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effondrements..

Publié le par ottolilienthal

Pas de nourriture, pas de carburant, pas de téléphone : les feux de brousse ont montré que nous ne sommes qu'à un pas de l'effondrement du système
 

Les feux de brousse de cet été n'ont pas seulement été des événements dévastateurs en eux-mêmes. Plus largement, ils ont mis en évidence l'immense vulnérabilité des systèmes qui rendent notre vie contemporaine possible.

Les incendies ont coupé l'accès aux routes, ce qui a entraîné une pénurie de carburant et de nourriture dans les villes. L'électricité des villes a été coupée et les services de téléphonie mobile ont cessé de fonctionner. Il en a été de même pour les distributeurs automatiques de billets et les points de vente électroniques dont l'économie a besoin pour continuer à fonctionner.

Dans un pays moderne et riche comme l'Australie, comment cela a-t-il pu arriver ?

Pour répondre à cette question, il est utile d'adopter une "pensée systémique". Cette approche considère les problèmes comme faisant partie d'un système global, où chaque partie est liée aux autres.

En d'autres termes, nous devons avoir une vue d'ensemble.

A travers le prisme systémique

Les systèmes sont partout, de l'écosystème corallien de la Grande Barrière de Corail aux vastes réseaux technologiques des marchés financiers mondiaux. Au sens humain, les systèmes sociaux vont de la petite, comme une famille, aux grandes organisations ou à la population nationale ou mondiale.

Les systèmes que je viens de mentionner sont des systèmes "complexes". Cela signifie qu'ils sont reliés à d'autres systèmes de nombreuses façons. Cela signifie également qu'un changement dans une partie du système, tel qu'un feu de brousse dans un paysage, peut déclencher des changements imprévus dans les systèmes connectés - qu'ils soient politiques, technologiques, économiques ou sociaux.

Tous les systèmes complexes ont trois choses en commun :

ils ont besoin d'un approvisionnement constant en énergie pour continuer à fonctionner

ils sont interconnectés à plusieurs niveaux, du niveau personnel et local au niveau mondial et au-delà

ils sont fragiles quand ils n'ont pas de "redondance", ou de plan B.

Le cas du Gippsland oriental

Pour mieux comprendre l'effondrement d'un système complexe, examinons ce qui s'est passé dans la région du Gippsland Est de Victoria, en particulier dans la ville côtière de Mallacoota, lors des récents incendies.

Ce cas montre comment un seul élément déclencheur (dans ce cas, un feu de brousse) peut déclencher une cascade d'événements, mais la fragilité intrinsèque du système permet un effondrement total.

Sur le plan des transports, ni le Gippsland oriental ni Mallacoota elle-même ne sont physiquement bien reliés. Les incendies ont coupé la seule liaison de transport vers le Gippsland oriental, la Princes Highway, et la seule route de Mallacoota.

Le nuage de fumée a empêché le transport aérien. La seule issue était donc la mer, sous la forme d'une intervention de la marine australienne.

Deuxièmement, il n'y avait pas de réserves de nourriture, de carburant, d'eau, de fournitures médicales ou de communications à portée de main lorsque les incendies ont cessé. Les réserves étaient si faibles qu'une "crise humanitaire" menaçait d'éclater.

Ces pénuries ne sont pas une surprise. En Australie, comme dans la plupart des pays développés, les systèmes de distribution de nourriture et de carburant fonctionnent selon un modèle "à flux tendu". Cette approche, développée à l'origine par le constructeur automobile japonais Toyota, consiste à organiser les réseaux d'approvisionnement de manière à ce que les matériaux soient commandés et reçus au moment où ils sont nécessaires.

Ces systèmes suppriment la nécessité de stocker les marchandises excédentaires dans des entrepôts et sont sans aucun doute efficaces. Mais ils sont aussi extrêmement fragiles car il n'y a pas de redondance dans le système - pas de plan B.

Implications pour l'Australie

L'Australie dans son ensemble est, à bien des égards, tout aussi fragile que Mallacoota.

Nous importons 90% de notre pétrole - un chiffre qui devrait atteindre 100% d'ici 2030. Une grande partie de ce carburant passe par le détroit d'Ormuz, puis par l'archipel indonésien. Nous n'avons que peu de routes alternatives.

Nous ne maintenons pas non plus de réserves suffisantes de carburant. L'Australie est le seul membre de l'Agence internationale de l'énergie (AIE) qui ne respecte pas l'obligation de garder en réserve 90 jours d'approvisionnement en carburant.

Comme l'ont montré le Gippsland oriental et Mallacoota, de nombreux autres systèmes connectés, tels que les réseaux de distribution alimentaire, dépendent de manière critique de ce fragile approvisionnement en carburant.

Nous l'avons échappé belle

Le 3 janvier de cette année - le jour même où le HMAS Choules a évacué la population de Mallacoota - les Etats-Unis ont tué le général iranien Qasem Soleimani par une attaque de drone.

Si l'Iran avait réagi en interrompant le transport du pétrole par le détroit d'Ormuz, ce qui aurait perturbé l'approvisionnement mondial en pétrole, l'Australie aurait pu être confrontée à une pénurie de carburant à l'échelle nationale au plus fort de la crise des feux de brousse.

A la fin de l'année dernière, l'Australie aurait eu 18 jours d'essence, 22 jours de diesel et 23 jours de carburéacteur en réserve.

Une crise mondiale du carburant n'a pu être évitée que grâce à la retenue des États-Unis et de l'Iran. L'Australie pourrait ne pas être aussi chanceuse la prochaine fois.

Le besoin de réserves

Nos communautés, en particulier dans les zones sujettes aux feux de brousse, ont besoin de plus de redondance pour pouvoir résister aux catastrophes. Cela peut signifier que les villes doivent stocker de l'eau, des denrées non périssables, des couvertures, des fournitures médicales, un générateur, un téléphone satellite et éventuellement du carburant, dans des endroits protégés.

Plus généralement, l'Australie a besoin d'une réserve nationale de carburant. Cette réserve devrait être conforme aux obligations de l'AIE, qui sont de 90 jours. En décembre de l'année dernière, l'Australie n'aurait disposé que de 54 jours de réserves.

Le gouvernement fédéral a récemment cherché à renforcer les réserves par le biais d'éventuels accords avec les États-Unis et les Pays-Bas. Mais les approvisionnements à l'étranger ne seront pas très utiles en cas de crise immédiate.

Les implications de la crise des feux de brousse sont claires. Au niveau national et individuel, nous devons améliorer la résilience des systèmes qui rendent notre vie quotidienne possible.

 

par Anthony Richardson

(publié par J-Pierre Dieterlen)

https://www.facebook.com/jeanmarc.jancovici/posts/10158984708667281

« L’humanisme est en danger… pourquoi? Dans une économie de survie la réalité de la solidarité n’existe pas…. La solidarité c’est une construction sociale raisonnable et raisonnée… on ne sait pas régulé un monde sans passer par la catastrophe. on a toujours régulé le monde par la catastrophe »

« En 2 minutes Cynthia Fleury-Perkins explique en quoi les dérèglements de notre écosystème ne remettent pas en cause la planète - qui finira toujours par s'adapter - mais l'humanisme, c'est à dire le fondement du contrat social et les systèmes de solidarité qui nous permettent de vivre sans nous entre-tuer et qui disparaissent quand on se retrouve dans une économie de survie. » Xavier Alberti

Cynthia Fleury-Perkins est philosophe et psychanalyste

L'intégralité de l'interview (fin decembre 2018) : https://www.youtube.com/watch?v=Wtqlga4lpbA

 

https://www.facebook.com/jeanmarc.jancovici/posts/10158087005222281

Effondrement, nucléaire et capitalisme : entretien avec Jean-Marc Jancovici et Yves Cochet

 

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INTERVIEW CROISÉE - Yves Cochet et Jean-Marc Jancovici tentent depuis de nombreuses années de sensibiliser l'opinion sur la crise climatique et énergétique à venir. À partir de ce constat partagé, ils débattent pour LCI des causes et des conséquences de cet effondrement qu'ils ont prédit.

Ils pensent tous deux que le monde se dirige vers une grave crise énergétique et climatique. Ils pensent aussi que la décroissance, voulue ou non, est notre horizon. Scientifiques de formation, Yves Cochet et Jean-Marc Jancovici tentent depuis de nombreuses années d'alerter sur l'impasse dans laquelle nous mène notre modèle de développement. Pour LCI, ils discutent ensemble des causes et des conséquences de cet effondrement qu'ils ont prédit.

 

Mathématicien et enseignant, Yves Cochet a cofondé les Verts en 1984 puis exercé plusieurs mandats de député et de député européen entre 1989 et 2014. Ministre  de l'Écologie du gouvernement Jospin en 2001-2002, il préside désormais l'institut Momentum, un cercle de réflexion sur l'effondrement, la transition et la décroissance. Il est le premier responsable politique national à avoir popularisé ces questions.

 

Ingénieur et polytechnicien, Jean-Marc Jancovici a cofondé le cabinet Carbone 4, qui aide les entreprises à opérer une transition post-énergies fossiles. Il est également enseignant, auteur, conférencier et chroniqueur. Membre de la Fondation Nicolas-Hulot en 2001, il a participé à l'élaboration du Pacte écologique et du Grenelle de l'environnement en 2007. Il préside désormais notamment le think-tank The Shift Project, consacré à la transition énergétique. 

LCI : Partons du constat qui est aujourd’hui acté par tous, et qui est illustré par le récent rapport du GIEC : notre mode de vie va changer de gré ou de force, notamment à cause de la raréfaction des ressources. Jean-Marc Jancovici, vous l’exprimez comme ceci : la planète ne peut pas tenir si 7 milliards d’humains ont le niveau de vie d’un smicard français.

 

Jean-Marc Jancovici : D’abord, je dis que notre mode de vie a déjà commencé à changer, et de force ! Ensuite j’ai effectivement dit que l’indicible politique dans cette histoire, c’est qu’on ne peut matériellement pas fournir – et encore moins durablement - à 7,5 milliards de terriens le même niveau de consommation qu’un smicard français. 

 

LCI : Une fois qu’on a dit ça, comment peut-on espérer préserver un niveau de confort minimal à l’avenir ?

 

JMJ : Si l’on se demande comment préserver quelque chose qu’on ne peut pas préserver, on a déjà la réponse... La question à laquelle je peux répondre, c’est : que peut-on préserver de façon durable pour 7 milliards d’individus ? Si l’on ne mange pas trop de viande, on peut probablement préserver l’alimentation, car l’essentiel des surfaces végétales servent actuellement à nourrir les animaux. Mais notre modèle devra s’adapter, car l’agriculture actuelle est une agriculture "minière" qui doit extraire de la potasse ou du gaz pour fabriquer les engrais et qui provoque une érosion des sols. Les rendements actuels en Occident sont permis par les engrais, les tracteurs et les phytosanitaires, donc par les hydrocarbures, et ce n'est pas durable.

 

Ensuite, on ne pourra pas préserver la mobilité motorisée actuelle. Il y a 1 milliard de voitures aujourd’hui dans le monde, et même si elles ne consommaient que 2 litres aux 100 km, contre 6 à 8 actuellement, c’est encore trop pour durer un siècle. On ne pourra pas non plus toutes les faire fonctionner à l’électricité, car l'appel de puissance électrique ne pourra pas suivre, ni la fourniture de matériaux nécessaires à la construction des batteries. On pourra probablement garder la quantité actuelle de bâtiments, mais ce sera compliqué de la tripler ou d’y maintenir tout le confort énergétique.

 

Enfin, on ne pourra pas produire autant de biens manufacturés qu’aujourd’hui, ce qui revient à dire que le prix réel de ces biens (donc le temps de travail nécessaire pour les acheter) va augmenter. Prenons l’exemple des vêtements. Ma grand mère était couturière à une époque où, quand on avait un trou à la manche de sa chemise, on cousait une pièce dessus car l’achat d’un vêtement demandait un prix réel beaucoup élevé qu’aujourd’hui. Dans un monde sobre, on reviendra à celà. Le t-shirt à 5 euros en soldes, ce sera terminé. Même chose pour le jouet en plastique qu’on offre au petit dernier et dont il se sert deux fois.

 

Quand je dis que 7 milliards d’humains ne peuvent pas vivre comme un smicard français, ce n’est pas pour être méprisant. C’est parce que les chiffres montrent que le monde qui nous attend ne sera pas un monde d’abondance. C’est terriblement déstabilisant car ça va à l’encontre de l’idée d’une progression matérielle continue et sans problèmes.

 

LCI : Yves Cochet, vous partagez ce constat, et vous avez été l’un des premiers élus à tenir ce discours. Comment ont réagi les gens quand vous leur annonciez ce monde-là ?

 

Yves Cochet : Je partage effectivement ce constat. On peut dire malheureusement que jamais les Chinois, les Indiens, les Africains ou les Sud-américains ne vivront comme les Européens de 2018, à cause de la raréfaction de l’énergie et des matières premières. Une fois qu’on dit ça, l’impasse politique est totale. Malgré quelques petites prises de conscience récentes - la démission de Nicolas Hulot, le rapport de Giec ou les sécheresses estivales - je pense que ce déni perdurera jusqu’à la fin et qu’il n’y aura pas de transition facile. La grande loi de transition énergétique de Ségolène Royal n’est pas appliquée et comporte des tares rédhibitoires, tout comme l’accord de Paris. Après 23 ans de politique professionnelle, je constate que les seules solutions proposées sont : plus de croissance, plus de technologie, plus de marchés. C’est une pure folie.

"Le déni ne cessera pas avant de très gros ennuis car on a inventé un système de pensée qui n’est pas confrontable au réel"

LCI : Pour vous aussi, Jean-Marc Jancovici, ce déni perdurera ?

 

JMJ : J’ajouterais d’abord qu’avec traité de Lisbonne, l’UE se retrouve probablement avec la seule Constitution au monde qui impose une recherche de "la croissance". J’ajouterais aussi que le nouveau "prix Nobel" d’économie, William Nordhaus, s’est fait connaître en attaquant Dennis Meadows [le premier physicien et économiste à avoir travaillé sur les limites physiques de la croissance, ndlr], et en critiquant la lutte contre le réchauffement parce que, selon lui, elle n’est pas rentable ! Comme on peut le lire dans le livre "Des marchés et des dieux" du journaliste Stéphane Foucart, l’économie fonctionne comme une religion, car elle part de professions de foi non démontrées, et a besoin d’un clergé. Les principes dominants en économie - qui sont vieux de deux siècles - se basent entre autres sur une "fonction d’utilité", qui ne s’observe nulle part et qui n’est pas quantifiable… Comme le concept de "dieu" ! Le déni ne cessera pas avant de très gros ennuis car on a inventé un système de pensée qui n’est pas confrontable au réel.

 

LCI : Cette théorie économique et cette Constitution européenne sont-elles finalement les composantes de ce qu’on appelle le capitalisme ?

 

JMJ : Ce n’est pas propre au capitalisme. La pensée communiste excluait également l’environnement, et les soviétiques étaient tout aussi productivistes et "destructeurs de la planète".

 

LCI : Alors comment définir notre système économique ? Peut-on parler d’économie "extractiviste" ?

 

YC : D’économie extractiviste en croissance, avec le mythe du progrès continu et indéfini. En bref, le libéral-productivisme.

"Pour comprendre les effets de l'effondrement, il faut que nos dirigeants et nous-même soyons touchés dans notre chair"

LCI : Ce système économique actuel est aussi caractérisé par la concurrence. Cette concurrence ne peut-elle pas devenir un obstacle à la transition écologique ? 

 

JMJ : L’ennemi de la transition écologique, c’est tout ce qui raccourcit l’horizon de temps, et tout ce qui empêche la prise en compte de l’environnement dans le raisonnement économique et social. Or, la concurrence et la financiarisation raccourcissent l’horizon de temps. Dans une société cotée en bourse, le long terme c’est trop souvent 6 mois, tandis que les actions de lutte contre le réchauffement se pensent à un horizon de 30 ans, voire d’un ou deux siècles. Quand l’action de votre entreprise est en concurrence avec l’action du voisin, vous êtes tétanisé à l’idée de perdre en productivité. D’ailleurs, les grandes réalisations françaises, comme les fortifications de Vauban, le système ferroviaire ou hospitalier, n’auraient pas pu se faire dans un contexte de concurrence. Aujourd’hui, nous avons décidé de faire de la concurrence l’alpha et l'oméga de la construction européenne, mais c'est une erreur que nous allons payer cher.

 

LCI : Yves Cochet, vous avez été élu européen. Comment changer ce cadre économique qui empêche la transition écologique ?

 

YC : C’est très difficile dans le cadre européen, parce que l’idéologie libérale-productiviste est profondément ancrée et parce qu’on manque d’une idéologie de remplacement vue comme crédible par tout le spectre de l’opinion. Je pense qu’on va vers le pire car, pour comprendre les effets de l'effondrement, il faut que nos dirigeants et nous-même soyons touchés dans notre chair par ceux-ci. Il ne suffit pas de lire un article ! Il faut le vivre concrètement à travers nous-mêmes et nos enfants. Quand ce sera le cas, il sera trop tard, car l’état politique de l’Europe se sera déjà dégradé.

"Si l’on cherche le pays le plus résilient en Europe, je pense que c’est l’Albanie, parce que 40% de ses paysans n’ont pas de tracteurs"

LCI : Ne pensez-vous pas qu’au moment de cet effondrement, les dirigeants et les plus riches parviendront à conserver leur confort et leurs intérêts ?

 

Y.C : Je pense qu’au moment de l’effondrement, qui interviendra pour moi plutôt avant 2030 qu’avant 2050, les riches ne pourront pas s’isoler du reste de la population et continuer comme si de rien n’était. Dans cet effondrement rapide, qui peut intervenir en quelques mois, peut être que seule l’armée tiendra plus longtemps car elle dispose de stocks d’à peu près tout : essence, nourriture, etc. Mais pas Emmanuel Macron ou Bernard Arnault, qui sont trop dépendants de l’économie mondiale. D’ailleurs, si l’on cherche le pays le plus résilient en Europe, je pense que c’est l’Albanie, parce que 40% de ses paysans n’ont pas de tracteur... Quand les nôtres ne pourront plus marcher, les Albanais sauront comment faire autrement.

 

JMJ : Si on regarde les indicateurs matériels, la décroissance a commencé en Europe en 2007. Les tonnes-kilomètre en camion, les surfaces de bâtiments construites, le nombre de séjours au ski ont atteint leur maximum historique en 2007. Ces indicateurs ont chuté jusqu’en 2014, puis légèrement remonté grâce à l’arrivée du pétrole de schiste américain qui a réalimenté le marché mondial, car davantage d’énergie, c’est davantage de machines en fonctionnement et un PIB qui remonte. 

 

Mais la hausse actuelle du prix du baril de pétrole suggère que la hausse de la production s'essouffle. D’ailleurs, j’ai constaté que le prix du baril en monnaie locale pour de nombreux pays importateurs a déjà dépassé son niveau de 2014. On se dirige vers une crise semblable à celle de 2008, avec des niveaux de dette équivalents voire supérieurs.

LCI : Pensez-vous comme Yves Cochet qu’un effondrement politique précèdera l’effondrement économique ?

 

JMJ : Les deux vont un peu de pair. Pour moi, l’effondrement politique a déjà commencé sans qu’on le désigne comme tel. L’élection de Trump, le Brexit, les élections italiennes et même la crise en Catalogne sont selon moi des marqueurs précoces de cet effondrement, tout comme le sont les intentions de vote pour Marine Le Pen aux prochaines élections européennes. Les élites urbaines - dont nous faisons partie - ne voient pas ce qui se passe car nous calculons le PIB de telle sorte qu'il continue d’augmenter, mais une fraction croissante de la population se retrouve exclue.

 

LCI : Selon vous, comment cet effondrement se manifestera en France ?

 

JMJ : Quand un pays se retrouve en situation de contrainte énergétique, c’est à la périphérie des villes, où se concentrent les premiers perdants de l'affaire, que la désagrégation s’exprime le plus fortement. C’est dans ces zones que le vote contestataire, en faveur de gens qui veulent "casser le système", se développe le plus. Quand ces perdants seront suffisamment nombreux, il finira par se passer quelque chose, je ne sais pas quoi. Mais ça se passera avant que tout le monde ne crève de faim.

"Yves et moi avons en commun de penser que le nucléaire n’empêchera pas la chute globale"

LCI : Vous parlez de "contrainte énergétique". Quelle place accorder au nucléaire pour se préparer à une telle situation ? Vous n’êtes pas vraiment d’accord tous les deux sur ce point.

 

JMJ : Yves et moi avons en commun de penser que le nucléaire n’empêchera pas la chute globale. Personnellement, je ne suis ni d’accord avec les pro-nucléaires qui y voient un moyen de parer à toute pénurie, ni avec les anti-nucléaire qui exagèrent ses inconvénients techniques et sanitaires. Je pense juste que le nucléaire est un amortisseur bienvenu de la contraction :  sans lui, on se cogne plus fort dans le mur, mais je ne sais pas à quel point ! Le nucléaire sert aujourd’hui à concurrencer le charbon. Or, plus longtemps on recourt au charbon dans l’électricité, plus vite on détruit le système climatique, qui a permis le développement de la civilisation. C’est donc au nom d’un arbitrage entre les risques que je souhaite avoir davantage recours au nucléaire dans les pays qui connaissent déjà cette technologie. Mais le nucléaire n’évitera pas la sobriété, qui reste le premier déterminant de ce qu'il faut faire.

 

YC : Contrairement à Jean-Marc, je ne pense pas que le nucléaire amortira la chute. Si je sors du raisonnement économique, le nucléaire ne peut fonctionner selon moi que dans des sociétés stables, démocratiques et très technologiques. Ces trois conditions sont nécessaires pour la gestion des déchets nucléaires, dont la radioactivité dure plusieurs dizaines de milliers d’années. Or, qui peut parier sur le fait que la France, ou l’Europe, conserve la même stabilité, le même niveau technologique et le même système démocratique dans le contexte de crise qui marquera le 21e siècle, et possiblement le 22e siècle ?

 

JMJ : Je suis d’accord avec Yves sur ces objections, mais si l’on se place dans le cas de figure où nos sociétés sont incapables de maintenir un niveau technologique suffisant pour conserver du nucléaire, les problèmes liés au nucléaire ne seront rien par rapport aux problèmes généraux auxquels nous seront confrontés… Dans une nouvelle d’anticipation que j’ai écrite pour L’Expansion en 2005, j’imaginais le monde en 2048 comme un régime totalitaire. Je pense en effet que la contrainte énergétique implique le retour du totalitarisme, car la démocratie ne sait pas gérer la rareté. Elle ne sait que gérer que la liberté pour tous, donc l’abondance. La démocratie moderne est d’ailleurs née dans des mondes en croissance, aux 17e et 18e siècles.

 

YC : Si l’on se retrouve dans l’instabilité, voire dans la barbarie ou le chaos, le détournement de matériaux fissiles devient une possibilité. Sachant qu’il y a plusieurs tonnes de plutonium dans le centre de retraitement nucléaire de La Hague, imaginez ce qu’entrainerait une défection des services publics comme celle qui a eu lieu aux États-Unis pendant l’ouragan Katrina. Ou ce qu’entrainerait l’arrêt du refroidissement des piscines de La Hague.

"Si l’on dit aux gens de passer tout de suite à l’action, sans en expliquer la justification, ils vont changer 2 ampoules pour être en paix avec leur conscience"

LCI : Vous travaillez tous les deux comme conseillers auprès de publics différents - des militants ou des entreprises. Que conseilleriez-vous à ceux qui ont la main sur la politique énergétique française ?

 

YC : Il faudrait présenter aux dirigeants un "crash program" de descente énergétique rapide. Mais quand on voit la contestation qu’a suscitée le passage aux 80 km/h, imaginez un décret qui passerait la vitesse maximale à 30 km/h en ville, 60 km/h sur route et 90 km/h sur autoroute ! Politiquement, c’est un suicide. Face à une grève des routiers et des agriculteurs, le gouvernement ne peut pas tenir. Je l’ai vu quand j’étais ministre de l'Aménagement du territoire et de l'Environnement. Et ce n’est qu’une mesure parmi cent.

 

LCI : Que diriez-vous à un lecteur qui vient de découvrir votre pensée ?

 

YC : Je lui dirais d’aller militer dans une association écologiste, il y en a plein de bonnes. Ou de lire les livres de Jean-Marc !

 

JMJ : Moi, je dirais plutôt : "Documentez-vous !" Je pense qu’on ne croit qu’en ce dont on s’est convaincu soi-même. Si l’on dit aux gens de passer tout de suite à l’action, sans en expliquer la justification, ils vont changer deux ampoules pour être en paix avec leur conscience et rien d’autre. Donc je dis aux lecteurs de LCI : documentez vous sur ce défi. C’est désagréable, mais c’est passionnant.

 

YC : Et ne restez pas seul ! Discutez-en avec vos proches et votre famille. Il ne faut pas perdre l’idée de la solidarité en route. 

EFFONDREMENT, FAUT-IL OUVRIR LE DÉBAT ?

 

 

Pour les scientifiques travaillant sur les risques systémiques, la pression des activités humaines sur tous les écosystèmes est désormais telle qu’un effondrement global menace nos sociétés. Une alerte que les économistes partisans de la croissance ignorent et que les défenseurs du progrès rejettent, au nom de l’inventivité humaine. (Dossier paru dans l'Actuariel / Accroche Presse, oct. 2018)

« Une politique écologique est-elle compatible avec une économie de la croissance ? » Voilà comment un internaute a interpellé Édouard Philippe le 2 juillet, lors d’un Facebook Live organisé depuis Matignon. La réponse du Premier ministre, largement reprise par les médias et les réseaux sociaux, a pu surprendre : elle évoquait le risque… d’effondrement. Pour lui, faire en sorte que « notre société humaine n’arrive pas au point où elle serait condamnée à s’effondrer » est « une question assez obsédante ». Quant à Nicolas Hulot, également présent durant ce Live, il a répondu de façon encore plus radicale, en démissionnant de son poste de ministre de la Transition écologique et solidaire le 28 août.

Qu’un chef de gouvernement déclare publiquement avoir conscience d’un risque aussi alarmant est un fait nouveau. Le fond du problème, lui, ne l'est pas. Cela fait même quarante-six ans qu’il existe dans le débat public. En 1972 sort en effet le rapport The Limits to Growth, réalisé pour le Club de Rome. Une équipe de scientifiques du Massachusetts Institute of Technology, dirigée par le physicien Dennis Meadows, en est l’auteur. Son originalité : présenter la première modélisation des conséquences de la croissance sur les ressources naturelles. Cinq variables principales sont prises en compte dans ce modèle baptisé World 3 : démographie, production industrielle et agricole, ressources non renouvelables et pollution persistante. Verdict : si les tendances de ces cinq variables se poursuivent, les limites de la croissance sur cette planète seront atteintes « sometime within the next one hundred years ».

LA DYNAMIQUE INTERNE DE L’EFFONDREMENT 

L’explication ? « Les variables “démographie” et “production industrielle et agricole” suivent des croissances exponentielles, explique Pierre-Yves Longaretti, physicien à l’Ipag et chercheur dans l’équipe Steep de l’Inria¹. Par ailleurs, le modèle intègre des boucles de rétroactions positives qui amplifient ce caractère exponentiel. Ainsi, l’intensification de la production agricole, destinée à nourrir une population grandissante, renforce encore l’augmentation “naturelle” de la population. » Attention, le modèle inclut également des boucles de rétroactions négatives. Exemples : la pollution, qui croît tendanciellement avec la démographie, restreint l’espérance de vie ; la diminution des ressources non renouvelables réduit le rendement du capital. En toute logique, ces forces contraires à la croissance devraient nous empêcher de dépasser les limites des écosystèmes. Mais ce n’est pas le cas. Les impacts négatifs se développent en effet dans l’ombre et ne sont pas tangibles suffisamment tôt. « Ce retard est au cœur de la dynamique de l’effondrement, poursuit Pierre-Yves Longaretti. Comme la menace n’est pas ou est mal identifiée, les mesures préventives ne sont pas prises à temps. Résultat : quand le danger devient réel, il est trop tard pour intervenir. Les capacités de renouvellement des ressources naturelles ne sont plus seulement dépassées : elles s’érodent. »

Autre message majeur du rapport : « Les nombreuses rétroactions du modèle effacent la distinction entre cause et conséquence et une conséquence peut devenir sa propre cause, comme dans tout système non linéaire", note Pierre-Yves Longaretti. Penser pouvoir échapper à l’effondrement en s’attaquant à une seule variable serait illusoire : « Ce qu’il faut, c’est changer la structure même des rétroactions – et donc notre modèle de société. »

DÉCLOISONNER LES APPROCHES 

Tiré à 30 millions d’exemplaires, traduit dans 32 langues et réactualisé deux fois (en 1990 et 2004) The Limits to Growth n’a pourtant eu aucun impact sur la mise en place de politiques publiques efficaces. « Alors que les décennies passent, presque tous les indicateurs sur la soutenabilité des écosystèmes ont viré au rouge, remarque Emmanuel Prados, mathématicien et responsable de l’équipe Steep². La plupart des gens continuent de ne considérer qu’un aspect des problèmes. D’où la nécessité de décloisonner les approches et d’aborder ce risque de façon transdisciplinaire. De fait, vous ne trouverez pas un scientifique ayant une vision globale des interactions économiques et écologiques pour vous dire qu’on ne fonce pas dans le mur. » Soit. Mais alors, comment expliquer, malgré la notoriété de The Limits to Growth, que le risque d’effondrement systémique n’ait pas été pris en compte ? Y a-t-il de solides arguments qui puissent justifier l’inaction ?

DÉBAT AVORTÉ

« Le problème, c’est que, jusqu’ici, le débat n’a jamais réellement eu lieu avec les économistes dits “orthodoxes”, autrement dit la très grande majorité des économistes, qui considèrent la croissance du PIB comme le pilier incontournable de toute politique publique », indique Christophe Goupil, professeur de physique à l’université Paris Diderot et chercheur au Laboratoire interdisciplinaire des énergies de demain (Lied). Un constat dont les racines sont lointaines. La célèbre phrase de Jean-Baptiste Say dans son Traité d’économie politique (1803) résume la problématique : « Les richesses naturelles sont inépuisables, car, sans cela, nous ne les obtiendrions pas gratuitement. Ne pouvant être ni multipliées ni épuisées, elles ne sont pas l’objet des sciences économiques. » Sans le savoir, Jean-Baptiste Say ouvre un conflit qui va durer plus de deux siècles : d’un côté les « sciences économiques », qui considèrent la nature hors de leur radar ; de l’autre, l’ensemble des sciences qui étudient les lois de la nature et, en première ligne, les physiciens. En 1974, lors de la remise de son prix Nobel d’économie, Friedrich Hayek s’inscrit dans la même lignée. S’en prenant au travail de l’équipe de Meadows, il dénonce « l’immense publicité donnée récemment par les médias à un rapport qui se prononçait au nom de la science sur les limites de la croissance ». Hayek accuse également ces mêmes médias d’avoir passé sous silence la « critique dévastatrice de ce rapport par des experts compétents », c’est-à-dire des économistes. Au final, les seules attaques faites par des économistes contre The Limits to Growth le seront sur le mode de l’incompréhension…

Could the Club of Rome have been correct, after all?

Un exemple ? L’effondrement ne s’étant toujours pas produit et le pic pétrolier n’ayant pas été dépassé en 2000, tout le modèle est donc invalide. « Cet argument relève d’une grave méconnaissance du rapport, qui n’a rien prédit du tout. Ses auteurs ont même été très prudents et n’ont cessé de répéter qu’ils ne pouvaient pas donner de date », répond Emmanuel Prados. Ironie de l’affaire, malgré la grande précaution de The Limits to Growth, il semblerait que ses hypothèses puissent servir de base à des projections pertinentes. En 2000, Matthew Simmons, à la tête de l’une des plus importantes banques d’investissement pétrolier, a écrit un article intitulé « Could the Club of Rome have been correct, after all? », qui a fait grand bruit : il y accréditait les conclusions de World 3, notamment sur les conséquences de la pollution. En 2008 puis en 2012, le physicien australien Graham Turner s’est également penché sur les courbes de l’équipe de Meadows en les comparant avec des données historiques mises à jour. Résultat : sur la douzaine de scénarios proposés par le rapport en 1972, la comparaison « ne correspond fortement qu’au seul scénario business-as-usual, qui produit un effondrement de l’économie mondiale et de l’environnement ». Et Graham Turner de conclure que nous avons gaspillé les dernières décennies et que « se préparer à un effondrement mondial pourrait être encore plus important que de chercher à l’éviter ».

LES PHYSICIENS TOMBENT DE LEUR CHAISE

En toute logique, l’absence de débat de fond contribue en effet à ce que rien ne bouge. Pour Jean-Marc Jancovici, fondateur du cabinet de conseil Carbone 4 et auteur d’un site de référence sur les questions d’énergie et de climat, « l’asymétrie de moyens entre compter ce que Jean-Baptiste Say a dit de compter et compter le monde physique dont on dépend est absolument massive³ ». Gaël Giraud, chef économiste à l’Agence française de développement (AFD), fait le même constat : le discours des économistes « fait tomber de leur chaise les physiciens, pose-t-il dans une interview sur Présages, un site de podcast spécialisé sur l’effondrement. Et l’une des raisons pour lesquelles nous arrivons à raconter autant de bêtises, nous les économistes, c’est que nous avons des modèles qui n’ont pas grand-chose à voir avec le monde réel, dans lesquels il n’y a pas d’énergie, pas de matière, il n’y a que des dollars, ou des unités monétaires, qui permettent de mesurer à la fois du capital et du travail ».

Principaux « oublis » de l’économie orthodoxe selon Christophe Goupil ? Premièrement : le rôle central de l’énergie, alors que les courbes mondiales de l’augmentation du PIB et de la consommation d’énergie primaire suivent deux trajectoires quasiment superposées. Deuxièmement : les deux lois de la thermodynamique4, que « tous les modèles néoclassiques violent allègrement », souligne Gaël Giraud.

UN MODÈLE ECOPHYSIQUE

Pour dépasser ces antagonismes et faire évoluer une économie pensée hors sol et hors temps, l’AFD, le Lied et l’Institut Pierre-Simon Laplace (IPSL) mettent actuellement au point un nouveau programme qui combine macro-économie, thermodynamique et climat : « Il s’agit de coupler des modèles macroéconomiques standards à un monde physique soumis aux limites des ressources et du recyclage, explique Christophe Goupil. Ce modèle écophysique introduit naturellement la question du temps, puisqu’à la longue les ressources naturelles diminuent. Le modèle prend donc bien en compte le principe d’entropie physique. » La dynamique des échanges tient en particulier compte du rôle central des dettes privées et s’inspire d’un article (« Coping with Collapse ») de Gaël Giraud, récemment paru dans le journal Ecological Economics5. Cette modélisation intéressa-t-elle les actuaires ? « Aujourd’hui, le risque d’effondrement n’est pas un sujet, indique l’un d’entre eux, qui souhaite garder l’anonymat. Nous travaillons sur des perspectives nettement plus court-termistes. Et comme un effondrement toucherait tout le monde par définition, personne ne sent individuellement responsable. Ce n’est pas très glorieux. »

LE SCÉNARIO SUPER-TECHNO

Si jusqu’à ce jour la majorité des économistes est donc passée à côté du débat, les scientifiques alertant sur le risque d’effondrement font face à un argument majeur d’un tout autre ordre : l’inventivité de l’espèce humaine. Ne sommes-nous pas en route vers le transhumanisme ? L’intelligence artificielle n’est-elle pas la preuve qu’une nouvelle ère s’annonce ? Bref, l’innovation sauvera le monde et l’humanité s’en sortira… parce qu’elle s’en est toujours sortie. La confiance dans le potentiel salvateur des technologies est telle chez les progressistes que, là encore, le débat tombe bien souvent dans la caricature. Ainsi, le statisticien Bjorn Lomborg et le mathématicien Olivier Rubin suggèrent tout bonnement de jeter The Limits to Growth dans « la poubelle de l’histoire ». Mais ces critiques semblent ignorer un point essentiel : « En 2004, l’équipe de Meadows a également produit un scénario baptisé Super Techno, où les avancées technologiques sont prises en compte et même de façon assez optimiste, indique Emmanuel Prados. Dans ce cas, l’effondrement n’est pas évité, mais seulement retardé d’une ou deux décennies. Car les progressistes surévaluent la possibilité de substitution des ressources naturelles par la technologie et sous-évaluent les effets systémiques et les effets rebonds. » Les optimistes ne seraient-ils que des pessimistes en manque (ou en déni) d’informations ?

Conscients de cet écueil et en ligne avec les travaux de Meadows, certains scientifiques refusent pourtant de baisser les bras. Une alliance européenne d’universités, d’industriels et de centres de recherche, portée en particulier par le Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA), travaille ainsi sur un projet baptisé Sunrise. Actuellement en appel d’offres auprès de la Commission européenne, Sunrise tente de décrocher un budget de 1 milliard d’euros sur dix ans : « Il s’agit de produire des composés chimiques de base et des carburants à partir de l’énergie solaire et des gaz de l’atmosphère (dont le CO2), souligne Hervé Bercegol, physicien au CEA. Des solutions académiques existent pour fournir des produits utiles avec un très haut rendement et des matières premières abondantes, mais le temps presse pour rendre les technologies compétitives. » Or un projet d’une telle ampleur ne peut démarrer qu’à une condition, « celle que l’Europe et les États soutiennent la recherche académique et la R&D industrielle. La recherche appliquée de longue haleine manque de fonds sur tous ces sujets ».

Enfin, le débat sur l’effondrement est victime d’un frein psychologique auquel personne n’échappe vraiment : « Parler d’effondrement ouvre une perspective qui dépasse l’esprit humain, explique Petros Chatzimpiros, socio-écologue à l’université Paris Diderot et chercheur au Lied. Dans la vie courante, on trouve toujours des solutions, sauf quand il s’agit de mourir, mais on n’y pense pas tous les jours et on continue malgré tout à se projeter. Ainsi, même si on est certain que tout va s’effondrer en raison des impacts du progrès sur la planète, on ne peut pas s’empêcher de continuer à faire confiance… au progrès. » Un paradoxe déjà évoqué par l’écrivain Francis Scott Fitzgerald : « On devrait (…) pouvoir comprendre que les choses sont sans espoir et cependant tout faire pour essayer de les changer. »

 

ET TOUT A COMMENCÉ PAR…

Si un effondrement devait se produire, quel serait le facteur déclenchant ? Le dérèglement climatique, le pic pétrolier ou encore un krach financier sont de bons candidats…

À lui seul, le dérèglement climatique peut conduire à l’effondrement. Des migrations, des tensions, voire des guerres pour l’accès aux ressources vitales sont à craindre, ainsi que l’extension des groupes terroristes qui tirent profit de la fragilisation des plus démunis. Le Conseil de sécurité des Nations unies s’est d’ailleurs réuni le 11 juillet dernier pour discuter de la menace que le climat constitue pour la sécurité et la paix dans le monde. D’autres conséquences de l’accaparement généralisé des ressources et des milieux naturels par l’homme pourraient également entraîner le même type de scénario. À commencer par le déclin massif de la biodiversité.

Des variables non intégrées dans The Limits to Growth sont également à surveiller de près. « Les chercheurs n’ont pas pris en considération le système financier de quelque manière que ce soit, note Gail Tverberg, économiste et actuaire américaine, sur son blog Our Finite World. En particulier, les modèles ont négligé le rôle de la dette. Réparer cette omission tend à avancer la date réelle de l’effondrement et à le rendre plus prononcé. » Et d’expliquer comment la dette est nécessaire pour alimenter la croissance et la croissance pour rembourser la dette, le tout n’étant possible que grâce à un accès à une énergie abondante et peu chère. Gail Tverberg pointe alors une deuxième omission : le modèle d’origine ne s’intéressait pas séparément aux ressources, tel le pétrole, « alors que les limites sur le pétrole, par elles-mêmes, pourraient abattre l’économie plus rapidement ». Le physicien Graham Turner ne dit pas autre chose : « Le mécanisme clé qui conduit à l’effondrement dans le scénario business-as-usual est le détournement de capitaux vers l’extraction toujours plus coûteuse de ressources qui s’épuisent. »

En toile de fond se développent des phénomènes de longue haleine, qui favorisent la montée de ces déclencheurs potentiels. Exemple : « l’effet tampon de la richesse », comme l’expliquent Pablo Servigne et Raphaël Stevens dans Comment tout peut s’effondrer (Éd. Seuil). En raison des inégalités sociales, les élites dirigeantes ne souffrent pas directement des premières conséquences du déclin et accentuent encore le retard – déjà inhérent à la dynamique interne de l’effondrement – pour mettre en œuvre de réelles mesures d’atténuation ou de préparation à l’effondrement. Des mesures qui permettraient pourtant d’éviter une adaptation brutale et anarchique.

Enfin, pour certains, ce n’est pas tant le « comment » qui importe, mais le « quand ». Et le plus tôt sera le mieux. « Un effondrement qui s’amorcerait dans les années 2030 serait certainement moins brutal qu’un effondrement démarrant après 2050, quand il y aura sensiblement moins de ressources naturelles pour rebondir », souligne Pierre-Yves Longaretti, qui travaille sur les hypothèses réactualisées de Meadows pour tenter de trancher entre ces deux scénarios. « La rareté, ça se pilote ; la pénurie, ça se subit », avait d’ailleurs souligné Nicolas Hulot, lors du Facebook Live de juillet dernier. Partant du fait que plus la date de l’effondrement est éloignée, plus il sera violent, certains en viennent même à vouloir le provoquer, comme l’Australien David Holmgren, l’un des pères de la permaculture, dans un essai intitulé Crash on Demand.

NOTES

1. L’Ipag est l’Institut de planétologie et d’astrophysique de Grenoble. L’équipe Steep (Soutenabilité, territoires, environnement, économie et politique) dépend de l’Inria (Institut national de recherche en informatique et en automatique).

2. Steep, voir note 1.

3. In « BIENVENUE DANS UN MONDE FINI », conférence faite à l’Ademe le 13 avril 2018, disponible sur YouTube

4. La première loi indique que l’énergie ne peut pas être créée mais uniquement transformée. La seconde précise que les transformations de l’énergie ou de la matière ne se font jamais sans dégradation ni perte.

5. Ecological Economics, vol. 147, mai 2018, pages 383-398,  HTTPS://WWW.SCIENCEDIRECT.COM/SCIENCE/ARTICLE/PII/S0921800916309569

SUR LE THÈME DE L’EFFONDREMENT

The Collapse of Complex Societies, de Joseph Tainter (1988) ; Collapse, de Jared Diamond (2005) ; World on the Edge, de Lester Brown (2010) ; The Five Stages of Collapse, de Dmitry Orlov (2013) ; Can a Collapse of Global Civilization Be Avoided?, de Paul et Anne Ehrlich (2013) ; Comment tout peut s’effondrer, de Pablo Servigne et Raphaël Stevens (2015) ; la web-série Next, de Clément Montfort.

EN BREF

Pour les scientifiques, le mécanisme d’un effondrement biophysique se déroule en 4 phases :

1)   croissance physique ;

2)  dépassement des capacités naturelles ;

3)  retard dans la réaction ;

4)  érosion des capacités. Il aboutit alors à une situation dans laquelle « les besoins de base (eau, alimentation, logement…) ne sont plus fournis à une majorité de la population par des services encadrés par la loi », selon Yves Cochet, de l’institut Momentum.

 

 

Juliette Nouel

Juliette Nouel

Journaliste

La Terre sera inhabitable... plus tôt que vous ne le pensez

Chaleur étouffante, famine, océans acides... Les 8 scénarios catastrophe échafaudés par les scientifiques ont de quoi faire peur. Car, si rien n'est fait, certaines parties de notre planète ne seront plus habitables dès la fin de ce siècle.

C'est pire que ce que vous pensez... Un article paru lundi dans le New York magazine recense les risques qu'encourt l'humanité dès la fin de ce siècle. En l'absence d'un ajustement significatif de la façon dont des milliards d'humains mènent leur vie, certaines parties de la Terre seront proches inhospitalières, voire proche de l'inhabité.

1/La fonte des glaces

Jusqu'à récemment, le pergélisol, qui couvre un cinquième de la surface terrestre dont 90 % du Groenland, 80 % de l'Alaska, 50 % du Canada et de l’ex-Union soviétique, n'était pas une préoccupation majeure pour les scientifiques du climat, car, comme le nom l'indique, c'était un sol qui restait en permanence gelé. 

Mais le pergélisol de l'Arctique contient 1,8 trillion de tonnes de carbone, plus de deux fois plus que ce qui se trouve actuellement en suspension dans l'atmosphère terrestre. Lorsqu'il décongèle et se libère, ce carbone peut s'évaporer en tant que méthane, qui est 34 fois plus puissant que le dioxyde de carbone, qui est le principal gaz à effet de serre produit par l'activité humaine.

Cette fonte des glaces entraîne une hausse du niveau des eaux, mais fuir le littoral ne suffira pas : non seulement des villes comme Miami ou des pays tels que le Bangladesh seront submergés, mais la libération de ces gaz va inexorablement entraîner des scénarios catastrophe. 

2/La chaleur étouffante

Parmi eux, la chaleur qui peut tuer. Les humains, comme tous les mammifères, sont des moteurs thermiques : ils survivent en maintenant une température corporelle moyenne de 37°C. Lorsqu'ils ont chauds, ils doivent se refroidir continuellement. Pour cela, la température doit être assez basse pour que l'air puisse agir comme une sorte de fluide frigorigène.

Avec le réchauffement, cela deviendra impossible pour les habitants des zones équatoriales ou des tropiques, où l'humidité ajoute au problème. Dans les jungles du Costa Rica, par exemple, où l'humidité dépasse habituellement 90%, se déplacer à l'extérieur lorsqu'il fait 40°C sera mortel : en quelques heures, le corps humain sera "cuit" de l'intérieur comme de l'extérieur.

À l'heure actuelle, la plupart des régions du monde atteignent un maximum de 26 ou 27 degrés Celsius. La ligne rouge pour l'habitabilité est de 35 degrés Celsius.

3/La famine

Les climats diffèrent et les plantes varient, mais la règle de base pour les cultures de céréales de base cultivées à une température optimale est que pour chaque degré de réchauffement, les rendements diminuent de 10%. Certaines estimations atteignent 15 ou même 17%.

Cela signifie que si la planète atteint 5 degrés de plus à la fin du siècle, nous pouvons avoir jusqu'à 50% de personnes de plus à nourrir et 50% de céréales en moins.

La sécheresse pourrait s'imposer comme un problème encore plus important que la chaleur : certaines des terres les plus cultivables du monde se transforment aujourd'hui en déserts.

Les précipitations se font rares, et des sécheresses sans précédent frappent presque partout où la nourriture est produite. Le stress hydrique existe déjà.

D'ici 2080, sans des réductions spectaculaires des émissions de gaz, le sud de l'Europe sera en sécheresse permanente et extrême, comme certaines régions des Etats-Unis. Il en va de même en Irak et en Syrie et dans une grande partie du reste du Moyen-Orient. Certaines des régions les plus densément peuplées d'Australie, d'Afrique et d'Amérique du Sud. Et les régions "grille-pain" en Chine.

Pour rappel, l'Onu dénombre déjà 800 millions de personnes sous-alimentées dans le monde.

4/L'émergence de maladies

Il existe des maladies prises au piège dans la glace de l'Arctique qui n'ont pas circulé dans l'air depuis des millions d'années. Dans certains cas, elles ont existé bien avant que les humains ne les rencontrent. La fonte des glaces pourrait libérer certaines bactéries, et notre système immunitaire n'aurait aucune idée de la façon de se battre lorsque ces fléaux préhistoriques émergeront.

Rappelons qu'en Alaska, les chercheurs ont découvert des restes de la grippe de 1918 qui ont infecté jusqu'à 500 millions de personnes au début du XXe siècle. Et, comme l'a rapporté la BBC en mai, les scientifiques soupçonnent que la variole et la peste bubonique sont piégés dans la glace sibérienne.

5/L'air irrespirable

Nos poumons ont besoin d'oxygène, mais l'air que nous respirons est de plus en plus pollué.Plus la planète se réchauffe, plus l'ozone se forme. D'ici 2090, jusqu'à 2 milliards de personnes dans le monde respireront un air qui sera davantage pollué que les normes établies par l'OMS. Plus de 10 000 personnes meurent chaque jour des petites particules émises par la combustion de combustibles fossiles. Il faut ajouter à cela les feux de forêt, les pollutions industrielles et le rétrécissement de la forêt amazonienne : à elle seule, elle fournit 20% de l'oxygène que la Terre respire.

6/Davantage de guerres

Pour chaque demi-degré de réchauffement, les climatologues disent que les sociétés verront une augmentation comprise entre 10 et 20% de la probabilité d'un conflit armé conflit. Dans l'ensemble, les conflits sociaux pourraient plus que doubler ce siècle à cause du réchauffement.

7/Une économie menacée

L'économie mondiale va pâtir du réchauffement : il existe une probabilité que les changements climatiques réduisent la production mondiale de plus de 50% d'ici 2100. Et que le réchauffement abaisse le PIB par habitant de 20% ou plus d'ici là, à moins que les émissions ne diminuent. 

8/Des océans trop acides

Un tiers des principales villes du monde se situent sur les côtes, sans oublier les centrales électriques, les ports, les terres agricoles... Au moins 600 millions de personnes vivent à moins de dix mètres du niveau de la mer aujourd'hui. Même si la population fuit le littoral, les océans, eux, sont victimes d'une acidification puisque, à l'heure actuelle, plus d'un tiers du carbone du monde est absorbé par les eaux. 

Les deux sciences et le politique

La science, c'est le plus souvent avec les yeux de Chimène que nous la regardons : ne nous a-t-elle pas permis de vaincre la rage, de mettre au point des transports rapides, d'avoir chaud l'hiver et de téléphoner de partout ? Cette science-là, hélas, a aussi un effet secondaire : elle aide trop souvent à accélérer le sciage de la branche sur laquelle nous sommes assis. Des bateaux de pêche motorisés, des tronçonneuses et des centrales à charbon vont avec un prélèvement accéléré de ressources non renouvelables, une diminution des surfaces boisées ou un changement climatique plus rapide.

C'est alors qu'entre en jeu une deuxième science, qui ne cherche pas à créer ou à améliorer une technique, mais qui rend compte de l'état du monde. Cette science-là inventorie les espèces et leur abondance, ausculte le système climatique, sonde les océans ou décrit l'état des forêts et des sols cultivables. La première de ces sciences est toujours à la fête, budgétairement et réglementairement. Permettant de déboucher sur des produits commerciaux, elle attire les milliards, et donc les cervelles. Pour la même raison, il n'est pas un décideur politique qui ne cherche à lui rendre la vie facile, ce qui correspond au souhait de la majorité de ses électeurs.

La seconde science, qui ne sert qu'à nous dire si nous faisons ce qu'il faut pour que notre vaisseau spatial habitable pour 7 milliards d'humains le reste encore longtemps, n'a pas autant nos faveurs. Ses résultats sont contestés injustement, ses budgets sont maigrichons et sa place dans nos arbitrages réglementaires l'est plus encore. Et, malgré les discours - un Grenelle, un débat sur la transition énergétique ou un accord de Paris -, dans les actes les mesures décidées sont trop souvent à côté du problème, ou le font empirer (ce n'est pas rare), ou restent lilliputiennes au vu des ordres de grandeur.

Il est urgent de renverser la hiérarchie entre ces deux sciences, et que celle des constats prenne l'importance qui lui revient dans le monde économique, politique et associatif. A défaut, nous n'aurons pas la réalisation des promesses de campagne, nous aurons un effondrement dont nous voyons malheureusement les signes avant-coureurs un peu partout.

Jean-Marc Jancovici

Jean-Marc Jancovici, associé de Carbone 4, est président du Shift Project


 
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