Dérèglement climatique et alimentation

Publié le par ottolilienthal

Cinq vrais défis pour l’agriculture française

Au moment où le Salon de l’Agriculture va s’ouvrir, et donner lieu au défilé habituel de candidats à la Présidentielle, on peut s’interroger sur cinq vrais défis auxquels doivent faire face les agriculteurs français, et européens.

Apprendre à vivre avec le réchauffement climatique.

Nous avons eu un printemps exceptionnellement pluvieux… (mais il faut s’interroger sur l’emploi si facile du terme exceptionnel car il s’agit peut-être d’un printemps désormais « normal »). Les blés qui n’ont pas été pourris par les inondations ont souffert de manque de rayonnement solaire, et au total la récolte a baissé d’un tiers, la pire depuis 30 ans.

Plus d’un agriculteur s’est interrogé sur ses choix : à quoi bon se payer des semences, des engrais et des pesticides très onéreux si au final on n’est pas capable de supporter un printemps pluvieux ? Les producteurs de fruits et légumes ont aussi largement souffert du même phénomène. Tout laisse à penser que le climat va continuer à se détériorer rapidement. Bien entendu ce sont les agriculteurs des pays tropicaux qui souffriront le plus, mais ici aussi il va falloir s’adapter. Que faisons-nous pour avoir une agriculture plus résiliente, capable de s’adapter à ces nouvelles données ? Il convient de revoir des choix génétiques et de méthodes culturales qui ont été faits exclusivement pour rechercher une productivité maximum dans les anciennes conditions « habituelles ».

S’adapter aux changements rapides de consommation alimentaire.

L’agriculture bio progresse actuellement à raison de 20 % par an en surface et 15 % en chiffre d’affaires, quel autre secteur de l’économie française peut s’enorgueillir de tels taux ? Ne faut-il pas en tirer quelques leçons ? L’essor du « sans » (sans gluten, lactose ou viande, sans soja, œufs, caféine, crustacés, cacahuètes, noix, sésame, tournesol, moutarde ou pavot, mais aussi, sans OGM, pesticides, sulfites, additifs ou matières grasses, etc.) est également le signe d’une volonté des français de se réapproprier une certaine maîtrise de leur alimentation, et par extension de leur vie ; comment les agriculteurs peuvent-ils accompagner ce mouvement de fond ?

(voir également sur ce même blog mon article du 26 décembre : Quelle alimentation, quelle agriculture en 2017 ?)

La consommation de viande et de produits laitiers, qui n’avait cessé d’augmenter tout au long du XXe siècle (on était passé de 20 kilos par personne et par an dans les années 1920 à 50 dans les années 1950, 80 dans les années 1980, et 100 au tournant du siècle) a amorcé sa décrue, puisqu’on ne consomme plus aujourd’hui que 85 kilos de viande et 90 kilos de lait (sous forme de laitages).

Tout laisse à penser que ce mouvement va se poursuivre : ces produits ne sont plus autant « à la mode » que pendant les 30 glorieuses, et les critiques multiples dont ils font l’objet (santé, intolérances, risques sanitaires, bien-être animal, scandales, peurs et méfiances diverses) risquent de s’accentuer. Un signe récent de ces évolutions sociétales, les nouveaux « repères de consommation alimentaires » de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation (ANSES), qui seront reprises dans le prochain Programme national nutrition-santé (PNNS) : en matière de viande, œufs et poisson, on recommandait jusqu’à présent d’en manger « une ou deux fois par jour » ; maintenant « pas plus de 25 grammes de charcuterie et de 70 grammes de viande par jour, et du poisson une ou deux fois par semaine ». En ce qui concerne le lait, l’évolution est encore plus spectaculaire : c’était « 3 produits laitiers par jour », et désormais… silence, ils ne savent plus quoi conseiller !

Ce secteur économique, qui a été très majoritairement tourné vers la recherche d’une production de masse à faibles coûts, est contraint de privilégier dorénavant la qualité, et la recherche d’arguments pour que le consommateur accepte un prix plus important. Il doit faire la même mutation que le secteur du vin, qui a dû faire face à une baisse drastique de la consommation de 140 litres à 40 litres en 50 ans : actuellement on ne produit plus de « piquette », on ne vend plus le vin en « litrons », et les consommateurs ont accepté de payer beaucoup plus cher leurs bouteilles. Cette profonde mutation sera fort douloureuse et nécessite d’être accompagnée de façon très volontariste, ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui….

Inventer une agriculture écologiquement intensive.

L’agriculture « tout chimie, tout tracteur, tout pétrole » est à bout de souffle ; elle repose sur une exploitation intensive de ressources non renouvelables, provoque des dégâts environnementaux et de santé de plus en plus préoccupants, et génère des rétroactions négatives considérables (résistances aux herbicides et insecticides, baisse de la biodiversité et de la fertilité des sols, etc.). Les agriculteurs ont réussi à gagner du temps depuis la promesse faite lors du Grenelle de l’environnement de baisser de 50 % en 10 ans l’utilisation des pesticides, et ils ont même carrément provoqué la société en augmentant leur consommation de ces produits. Mais le retour de bâton arrive : il est maintenant fort possible que l’herbicide le plus utilisé au monde, le glyphosate (Roundup) soit purement et simplement interdit en Europe, ainsi que les insecticides néonicotinoïdes… Il va donc falloir prendre des mesures aussi importantes que le quasi abandon du labour, la couverture permanente des sols (en laissant les résidus en surface ou mettant des plantes de couverture pendant l’hiver), les mélanges de plantes qui s’aident à pousser, l’agroforesterie et l’utilisation intensive d’animaux auxiliaires de culture. Ceci nécessitera dans bien des cas une refonte complète des systèmes de production, pour arriver à produire autant -sinon plus-, et mieux, mais avec moins. Une « agriculture écologiquement intensive », basée sur l’intensification des systèmes écologiques plutôt que sur leur négation.

Maîtriser le monde du big data agricole.

Sous un M2 de sol on peut compter 260 millions d’êtres vivants, pour la plupart totalement inconnus. On peut ainsi mesurer l’ampleur de notre ignorance et comprendre ces scientifiques qui estiment qu’on ne connaît que 10 % des êtres vivants. Depuis un demi siècle, dans le doute on détruisait ! De la même manière on traitait les champs comme un tout en épandant partout les mêmes quantités de produits chimiques sans connaître les besoins réels M2 par M2, voire plante par plante. Ca y est, nous quittons enfin ce monde moyenâgeux de l’ignorance et des approximations pour celui de la connaissance fine. Nos champs et nos animaux seront dorénavant bourrés de capteurs qui nous transmettront en permanence de grandes quantités de données exploitables, et de robots qui feront des interventions super ciblées. La nouvelle chimie s’efforcera de stimuler finement ces fonctionnalités naturelles au lieu de les détruire. Nous arrivons en quelque sorte à l’an 1 de la « nouvelle » agriculture, une véritable révolution technique probablement plus importante que l’arrivée du tracteur après guerre ! Va-t-on perdre cette nouvelle guerre, et faudra-t-il que dans 20 ans les agriculteurs français achètent à prix d’or les données informatiques concernant leurs propres champs à des multinationales d’origine américaine ?

Intéresser vraiment la société aux défis de l’agriculture.

On va voir un défilé de politiciens se faire photographier au Salon de l’agriculture, année électorale oblige. Mais où est la réflexion politique sur les vrais enjeux de cette activité majeure pour l’avenir du pays ? Veut-on vraiment sauver de la faillite et du désespoir les milliers d’éleveurs qui devraient fermer en 2017, et les aider à se transformer radicalement ? Mettre en place une fiscalité pluriannuelle qui permette aux agriculteurs de lisser leurs revenus ? Revenir à des systèmes de « filets de protection » efficaces pour les aider à passer les crises sanitaires, météorologiques ou d’effondrement des cours mondiaux ? Relancer l’Europe agricole, face aux menaces croissantes d’un monde perçu comme de moins en moins sûr ?

Le traité transatlantique ne verra jamais le jour, mais quelle autre politique d’échanges internationaux peut-on mettre en place pour cette activité économique fortement exportatrice ? Veut-on installer une vraie politique systématique d’achats de produits locaux et de saison dans toutes les cantines de France, et un choix quotidien entre un repas carné et un repas végétarien (qui au passage abolirait les guerres de religion, fort mal venues à l’école) ?

Et veut-on promouvoir l’idée que, dorénavant, bien manger en France, c’est y dédier un peu plus d’argent et un peu plus de temps ? En 1960, les français consacraient en moyenne 38 % de leurs revenus à leur nourriture à domicile, aujourd’hui 14 %. Allons-nous continuer dans cette voie et arriver aux 9 % des anglais ou aux 7 % des américains, deux peuples dont nous n’envions ni la gastronomie, ni la santé, ou bien tenter de reconquérir la maitrîse de notre santé, de notre culture, de notre convivialité, et d’établir de nouvelles relations entre la ville et la campagne ?

L’agriculture devrait quand même donner lieu à un vrai débat lors de cette campagne présidentielle…

 

Alsace: jusqu'à 30% de pertes prévues pour la récolte de choux à choucroute à cause de la météo

 

 

Les producteurs de choux à choucroute prévoient une récolte en recul de 15 à 30%, à cause des pluies et inondations en juillet qui ont partiellement détruit les parcelles, a-t-on appris vendredi auprès de l'Association pour la valorisation de la choucroute d'Alsace (Avca).

"Sur les terrains inondés, le manque est de l'ordre de 15%, mais cela peut aller jusqu'à 30% de pertes", a indiqué Sébastien Muller, président de l'Avca.

"Il y a des parcelles qui sont très belles, d'autres sont complètement détruites. L'eau y a stagné plusieurs jours et au bout de 2 à 3 jours les plants sont morts", a expliqué M. Muller, confirmant des informations du site du journal 20 minutes.

Le président de l'Avca souhaite cependant rester prudent avant de se prononcer sur les volumes définitifs, préférant attendre l'évolution des choux sur les variétés tardives.

"On est incertain sur les variétés tardives. Il faut attendre la fin novembre, quand la récolte sera épuisée", a précisé M. Muller.

"La choucroute est un produit qui parle à tout le monde, mais il ne faut pas oublier que le chou subit aussi les aléas de la météo", a-t-il commenté.

Sans préjuger d'une augmentation du prix de la tonne de choux à choucroute, le président de l'Avca estime souhaitable qu'il y ait "un effet" sur les prix.

Il faudrait "aider les producteurs, si tant est qu'on puisse le faire, et que la clientèle des choucrouteries le permette. Il faut une logique dans toute la chaîne jusqu'au client final", suggère M. Muller.

En 2015, les producteurs de choux à choucroute avaient déjà connu "une année catastrophique" à cause de la sécheresse, à rappelé l'Avca. (1)

L'Alsace est la première région française productrice de choux à choucroute, avec entre 25.000 et 27.000 tonnes par an, soit 70 à 80% des volumes nationaux.

Producteurs et choucroutiers alsaciens espèrent obtenir prochainement la validation européenne de l'indication géographique protégée (IGP) "choucroute d'Alsace" qui pourrait intervenir d'ici à la saison prochaine, selon l'Avca.

 

AFP, publié le vendredi 09 septembre 2016

 

http://finance.orange.fr/actualite-eco/article/alsace-jusqu-a-30-de-pertes-prevues-pour-la-recolte-de-choux-a-choucroute-a-cause-de-la-meteo-CNT000000txIvb.html

 

(1) rappel 2015 :

Alsace: la canicule fait peur aux producteurs de choux à choucroute

Geispolsheim (France) (AFP) - "On attend en vain la pluie mais on n'y croit plus trop", soupire Laurent Heitz, producteur de choux à choucroute à Geispolsheim (Bas-Rhin). Avec la canicule, la récolte de ce légume alsacien emblématique s'annonce très maigre, faisant même craindre pour l'avenir de la filière.

Sur une de ses parcelles, écrasée de soleil, l'agriculteur, également président du syndicat des producteurs de choux à choucroute, contemple des choux dont la tête vert pâle, noyée autour de grandes feuilles vert foncé, paraît minuscule. Certains choux n'ont même pas de tête.

"Les têtes des choux pèsent au maximum 2 kg alors qu'elles devraient en faire six ou sept", constate Laurent Heitz. L'exploitant aurait dû commencer à récolter début août la variété précoce des choux à choucroute mais préfère attendre encore quelques jours, espérant voir ses légumes faméliques grossir un peu.

L'Alsace, qui produit 70% de la choucroute consommée en France, compte une soixantaine de producteurs de choux à choucroute, exploitant environ 700 hectares.

La récolte des différentes variétés se déroule d'août à décembre. Cette année, en fonction des précipitations qui tomberont en septembre, elle devrait être inférieure de 25 à 50% à la normale.

 

- Chaleur nocturne -

 

Si les choux ont souffert cette année du manque de précipitations, ils ont plus encore pâti des très fortes chaleurs, avec des températures restant élevées la nuit, qui ont bloqué leur croissance.

"Vingt-huit degrés, pour le chou, c'est bien. A partir de 32-35 degrés, la plante ferme les pores par lesquels elle transpire, les feuilles se recroquevillent", explique Jean Klieber, conseiller référent pour le chou à la chambre d'agriculture d'Alsace.

"Le climat change vraiment : cela ne serait jamais venu à l'esprit aux anciens d'irriguer les choux!", s'exclame-t-il

Certains agriculteurs alsaciens, notamment ceux qui produisent à la fois des choux à choucroute et du maïs, ont en effet utilisé cet été leur système d'arrosage pour leurs choux. Sans pour autant parvenir à des rendements vraiment satisfaisants.

"Le risque, c'est qu'on n'arrive pas à livrer en choucroute tous les clients cette année, et pourtant, nous avons eu les moyens d'irriguer, contrairement à d'autres producteurs", note Florent Ades, producteur de choux à Krautergersheim, un village qui revendique le titre de "capitale de la choucroute".

Avec un prix payé aux exploitants de 69 euros la tonne, il faut produire 80 tonnes de choux à choucroute par hectare pour être rentable. Plus du double des quantités attendues cette année pour les variétés précoces non-irriguées.

"Le jour où je serai obligé d'investir dans l'irrigation, si on ne touche pas 80 euros la tonne, j'arrêterai le chou, je ferai du maïs", tranche Laurent Heitz, ajoutant que "cela coûte 600 euros par hectare d'irriguer les choux"

Ce coût viendrait s'ajouter à la longue liste des contraintes liées à la culture du chou, qui exige une main-d’œuvre nombreuse pour la plantation et la récolte.

L'inquiétude des acteurs de la filière s'étend donc bien au-delà des grosses chaleurs de cet été, qui font craindre une "année blanche".

D'année en année, ils constatent une détérioration des conditions climatiques, qui les obligera tôt au tard à adapter leurs méthodes de production.

Les choucroutiers d'Alsace seront-ils un jour obligés d'acheter leurs choux aux Pays-Bas ou en Pologne? Sébastien Muller, président de l'Association pour la valorisation de la choucroute d'Alsace (Avca), ne veut pas envisager cette hypothèse.

"Il faudra changer les habitudes, peut-être mieux valoriser le produit, mais on n'abandonnera pas l'Alsace, on veut défendre notre label de qualité", insiste-t-il.

En France, la choucroute d'Alsace est protégée depuis octobre 2012 des imitations par une Indication géographique protégée (IGP), que les producteurs espèrent voir bientôt reconnue à l'échelle européenne.

 

 

 

Bonduelle va pâtir des mauvaises récoltes de cet été

 

 

Le fabricant de conserves a stabilisé son chiffre d'affaires sur l'exercice 2015-2016, malgré la crise économique au Brésil et en Russie. Mais plusieurs incidents climatiques vont peser sur sa production dans les prochains mois.

Bonduelle a réussi à stabiliser son chiffre d'affaires sur l'année 2015-2016. Il affiche un repli de 0,7% à près de 2 milliards d'euros. Hors effet de change, Bonduelle a même réussi à faire progresser ses revenus de 2,4%.

Pourtant l'année a été chaotique pour le groupe. Crise économique en Russie et au Brésil, forte fluctuation des devises et une absence de reprise marquée de la consommation en Europe sont autant d'éléments qui ont joué en sa défaveur. Et tout cela dans un contexte de guerre des prix.

De mauvaises récoltes

Le groupe français a néanmoins réussi à stabiliser ses ventes et confirme ses objectifs financiers. Mais il reste inquiet pour la suite. En cause: la météo. Ce sont les récoltes de cet été qui vont couvrir la production de l'année à venir. Des récoltes qui ne sont pas bonnes.

En Picardie et en Russie, il y a eu des épisodes de fortes pluies, qui ont noyé les champs de pois notamment. En Amérique du Nord, où Bonduelle est bien implanté avec une douzaine de sites, c'est la sécheresse qui aura un impact négatif. Bonduelle prévient que ces incidents climatiques pèseront sur les volumes et les coûts de production à venir.

Par Hélène Cornet, édité par J.M.

 

04/08/2016

Atlantico : Le débat autour du dérèglement climatique évoque bien souvent les émissions de gaz à effet de serre émanant des moyens de transport, ou encore de l’industrie lourde. Dans quelle mesure l’agriculture ou encore l’élevage participent-ils également à l’émission globale de ces gaz ?

Bruno Parmentier : L’agriculture mondiale est responsable à elle seul du quart des gaz à effet de serre émis par l’homme sur la planète ; un peu moins en France (mais quand même environ 20 %, comme on peut le voir sur ce récent rapport officiel). C’est effectivement un point qui est peu mentionné dans la presse, en particulier parce qu’on se focalise souvent sur le seul gaz carbonique CO2, lequel ne représente que 10 % des gaz à effet de serre émis par ce secteur (les émissions proviennent pour l’essentiel des pots d’échappement des tracteurs et autres camions utilisés). La moitié des dégâts provient du protoxyde d’azote (N20) issu des déjections animales et de la fertilisation azotée. En poids brut, nous parlons là d’émissions beaucoup plus modestes, mais comme ce gaz est 298 fois plus réchauffant que le gaz carbonique, ses effets sont considérables. Les 40 % restants sont émis sous forme de méthane (CH4) provenant de la fermentation des végétaux (soit chez les ruminants, en particulier les « pets et les rots » des vaches, soit dans le sol, ou en milieu humide comme par exemple les rizières) ; là aussi les quantités sont moindres, mais leur pouvoir réchauffant est 25 fois plus important…

On voit que l’élevage est fortement concerné ; en fait il l’est triplement : par les émissions directes issues de la digestion ou des déjections, mais aussi indirectement parce que près de la moitié des céréales produites dans le monde et les trois quarts des protéines végétales (soja, colza, etc.) sont destinés aux animaux, et enfin par le transport de ces énormes tonnages de nourriture vers les étables, porcherie et poulaillers ; des experts ont ainsi estimé que le seul transport de la nourriture pour les animaux élevés en Grande-Bretagne entraînait la consommation de 1,6 milliards de litres d’essence. Au total l’essentiel des émissions de gaz à effet de serre de l’agriculture provient en fait du seul élevage, soit environ 14 % du total émis en France.

Une vache laitière en élevage intensif produit 90 kilogrammes par an de méthane issu sa digestion, contre quelque 35 kg pour un bovin de pays en voie de développement. Au total, 74 millions de tonnes de méthane sont « éructées » chaque année dans l’atmosphère par les animaux d’élevage. Par comparaison, l’industrie n’en dégage « que » 65 millions de tonnes

Atlantico : Selon un rapport publié début décembre aux Etats-Unis (voir ici), le public serait sous-informé sur l’impact climatique d’un régime alimentaire comprenant des produits issus d’animaux. Que peut-on dire sur l’évolution de la consommation de ces derniers produits depuis une cinquantaine d’années au niveau mondial ? Celle-ci concorde-t-elle avec l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre ?

Bruno Parmentier : Lorsque le professeur Mark Post, l’inventeur du hamburger entièrement synthétique rappelle qu’un « carnivore qui se promène à vélo est beaucoup moins écologiste qu’un végétarien qui roule en 4/4 », il a parfaitement raison !

Or la consommation mondiale de viande a littéralement explosé depuis 50 ans ; en effet, dans toutes les cultures, dès qu’on sort de la pauvreté le premier réflexe est de manger et de donner à manger à ses enfants ce que ses grands-parents ne pouvaient pas se payer, à commencer par les produits animaux : viande, œuf et lait, la combinaison pouvant différer d’un pays à l’autre (par exemple les musulmans ne mangent pas de porc, et les Chinois boivent peu de lait), mais le mouvement est absolument général. La Chine de Mao, avec ses 700 millions de chinois, ne pouvait offrir que 14 kilos de viande par personne et par an. Aujourd’hui les 1,3 milliards de celle Xi Jinping en consomment plus de 60 kg. La Chine a donc multiplié par huit sa consommation de viande en quelques dizaines d’années, et est devenu, de très loin, le pays le plus consommateur. Et également le plus gros producteur ; la moitié du milliard de porcs de la planète sont chinois, ainsi que 4,4 milliards de poulets (contre « seulement » 200 millions en France).

Ce phénomène est mondial ; en 1950, on a produit 44 milliards de tonnes de viande, aujourd’hui on en produit 280 milliards. Il faut imaginer qu’on abat plus de 1 000 animaux chaque seconde sur terre…

Cette augmentation gigantesque de la production animale dans le monde n’est évidemment pas sans rapport avec l’augmentation concomitante des émissions de gaz à effet de serre…

Atlantico : En quoi la spécificité des régimes français actuellement participent-ils à ces émissions de gaz à effet de serre ? Où nous positionnons-nous sur ce point par rapport aux autres pays ?

Bruno Parmentier : En moyenne, un Français consomme actuellement 85 kg de viande de 90 de lait par an. C’est environ deux fois plus que son grand-père (on consommait de l’ordre de 45 kg de chacun de ces produits dans les années 50), et trois fois plus que son arrière-grand-père (de l’ordre de 25 kg dans les années 30). Pour rendre ces chiffres plus concrets, songeons qu’en une vie, nous consommons chacun environ 7 bœufs, 33 cochons, 9 chèvres et moutons, 1 300 volailles, 60 lapins, 20 000 œufs et 32 000 litres de lait. Vue comme ça, il est légitime de se demander si la gastronomie française est bien raisonnable ! Elle ne l’est ni pour notre santé (cet excès de produits animaux est probablement une des causes de l’augmentation de la fréquence des maladies du type cancer, artériosclérose, diabètes, obésité, etc.), ni pour celle de la planète. Ce n’est pas parce que les Américains en consomment beaucoup plus, de l’ordre de 125 kg par an et par personne, que nous pouvons éviter de réfléchir à cette question.

Il importe donc de baisser fortement notre consommation de produits animaux. De la même manière que nous avons fortement baissé notre consommation de vin (dans les années 50, nos grands-parents éclusaient 140 litres de vin par an et par personne, contre seulement une quarantaine aujourd’hui). Mais nous pouvons observer qu’il y a encore des viticulteurs : après les manifestations violentes des années 50 ou 60 à Carcassonne et Narbonne, ils ont fini par s’adapter en nous expliquant : « vous voulez en boire moins, ce sera que du bon, que du cher »… Et il n’y a plus de « piquette » dans ce pays ! De la même manière, il serait souhaitable que, dans 20 ou 30 ans, nous mangions beaucoup moins de viande et beaucoup moins de lait, mais « que du bon que du cher », ce qui permettrait aux éleveurs non seulement de survivre, mais également de vivre mieux. Et à la planète également !

Atlantico : A quoi ressemblerait alors un régime équitable, responsable du point de vue de son impact climatique, sans pour autant faire une croix sur les aliments issus d’animaux ?

Bruno Parmentier : La vérité est rarement dans le tout ou rien ; en l’occurrence, il ne s’agit pas de passer, sauf choix personnel motivé par des considérations éthiques, d’un régime excessivement carné un régime carrément végétarien. Il s’agit de manger mieux. Chacun le sait, même s’il n’en tire pas toujours les conséquences, manger mieux c’est d’abord moins : moins de viande, de lait, de sel, de sucre, de matières grasses ! Et plus de céréales, de légumineuses (les plantes qui contiennent beaucoup de protéines végétales comme les haricots, lentilles, pois chiche, soja, etc.), de fruits et de légumes (de saison), et de diversité. Finalement ce n’est pas si difficile, et c’est essentiellement l’imagination qui nous manque et la volonté d’inventer des chemins nouveaux en apprenant de nouvelles recettes. Les prêtres catholiques nous avaient bien convaincu qu’il ne fallait pas manger de viande le vendredi, pendant le carême et l’avent etc., et il ne s’agit que de revenir à ces préceptes sages, mais cette fois-ci pour des motifs sanitaires et écologiques !

On peut déjà commencer par réaliser qu’il est inutile d’offrir un plat de viande à des amis que l’on reçoit chez soi le soir, puisqu’ils en ont déjà mangé au déjeuner ; ce qui manque actuellement, c’est le savoir-faire pour réaliser un bon plat de résistance sans viande. Et puis, même à midi il n’est pas indispensable de manger chaque jour de la viande, et en quantité excessive. 100 g de viande quatre fois par semaine, (mais de la bonne, de la chère !), plus une fois du poisson et deux fois des protéines végétales, ça n’est aucunement un programme triste, insipide et rabat-joie ! Et si nous pouvons manger en plus pour l’essentiel des produits de saison qui ont été cultivés à moins de 100 km de chez nous, ainsi que des animaux intégralement nourris avec des végétaux européens, ça diminuera d’autant les transports (une étude a montré qu’en moyenne aux États-Unis des aliments parcourent 2 400 km avant d’arriver dans l’assiette du consommateur). Et enfin, cerise sur le gâteau, pourquoi ne pas augmenter la proportion de bio dans notre assiette, ça diminuera notre consommation indirecte d’engrais et de pesticides très énergitivores, et donc producteurs de gaz à effet de serre. Des conseils à méditer au moment où nous allons prendre de bonnes résolutions pour l’année prochaine !

Commenter cet article