gangrène la ville, les agressions, enlèvements ou braquages sont fréquents, mais les habitants ont appris à vivre dans ce climat d’instabilité. Ce qui les préoccupe au plus haut point, c’est le départ des forces françaises de Barkhane avant la fin de l’année. Le désengagement progressif du Sahel annoncé par le président Emmanuel Macron prévoit que la France abandonne ses bases du nord du Mali – Tessalit, Kidal et Tombouctou d'ici à fin 2021.

L’annonce a eu l’effet d’un coup de massue pour Fadimata Tandina Touré, une enseignante d’histoire-géographie. "La question, c’est que va devenir la ville de Tombouctou après Barkhane ?" Comme beaucoup ici, elle ne fait pas confiance à l’armée malienne pour la protéger. "Nos territoires sont ouverts, c’est un combat que le Mali seul ne peut pas mener. Notre armée a encore besoin d’être soutenue. Si l’armée n’arrive pas à les arrêter, ils vont venir et ils vont imposer la charia." Fadimata Tandina Touré est encore sous le choc, comme dans un mauvais rêve, persuadée que les soldats français et leurs moyens militaires sont l’unique rempart contre les jihadistes qui contrôlent la région.

"Moi, j’ai déjà préparé mes bagages"

Seules les villes comme Tombouctou, Kidal ou Gao leur échappent encore. En dehors, en brousse, ce sont les jihadistes qui font la loi, selon Touré, un membre de la société civile : "À quelques kilomètres à peine de Tombouctou, ils imposent la zakat, ils forcent les femmes à se voiler et bientôt cela se passera à Tombouctou."

Cette inquiétude est partagée par Al Boukhari Ben Essayouti, le chef de la mission culturelle de Tombouctou. Il appelle la France "à revoir sa position", à tirer les leçons du fiasco afghan. "C'est certain, si Barkhane quitte, je pense que c'est la porte ouverte à toutes les dérives." Selon lui, les jihadistes vont profiter du vide laissé par le départ de la force Barkhane pour faire leur retour, avec des conséquences dramatiques sur les populations qui vivront de nouveau sous le joug de la charia : "Les jihadistes qui occupaient la ville sont d’obédience wahhabite, tenants d’un islam radical, alors que la population de Tombouctou est d’obédience soufie, donc modérée. Les habitants exècrent le wahhabisme !"

La cohabitation est donc impossible, ou alors sous la contrainte comme en 2012, quand les jihadistes ont fait régner la terreur dans la ville, allant jusqu’à s’en prendre à certaines mosquées et à détruire à coups de pioche les mausolées de terre crue du 14e siècle, patrimoine mondial de l'humanité. Ils ont été depuis reconstruits à l'identique sous l'égide de l'Unesco.

 

Les associations de jeunes de Tombouctou ont décidé de se mobiliser, elles ne veulent pas attendre le départ de Barkhane pour réagir. Elles ont prévu de manifester pour appeler Emmanuel Macron à reporter ce retrait en attendant le retour de l’ordre constitutionnel à Bamako, où la junte a pris le pouvoir à l’issue de deux coups d’État en moins d’un an. Khalid est membre de la société civile de Tombouctou, il ne cache pas son inquiétude : "Moi, j’ai déjà préparé mes bagages. Si Barkhane part, je m’en irai également, car la ville tombera immédiatement entre les mains des jihadistes."

Une perspective qui épouvante Mouneïssa, dont l'un des enfants est né le 5 février 2013, quelques jours après la libération de Tombouctou par les soldats français. Son fils Alpha a été surnommé Hollande. "Tout le monde l'appelle François Hollande, parce que c'est François Hollande qui nous a libérés. Ça ne va pas leur plaire, les terroristes, d'appeler un enfant François Hollande !" Elle craint, "bien sûr", des représailles. "On dit à la France : merci. On ne veut pas qu'ils partent maintenant."

Également très inquiets, les artistes de Tombouctou, ennemis jurés des jihadistes. Comme Chaibani Coulibaly. Du haut de ses 22 ans, il est une des figures de la scène musicale de la ville. "Ça me fait peur. Si on joue de la musique aujourd'hui, c'est grâce à un Barkhane. Avec les jihadistes, on ne peut pas. Ils n'aiment pas la musique. Comment est-ce qu'on va vivre ? Si Barkhane part, la nuit va tomber sur Tombouctou."

De nombreux habitants ont juré de partir dans le sillage des convois de Barkhane mais ils ont conscience que la situation a changé. En 2012, le voyage vers Bamako pouvait se faire en toute sécurité alors qu’aujourd’hui, prendre la route est dangereux, les groupes armés pullulent et rançonnent les voyageurs quand ils ne les enlèvent pas. Certains habitants prédisent donc un retrait français accompagné de l’hostilité de la population, habitée par un sentiment d’abandon. "L'histoire, certainement, peut se répéter si les forces étrangères partent, redoute Salaha Maiga, directeur du festival Vivre ensemble. Cela se voit à travers le monde, si on voit aujourd’hui l’Afghanistan. Que sera le Mali après le départ des forces étrangères ?"

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https://www.francetvinfo.fr/monde/terrorisme-djihadistes/operation-barkhane/reportage-au-nord-du-mali-la-crainte-d-un-scenario-a-l-afghane-si-barkhane-part-la-nuit-va-tomber-sur-tombouctou_4766885.html#xtor=EPR-2-[newsletterquotidienne]-20210916-[lestitres-colgauche/titre2]

Parly envoie députés et sénateurs sur les roses

"..Ces mauvaises manières du Président et de sa ministres des armées n'ont rien de surprenant. Le Parlement est hors jeu. On n'y a jamais débattu des opérations militaires lancées par l'actuel président ou par ses prédécesseurs. Et, après le désastre, en 2011, de la guerre de Lybie, dont sont responsables Sarkozy et le Premier ministre britannique David Cameron (approuvés tous deux par François Hollande), aucune commission d'enquête n'a été menée à Paris. A Londres, en revanche (après 5 ans de réflexions), le comité des Affaires étrangères de la Chambre des communes a rendu public, le 14 septembre 2016, un rapport accablant pour les promoteurs de cette intervention militaire irresponsable, à laquelle Obama avait apporté son soutien -"une terrible erreur" avouera-t-il après avoir quitté la Maison-Blanche.

Autre comparaison en défaveur de la Ve République et de sa Constitution quasi monarchique : en Allemagne, le Parlement vote chaque année le renouvellement ou l'annulation d'un engagement militaire. Et, en Grande-Bretagne , aucune guerre ne peut être décidée sans l'approbation de la Chambre des communes.

Claude Angeli

(extrait d'un article du Canard Enchainé, 10/03/2021)

Sahel : les leçons oubliées de l’échec afghan

Pour cet expert, la France persiste à appliquer de vieilles recettes et semble ne pas comprendre que celles-ci sont vouées à l’échec. Explication.

Maintenant que ce qui se disait en privé est devenu public, à savoir que la fin de la lutte contre les djihadistes au Sahel est impossible à prédire et que le gouvernement français ne peut assumer une guerre sans fin devant son opinion publique, il convient de réfléchir aux erreurs qui ont conduit à l'impasse actuelle.

Au-delà des erreurs de stratégie politique et militaire, l'engagement militaire français dans cette partie du monde s'explique par l'oubli de deux leçons essentielles. Pourtant, ces deux leçons relèvent du savoir commun.

On ne peut pas gagner des guerres asymétriques

En France, cette leçon est connue depuis la guerre d'Indochine. De plus, la même erreur a été tragiquement répétée par les États-Unis au Vietnam (alors qu'il y avait le précédent français) et, plus récemment, en Afghanistan (alors qu'il y avait le précédent soviétique).

 

Bien que l'impossibilité pour des démocraties de gagner des guerres asymétriques soit donc connue depuis longtemps, les gouvernements français depuis Nicolas Sarkozy semblent l'avoir oublié. Si la nécessité de la guerre actuelle contre le terrorisme (c'est-à-dire contre l'islamisme radical) est difficilement contestable, les modalités de cette guerre le sont largement. Or l'une de ces modalités décidées par les autorités françaises a été l'engagement militaire dans des guerres asymétriques, en Afghanistan d'abord, puis au Mali.

En Afghanistan, il s'agissait surtout, pour le gouvernement de Nicolas Sarkozy, de se rapprocher des néoconservateurs américains et de renforcer la relation transatlantique. Au Mali, il s'agissait pour le gouvernement de François Hollande d'éviter la victoire des djihadistes et un effet de contagion régionale. Si l'armée française a gagné la première bataille avec l'opération Serval, elle se sait aujourd'hui incapable de gagner la guerre.

Le conflit originel s'est régionalisé en s'étendant au très fragile Burkina Faso et a métastasé en une pluralité de conflits locaux qui prennent de plus en plus une tournure interethnique. Cette dynamique conflictuelle, que l'« approche 3 D » (Défense, Développement, Diplomatie) n'a pas réussi à contenir, comporte des risques élevés pour la France : coopération de l'armée française avec des armées commettant des crimes de guerre ; rejet par les populations locales de la présence militaire française et exacerbation de la francophobie sur le continent ; risque pour l'armée française de bavures et d'être manipulée et entraînée à son corps défendant dans des règlements de comptes interethniques, etc. Toutes choses qui rappellent que, pour avoir voulu protéger le régime d'Habyarimana au Rwanda, la France s'est retrouvée impliquée dans le dernier génocide du XXe siècle.

Ne pas gagner à moyen terme un conflit asymétrique, c'est s'enliser ; et s'enliser, c'est prendre les risques évoqués et devoir justifier toujours plus de pertes humaines devant l'opinion publique. De même que, en 2008, l'embuscade d'Uzbin avait contraint le gouvernement de Nicolas Sarkozy à arbitrer entre son désir de rapprochement avec Washington et l'impact des pertes sur l'opinion publique, le nombre croissant de militaires tués au Mali contraint le gouvernement d'Emmanuel Macron à repenser l'engagement militaire au Sahel alors que l'échéance de la prochaine élection se rapproche.

Ces deux gouvernements ont présenté à l'opinion publique ces « opérations extérieures » comme une guerre classique, c'est-à-dire une guerre qu'il faut mener pour la sécurité de la nation. Mais, pour beaucoup, ces opérations extérieures relèvent davantage de la politique étrangère que de la politique de sécurité nationale. La sécurité de la France semble moins en jeu en Afghanistan et au Sahel que son influence sur la scène internationale. Ce qu'un haut gradé a résumé en déclarant : « La France sans Barkhane, c'est l'Italie. »

Or cette politique est aujourd'hui doublement perdante : sur le plan intérieur, le coût humain de la politique du rang international est difficilement défendable devant l'opinion publique ; et, sur le plan extérieur, l'interventionnisme militaire des autorités françaises accroît la francophobie en Afrique – où la France a déjà perdu la bataille des cœurs et des esprits – et susciterait de nouvelles vocations terroristes. L'engagement dans des conflits asymétriques est donc une modalité contre-productive de la guerre contre le terrorisme. Dans le sillage du gouvernement américain, qui négocie sa sortie du conflit afghan avec les talibans, le gouvernement français vient de redécouvrir au XXIe siècle une leçon tragique du XXe.

On ne peut pas réformer la gouvernance néopatrimoniale par décret

En Afrique subsaharienne en général et au Sahel en particulier, la gouvernance des États est néopatrimoniale. Depuis au moins trente ans, de très nombreux travaux de recherche ont mis en évidence le fonctionnement de l'État néopatrimonial (accaparement privé des biens publics par l'élite dirigeante et pratique politique essentiellement clientéliste) et ses effets délétères.

À long terme, le fonctionnement de l'État néopatrimonial aboutit au délitement insidieux des services publics, à la criminalisation des élites dirigeantes, à l'intensification des luttes de pouvoir et à la neutralisation de l'aide internationale. Celle-ci est assez largement détournée de son but initial et sert surtout à la survie des élites politiques du pays. Elle équivaut à remplir un tonneau que d'autres vident, notamment quand elle prend la forme de l'aide budgétaire, ce qui est de plus en plus fréquent. En 2020, la démonstration du lien entre décaissements d'aide budgétaire et gonflement de comptes offshore a coûté son poste à Penny Goldberg, l'économiste en chef de la Banque mondiale, ce qui en dit long sur l'omerta qui règne dans les milieux de l'aide internationale.

Si les bailleurs ont pris conscience dès les années 1990 que la gouvernance néopatrimoniale des États africains était au cœur de leurs problèmes, leurs efforts visant à réformer ou à changer cette gouvernance ont rarement été couronnés de succès. Selon les évaluations de la gouvernance en Afrique qui font référence (celle de la Fondation Mo Ibrahim et celle de la Banque mondiale), après une amélioration de la gouvernance de 2010 à 2015 cette dernière a stagné. En 2019, selon la Fondation Mo Ibrahim, l'état global de la gouvernance en Afrique a même régressé.

Au Sahel, cette mauvaise gouvernance a été exposée et n'épargne aucun secteur : la prolifération des trafics de drogue, d'armes, d'or et de migrants avec la complicité des gouvernants ; les relations notoires du président du Mali démis par les putschistes en août 2020 avec la mafia corse ; le train de vie extravagant de son fils ; les détournements de fonds au ministère de la Défense du Niger, etc.

Si le diagnostic de la gouvernance néopatrimoniale est bien connu, en revanche l'échec des méthodes de soins ne l'est pas. Appeler à focaliser l'action des bailleurs internationaux (un des « 3D ») sur la gouvernance et la réforme de l'État revient à ignorer les vingt dernières années de réformes de gouvernance promues par les donateurs. Beaucoup de programmes de changements institutionnels ont été mis en œuvre et des milliards de dollars ont été dépensés sans résultats probants. La plupart des évaluations de ces programmes mettent en évidence le caractère cosmétique des changements par décret et l'écart entre les textes adoptés et leur application. Certains régimes africains utilisent l'argument de la souveraineté pour refuser les réformes ou mènent des stratégies d'enlisement de ces dernières. L'aide internationale a démontré son incapacité à changer l'État néopatrimonial. Par conséquent, si l'on estime que l'une des conditions essentielles pour vaincre l'islamisme radical au Sahel est de demander aux gouvernants de mettre en œuvre des changements profonds qui vont à l'encontre de leurs intérêts directs, on comprend pourquoi la victoire est douteuse.

Les dirigeants français ont ignoré/oublié que l'on ne peut pas gagner des guerres asymétriques et que l'aide internationale n'a pas réussi à changer la gouvernance des États africains – c'est-à-dire que deux des 3D (Défense et Développement) étaient voués à l'échec. Pour avoir oublié ces leçons pourtant bien connues, le gouvernement français se retrouve aujourd'hui dans la même impasse que le gouvernement américain.

Thierry Vircoulon est le coordinateur de l'Observatoire pour l'Afrique centrale et australe de l'Institut français des relations internationales, membre du Groupe de recherche sur l'eugénisme et le racisme, Université de Paris.

Quand la grande muette ouvre ses dossiers

Soixante documents rares issus des archives du ministère des Armées sont commentés et mis en perspective par l'historien Fabrice d'Almeida. Passionnant.

 
 
G5 Sahel : « Sans la France, la situation dans la région serait bien pire »

INTERVIEW. Le général Sid Ahmed Ely, responsable de la sécurité du groupe des États du Sahel (G5), souligne le manque de moyens de la lutte antidjihadiste.

 
 
 

Autocensure militaro-diplomatique au Sahel

 

Impossible de décrire la réalité de l'intervention française, au risque d'être taxé de paternalisme à l'égard des Africains.

 

(..) Tout au long de cette guerre qui n'en finit pas, militaires, diplomates, ministres et responsables politiques ont mesuré leurs propos et pratiqué le "politiquement correct". Il n'était jamais question de s'appesantir sur les conditions dans lesquelles se déroulait l'engagement français au Sahel.

Au Quai d'Orsay, plusieurs vieux routiers du continent africain affirmaient, en janvier 2019, que cette guerre n'aurait pas de limites, car les chefs djihadistes ne rencontraient "aucune difficulté pour recruter et effacer leurs pertes". Explication, selon l'un de ces diplomates : "les jeunes, et pas seulement eux, ne connaissent des Etats du Sahel où ils vivent qu'élections truquées, corruption, misère, chômage, situation humanitaire déplorable, violences et haines ethniques"...Alors que la force française "Barkhane" ne peut opposer à ces groupes, liés à Daech ou à Al-Qaida, que sa haute technologie et la pratique d'un antiterrorisme aérien à l'efficacité limitée. La preuve ? Les Mirage et les hélicoptères français n'ont pu empêcher une grande victoire des djihadistes : la "fermeture" d'un millier d'écoles au Mali et d'environ deux mille au Burkina, abandonnées par leurs enseignants, laissés sans protection militaire ou policière.

En petit comité, des généraux évoquent, eux aussi, ce qui ne peut être déclaré publiquement sans que l'on soit aussitôt accusé de paternalisme à l'égard des Africains -ou pire, de néo-colonialisme. Exemples : le manque de volonté politique de leurs dirigeants, l'abscence de compétences de leurs chefs militaires et la faible combativité de leurs soldats, peu aguerris -sauf ceux du Tchad-, mal entraînés, mal équipés, mal payés (quand ils le sont, car les soldes sont parfois détournées par leurs officiers)..

général François Lecointre (chef d'état-major) : "quinze ans de guerre à prévoir" "Je crains que nous ne soyons confronté à d'autres crises en Afrique dans les décennies qui viennent".

général Didier Castres : "Au Mali, tout ce que nous faisons, c'est de maintenir le cancer à un niveau opérable"

D'autres officiers critiquent le "je-m'en-foutisme international" qui a pour effet de "laisser les Français seuls au Sahel"

La force africaine du G5 Sahel et de ses 4 000 hommes(en non pas 5 000, comme prévu en 2017) n'apporte aucun soutien aux militaires français. Sur 430 millions d'euros promis par l'ONU, seuls 84 millions ont été versés..L'Arabie saoudite n'a jamais versé les 100 millions promis..

Ironie de l'histoire, une partie de l'opinion, au Mali et au Burkina, critique la présence de "Barkhane" au Sahel (4 500 hommes) qui aurait pour mission de protéger les mines d'uranium du Niger et d'autres intérêts économiques français...

 

(extraits d'un article de Claude Angeli, le "Canard enchaîné", 4/12/2019)

Le G5 Sahel, improbable ticket de sortie du Mali

 

le 11 janvier, la France « fêtera » le cinquième anniversaire de son intervention militaire au Mali, sans qu’aucune perspective sérieuse de désengagement ne soit envisageable. Pourtant, chacun connaît le nom du ticket de sortie : FC-G5S, pour force commune du G5-Sahel. Mais, malgré les efforts de la France, ce billet est encore loin d’être valide…

À Paris, l’Élysée et les Armées espèrent toujours « réarticuler » l’opération Barkhane, sans « baisser la garde » mais « en reconsidérant le mode de présence », selon un chef militaire. Nous n’y sommes pas et la France est contrainte de maintenir une forte présence, avec environ 4 500 militaires. Cet engagement coûte plus d’un million d’euros par jour et 20 militaires français ont perdu la vie dans la bande sahélo-saharienne.

Lancée au début de l’année, l’idée de la force commune est de donner aux cinq pays de la région (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger, Tchad) les moyens de prendre en charge eux-mêmes l’essentiel des opérations militaires au sol contre les groupes terroristes. La France et d’autres pays occidentaux continueraient à fournir un soutien logistique et un appui aérien mais pourraient retirer la moitié des effectifs déployés. Un grand classique de l’histoire militaire récente : avant-hier la « vietnamisation », hier « l’afghanisation », aujourd’hui l’africanisation. Les résultats ont rarement été à la hauteur des espérances....

(suite via le lien)

 

"L'armée dispose de moyens astronomiques pour faire la guerre à des gens en sandales"

 

 
 

Auteur d'un livre d'enquête sur les gabegies dans l'armée, le journaliste Yvan Stefanovitch estime que beaucoup d'argent est gaspillé au ministère de la Défense et que paradoxalement, l'armée n'est pas bien équipée. 

Transport militaire: l’incroyable dépendance russe de la France

Malgré l’arrivée de l’A400M, les forces françaises dépendent largement des gros porteurs Antonov 124, affrétés via des intermédiaires opaques et dont les deux tiers appartiennent à des compagnies russes. Le député François Cornut-Gentille tire la sonnette d’alarme.

Un Scud. Le député François Cornut-Gentille a jeté un sacré pavé dans la marre militaire en présentant devant la commission des finances de l'Assemblée nationale, mardi 28 mars, un rapport au vitriol consacré au transport stratégique de l'armée française. Le constat est double: un, l'entrée en service de l'A400M ne va pas supprimer le recours des forces françaises aux gros porteurs ukrainiens Antonov An-124, aux capacités d'emport cinq fois supérieure à celle de l'avion européen. Deux, cette situation met la France en situation de dépendance vis-à-vis de l'Ukraine, et surtout de la Russie. La grosse vingtaine d'An-124 disponibles dans le monde est en effet détenue par seulement trois compagnies: une ukrainienne (Antonov DB) et deux russes (une privée, Volga-Dnepr, et une société publique, TTF Air 224).

La conclusion du député fait froid dans le dos. "Dans les faits, ce sont les Russes et les Ukrainiens qui ont la maîtrise de la projection de nos forces sur les théâtres extérieurs, assène le député dans son rapport. C'est une véritable épée de Damoclès qui est suspendue au-dessus de la France." Une arme redoutable dans les mains du Kremlin, dont Vladimir Poutine s'est déjà servi, estime François Cornut-Gentille : l'élu de la Haute-Marne rappelle que la société russe TTF Air 224 a interrompu ses vols au profit de la France en septembre 2015… soit un mois seulement après l'annulation du contrat des porte-hélicoptères Mistral à la Russie, prononcée en août. "La mise à disposition d'Antonov 224 devient un enjeu diplomatique, déplore François Cornut-Gentille. Une nouvelle dégradation des relations avec ces deux Etats [Ukraine et Russie] pourrait paralyser totalement les capacités de projection aérienne de la France. En dépit des grandes phrases, l'autonomie stratégique est en réalité virtuelle."

98% de pièces russes

Un compte-rendu de réunion de l’Agence européenne de défense et de la NSPA, (l’agence de soutien logistique) de l’OTAN, consulté par Challenges, confirme cette dépendance. Ce document, adressé en juin 2015 aux responsables du transport stratégique de l’armée française, évoquait des "risques politiques de rupture de service élevés en raisons de la dépendance à des moyens sous contrôle de la Russie". Car si les Antonov sont des avions ukrainiens, "98% des pièces de rechange viennent de Russie, les 2% restants de l’est de l’Ukraine", soulignait le compte-rendu.

Pourquoi cette dépendance aux Antonov An-124, alors même que la France dispose désormais de 11 A400M ? Pour comprendre, il suffit de comparer les avions. Avec 100 à 120 tonnes de charge utile, le gros porteur ukrainien affiche une capacité d’emport incomparable avec l’A400M (25-30 tonnes, voir schéma ci-dessous). Un Antonov embarque ainsi 11 conteneurs au standard maritime (20 pieds)… contre seulement 2 pour l’avion européen. "Pour remplacer une heure de vol d’An-124, 5 heures de vol d’A400M sont nécessaires", assure ainsi François Cornut-Gentille.

 

Le gros porteur ukrainien reste donc indispensable pour transporter les charges lourdes (blindés, hélicoptères, canons Caesar) depuis la France vers les théâtres d’opérations. L’opération Serval au Mali en 2013 donne une bonne idée de cette dépendance: en à peine deux mois, l’armée de l’air a affrété 115 vols d’An-124, 47 d’Iliouchine Il 76 (un avion de transport russe, plus petit que l’An-124), et 7 vols d’Antonov 225, le plus gros avion du monde, disponible à un seul exemplaire, chez la compagnie ukrainienne ADB.

L’armée française n’est d’ailleurs pas la seule à dépendre des Antonov: ses homologues européennes, dont les forces allemandes, affichent la même dépendance, de même que beaucoup d’industriels pour le transport de satellites (Thales Alenia Space, Airbus DS), d’hélicoptères (Airbus Helicopters), d’équipements pour l’énergie (EDF, Areva), d’armement destinés à des clients export de la France. Les satellites lancés depuis le Centre spatial guyanais de Kourou arrivent ainsi à Cayenne par Antonov.

Heures prépayées

A cette dépendance s’ajoute la complexité du recours à ces avions. Les forces françaises achètent des heures de vols d’Antonov par deux canaux distincts. Le premier est un contrat Otan, baptisé SALIS, qui permet à une dizaine de pays de l’alliance d’acheter des heures de vols prépayées (300 heures en 2017, autant en 2018 pour la France). Les Antonov 124 concernés sont pré-positionnés sur la base allemande de Leipzig. Le second canal, spécifique à la France, est un contrat attribué à la société française ICS pour la période 2015-2018: celle-ci se charge d’affréter, en fonction des besoins, des Antonov 124, mais aussi des 747 cargos.

L’armée, en l’occurrence le CSOA (Centre du soutien des opérations et des acheminements), peut ainsi jongler entre deux canaux pour obtenir les précieuses heures de vol. Mais quel que soit le canal choisi, ce sont toujours les mêmes sociétés ukrainienne et russe, propriétaires des Antonov, qui sont les bénéficiaires ultimes du contrat. Le contrat Salis utilise des avions d’Antonov DB et Volga Dnepr. ICS n’affrète que les An-124 de la compagnie ukrainienne Antonov.

Aucun des deux contrats ne trouve vraiment grâce aux yeux du député. Côté SALIS, le fait que les Antonov soit pré-positionnés en Allemagne "surenchérit le coût des missions", souligne le rapporteur spécial. Selon nos informations, ce surcoût est estimé à 50.000 euros par vol par l'armée. Autre problème, et de taill : si SALIS est bien un contrat de l'OTAN, l’essentiel des heures achetées est effectué sur les Antonov de la compagnie russe Volga-Dnepr, ce qui accroît la dépendance de la France vis-à-vis du Kremlin. 225 des 300 heures prépayées par la France en 2017 seront ainsi effectuées par Volga-Dnepr.

Le contrat ICS ne convainc pas non plus le député de la Haute-Marne. Certains vols tactiques sont payés par l’armée, souligne-t-il, à une filiale d’ICS basée à Singapour. Sans contester la légalité du procédé, François Cornut-Gentille se demande "avec quelles intentions ICS a créé une antenne à Singapour" et les "motivations du ministère de la défense à contractualiser avec ICS Singapour". Interrogée par Challenges, la société répond qu’elle est confrontée à une concurrence basée dans les paradis fiscaux, qui l’oblige à avoir recours à une filiale basée dans un pays où l’impôt sur les sociétés est plus bas qu’en France (17%), et craint ne pouvoir payer ses fournisseurs russes depuis la France du fait des sanctions occidentales contre Moscou.

"Système défaillant"

François Cornut-Gentille déplore aussi qu’un ancien chef d’état-major du CSOA, l’organisme militaire en charge du transport stratégique, ait été récemment recruté comme numéro deux d’ICS, mettant en garde contre des "risques de conflits d’intérêt". Interrogée, la société assure que le recrutement de ce "conseiller défense" s’est fait dans les règles : le militaire en question, retraité, est passé avec succès devant la commission compétente. François Cornut-Gentille reconnaît d’ailleurs que le problème est beaucoup plus large que le seul cas d’ICS. "ICS ne peut être le bouc-émissaire facile d’un système défaillant", avertit le député.

De fait, le petit monde des fournisseurs de l’armée sur le transport stratégique relève plus du panier de crabes que de la mécanique huilée. Dans une ambiance de saloon, tout le monde tape sur tout le monde. Daher avait contesté l'attribution du contrat de l'armée à ICS en janvier 2015. La société Strategic Airlift Support (SAS), créée par l’ancien numéro deux d’ICS Grégoire Lanza, accuse le même ICS, lettre d'avocats à l'appui, d’avoir produit des faux documents auprès de la DGAC pour pouvoir faire atterrir en France des Iliouchine IL76 non autorisés. ICS assure être victime d’une campagne de désinformation lancée par la concurrence russe, dont SAS serait l’aiguillon. Tout en attaquant aussi régulièrement ses rivaux: la société s'était plainte en 2015 de l'attribution d'un marché de transport pour les forces spéciales à son concurrent Pegasus Air Drop, créé par Pierre-Louis Lavie de Rande, un ancien du CSOA.

Climat délétère

Un dossier anonyme circule d’ailleurs depuis fin 2016 dans le petit monde du transport militaire, un échange de mails, consulté par Challenges, qui témoigne de liens privilégiés entre certaines sociétés d’affrètement et leurs donneurs d’ordre. "L’existence de ce dossier et sa diffusion dénotent un climat délétère", déplore le député François Cornut-Gentille qui, "ne pouvant attester de la véracité de ces documents et face au risque de manipulation", se refuse à en citer des extraits dans son rapport.

Pour nettoyer les écuries d’Augias, l’élu préconise un système d’agrément des sociétés d’affrètement aérien, ainsi qu’un audit systématique de ces acteurs par la Direction du renseignement et de la sécurité de la défense (DRSD), le service de contre-ingérence du ministère de la défense. Quant à la dépendance aux Antonov, François Cornut-Gentille suggère d’étudier le scénario d’une acquisition de gros porteurs par la France: les fameux An-124, les C-5 Super Galaxy américain, voire une version militarisée de l’A380 ou du Beluga d’Airbus.

 

Selon nos informations, l’Agence européenne de défense a étudié le scénario d’une acquisition de C-5 Galaxy, des avions aux caractéristiques proches de l’Antonov 124, conçus par l’américain Lockheed Martin. Si cet appareil a été mis en service en 1969, une version modernisée, dite Super Galaxy (ou C-5M), est entrée en service au sein de l’US Air Force en 2014, et pourrait faire l’affaire. Consultés, les Etats-Unis et Lockheed Martin s’étaient déclarés ouverts à la vente d'appareils rénovés, sur la base d’un prix estimé entre 85 et 115 millions de dollars pièce. Les avions seraient cédés à une somme symbolique, l’essentiel du coût étant lié à leur remise à niveau. Les Etats-Unis proposaient même de céder, gratuitement, jusqu'à 23 C-5A, la plus ancienne version du gros porteur.

Problème: cette consultation date du début 2015, bien avant l’élection de Donald Trump. Depuis, la renégociation du contrat Salis de l’Otan fin 2016, qui permet l’achat d’heures de vol prépayées sur Antonov 124, a encore accru la dépendance européenne à la compagnie russe Volga Dnepr, qui fournit les trois quarts des heures de vol pré-commandées. Pas sûr, vu le discours du nouveau président américain Donald Trump, que le train C-5 repasse une seconde fois.

 

Vincent Lamigeon
La plupart des chefs d'Etat français aiment à montrer l'engagement de notre pays dans des conflits armés mais refusent d'en payer le prix. Depuis 2008, le budget des opérations extérieures est constamment sous-évalué. Un aveuglement politique autant qu'un déficit de pensée stratégique.

« On attaque le muscle » avait prévenu le chef d’état-major des armées, Pierre de Villiers, auditionné le 7 octobre dernier par les députés de la commission de la Défense. A peine un mois plus tard, la défense est à l’os si l’on en croît les révélations des Echos qui annoncent une nouvelle annulation de crédits de 2,2 milliards d’euros notamment du fait du surcoût des « opérations extérieures » (opex) de la France.

Un dérapage largement dû à un budget « opex » sous-doté : 450 millions d’euros étaient affectés à ces dépenses alors que leur coût total devrait atteindre 1,1 milliard d’euros. Un phénomène récurrent qui relève autant de la tradition que de l’aveuglement. Devant les députés, Jean-Yves Le Drian a justifié ce dépassement par le nombre accru d’engagements extérieurs, « par nature imprévisibles », depuis la fin 2013 insistant sur le cas irakien irakien : « Aux côtés de nos alliés arabes et occidentaux, nos militaires renseignent les troupes irakiennes et kurdes et frappent des cibles ennemies. C’est la responsabilité de la France. » Au Mali, la France a dû maintenir ses effectifs sur place plus longtemps que prévu pour accompagner le processus politique.

Mais l'imprévisibilité des engagements extérieurs cache une autre réalité, celle de la sous-évaluation chronique de ces budgets d'opérations extérieures. Les chefs d’État français aiment, en effet, engager l’armée française dans des conflits armés longs et coûteux, comme une preuve de leur engagement international mais refusent d'en assumer le coût. L’activisme militaire du président François Hollande en est une nouvelle démonstration alors que le candidat socialiste n’avait à l'origine qu’un seul plan de campagne : mener à bien le retour des soldats français d’Afghanistan. Et il est de tradition de définir un budget a minima pour ventiler le surcoût sur tous les ministères -y compris la défense- en fin d'année.

Depuis 2008, les dépenses liées aux interventions armées ont toujours dépassé 800 millions d’euros. Certes, la France a quitté l’Afghanistan et la Libye, mais pour se déployer au Mali, en Centrafrique et en Irak. Trois zones de conflit majeurs. Avant l’intervention en Irak, le chef d’état-major des armées évaluait déjà le coût des opex en Centrafrique et au Mali à 775 millions d’euros.

Par ailleurs, les expériences des conflits passés en Afghanistan et en Libye donnent une estimation du coût du « jour de guerre » évoluant entre 1,2 millions et 1,7 million d’euros en fonction de la distance, du déploiement logistique, des matériels utilisés, etc. Soyons raisonnables : si on vous fait le jour de guerre à un million d’euros, sur trois théâtres d’opération majeurs, faites l’addition : 1,1 milliard d’euros sur un an ! Ça n'est pourtant pas compliqué à calculer . Et à prévoir donc. Mais non, nos dirigeants n'y arrivent pas. Pourtant, ils rognent. Et ce budget taillé au plus court explique largement le peu d’implication de la France en Irak avec seulement neuf Rafale. A plus de 25 000 euros l’heure de vol d’un Rafale, prix des missiles non compris, l’armée de l’air a des autorisations de sortie limitées. Et les « frappes » sont rares. La France fournit environ 1 % de l’effort militaire contre l’Etat islamique. Une contribution jugée d’ailleurs « décevante » par Washington.

Des armées modernes chères contre des combattants « à peine rémunérés »

La France peut-elle faire plus et mieux ? Hollande n’a toujours pas tranché l’envoi ou non du porte-avions nucléaire Charles-de-Gaulle, qui ferait exploser la facture. Les matériels sont par ailleurs revenus d’Afghanistan en mauvais état et leur remise à niveau demande du temps et de l’argent. Et il n’y a pas que le matériel qui souffre a tenu à faire savoir Pierre de Villiers lors de son audition à l'Assemblée: « Les hommes et les femmes de nos armées, nos jeunes, risquent leurs vies au nom de la France, en notre nom à tous. Nous payons le prix du sang. Nous attendons une légitime solidarité pour les coûts financiers. Ce besoin essentiel de stabilité budgétaire est mon second point de préoccupation. Or je crains l’infiltration rampante, le grignotage progressif de nos ressources financières. J’ai besoin des ressources 2015 en temps et en heure. Cette lisibilité m’est indispensable pour maîtriser les risques et mettre en œuvre une gestion efficiente » clamait le chef d’état-major des armées face aux députés.

De l’aveuglement politique mais aussi un déficit de pensée stratégique. A l’heure où les troubles de sécurité issus du milieu non-étatique se multiplient, le fossé semble se creuser entre les objectifs affichés et les moyens alloués : « Aux puissances du Nord, qui cherchent la frappe chirurgicale et le moins d’implication possible sur le terrain, les conflits récents imposent des confrontations prolongées au sein des populations » écrit Frédéric Charillon, directeur de l'Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire dans l’édition 2015 de l’Etat du monde, intitulé Nouvelles guerres. « Face à ce phénomène, les pensées comme les budgets du Nord doivent être revus. Le coût du stay on power (ou de l’engrenage qui consiste à obliger une armée à rester sur le terrain une fois les opérations terminées pour ne pas en perdre les bénéfices) reste élevé aussi bien économiquement que politiquement et symboliquement. Des armées modernes aux instruments hors de prix sont tenues en échec sur le long terme par des combattants invisibles, fondus dans le paysage géographique et social, et à peine rémunérés ». Des pauvres qui arrivent à mettre en échec des armées riches, espérons que les adeptes de la rigueur n'y voient pas un encouragement à faire de nouvelles coupes budgétaires dans la Défense.

Régis Soubrouillard - Marianne

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