et si la France était mise sous tutelle ?

Publié le par ottolilienthal

 

Début janvier, la France a emprunté plus de 8 milliards d'euros. Le pays trouve encore des créanciers, mais quelles sont ses options ?

 

Fin 2014, notre taux d'endettement a dépassé 100 % du PIB et va immanquablement atteindre a minima les 110-120 % d'ici à 2017. Nos dirigeants usent de toutes les astuces possibles pour faire passer un budget trop déficitaire. Bruxelles et les créanciers privés de la France acceptent, mais pour combien de temps encore ?

Dans le débat politique, les idées fusent, mais aucune n'est réaliste

Certains fondent leurs espoirs sur un repli de la France sur elle-même. Ils prônent le retour à un protectionnisme dit "intelligent". Comme notre déficit commercial se creuse vis-à-vis des autres pays membres de l'UE, il faudrait donc en sortir en invoquant l'article 50 du traité de Rome. Cela entraînerait la sortie de l'euro et la création d'une nouvelle monnaie, qui serait rapidement dévaluée de 20 %. Nos créanciers ayant libellé nos emprunts en euros, cette dévaluation entraînerait l'augmentation de la charge de la dette de 20 %. Loin de ralentir le processus de surendettement, cela ne ferait que l'accélérer.

D'autres évoquent çà et là le "génie" français. Nombreux sont ceux qui appellent de leurs voeux une réindustrialisation de la France. Mais ce n'est pas envisageable, car cela coûterait trop cher. Si nous faisions l'effort de réindustrialiser la France, il faudrait tout importer, ce qui engendrerait une augmentation du déficit commercial et de la balance de paiement. Si nous avions du temps devant nous, nous pourrions reconstruire des savoir-faire, des filières et tout un écosystème de sous-traitants. Mais le temps nous est compté et la déstructuration de nos filières industrielles est malheureusement plus qu'entamée.

Certains prônent une relance keynésienne à l'échelle de l'Europe. Mais les New Deal n'ont jamais relancé une économie. Celui des années 1930 n'a d'ailleurs eu aucun effet sur la sortie de crise des États-Unis.

D'autres enfin comptent sur des facteurs exogènes, par exemple la baisse de l'euro, la baisse des prix du pétrole ou encore la reprise de la croissance mondiale, etc. Autant dire qu'ils n'ont aucun levier endogène et qu'il est curieux pour un État de laisser son devenir économique à des facteurs externes. Toutes ces idées sont d'ailleurs basées sur des analyses économiques qui ne correspondent plus au monde tel qu'il est aujourd'hui... Alors, que reste-t-il comme solution ?

Un champ des possibles très réduit

On comprendra aisément pourquoi le champ des possibles est considérablement réduit. La dérive budgétaire a toutes les chances de se poursuivre. Le nombre des fonctionnaires continue d'augmenter. Le taux de chômage réel est d'environ 25 % si on ôte les fonctionnaires titularisés et protégés de ce risque. La balance commerciale est encore en déficit. La croissance ne se crée plus que par des bulles spéculatives et le taux de croissance perd en moyenne un point par décennie. La France est aujourd'hui en dessous des 1 %. Et on ne voit pas de vraies réformes structurelles à l'horizon. Difficile de vivre dans l'illusion d'une croissance infinie alors que l'économie réelle est de facto dans des potentiels dans un monde fait de paramètres finis. Non, l'arbre de la croissance, en dépit de la complexité de l'espèce, n'est pas un arbre qui pousse jusqu'au ciel.

Quand les créanciers perdront patience...

Il n'y a rien de cynique à reconnaître les choses telles qu'elles sont. La France est désormais dépendante de cette finance, et cette finance fait son métier. Celui-ci consiste à fabriquer, transformer, empaqueter et vendre de la dette. Le souci des créanciers est de s'assurer que le capital prêté sera remboursé et aussi de rémunérer le risque qu'ils prennent. Lorsque la France présentera un risque élevé d'incapacité à rembourser ses dettes, alors les créanciers deviendront plus exigeants : certes, ils consentiront à prêter, mais sous conditions. En échange des prêts qu'ils accorderont, ils exigeront des contreparties, par exemple une véritable réforme structurelle. Cela sera douloureux. La situation ne sera pas si compliquée. Soit ils accorderont un prêt supplémentaire, sous conditions, soit la France sera dans l'incapacité de payer ses fonctionnaires à la fin du mois... Puisque, rappelons-le, nous sommes en déficit primaire.

L'exemple du Royaume-Uni

En 1976, le Royaume-Uni fut mis sous la tutelle du FMI en échange d'un prêt de 3,5 milliards de livres sterling. Pays tout à fait comparable à la France, le Royaume-Uni n'y a pas échappé alors que sa situation économique était catastrophique. Pourquoi la France échapperait-elle à ce traitement ?

Aujourd'hui, personne n'envisage une telle possibilité, et pourtant...

Dans le cas de la France, il pourrait s'agir d'une mise sous tutelle par un super-commissaire européen, puisque nous faisons partie de la zone euro. En fait, il n'est pas si difficile d'envisager un tel scénario. Pourquoi ? Tout simplement parce que le commissaire chargé de contrôler le budget français est Pierre Moscovici. Mais ce dernier est chapeauté par un super-commissaire, Valdis Dombrovskis, surnommé le Thatcher letton. En France, peu le connaissent. Mais en Lettonie, il a mis en place un plan de redressement qui s'est avéré efficace, tout du moins du point de vue des créanciers. La casse sociale a été, en revanche, effroyable.

Ce que j'évoque ici et maintenant, c'est la réalité actuelle, cela n'a rien d'hypothétique

À l'instar de la Grèce, les créanciers privés chercheront à se désengager des dettes françaises pour perdre le moins possible. Ensuite, ils quitteront le navire, laissant le restant des dettes aux institutions publiques. Outre le durcissement des mesures d'austérité, le rachat des assets (actifs, par exemple certains aéroports), le "chypriotage" des épargnants n'est pas exclu.

En 2017, il y a beaucoup de chances pour que le peuple français élise à la tête de l'État un président dont on ne connaît pas le nom aujourd'hui et qui devra cohabiter a minima avec Bruxelles, si ce n'est le FMI. Il/elle ne s'occupera plus que de ce qui est de l'ordre du symbolique et/ou des pouvoirs régaliens comme en période de cohabitation. Au mieux, il sera un simple exécutant. Quelle que soit sa couleur politique, cette cohabitation inédite sera douloureuse.

Le problème de la France de par sa désindustrialisation entamée il y a une trentaine d'années est devenu son incapacité à créer de la richesse et, en contrepartie, sa surcapacité à créer de la dette. Il s'agit avant tout d'un problème sociologique de long terme, sur lequel un président ou l'État n'a désormais que peu de prise, quel que soit le clivage politique.

 

Bertrand Chokrane

Commenter cet article