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non, Google n'est pas incontournable

Publié le par ottolilienthal

Jean-Christophe Victor: «On s’est aperçu que Google Maps mentait»

 
 
 

L’expert en géopolitique publie un nouvel atlas de l’Asie. Il montre comment des pays s’arrangent pour faire reconnaître leurs prétentions territoriales.

Précision: c’est avec une grande tristesse que nous avons appris la mort de Jean-Christophe Victor trois jours après la publication de cet entretien. Lire son portrait

Jean-Christophe Victor, créateur de la vénérable émission le Dessous des cartes, sur Arte, vient de publier, aux éditions Tallandier, le Dessous des cartes Asie, un ouvrage de 143 pages et de 120 cartes consacrées à ce vaste continent qui abrite plus de la moitié de la population mondiale. L’atlas décrypte les grandes problématiques interrégionales, comme l’urbanisation, l’eau, les transports ou la présence des femmes en politique. Il s’attarde aussi sur des cas particuliers comme le mystérieux sultanat de Brunei ou les forces qui déchirent le Cachemire.

Pourquoi un atlas sur l’Asie ?

Toutes les observations montrent que depuis vingt ans, le centre du monde s’est progressivement déplacé dans la région - même si on ne peut pas parler de «continent» au sens géographique, pas plus que de continent européen, qui n’est qu’une péninsule dans l’ouest de l’Eurasie. La deuxième raison est que c’est la région du monde que j’aime et connais le mieux.

On entend couramment que, en 2025, la Chine sera la première puissance économique au monde…

Même si c’est exact en parité de pouvoir d’achat, c’est par exemple complètement faux en revenu par tête. Pour comparer les Etats-Unis et la Chine, on a cherché ce que sont les outils de la puissance et on en a paramétré une quinzaine. On les a traduits en graphique, et c’est très parlant : on voit que la Chine a encore du chemin à faire. La carte de la corruption est aussi très efficace. Dans un autre genre, celle des routes maritimes est très belle et permet de rappeler que 82 % du commerce mondial se fait par bateau.

Quelle découverte avez-vous faite ?

On s’est aperçu que Google Maps mentait. C’est très embêtant parce qu’il est de plus en plus pris comme référence. Un pays s’exprime par le positionnement de ses frontières, qui peuvent être stables ou bien en litige. Par exemple, Pékin édite des cartes d’après la vision de ses frontières avec le Japon ou avec l’Inde. New Delhi, de son côté, produit ses propres cartes. Or, Google Maps a choisi de ne pas prendre la référence internationale, que sont les cartes des Nations unies, et de s’adapter à la vision de chaque partie.

 

On a demandé à des chercheurs chinois, japonais, indiens de faire des tests, et on a pu voir que si vous êtes à Pékin, vous avez une certaine frontière dans l’Himalaya et qu’à Delhi, vous en avez une autre. Le même problème existe sur la représentation du Sahara occidental, du Chili, de la Crimée, d’Israël… Google accepte de faire disparaître des territoires entiers pour conquérir des marchés. C’est une profonde malhonnêteté intellectuelle.

Qu’est-ce que les recherches disent du futur du continent ?

L’Asie a réussi sa croissance notamment en s’appuyant sur sa dynamique démographique. En quinze ans, elle a créé une classe moyenne de 600 millions de personnes, pour la plupart sorties de la pauvreté. Or, on voit très nettement que, depuis cinq ans, la base de sa pyramide des âges se rétrécit beaucoup, en même temps que le taux de scolarité des filles augmente. Au Japon, 26 % de la population a déjà plus de 65 ans. A partir de 2035, la courbe d’augmentation de la population d’Asie va s’infléchir et le continent perdra son avantage démographique.

Qu’est-ce que vous n’avez pas pu réaliser ?

On ne peut pas tout cartographier. Il est très difficile de spatialiser les réfugiés, les déplacements de population. On peut mettre des flèches pour représenter des flux généraux, mais pour rendre compte des déplacements des Rohingyas de Birmanie, quel degré de précision et d’acuité aurons-nous ?

Un autre problème est que les flux numériques ne se traduisent pas en géographie, même si on possède les données. On a voulu représenter la couverture mondiale de Facebook. Or, si on peut cartographier les câbles sous-marins par lesquels les données transitent, le réseau de centaines de satellites qui transportent cette information n’est pas transposable. On peut à la rigueur connaître l’émetteur et le récepteur d’un courrier électronique, mais on ne sait pas par où il passe. Une représentation cartographique de Facebook ne fait que se superposer aux grands pôles de croissance dans le monde. C’est parce que ces flux sont «virtuels» qu’ils se sont tant développés.

Laurence Defranoux

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