Bernard Maris : notre Oncle Bernard..

Publié le par ottolilienthal

Notre Oncle Bernard

 

 

Passé bien malgré lui au rang de martyr et, à ce titre, "consensualisé", le keynésien Bernard Maris menait pourtant un rude combat contre ses confrères économistes et contre l'esprit du temps.

Assassiné par les djihadistes avec ses copains de Charlie, Bernard Maris a acquis l'auréole du martyr. Martyr laïc, bien entendu. Comme on tire encore moins sur les corbillards que sur les ambulances, ceux qui avaient affronté la polémique avec l'économiste keynésien ne se remémorent plus que sa gentillesse et son érudition. Erik Orsenna, cas typique du clerc de gauche passé au social-libéralisme assumé, un de ceux que Maris rangeait dans «les gourous de l'économie» se souvient juste que «Bernard» et lui divergeaient sur l'existence ou non d'une «alternative» aux politiques actuelles. C'est poliment nommer une faille gigantesque. Dominique Seux, qui débattit près de 400 fois avec lui dans les matinales de France Inter ne feint pas l'émotion. Le directeur adjoint de la rédaction des Echos, journal officiel du capitalisme français, avoue volontiers un complexe vis-à-vis de son contradicteur : «Je n'avais qu'un terrain, celui de l'économie. Lui avait l'histoire, la sociologie, la philosophie. Je partais battu.» Effectivement, Maris débordait l'économie par tous les côtés. A l'image de John Meynard Keynes, dont il savait, lui, qu'entre les deux guerres il avait fait partie du «groupe de Bloomsbury», où il avait côtoyé la romancière Virginia Woolf et le critique Desmond MacCarthy. De Keynes, Maris rappelait que le capitalisme porte «le désir morbide de liquidité», un autre manière de parler de la «pulsion de mort» de Freud.

L'esthète Bernard Maris avait donc le bagage indispensable, le culot et la liberté d'esprit pour lire Michel Houellebecq comme Zola et Balzac. «Aucun écrivain n'est arrivé à saisir comme Houellebecq le malaise économique qui gangrène notre époque», écrit-il propos de la Carte et le territoire, dans Houellebecq économiste.

Il ne faudrait pourtant pas, dans la grande communion postattentat, oublier que le combat intellectuel de Bernard Maris fut rude et qu'on lui fit subir bien des avanies. Il ne faisait pas bon être keynésien et antilibéral dans les années 1990-2000, lorsque les horloges médiatiques étaient calées sur la pensée unique et que les marchés envahissaient non seulement l'économie, mais aussi la société, et occupaient le temps de cerveau que la pub laissait à disposition. Ses essais - de la Lettre ouverte aux économistes qui nous prennent pour des imbéciles à Capitalisme et pulsion de mort - agaçaient au plus au point les mandarins de l'orthodoxie, ceux qui professent que les marchés tendent naturellement vers le «grand équilibre».

Philippe Labarde, qui fut directeur de la Tribune de l'économie et a écrit trois livres avec lui, juge l'œuvre de son ami : «Que laisse-t-il ? Certainement pas des travaux puissants sur la régulation, à l'image d'un Michel Aglietta. Il ne bâtissait pas une théorie, mais une critique. Avec son talent et ses armes, il a réussi à déshabiller les économistes au moment où ces derniers prétendaient représenter la science infuse.» Alors que les mathématiques squattent les sciences sociales au nom de la vérité des chiffres, Maris résiste au nom de l'humanisme, face aux charlatans de la science prétendument «dure». «La vie est-elle une quantité, comme voudraient nous le faire croire les économistes ? Qu'est-ce que la vie ? Une longueur ou une intensité ? Et si la vie ne se mesurait que par elle-même ?» interrogeait-il.

L'économie n'est donc rien sans la sociologie, l'histoire, la philosophie, la politique. Les «économistes industriels» que Maris qualifiait de «secte dangereuse» n'auront de cesse de le combattre et auront la peau de son laboratoire à l'université de Toulouse. Jean Tirole, récemment nobélisé, poursuit post mortem ce combat douteux et traite ceux qui veulent enseigner l'économie comme une science humaine d'«obscurantistes», avec l'onction de la ministre de l'Enseignement supérieur ! A croire que les vindictes académiques sont immortelles...

UN REPENTI DE L'EURO

Ses chroniques dans Charlie inventent un nouveau genre journalistique. «L'utilisation du pseudonyme d'Oncle Bernard l'avait contraint à la vulgarisation, à la pédagogie, à l'humour, pour rendre les sujets d'économie plus simples et moins arides», se souvient Labarde. Qui ajoute : «Bernard n'avait pas de respect pour les doctrines. Même s'il vomissait le libéralisme, il avait gardé une distance vis-à-vis de Marx...»

Bernard Maris avait enfin une qualité rare, celle du repentir, chez les économistes, où règne la règle du never complain, never explain. Il était capable de reconnaître une erreur. Il l'avait fait avec éclat à propos de l'euro, lui le fédéraliste européen convaincu qui avait soutenu le traité de Maastricht en 1992 et le traité constitutionnel européen en 2005 : «Il n'est jamais trop tard (même s'il est bien tard) pour reconnaître qu'on s'est trompé. J'ai cru, pauvre nigaud, qu'une monnaie unique nous mettrait sur la voie d'une Europe fédérale.» Sa réflexion est moins économique que profondément politique : «Le meilleur moyen de rendre l'Europe odieuse, détestable pour longtemps, de faire le lit des nationalismes les plus étroits, est de poursuivre cette politique imbécile de monnaie unique associée à une "concurrence libre et non faussée".»

Le collectif Salut Bernard donne rendez-vous la veille du 1er mai à Paris pour une journée de débat, «à l'image de l'honnête homme qu'il fut, placée sous le triple sceau de l'humour, de la subversion et de la rigueur». On y sera (aussi) pour boire et manger à sa mémoire, car, comme le dit Philippe Labarde, «avec Bernard, on se fendait la gueule, c'était l'incarnation de l'humour anglais, celui qui dit : "Il faut rire quand même."»

Le programme de l'hommage à Bernard Maris sur le site Salut Bernard

 

Économiste de gauche et journaliste, Bernard Maris est tombé sous les balles des terroristes dans l'attaque de l'hebdomadaire "Charlie Hebdo".

 

 

Il était surnommé "Oncle Bernard" à Charlie Hebdo. À 68 ans, l'économiste Bernard Maris fait partie de la longue liste des personnes abattues par les terroristes dans les locaux de l'hebdomadaire satirique. Né en 1946, cet agrégé était également un journaliste célèbre, passé par la direction de la rédaction de Charlie, dont il restait actionnaire.

Remarquable vulgarisateur d'une matière aride, Bernard Maris défendait sur nombre d'antennes, de plateaux télé et de journaux une vision hétérodoxe de l'économie, notamment face à Dominique Seux, des Échos, dans Le Débat économique de France Inter, le vendredi.

Ancien professeur d'université, il était membre du conseil scientifique de l'association altermondialiste Attac tout en siégeant au conseil général de la Banque de France, après une nomination par le président socialiste du Sénat, Jean-Pierre Bel, en 2011.

Avocat tardif d'une sortie de l'euro

En pleine crise financière, il n'a pas hésité à plaider pour un effacement d'une partie de la dette des États membres de l'UE afin de leur permettre de repartir du bon pied. "Tous les pays européens devront, tôt ou tard, se résigner à effacer une partie de leur dette. Il faut la renégocier au-delà du seuil de 60 % du PIB pour de nouveau respecter les critères de Maastricht. Les créanciers, et donc les banques, devront évidemment consentir un effort important. Même les grands pays comme l'Allemagne et la France n'y échapperont pas. C'est le seul moyen de permettre aux États de la zone euro de relancer leur économie", expliquait-il ainsi fin 2011 dans une interview au Journal du dimanche.

Très récemment, en octobre 2014, il s'était finalement prononcé pour une sortie de l'euro. "Je vire ma cuti. J'ai voté oui à Maastricht, oui au traité constitutionnel. Aujourd'hui, je pense qu'il faut quitter la zone euro", écrivait Oncle Bernard, dans Charlie Hebdo. Et de se justifier dans son style inimitable : "À cause de la monnaie unique, les États allaient se lancer dans une concurrence fiscale et budgétaire : ils allaient organiser leur budget à leur manière, sous le parapluie de l'euro. Les Grecs, par exemple, empruntaient en euros grecs, mais remboursaient en économie grecque, c'est-à-dire en feta et en fromage de chèvre. Les Allemands empruntaient en euro et remboursaient en Porsche et en Mercedes." Avant de conclure : "Une dette grecque vaut du fromage, une dette allemande des machines-outils et de la technologie de pointe."

"Houellebecq économiste"

L'économiste était également favorable à la création d'un revenu minimum d'existence "que l'on donne à tout être humain, riche ou pauvre, qu'il peut toucher toute sa vie, et qu'il peut cumuler avec n'importe quel revenu d'activité, ou de patrimoine sans restriction !"

Auteur prolifique, cet admirateur de Keynes avait publié en septembre 2014 un énième* livre remarqué, Houellebecq économiste, dans lequel il soulignait l'imprégnation des concepts économiques dans les écrits de l'écrivain à succès.

Bernard Maris était marié à Sylvie Genevoix, journaliste, ancienne membre du CSA, décédée le 20 septembre 2012.

* Keynes ou l'économiste citoyen, Ah Dieu! ; Que la Guerre économique est jolie! (1998); Lettre ouverte aux gourous de l'économie qui nous prennent pour des imbéciles (1999) et La Bourse ou la vie (2000).

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