Pétrole : ne cédons pas à l'euphorie de la baisse des prix

Publié le par ottolilienthal

 

 

Après des années à plus de 100 dollars le baril, le pétrole a perdu la moitié de sa valeur. Ce moteur essentiel de la croissance est-il vraiment surabondant ? La branche Aspo France de l'association Aspo (Association for the Study of Peak Oil and Gas) estime qu'il faut tempérer l'optimisme. La notion d'un plafonnement de la production pétrolière mondiale, un « peak oil », demeure valable. La production mondiale de pétrole s'élève à près de 90 millions de barils par jour (Mb/j), en négligeant les biocarburants et autres pétroles synthétiques aujourd'hui marginaux. La grande majorité (80 Mb/j) est constituée de pétrole conventionnel, piégé dans des roches où il s'est accumulé sous forme de gisements. Ces stocks étant limités, leur extraction passera inévitablement par un pic avant de commencer à décroître. Or, nonobstant le progrès technique, ce maximum est pratiquement atteint. Sur le plan technique, c'est évident : quasi-stagnation de la production depuis six ans ; exploration décevante ; nouveaux champs coûteux à développer car petits, à déclin rapide, et situés dans des zones reculées ou en mer profonde. La donne géopolitique n'arrange rien. De graves détériorations de la situation entravent la production (Iran, Libye, Nigeria, Venezuela). L'Arabie saoudite ne souhaite pas augmenter sa production. L'Irak pourrait augmenter la sienne de l'ordre de 3 Mb/j, à condition de sortir du chaos. Nous sommes ainsi arrivés depuis plusieurs années à un plateau de production des pétroles conventionnels, ondulant au gré des variations conjoncturelles, prélude du déclin.

La seconde catégorie est celle des pétroles non conventionnels, qui atteignent aujourd'hui 10 Mb/j. La première moitié correspond aux pétroles ultra-lourds du Canada et du Venezuela, qui devraient croître lentement, tant sont élevés les investissements et fortes les contraintes environnementales. La seconde moitié correspond au « shale oil », improprement appelé « pétrole de schiste ». Il a fait une irruption fracassante aux Etats-Unis, sa production ayant réussi à dépasser 4 Mb/j en quatre ans, contribuant à la chute des cours mondiaux. Contrairement au pétrole conventionnel, ce pétrole est resté à l'état diffus dans les roches-mères où il est né. Depuis peu, on sait l'extraire avec les méthodes utilisées pour le « shale gas » (gaz de schiste) : forage horizontal et fracturations hydrauliques multiples. Toutefois, en dépit de progrès techniques rapides, il est et sera cher à produire. Le baril à 50 dollars plonge beaucoup de producteurs de « shale oil » dans une situation financière intenable. La production américaine pourrait baisser dès fin mi-2015.

La question est de savoir pendant combien de temps la production des pétroles non conventionnels compensera la baisse du pétrole conventionnel. Elle retardera le déclin de la production mondiale, en atténuera la vigueur, mais ne l'empêchera pas. Il est donc fort peu probable que la production mondiale de pétrole d'origine naturelle dépasse un jour la barre des 100 Mb/j. Le plateau de production pourra tout au plus durer quelque dix ou vingt années… En tout état de cause, les coûts de développement de quasiment toutes les catégories de pétrole, conventionnel ou non, seront à l'avenir élevés. A terme, un prix situé à 100 dollars le baril sera nécessaire afin que tous les types de pétrole, notamment le « shale oil », puissent continuer à jouer leur rôle dans l'irrigation énergétique de l'économie mondiale.

 

 

Traduisant la conjonction d'une surproduction liée à l'arrivée brutale du « shale oil », d'une demande au ralenti et d'une appréciation sensible du dollar, le bas niveau actuel du prix n'est que passager. La durée de ce passage est imprévisible. Il dépendra de la croissance et de la géopolitique. Mais les cours remonteront. Comme le pétrole restera longtemps encore un pilier essentiel de l'économie mondiale, mieux vaut essayer de prévoir de manière réaliste son évolution à long terme plutôt que de céder à une trompeuse euphorie du moment.

 

 

Pierre-René Bauquis est géologue et économiste, ancien directeur de la stratégie de Total.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article