arnaque Aristophil

Publié le par ottolilienthal

 

La Roche Tarpéienne est proche du Capitole, même à Paris où les collines restent pourtant moins nombreuses qu'à Rome. Il y a un mois encore, Aristophil lançait de grandes invitations, avec palace et dîners compris, à l'intention d'éventuels investisseurs. La société présentait au même moment à des amateurs choisis son dernier achat (pour 7 millions d'euros). Il s'agissait de l'original des "120 Jours de Sodome" de Sade, longtemps conservé à la Fondation Bodmer de Cologny. Soirée chic au domicile d'Aristophil, logé depuis 2012 dans l'ancien Hôtel de Cambacérès, rue de l'Université. Une somptueuse maison avec boiseries Louis XV d'époque, acquise pour 28,5 millions d'euros.

 

Spécialisé dans les lettres et manuscrits de prestige, Aristophil vacille aujourd'hui sur ses bases. Le siège social comme le domicile de son fondateur Gérard Lhéritier, 66 ans, ont fait l'objet de perquisitions à la mi-novembre (1). Le site internet a été fermé (2). Les presses financière et spécialisée s'inquiètent et s'interrogent sur l'affaire révélée le 18 novembre par "Le Point". Que va-t-il arriver, alors que la situation se détériore chaque jour davantage? Les grands mots ne font plus peur. Il a aujourd'hui soupçon d'"escroquerie en bande organisée". Voilà qui sent la fausse note au milieu d'un concert voulu très classique...

Un modeste début niçois

Avant de poursuivre, un peu d'histoire s'impose pour y voir clair. Gérard Lhéritier, qui ressemble à un taurillon fonceur, commence modestement. Ce fils de plombier, ancien militaire, dépourvu de tout diplôme ronflant, crée une petite SARL à Nice. Nous sommes en 1990. L'extension reste lente. En 2000, Aristophil n'est arrivé qu'à Villeneuve-Loubet, dans les Alpes Maritimes. A une époque où tous les biens se font volatils et spéculatifs, l'homme propose du concret. Le marché des manuscrits et autographes, genre respectable s'il en est, se voit appelé selon lui à un aussi bel avenir que la peinture contemporaine ou la photographie d'artiste.

Son entreprise se base sur l'actionnariat. Les investisseurs, parfois modestes, possèdent des parts. Le capital est formé par les manuscrits que Lhéritier achète et revend à Aristophil. Avec de juteux bénéfice pour le monsieur, bien sûr! Un texte d'Einstein, payé 500.000 euros, se voit ainsi mis dans la caisse commune contre 12 millions. Seulement voilà. Gérard Lhéritier promet de gros intérêts à ses participants: 8% par an. Le pactole. Et jusqu'ici, il a apparemment tout payé.

Un jeu de l'avion

En grattant un peu, le curieux se rend cependant compte que le système comporte deux pièges. Le premier est que Lhéritier surpaye les œuvres en vente publique pour faire croire à l'existence de cotes vertigineuses. "Quand il ne répond pas présent, les manuscrits demeurent invendables", s'inquiètent les commissaires priseurs. Le second hic est qu'il lui faut toujours davantage d'investisseurs afin de grossir la boule de neige. "L'argent des nouveaux venus paie les gains à verser aux anciens", résume un observateur. Bref, c'est une sorte de jeu de l'avion. Les pessimistes évoquent évidement le fantôme d'un certain Madoff...

Les premiers soupçons d'une bulle financière artificielle et frauduleuse datent d'il y a déjà quelques années. Il s'agissait d'une rumeur sans suite. Il fallait rester prudents. Il n'existait aucune preuve et Gérard Lhéritier agitait d'excellents avocats. La Belgique, où l'homme a implanté une filiale en 2005 (il en existe une autre à Genève depuis 2011), a été la première à réagir. Son enquête pour irrégularités remonte à 2012. La période d'extension maximale d'Aristophil. L'année précédente, la société avait quitté ses locaux de la rue de Nesles pour établir sur un très grand pied son musée au faubourg Saint-Germain. Parrain de l'opération: Patrick Poivre d'Arvor.

Un risque de krach sur un marché très pointu

Fin novembre 2014, Aristophil se retrouve donc au bord du précipice. On parle d'un énorme trou. J'ai lu dans la presse jusqu'à 500 millions d'euros pour une société dont le chiffre d'affaires était de 170 millions en 2012. Un trou que la panique des investisseurs risque de grossir. Il y aurait 16.000 actionnaires. On ne pourra jamais tous les rembourser rapidement. La France connaît cette situation depuis la chute du "Système de Law", en 1722. Dès que l'activité du jongleur cesse, tout s'écroule.

Il semble en plus impossible de vendre correctement en un temps bref les 130.000 lettres et manuscrits réunis, comme pourraient l'exiger des créanciers. "Nous nous réjouissons de voir l'abcès crevé", expliquent à Genève des bibliophiles. "Une telle abondance ne pourrait cependant produire qu'un krach dans ce domaine. On aura passé d'un coup du marché asséché à l'inondation incontrôlable."

Mécénat déductible des impôts

Gérard Lhéritier n'a bien sûr pas fit son dernier mot. L'homme demeure un beau parleur. Il va sans doute insinuer qu'il y a eu complot. Il a acquis agressivement contre l'Etat les notes du général de Gaulle à Londres. Un Etat dont il se fait parfois le mécène pour se faire pardonner. Une bonne affaire pour lui, cela dit en passant. Son mécénat (il a promis le manuscrit de Sade pour 2019) est déductible à 90% de sa feuille d'impôts.

La suite au prochain épisode.

 

Etienne Dumont

 

(1) La police a même inquiété un grand libraire, qui faisait encore le beau à la Biennale des Antiquaires de Paris en septembre 2014. Il y proposait notamment le manuscrit de "De l'Allemagne" de Germaine de Staël.

(2) Le site genevois d'Aristophil reste ouvert.

 

 

Publié le 28 Novembre 2014

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