Turquie...

Publié le par ottolilienthal

Recep Tayyip Erdogan en route vers le sultanat

Le projet de réforme constitutionnelle qui doit être soumis à référendum à la mi-avril prévoit le basculement de l’exécutif entre les mains du président sans contre-pouvoir.

 

Les électeurs turcs se rendront aux urnes, le 16 avril, pour décider si oui ou non ils acceptent le renforcement des prérogatives du président Recep Tayyip Erdogan, neuf mois après la tentative de putsch qui a failli le renverser, dans la nuit du 15 au 16 juillet 2016. Vendredi 10 février, le chef de l’Etat a signé la loi modifiant la Constitution, ce qui ouvre la voie à l’organisation d’un référendum pour une « hyperprésidence », une concentration des pouvoirs dans les mains d’un seul homme, à un niveau jamais vu en Turquie.

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Dix-huit amendements prévoient le basculement de l’exécutif entre les mains du président, sans aucun contre-pouvoir. Si le oui l’emporte, M. Erdogan pourra gouverner par décrets, décider du budget, déclarer l’état d’urgence, abolir le Parlement, nommer les hauts fonctionnaires, le ou les vice-président(s), les juges, tout en conservant la direction du Parti de la justice et du développement (AKP, islamo-conservateur, au pouvoir).

Le premier ministre, Binali Yildirim, nommé en mai 2016, ne ménage pas ses efforts pour faire campagne en faveur du oui, bien que la réforme prévoie l’abolition pure et simple de sa fonction. « Si Dieu le veut, le système présidentiel mettra fin à la période des coalitions gouvernementales » pour doter le pays d’un « exécutif fort », aime-t-il à rappeler.

« Fermer la parenthèse du kémalisme »

Les partisans de M. Erdogan veulent croire que le nouveau système garantira la stabilité. Le programme semble séduisant à l’heure où la Turquie doit faire face à une situation sécuritaire incertaine, à un essoufflement de sa croissance économique, tout en menant une offensive militaire au nord de la Syrie.

Le gouvernement croit même que les attentats pourraient cesser après le référendum. « Certains agresseurs pourraient créer un climat de peur de façon à ce que les amendements ne soient pas adoptés. (…) Mais si Dieu le veut, une fois que le oui aura gagné, ces organisations terroristes perdront leur voix et leurs motivations », a expliqué le vice-premier ministre, Numan Kurtulmus, le 24 janvier.

Au-delà du costume d’« hyperprésident » que M. Erdogan est pressé d’endosser, un nouveau roman national est en train d’émerger. « On va reconstruire l’Etat à partir de zéro », avait-il prévenu quelques jours après le putsch manqué du 15 juillet 2016. La rupture n’est pas nouvelle. Depuis leur arrivée au pouvoir en 2002, les islamo-conservateurs n’ont qu’une idée en tête : « fermer la parenthèse du kémalisme ». Pour eux, le projet modernisateur de Mustafa Kemal, dit Atatürk, la figure tutélaire du pays, a manqué son but. La laïcité tout comme l’arrimage à l’Occident sont des orientations dépassées.

Si le oui l’emporte, le président turc pourra gouverner par décrets, déclarer l’état d’urgence, abolir le Parlement…

Un nouveau projet de civilisation est proposé. Le principe de laïcité cher à Mustafa Kemal – en réalité un contrôle renforcé du politique sur le religieux – est perçu comme obsolète. L’enseignement religieux est revenu en force, avec 1,2 million d’élèves inscrits dans des écoles de formation d’imams. Ces dernières années, près de 150 000 imams en sont sortis diplômés, alors qu’il n’y a que 80 000 mosquées dans tout le pays. La direction des affaires religieuses (Diyanet) a pris une importance considérable, son budget a quadruplé, le nombre de ses fonctionnaires (120 000) dépasse aujourd’hui en nombre ceux du ministère de l’intérieur. Elle possède aussi sa propre chaîne de télévision, ainsi qu’un numéro vert pour des conseils sur l’observance de la norme islamique au quotidien.

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Dans l’esprit d’une large partie des Turcs, les années Erdogan étaient jusqu’ici synonymes de forte croissance économique et de stabilité politique. Mais depuis neuf mois, la donne a changé. La vague de répression qui a suivi le putsch raté (130 000 salariés limogés, plus de 40 000 personnes arrêtées), l’instauration de l’état d’urgence, la mise au pas des médias, l’intrusion du politique partout, y compris dans la gouvernance de la banque centrale du pays, ont refroidi l’opinion publique et douché les investisseurs, dont la Turquie est dépendante pour financer son déficit budgétaire. Depuis 2016, la livre turque a perdu un quart de sa valeur par rapport au dollar.

« Islamo-fascisme »

Organiser un référendum alors que l’état d’urgence imposé au lendemain du coup d’état manqué est encore en vigueur augure mal du caractère équitable de la campagne électorale. « Comment est-ce possible, alors que la liberté d’expression est régulièrement bafouée ? », interroge Ali Seker, député du Parti républicain du peuple (CHP, le parti fondé par Atatürk) pour la ville d’Istanbul. Vendredi 10 février, il a pris part à une manifestation pacifique devant l’université d’Ankara, où des centaines de personnes protestaient contre l’éviction arbitraire, le 8 février, de 330 universitaires et de plus de 4 000 salariés. « J’ai été molesté, alors que je suis un élu. La moindre protestation est réprimée avec la plus grande violence », déplore le député.

Les policiers sont intervenus avec du gaz, des balles en caoutchouc, et des camions à eau ont même pénétré au sein de l’université. Douze personnes ont été arrêtées. Selon lui, « si le oui l’emporte au référendum, Recep Tayyip Erdogan pourra faire ce qu’il veut. Un seul individu tiendra 80 millions de personnes en otage sans avoir de comptes à rendre ». Les kémalistes, les militants de gauche, les prokurdes voteront non. Merdan Yanardag, écrivain et rédacteur en chef du journal en ligne ABC, proche du courant kémaliste, en est sûr : « Si le oui gagne, la Turquie évoluera vers une forme d’islamo-fascisme. Mais le non est donné gagnant par presque tous les instituts de sondage, et sa victoire marquera le début de la fin du système de personnification du pouvoir. »

Ertugrul Kurkçu, député du parti prokurde HDP (Parti démocratique des peuples) pour la ville d’Izmir, dénonce la stigmatisation systématique des partisans du non et ce, au plus haut sommet de l’Etat : « Le camp du non est ouvertement qualifié de terroriste, l’accès aux médias lui est refusé. Et que vont faire les déplacés du conflit kurde ? Environ un million de personnes ont dû quitter leur domicile dans le sud-est du pays pour cause d’instabilité. Où vont-ils aller pour voter ? »

 

 

La société turque se sent « atteinte dans son mode de vie »

Arrestations, purges, pressions, les citoyens turcs subissent de plein fouet l’atmosphère de peur et de chasse aux sorcières devenue quotidienne depuis le coup d’Etat raté du 15 juillet.

 

Professeure de sociologie dans une université d’Istanbul, Nilgun, soucieuse d’anonymat, vit dans la hantise que son nom ne figure un jour sur l’un des décrets de l’état d’urgence qui rythment la vie en Turquie depuis le coup d’Etat manqué du 15 juillet. Au nom de la lutte contre le terrorisme, 37 000 personnes sont actuellement gardées à vue ou ont déjà été inculpées, 110 000 autres ont été mises à pied, dont un quart d’enseignants.

« Parmi mes collègues, certains se sont retrouvés du jour au lendemain sans travail, sans protection sociale, sans argent. Leurs noms ont été publiés au Journal officiel, ils figurent en rouge sur le portail du gouvernement, ils ne retrouveront même pas un job de garçon de café car aucun employeur ne voudra d’eux. Tous ne sont pas, loin s’en faut, des partisans de Fethullah Gülen [le prédicateur musulman exilé aux Etats-Unis, désigné par Ankara comme l’instigateur du putsch raté], il y a aussi beaucoup d’enseignants syndiqués à gauche. Je ne peux m’empêcher de penser que mon tour viendra », soupire la jeune femme.

Méthodes pédagogiques critiquées

Mère d’élève, Betül se dit « inquiète » pour l’avenir de sa fille, scolarisée en première au lycée public mixte Cagaloglu Anadolu. Situé dans le quartier historique de Sultanahmet à Istanbul, cet établissement réputé a formé une partie de l’élite « en col blanc » de la Turquie d’hier. Elevée dans une famille kémaliste et laïque, Betül, la quarantaine, ne voit pas d’un bon œil les bouleversements intervenus dans la vie du lycée depuis 2014. Tout a changé depuis qu’un « projet pilote », concocté par le ministère de l’éducation pour 150 établissements à travers toute la Turquie, a commencé à y être appliqué.

Un nouveau directeur a été nommé, « un vrai commissaire politique, un militant du parti au pouvoir [le Parti de la justice et du développement, AKP, islamo-conservateur] », résume Betül, assise à la terrasse d’un café, non loin du lycée. A la suite de la réforme, plus de la moitié des enseignants de Cagaloglu ont été mutés (23 sur 47), une nouvelle équipe pédagogique a pris le relais.

« La Turquie a peur. Peur de la terreur, de la guerre, d’une éventuelle guerre civile. Peur d’être arrêtés sans avoir rien fait », écrit le quotidien « Hürriyet » dans un éditorial

« Les cours notamment de maths, de physique, de littérature sont de moins bon niveau. Les activités extrascolaires comme le dessin, la musique, le théâtre, ne sont pas encouragées. Les clubs ferment un à un. Les filles ont interdiction de porter la jupe ou le short », rapporte Betül. Ayse, elle aussi mère d’une fille scolarisée à Cagaloglu, renchérit : « Ils enquiquinent les élèves pour un oui ou pour un non, surtout les filles. La mienne s’est teint les cheveux, elle a été convoquée. Nous nous sentons atteints dans notre mode de vie ».

Can, 17 ans, élève dans le même lycée, n’aime pas les nouvelles méthodes pédagogiques. Meral, sa camarade de classe, assure qu’elle ne restera pas dans un pays où les filles ne peuvent pas s’habiller comme elles le veulent ou répéter une pièce de théâtre : « Je partirai », assure-t-elle. Depuis peu, le local où les élèves du lycée répétaient leur a été repris. Dorénavant, les répétitions ont lieu dans un couloir.

« La Turquie a peur »

La peur est de plus en plus palpable. A chaque entretien, l’interlocuteur prévient : « Ne me citez pas. » Dans un éditorial publié le 14 octobre par le quotidien Hürriyet, Ertugrul Özkök résume le sentiment, « peut-être pas de tous les Turcs, du moins celui des gens éduqués, adeptes d’un mode de vie à l’occidentale ou qui mènent une vie à l’occidentale ».

Evoquant l’atmosphère « lourde » qui prévaut en ce moment, il explique : « Nous ne savons pas où va le pays. Nous ne nous sentons pas des citoyens à part entière. En tant qu’électeurs, nous pensons que notre voix ne sert à rien. En tant que citoyen, nous n’avons aucune influence sur la destinée du pays. » Puis il ajoute : « La Turquie a peur. Peur de la terreur, de la guerre, d’une éventuelle guerre civile. Peur que nos enfants meurent pendant leur service militaire. Peur que nos biens soient confisqués. Peur d’être arrêtés sans avoir rien fait. Nombreux sont les individus éduqués, qui produisent, qui consomment et qui se retrouvent forcés de vivre avec ce traumatisme psychologique. »

 

Marie Jégo (Istanbul, correspondante)
Journaliste au Monde

La Turquie laïque a-t-elle vécu ?

 

Trois semaines après la tentative manquée de coup d'État, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan semble en plein chambardement. Thierry Zarcone, historien spécialiste de la Turquie et directeur de recherches au Groupe Sociétés Religions Laïcité du CNRS, décrypte les récentes évolutions du régime concernant la laïcité.

 

 

Le coup d'État manqué du 15 juillet signe-t-il la fin du modèle laïc turc ?

Pas automatiquement, car le processus de relecture de la laïcité turque a démarré depuis l’arrivée de l’AKP au pouvoir, en 2002. Il s’est accéléré avec, depuis un peu plus d’une année, un projet de sortie de la laïcité annoncé récemment par le président du Parlement Ismail Kahraman. Au sein de la société civile, les avis sur la laïcité sont très partagés. S’il y a encore, en Turquie, de nombreux défenseurs de la laïcité radicale des kémalistes, interprétée comme une neutralité de l’État à l’égard de la religion, un très grand nombre également voudrait que l’État cultive une relation privilégiée avec la religion dominante dans le pays, à savoir avec l’islam. C’est la politique que l’AKP tend progressivement à proposer et qu’il voudrait fixer dans le projet de nouvelle constitution.

En quoi consiste précisément cette nouvelle politique ?

Un théologien turc, conseiller très écouté de l’AKP, a proposé, il y a plus d’une année, un projet de sortie de la laïcité qui restructurerait le pays sur le modèle des pays européens non laïques, l’Allemagne en particulier. Il s'agirait de considérer qu’une religion, ici l’islam, parce que représentée par la grande majorité de la population, peut être considérée d'une manière privilégiée. Ce qui n’est pas contraire, du reste, au droit international, mais à la condition que les droits des minorités religieuses non musulmanes, ceux des Alévis (secte chiite hétérodoxe, NDLR) en particulier, soient respectés.

L'armée a subi un vaste remaniement après le limogeage de la moitié de ses généraux. Elle est aussi considérée, historiquement, comme la garante de la Constitution et très attachée à la laïcité. La purge que subit l'armée peut-elle remettre en cause ce rôle de « gardien de la laïcité » ?

Depuis 2011 environ, l’armée n’a plus aucun pouvoir d’action sur les affaires politiques. Le fameux conseil de sécurité nationale qui lui permettait encore d’intervenir, au début du XXIe siècle, ne représente plus rien aujourd’hui. La purge a surtout pour objectif d’écarter les éléments fidèles à l’association musulmane des Fethullahci (disciples de Fethullah Gülen, NDLR) et les quelques militaires kémalistes (partisans de l'idéologie de Mustapha Kemal Atatürk, fondateur de la République de Turquie en 1923, NDLR) qui ont pu leur être associés. Du reste, l’armée semble bien avoir été instrumentalisée, dans ce coup d’État, par cette association religieuse qui est en conflit avec le président Erdogan depuis 2013 – et ce après avoir été son alliée entre 2002 et cette date.

Pour certains commentateurs, le putsch manqué offre au président Erdogan la possibilité de mettre en place le régime présidentiel qu'il appelle à ses vœux depuis de nombreuses années. Partagez-vous cette analyse ?

Le putsch manqué permet d’abord à Erdogan de poursuivre d’une manière plus énergique l’élimination des membres de l’association Fethullahci qui ont noyauté les appareils de l’État, les médias, les équipes de football, etc. Le projet de mise en place du régime présidentiel est en cours depuis son élection à la présidence de la République en 2014. Ne possédant pas une majorité suffisante de députés, il devra soit s’entendre avec les partis d’opposition, ce qui ne sera pas facile, soit invoquer la « volonté nationale », comme il l’a annoncé, montrer au « peuple » que le Parlement l’empêche de changer la constitution, et procéder ainsi par référendum…

La Cour européenne des droits de l'homme a récemment condamné la Turquie pour violation au droit à la liberté de religion et discriminations envers les Alévis. Quelle est la situation actuelle des minorités religieuses ?

Les Alévis n’ont jamais reçu un statut de minorité religieuse car l’idée de minorité religieuse musulmane n’a pas été retenue par la République, au contraire des minorités juive et chrétiennes. Cependant, l’AKP est le premier parti, dans l’histoire de la Turquie, qui a reconnu que l’alévisme possède sa spécificité, mais la question de sa reconnaissance et de la place qui doit lui être donnée pose problème. Ses droits religieux sont acquis, mais l’Alévisme demande en plus une place dans le ministère des Affaires religieuses ou alors son propre ministère. Par ailleurs, les Alévis dénoncent une « reconnaissance » par « assimilation », laquelle écarte ses particularités religieuses les plus éloignées du sunnisme majoritaire et ne conserve que celles partagées avec ce même sunnisme.

 

Elise Koutnouyan publié le 08/08/2016

Turquie : la grande peur des laïques

 

Après le putsch raté, Erdogan se venge en démantelant des pans entiers de la société, accusés de trahison. Les laïques et les Kurdes, qui avaient pourtant dénoncé la tentative de coup d’Etat par les partisans de l’imam Gülen, sont aussi des cibles.

 

 

C’est une histoire aussi folle que tragique dans l’Absurdistan que devient la Turquie. La vengeance d’un dictateur islamiste piégé par sa créature, tout aussi islamiste. Pris en otages entre ces deux feux : les laïques. Résumons cette ténébreuse affaire qui concerne 75 millions de Turcs et, par ricochet, des millions d’Européens. Erdogan, au début de son ascension, avait pu compter sur la puissante secte du prédicateur Fethullah Gülen, héritière des confréries traditionnelles qui avaient résisté tout au long du XXe siècle à la révolution kémaliste, féministe et laïque. L’imam, sous le pouvoir précédent, était poursuivi pour sédition islamiste. C’est ainsi qu’il s’était exilé aux Etats-Unis. Erdogan vint et, en attendant le retour de Gülen au bercail, tout l’appareil prêta main-forte au très pieux nouveau maître de la Turquie. Pour casser l’influence kémaliste chez les militaires, les juges et les policiers, Erdogan place donc les gülénistes aux postes clés. Ensemble, ils embastillent les journalistes, laïques bien sûr. L’un d’entre eux, Ahmet Sik, est jeté au cachot en 2011 pour avoir écrit un brûlot intitulé l’Armée de l’imam.

Mais, en 2013, retournement de situation. L’autoritarisme d’Erdogan ne souffre pas les visées d’un vizir, fût-il au loin, en Pennsylvanie : il décide de freiner son influence en cessant de subventionner ses écoles. Les gülénistes se vengent. Comme ils tiennent la magistrature, ils sortent les dossiers de corruption d’Erdogan : de ses ministres à son fils Bilal, tout y passe. La haine entre les partisans du président et les réseaux de l’imam – plus éduqués – va flamber jusqu’au paroxysme cette tentative de putsch dont nous aurions pu croire, dans les premières heures, qu’elle émanait des ultimes généraux kémalistes. En réalité, il s’agissait bien des militaires gülenistes qui se savaient menacés par une purge imminente et jouaient leur va-tout dans un amateurisme hallucinant – une grande partie de l’armée refuse de les suivre –, avec de malheureux troufions de 18 ans : ceux qui tireront sur la foule, faisant 270 morts, et seront lynchés en représailles.

La vengeance s’abat sur 55.000 personnesAujourd’hui, entre les arrestations et les limogeages, la vengeance s’abat sur 55 000 personnes. Elle est dévastatrice. Le premier rapport des enquêteurs d’Amnesty International recense tortures et viols. L’état d’urgence autorise des gardes à vue de trente jours. Les listes des journalistes arrêtés, de même que celles des enseignants licenciés, étaient déjà prêtes depuis longtemps. Dans ce contexte, où l’Etat de droit, à l’agonie depuis des années, est définitivement pulvérisé, la situation des citoyens turcs laïques est d’autant plus inquiétante qu’ils n’ont cessé d’être victimes des uns et des autres depuis que le kémalisme est en cours de liquidation par l’islamisme.

Les bannières rouges, ornées du visage altier d’Atatürk, ont eu beau flotter au cœur d’Istanbul, sur la place Taksim, lors de la grande manifestation de l’opposition le dimanche 24 juillet, Ayda ne parvient pas à maîtriser son angoisse. Galeriste dans un quartier branché qui domine le Bosphore, elle vient d’arriver en France. « J’avais vu les F16 voler au-dessus de la ville, entendu les vitres des maisons voisines exploser, vu les ponts bloqués par des militaires de 18 ans qui avaient l’air complètement dépassés. L’image d’Erdogan a surgi d’un téléphone et des milliers de gens sont descendus dans les rues. C’était nettement plus organisé que la tentative de putsch ! Cette fois, je voyais des manifestants circuler dans toute la ville, le bandeau au nom d’Erdogan sur le front et ils criaient “Allah Akbar !”. Certains avaient des matraques et des haches. Ils s’en prenaient à tous ceux qui ne leur ressemblaient pas. Mais qui va nous protéger ? »

Allah, protège-nous des lettrés !En quelques mots chuchotés dans le répit précaire de l’été normand, la jeune femme, qui a fait ses études au lycée français de Galatasaray, résume la tragédie de la classe moyenne turque éclairée. Dans la vaste répression qui démantèle des pans entiers de la société, la tentative de putsch est l’alibi d’une purge énorme et indiscriminée. Elle va modifier le pays de fond en comble. « Qui va remplacer les 15 000 enseignants limogés, les centaines de doyens d’université ? poursuit Ayd. Dans quelles écoles, quels lycées va-t-on envoyer nos enfants ? Beaucoup de gens parlent de quitter le pays mais seuls les riches le peuvent. Tous les autres, la grande majorité du pays laïque, pratiquement la moitié du pays, ne sont ni des bourgeois ni des aristocrates ! » Mais ce sont des diplômés, des enseignants, des chercheurs. Lors d’une cérémonie de funérailles des victimes du 15 juillet, à laquelle assistait Erdogan, l’imam psalmodie : « Allah, protège-nous des lettrés ! » Dans les écoles religieuses, 1 million d’élèves apprennent un autre mode de pensée, un autre mode de vie avec des petites filles voilées à 9 ans.

En condamnant le putsch dès les premières heures, puis en appelant les laïques à manifester pour la démocratie, même aux côtés des partisans d’Erdogan, le leader de l’opposition kémaliste (CHP), Kemal Kiliçdaroglu, a tenté de protéger l’avenir de « la moitié du peuple ». Il a même accepté d’aller voir Erdogan dans son palais, le sultan invitant le CHP mais aussi la droite nationaliste du MHP à un entretien faussement débonnaire. Tancé – mais pas trop – pour l’ampleur de sa répression par les chancelleries occidentales, le président turc fait croire qu’il songe œcuméniquement à un gouvernement d’union nationale. En réalité, il donne le change. Ceux qui veulent défendre la démocratie ne s’y trompaient pas. A Taksim, ils criaient : « Ni coup d’Etat militaire ni coup d’Etat civil ! » Et puis, au soir de ce dimanche où ils s’étaient tenus chaud, ils ont reflué douloureusement, laissant la place aux partisans du « Généralissime », comme ses millions d’adorateurs appellent désormais Erdogan. L’universitaire et essayiste Nora Seni, professeur à l’Institut français de géopolitique, y voit l’accomplissement de ce qu’elle appelle le « paradigme Erdogan ». « Ce qu’il a suscité de plus terrible, explique-t-elle, c’est la polarisation de la société. Il a fabriqué le “eux” et le “nous”. Le “eux”, c’est la population laïque qui ne fonde pas son identité sur la religion. Le “nous”, c’est une identité revancharde dont le président a consolidé la personnalité musulmane. Dans les rues, en ce moment, il y a le “nous” pour qui Erdogan est à la fois un leader politique et un leader religieux, mythifié et sacralisé. »

Dans cet état fusionnel, la foule n’a pas envie de faire la différence entre les putschistes et ceux qui ne soutiennent pas Erdogan tout en condamnant les putschistes. Dans la nuit qui tombe sur Istanbul, le “eux”, c’est tout le monde.

 

 

La Turquie fonce tout droit vers la crise économique

 

 

Une semaine après le coup d'Etat manqué et sa répression féroce, les nuages s'amoncellent sur la situation financière du pays.

 

Des images de chars dans les rues, des chasseurs survolant Istanbul et Ankara, des dizaines de milliers de suspects menottés et traînés devant des tribunaux et des foules vengeresses encouragées par le régime martial d’Erdogan. Une semaine après le putsch militaire avorté et la purge des institutions qui a suivi, la tension se fait chaque jour un peu plus forte du côté de l’économie. Qu’ils soient nationaux ou internationaux, les investisseurs redoutent le pire : une situation politique de plus en plus chaotique. Sans attendre un hypothétique retour à la normale, nombre d’entre eux ont déjà préféré récupérer leurs capitaux, notamment du côté des investissements en Bourse. Cette dernière a plongé de plus 15% en moins de dix jours. Certes, il est encore trop tôt pour tracer avec certitude le scénario catastrophe qui pourrait mettre à genoux l’économie d’un pays qui a connu une croissance de 4% en 2015. Mais beaucoup se risquent à tenter d’en tracer les contours.

Le scénario d’une crise brutale

«Les pertes immédiates en termes de baisse des visites touristiques ralentiront probablement la croissance» en 2016 et 2017, prévient l’Institute of International finance (IFF), un lobby basé à Washington regroupant 500 établissements bancaires. Avant la tentative de putsh, les experts estimaient que la situation politique et les risques terroristes pouvaient coûter 8 milliards de dollars au secteur du tourisme qui emploie 8% de la population active. En mai, le nombre de touristes visitant le pays avait déjà chuté d’un tiers. Ou comment Recep Tayyip Erdogan, aux affaires depuis le début des années 2000, et qui passait, jusqu’ici et pour une majorité de ses concitoyens, pour l’homme qui a su remettre le pays sur les rails de la croissance, pourrait bientôt apparaître comme le maître d’œuvre d’une grave crise financière… et in fine sociale.

Le scénario d’un brutal retournement économique s’écrit chaque jour un peu plus. Tout commence donc par une fuite des capitaux et d’un gel des investissements dans le pays. De crainte que la situation ne se dégrade, les investisseurs étrangers (et locaux) sortent leurs capitaux du pays. «Ils l’ont déjà fait et ce dès le lendemain de la tentative de putsch manquée», confie un banquier. Une sortie qui implique forcément de vendre des livres turques contre des dollars ou des euros. Avec en prime un inévitable effondrement du taux de change de la devise turque. Ce qui ne manque pas de renchérir le coût des importations. Or la Turquie n’est pas assise sur un énorme matelas de dollars, à peine plus de 30 milliards et un peu moins en euros. Et qui dit hausse du coût des importations, dit, à terme, hausse du prix des produits vendus en Turquie. De quoi alimenter l’inflation et appauvrir d’autant le pouvoir d’achat des Turcs.

Avenir incertain

La situation économique pourrait s’avérer d’autant plus compliquée que dans les douze mois à venir, le pays doit renouveler la moitié de sa dette contractée auprès de ses créanciers extérieurs. Il ne s’agit pas d’une paille, puisque l’agence de notation Standard & Poor’s (S & P) l’évalue à 170 milliards de dollars (168 milliards d’euros), ce qui correspond au quart de la richesse créée annuellement par la Turquie. Là encore, le scénario est déjà écrit : face à un pays politiquement instable et économiquement en voie de fragilisation économique, l’avenir devient incertain. Alors, si d’aventure les investisseurs étrangers ou locaux consentent à prêter des dollars ou des euros à l’Etat truc en achetant des obligations souveraines, ils le feront en exigeant une forte hausse du taux d’intérêt qu’ils percevront. Tel est le prix du risque. Et plus les émissions d’obligations souveraines ont une durée de vie longue (1, 2, 3 10 ans), plus incertain est l’avenir, plus les prêteurs se montrent gourmands.

Si l’Etat turc devait éprouver des difficultés à s’endetter pour subvenir à ses dépenses sociales (ou militaires) ce sont les dépenses sociales qui risquent d’être rabotées. Conscient de tous ces risques, le pouvoir s’emploie à rassurer. La semaine dernière, les médias pro-gouvernementaux ont multiplié les témoignages de patrons exprimant leur gratitude envers le président Erdogan ou d’investisseurs expliquant vouloir maintenir, voire accroître, leurs apports en capitaux. Peu importerait, affirmaient-ils, la dégradation de la note de la dette par Standard and Poor’s. Etrangement, ces mêmes médias n’ont pas donné la parole à ces dirigeants d’entreprises qui souffrent déjà de la dépréciation de la livre turque : dépassant les 10% depuis un mois, cette chute a des conséquences directes sur leurs entreprises très endettées en devises étrangères. Simple omission ou acte de propagande ? Cherchez l’erreur.

 

Turquie, un putsch qui en cachait un autre

 

 

La thèse du soulèvement démocratique n’aura guère tenu. Les faits se sont chargés de montrer que l’échec du coup d'Etat du 15 juillet ne traduisait en aucune manière un sursaut de la liberté en Turquie.

 

Soldats battus ou décapités par les bandes d’islamistes et de Loups gris appelés à la rescousse par le pouvoir ; purge massive non seulement de l’armée – ce qui pouvait sembler normal –, mais aussi – plus déroutant – de la justice, de la police, de l’université ; interdiction de sortie du territoire pour les fonctionnaires ; promesse de rétablissement de la peine de mort… Tout cela indique à l’inverse que le pays s’enfonce dans l’arbitraire, et de quelle façon Erdogan entend faire fructifier cette occasion – ce «don de Dieu», selon ses propres termes.

Alors, que s’est-il passé au juste ?

Replaçons la péripétie dans le contexte inauguré en juin 2013 par la répression du mouvement «Occupy Gezi». Au grand étonnement des analystes occidentaux, qui persistaient à louer la réussite de l’«islamo-conservateur» Erdogan, de vastes pans de la société s’étaient soudain révoltés contre le régime de l’AKP, lui reprochant son entreprise autoritaire d’islamisation du pays. Le masque du chef était tombé : brisant sauvagement la contestation, Erdogan révélait à la terre entière la vraie nature de sa gouvernance. Les trois années suivantes ne furent que descente aux enfers : purges de la justice et de la police (déjà), musellement des médias, rupture de la trêve avec le PKK pour effacer la défaite électorale de juin 2015… Formellement demeurée une démocratie, la Turquie s’éloignait chaque jour des normes de l’Etat de droit. Après l’ébranlement de juin 2013, Erdogan avait fait le choix, pour conserver le pouvoir, de vaincre ses opposants par la force. Et depuis, c’était en fait la guerre civile, plus ou moins ouverte de l’Etat contre la société – cette partie de la société qui refuse l’autocratie. Avec le putsch et ses conséquences, nous assistons au parachèvement de la liquidation de l’Etat de droit. Hier déjà quasi omnipotent, Erdogan a désormais toute latitude pour imposer l’ordre (ou le désordre) qu’il voudra. L’opposition, qui a jugé nécessaire de se ranger derrière le gouvernement, serait sans doute accusée de trahison puis écrasée si elle cherchait, demain, à faire obstacle aux mesures «antiputsch».

La péripétie doit également être envisagée dans une perspective idéologique. Depuis l’arrivée d’Erdogan se posait la question de ses intentions. Utilisait-il l’islam pour moderniser la Turquie ou cherchait-il à l’islamiser en donnant le change aux «modernes» ? Là aussi, le masque est tombé. Le régime rejette ouvertement l’héritage républicain de Mustafa Kemal et donne des sueurs froides à l’Occident par ses ambiguïtés à l’égard de Daech. Les années passant, l’intolérance d’Erdogan n’a fait que s’accentuer, au point qu’il a fini par rompre avec un allié majeur, le prédicateur islamiste Fethullah Gülen, et engager une chasse aux gülenistes que la tentative de putsch relance et radicalise. Contrairement à ce que le storytelling officiel cherche à faire accroire, les combats de la nuit du 15 au 16 juillet n’ont pas opposé «peuple» et «putschistes», mais partisans du Président et militaires présentés comme des gülenistes. Vérité ou intox ? Peu importe car le régime peut se targuer d’avoir vaincu son adversaire principal, celui qui osait encore lui tenir tête après l’écrasement d’Occupy Gezi. Le bouc émissaire Gülen sacrifié, le triomphe idéologique d’Erdogan est total. Et il a pour effet le nettoyage idéologique total de l’Etat, entamé quelques heures à peine après le déclenchement du putsch.

Venons-en justement à cette séquence, dont l’illogisme confine au cadavre exquis. Etrange coup d’Etat, sans véritables chefs, sans stratégie claire, sans volonté d’aller jusqu’au bout. Des blindés qui se déploient sur les ponts, dans les rues, mais personne pour s’emparer du président Erdogan ou des membres du gouvernement. Les chaînes de télévision laissées à peu près libres de crier au secours. Internet et les réseaux sociaux qui fonctionnent normalement. Erdogan appelant à la résistance via FaceTime. Les partisans du régime qui grimpent sur des chars sans se faire tirer dessus… Tout cela dans un pays expert en coups d’Etat millimétrés : 1960, 1971, 1980, 1997. Le moins que l’on puisse dire est que les putschistes ont agi comme des amateurs. Comment semblable équipée a-t-elle été possible ? Première hypothèse : un réseau d’amateurs suffisamment discret se lance à l’assaut du pouvoir sans chercher à le décapiter. Absurde. Improbable dans un Etat policier comme la Turquie. Seconde hypothèse : l’aventure n’en était pas une, tout aurait été orchestré par Erdogan lui-même. Plausible, tant le Président maîtrise l’art de la manœuvre. Mais improbable aussi, car le coup de force n’a pas été qu’un show. Plus de 300 morts, dont une centaine de putschistes. Reste une dernière hypothèse, à égale distance de ces deux improbabilités : informé du plan des conjurés, le pouvoir les aurait laissés faire afin de se servir d’eux et de parvenir au contrôle absolu de l’Etat.

Qu’Erdogan n’ait rien su, tout prévu ou habilement surfé sur le putsch, le résultat est là : déjà plus de 40 000 militaires, policiers, juges, doyens de l’université, agents des ministères de l’Education nationale et de l’Intérieur limogés ou arrêtés. Une purge de pareille ampleur et célérité suppose des listes de suspects dressées de longue date, et donc une planification de la purge elle-même. L’Etat-AKP s’est engagé depuis Gezi sur la voie de la domination totalitaire. Il semblerait qu’il soit en train d’y parvenir.

Ainsi, ce à quoi nous avons assisté depuis vendredi soir n’est pas tant l’échec d’un putsch militaire mal préparé que le succès d’un putsch civil entamé il y a des années, quand le régime d’Erdogan s’est mis à enfreindre systématiquement les principes fondamentaux de la Constitution républicaine.

 

Atila Özer écrivain, philosophe

Turquie : « Ce qui frappe, c’est l’improvisation des putschistes »

 

Chroniqueur au quotidien de gauche laïc Cumhuriyet, Ahmet Insel, professeur émérite à l’université Galatasaray, a longtemps dirigé Birikim, l’une des plus prestigieuses revues intellectuelles turques. Il est l’auteur La nouvelle Turquie d’Erdogan (La Découverte).

 

Que sait-on aujourd’hui des auteurs de la tentative de coup d’Etat ?

Une partie des présumés cerveaux du « coup » ont déjà été arrêtés. Parmi eux, un ancien chef des forces aériennes, Akin Öztürk, ou un ancien conseiller juridique de l’état-major, Muharrem Köse. Ils sont accusés d’appartenir aux réseaux de la confrérie islamiste de Fetullah Gülen, qui a été longtemps l’alliée d’Erdogan pour asseoir son pouvoir et infiltrer l’appareil de l’Etat, avant de devenir son plus farouche adversaire.

 

Mais parmi les quelque 2 839 officiers et soldats arrêtés le 16 juillet, on trouve de tout. Des jeunes cadets de l’académie militaire de Canakkale, mais surtout des officiers de la gendarmerie, des forces aériennes, dont les responsables des bases d’Ankara et d’Izmir, et quelques commandants de brigades de chars. Il y a aussi des officiers supérieurs qui, sans être accusés d’avoir organisé le putsch, ont laissé faire, comme le commandant de Mersin, le grand port du sud, qui dès l’annonce du « coup, » a déclaré prendre en main la région et demandé l’arrestation du préfet comme des autres représentants de l’autorité civile.

Il semble aussi, selon plusieurs sources, que la justice, avec l’accord de l’état-major, préparait un vaste coup de filet au sein de l’armée contre des officiers qui avaient contribué à monter les fausses preuves pour le compte des « gülenistes », qui avaient servi à arrêter et juger ces dernières années une grande partie de la haute hiérarchie militaire pour de prétendus projets de coup d’Etat contre le pouvoir de l’AKP. Cela expliquerait pourquoi les putschistes ont précipité leur opération pour le moins mal préparée.

En cela, ce coup d’Etat diffère de ceux du passé ?

Oui. Aussi bien en 1960 qu’en 1971 et en 1980, lors des coups d’Etat précédents, c’était l’armée en tant que telle qui agissait sous le commandant de son chef d’état-major, estimant la République en danger et prétendant rétablir l’ordre constitutionnel.

Cette fois, ce qui frappe, c’est en effet l’amateurisme des putschistes, leur improvisation et surtout le fait qu’ils ne représentent qu’une petite partie de l’armée. Leur première initiative n’a pas été, comme dans les « coups » classiques, de s’emparer des représentants du pouvoir civil, des députés comme des membres du gouvernement et du chef de l’Etat, mais d’arrêter le chef d’état-major et des différentes armes, en une espèce de coup d’Etat au sein même de l’armée.

Et c’est aussi pour cela que leur putsch a échoué. Erdogan avait eu le temps de leur échapper et de mobiliser ses partisans. Il est aussi très frappant qu’ils aient pris le contrôle de la télévision, sans comprendre qu’aujourd’hui, il existe les réseaux sociaux, mais aussi les chaînes satellitaires.

Leur proclamation fait écho à celle des « coups » précédents, et appelle au rétablissement de la démocratie et des droits de l’homme, contre un pouvoir accusé de corruption. Comment jugez-vous ce texte ?

L’idée des putschistes était manifestement d’obtenir le soutien le plus large de l’opinion, en reprenant des thèmes avancés par cette moitié du pays de plus en plus inquiète des dérives autoritaires de Recep Tayyip Erdogan. Ils s’étaient autoproclamés « comité pour la paix dans la patrie » en écho à tous ceux qui, aujourd’hui en Turquie, s’inquiètent à raison de la façon dont le chef de l’Etat attise sciemment les tensions internes du pays, afin d’inciter ses partisans, religieux conservateurs sunnites et nationalistes, à faire bloc autour de lui.

Mais, malgré cela, les putschistes n’ont eu aucun soutien dans l’opinion, au-delà de quelques proclamations enflammées sur les réseaux sociaux. Aucun parti, aucun syndicat ne s’est déclaré favorable au coup. Personne n’est descendu dans la rue en leur faveur.

Au contraire, pour la première fois, des dizaines de milliers de personnes ont bravé les militaires dans les rues d’Istanbul et d’Ankara. Cela n’aurait probablement pas été le cas s’il s’était agi d’un « coup » classique organisé par le haut état-major de l’armée. Cette institution garde son prestige aux yeux d’une bonne partie de l’opinion. Mais là, il était évident qu’il s’agissait juste d’un groupe de factieux condamnés à l’échec.

Beaucoup de gens pensent même qu’il s’agissait d’une provocation organisée par Erdogan lui-même pour renforcer encore son pouvoir, ce qui est absurde, mais la Turquie est un terrain fertile pour les théories du complot.

Pourquoi cette théorie est-elle absurde ?

S’il avait été au courant du projet des putschistes, il était possible de les arrêter avant avec, en termes d’opinion publique, plus ou moins les mêmes effets pour démontrer la « réalité » des complots menaçant le pouvoir.

Le choc de ce « coup » est, en revanche, très dur, y compris en termes d’image, pour la Turquie, déjà frappée par le terrorisme djihadiste et déstabilisée par la reprise du conflit avec les rebelles kurdes du PKK dans le sud-est. La livre turque a dévissé en un jour de 6 % face au dollar. En outre, ce coup de force raté a été très violent, comme le montrent les dégâts au Parlement. C’est aussi la première fois que des putschistes bombardent Istanbul et Ankara.

Quelle est la réaction d’Erdogan ?

Au-delà des arrestations qui ont commencé dans l’armée, le président turc semble plus décidé que jamais à purger la machine de l’Etat de tous ses adversaires réels ou supposés et en premier lieu, ce qui reste de « gülenistes » ou prétendus tels. Dans la seule journée du 16 juillet, 2 745 juges et procureurs, sur un total de 14 000, ont été mis à pied par le Haut conseil des juges et procureurs, qui a par ailleurs sanctionné cinq de ses propres membres. Dix membres du Conseil d’Etat ont été arrêtés.

Seule la police semble pour le moment échapper à la purge, mais elle a déjà été « nettoyée » depuis deux ans. Elle a été le principal soutien du pouvoir face aux putschistes, notamment au Parlement. La reprise en main va s’élargir ces prochains jours au reste de la haute administration, d’où vont être éliminés tous ceux qui n’ont pas fait une totale allégeance à l’homme fort du pays.

Face aux putschistes, il a été dans le rôle du défenseur de la démocratie et des institutions, appelant la population à se mobiliser dans les rues. Une autoroute s’ouvre à lui désormais pour instaurer par référendum la république présidentielle qu’il appelle de ses vœux. Alors qu’il peinait à sortir de l’isolement diplomatique où il s’était lui-même enfermé, il a eu, lors de cette crise, un soutien appuyé de tous ses alliés, à commencer par les Européens et les Américains.

Lire aussi : Ce que l’on sait de la tentative de coup d’Etat en Turquie

 

 

  • Marc Semo
    Journaliste au Monde

le dernier méfait d'Erdogan

La lâcheté de l'Europe envers le président turc est insupportable. Captifs que nous sommes de l'accord sur les migrants, arrangé en notre nom par Merkel.

 

 

 

Cela s'est passé près du village de Sirnak, il y a moins d'une semaine. Dans cette partie de la Turquie qui forme un coin entre la frontière irakienne à l'est et la frontière syrienne à l'ouest. Dans une région revendiquée par les autonomistes kurdes. En pleine nuit, les habitants d'un camp de réfugiés ont vu arriver des camions militaires, dont certains transportaient des bulldozers. En quelques minutes, sept fosses ont été creusées et des corps ont été enfouis à la hâte et recouverts. Avec juste de grosses pierres sans inscription pour marquer leur emplacement. Combien y en avait-il ? Les réfugiés qui ont montré les fosses communes à un journaliste du Times ne le savent pas, car ils se cachaient pendant que se déroulait cette macabre opération. Ils ont tout de même pu se rendre compte qu'il y avait des enfants dans ce charnier.

Depuis que le cessez-le-feu avec le PKK, le mouvement autonomiste kurde, a été rompu, il y a deux ans, les spadassins d'Erdogan frappent aveuglément des civils hâtivement baptisés terroristes. Ce qui, d'ailleurs, est parfois vrai, car le PKK continue de commettre des attentats contre les Turcs, y compris au cœur du pouvoir, dans les grandes villes comme Ankara ou Istanbul.

Arrestations arbitraires

Le problème est que le président turc a redonné les pleins pouvoirs à l'armée pour combattre les autonomistes et que celle-ci en use et en abuse avec la pleine approbation du pouvoir. Les arrestations arbitraires, les liquidations se multiplient, soi-disant pour combattre les terroristes. Ni l'opinion, qui redoute le pouvoir, ni la presse, de plus en plus muselée, ne protestent vraiment.

Mais le pire est le silence embarrassé et donc complice de l'Europe. Sous prétexte qu'Erdogan justifie ses mauvaises actions par la lutte contre le terrorisme, les dirigeants européens le laissent pratiquement faire. En oubliant que ceux que le président turc fait massacrer sont les frères de ces peshmergas qui, en Syrie ou en Irak, sont au coeur de la lutte contre l'État islamique aux côtés de la coalition occidentale. Leur combativité n'est pas pour rien dans les revers militaires subis par les djihadistes sur le terrain.

La vérité est que nous faisons assaut de lâcheté devant le satrape turc. Lorsque nous acceptons la démission forcée de l'ambassadeur de l'UE à Ankara sous prétexte que le diplomate a critiqué la façon dont Erdogan se moquait des droits de l'homme. Lorsque les Allemands acceptent de poursuivre en justice un humoriste parce qu'il a brocardé le président turc. Lorsque Angela Merkel proteste mollement contre les anathèmes lancés par Erdogan contre les députés du Bundestag ayant des ascendances turques qui ont voté un texte sur la condamnation du génocide arménien. Lorsque nous ne bloquons pas le processus de l'accession de la Turquie à l'Europe alors que le pouvoir turc arrête des journalistes et fait taire définitivement des médias.

Couardise des Européens

La seule raison pour laquelle les Européens font semblant de regarder ailleurs pendant que le président turc fait ses mauvais coups avec les Kurdes, au point de rappeler, avec d'autres méthodes, ce que ses prédécesseurs ont fait avec les Arméniens, c'est ce fameux accord négocié – sans que François Hollande ait eu son mot à dire – par Merkel et Erdogan sur les migrants. Avec comme objectif, sinon de tarir, du moins de ralentir et de canaliser la marée de migrants qui part des côtes turques et se déverse sur les rivages européens. Erdogan joue sur la couardise des Européens dans cette affaire pour obtenir le premier gage qu'il a exigé : le droit pour ses concitoyens de voyager sans visa dans l'espace Schengen. Un geste décisif pour se prévaloir auprès de la population turque de faire tomber une à une les résistances à l'accession de son pays à l'Europe.

La Turquie aurait déjà rempli 65 des 71 conditions mises par Merkel pour la libre circulation des Turcs en Europe. C'est donc maintenant qu'il faut stopper le processus et arrêter que l'Europe soit l'otage du honteux chantage d'un apprenti dictateur qui a du sang sur les mains. Les précédents historiques ne manquent pas, y compris celui de Munich en 1938, pour nous rappeler que céder à des avantages illusoires et éphémères mène toujours aux pires catastrophes.

 

« La Turquie des supporteurs de foot est aux antipodes de celle du président Erdogan »

 

 

 

Le président turc Erdogan n’aime pas le football. Je suis soulagé, les bonnes nouvelles pour ce sport se font rares ces jours-ci. En même temps, cela n’est guère étonnant. Généralement, les pseudo-démocrates tendance mégalomanes et autocratiques n’apprécient pas beaucoup les stades, ces endroits à l’effet désinhibant où les gens, devant un jeu trop excitant, se mettent à contester bien plus que les ­décisions de l’arbitre.

Davantage encore que les stades, les régimes autoritaires détestent les supporteurs de football, ces énergumènes incontrôlables, difficiles à intimider, même à fortes doses de gaz lacrymogène, et particulièrement têtus dans la défense de leur territoire (tribunes, club, quartier), de leurs habitudes (pas toujours ­recommandables, mais invétérées) et de leur passion (non négociable de toute façon).

Mépris pour la décadence de l’Ouest

Jour après jour, le président Erdogan éloigne son pays de l’Europe. Comme Poutine, il n’a que mépris pour la décadence de l’Ouest. Si l’on en croit nos récentes recherches sur les attitudes des fans de football, il aura cependant du mal à venir à bout de cette partie de la population particulièrement occidentalisée.

On s’attendait à des divergences considérables entre les Turcs et les Européens de l’Ouest. Les chercheurs, comme les sondeurs, n’aiment rien tant que les écarts significatifs, cela leur permet d’épiloguer sur les différences culturelles. Personne n’a envie de conclure par « euh…, en fait, ils sont comme nous ».

Or, ce que révèlent nos enquêtes dans le projet FREE (Football Research in an Enlarged Europe), c’est que les Turcs, pour ce qui est du football, sont des gens comme les autres. Un brin plus nationalistes peut-être (et encore, pas plus que les Danois), mais aussi très intéressés par ce qui se passe ailleurs (contrairement aux Allemands, par exemple), et parfaitement intégrés dans les réseaux trans­­nationaux. Il est dès lors peu surprenant que les Turcs, dans leur ensemble, sont 63 % à croire que le football unit les Européens, bien plus que la géographie ou la démocratie, le marché unique ou la religion.

 

Longue vie au football turc !

Mais l’enseignement le plus intéressant (y compris pour M. Erdogan) est la divergence profonde entre la population générale et le sous-ensemble des amateurs de foot. Il s’avère que les supporteurs sont très nettement plus aptes à prendre une distance critique envers les symboles nationaux, de se moquer de leur équipe nationale, de s’amuser avec d’autres des stéréotypes véhiculés autour des matchs internationaux.

La recherche sur le football semble ainsi ­contredire l’éternel argument essentialiste ­selon lequel la Turquie serait culturellement incompatible avec l’Europe. Au contraire : elle confirme que la Turquie urbaine, celle des intellectuels et des supporteurs de foot – deux catégories qui se mélangent allègrement dans ce pays –, est aux antipodes de la Turquie du président.

Longue vie au football turc ! Plus ils seront nombreux dans les stades à encourager leur club mais aussi la liberté de penser, moins l’emprise d’Erdogan durera. Comme l’ont déjà montré les émeutes du parc Gezi en 2013, pour les Turcs, le football n’est certainement pas l’opium du peuple. Au contraire, c’est une boisson énergisante.

 

Par Albrecht Sonntag

En Turquie, Erdogan muselle la presse

 

C’est un cri pour la liberté d’expression que je lance depuis une prison aux marges orientales de l’Europe. Un appel à l’aide venu d’un enfer pour les médias. Une main tendue d’un journaliste arrêté pour avoir fait son travail, et qui espère la solidarité de ses confrères à travers le monde.

 

En novembre, Reporters sans frontières (RSF) a remis à Cumhuriyet, le quotidien turc que je dirige, le prix de la Liberté 2015. Lors de la cérémonie, j’ai déclaré : « Mon bureau a deux fenêtres, l’une donne sur un cimetière. L’autre sur des tribunaux. Ce sont les deux lieux les plus visités par les journalistes en Turquie. » Peu de temps après, une troisième fenêtre a fait son apparition. Une fenêtre à barreaux de prison. Je m’y attendais.

Lorsque j’avais publié les photos prouvant que des camions appartenant aux services de renseignement turcs avaient transporté des armes vers la Syrie, le président, Recep Tayyip Erdogan, n’a pas nié ce commerce sulfureux. Mais il a dit : « C’est un secret d’Etat. » « Celui qui a écrit cet article paiera le prix fort », a-t-il menacé. Il en voulait déjà à Cumhuriyet : le quotidien avait publié, après les attentats du 7 janvier 2015, des reproductions de certaines caricatures parues dans Charlie Hebdo.

J’ai travaillé comme reporter sous la dictature militaire. A l’époque, les généraux hésitaient à faire preuve aussi ouvertement d’une telle haine de la presse. Erdogan, au contraire, est allé jusqu’à déclarer à la télévision que « les livres sont plus dangereux que les bombes »

Des amis en France m’ont conjuré de ne pas rentrer en Turquie. La France pouvait me protéger. Je n’ai pas accepté cette proposition. Je n’avais fait qu’exercer mon métier de journaliste. Pourquoi devrais-je fuir comme un criminel ?

J’avais travaillé comme reporter sous la dictature militaire. A l’époque, les généraux hésitaient à faire preuve aussi ouvertement d’une telle haine de la presse, à montrer un tel goût pour la censure. Erdogan, au contraire, est allé jusqu’à déclarer à la télévision que « les livres sont plus dangereux que les bombes ». Il détestait la presse libre et les médias sociaux qu’il ne pouvait contrôler. Lors d’un meeting, il débordait de rage : « Twitter ou Trucmuche, ils seront tous éradiqués ! », avait-il éructé. Et il l’a fait.

En conséquence, la Turquie figure en bonne place parmi les pays qui censurent Internet le plus sévèrement. Quelque 52 000 sites Web ont été interdits. La Turquie a dégringolé à la 149e place dans le classement mondial de la liberté de la presse publié en 2015 par Reporters sans frontières. Au cours de son règne hégémonique, Erdogan a réussi à effacer toute trace de ses opposants dans les médias. Qu’il ait pu réussir à parer cette censure d’oripeaux démocratiques – après tout, le pays est candidat à l’Union européenne (UE) – est un véritable tour de force !

Attaque et intimidations

Il a mis au point deux systèmes en parallèle. D’une part, il a exercé de fortes pressions sur les médias généralistes dont les articles risquaient de ne pas être à son avantage et, de l’autre, il a transformé ses supporteurs dans le monde des affaires en propriétaires de médias. Il a aussi demandé à ses adeptes de boycotter les journaux qu’il détestait. Et il a exigé la démission de journalistes dont il n’approuvait pas le travail.

Ayant désobéi, le quotidien Hürriyet a subi attaque et intimidations de la part des jeunes de son parti. Un éditorialiste rebelle a été roué de coups par les gros bras de son parti. Ces derniers ont été relâchés par la justice, elle aussi sous la coupe d’Erdogan. Les médias kurdes ont été particulièrement victimes de ces méthodes. C’est seulement à travers des chaînes d’information étrangères que les citoyens turcs ont pu suivre la guerre nauséabonde menée par les autorités dans le sud-est du pays et la révolte qui a embrasé Istanbul il y a presque trois ans.

Tout cela aurait dû satisfaire Erdogan. Il a pourtant décidé de punir le groupe de médias Dogan, qui refusait de se soumettre, en lui infligeant un redressement fiscal d’un montant astronomique (1,74 milliard d’euros), tout en le forçant à mettre en vente une partie de ses journaux et de ses chaînes de télévision. Il a ensuite incité des hommes d’affaires progouvernementaux à les acheter.

Mais alors que la police les avait mis sur écoute, dans le cadre d’une enquête concernant une affaire de corruption, elle a enregistré leur mauvaise humeur : Erdogan leur avait personnellement forcé la main, leur demandant de verser chacun 100 000 dollars (92 200 euros) pour l’opération. En outre, les enregistrements ont révélé que les hommes d’affaires avaient reçu en échange de leur « sacrifice » la promesse qu’ils gagneraient l’appel d’offres pour le troisième aéroport d’Istanbul.

Après la publication d’un article critique, l’un des patrons de presse inféodés demanda à Erdogan : « Est-ce que j’ai fait quelque chose qui vous a déplu ? », dans l’un des enregistrements. Que croyez-vous qu’il se soit passé une fois les enregistrements rendus publics sur le Web ? Les officiers de police et les enquêteurs chargés de l’affaire de corruption ont été arrêtés. Les journalistes, comme moi, qui ont publié des articles sur ce scandale, ont été poursuivis.

De ma fenêtre à barreaux, je peux voir où s’arrête l’Europe

Alors que cette affaire de corruption touchait Erdogan et ses proches, il avait réussi à l’étouffer. Et pour cause, il contrôlait désormais un pan entier de la presse turque, au point d’être considéré comme un « oligarque » des médias plus puissant que Berlusconi. S’il regardait la télévision et voyait un commentateur qui lui déplaisait, il appelait le patron de la chaîne pour demander l’arrêt du programme.

Si un rapport critique à l’égard du gouvernement était publié, il exigeait que l’auteur soit licencié. Malheureusement pour lui, toutes ces instructions ont été enregistrées par la confrérie religieuse Gülen et relayées sur Internet, une fois le divorce consommé entre ce mouvement et le gouvernement.

Pourtant, rares sont les personnes qui ont voulu s’intéresser au sujet. Grâce à cette guerre de propagande, la population, privée de son droit à l’information, a voté à près de 50 % en faveur d’Erdogan aux élections législatives de novembre. Un résultat qui lui a permis de liquider les dernières poches de résistance dans la presse.

L’UE a choisi d’ignorer la politique d’oppression que mène Erdogan en échange de l’accueil et du maintien des réfugiés sur le sol turc. De là où je suis, en isolement presque total dans une prison stambouliote, risquant deux peines de prison à vie pour la publication de faits avérés, je peux, de ma fenêtre à barreaux, voir où s’arrête l’Europe. C’est un lieu assez sombre. (Traduit de l’anglais par Lysiane Baudu)

Can Dündar est rédacteur en chef de Cumhuriyet, quotidien turc d’opposition. Depuis le 26 novembre 2015, il est détenu à la prison de Silivri, à Istanbul, avec Erdem Gül, chef de bureau à Ankara de ce même journal. Ils sont poursuivis pour espionnage et divulgation de secret d’Etat. Le 17 novembre, Cumhuriyet avait été récompensé par le prix RSF-TV5 Monde pour la liberté de la presse.

 

Pays clé dans la lutte contre Daech et la question des migrants, la Turquie est secouée par une crise politique, économique et de nouveau par la question kurde. L’Occident ne peut se permettre une défaillance de cet allié.

 

Hier les avions de combat F-16 de l’armée turque ont bombardé 17 cibles dans des villes du sud-est du pays peuplées de sympathisants du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et de militants présumés du groupe clandestin d’extrême gauche DHKP (Front révolutionnaire de libération du peuple). En même temps, les F-16 de l’armée américaine ont pris position sur la base d’Incirlik au sud du pays.

Le gouvernement turc répliquait en force à une série de nouveaux attentats particulièrement meurtriers (six policiers et un soldat tués) attribués aux Kurdes. Les jets américains s’installent en vertu d’un accord passé entre Washington et Ankara pour lutter contre Daech après l’attentat du 20 juillet qui a tué 32 civils turcs.

Comme souvent dans l’histoire, la position de trait d’union entre Europe et Orient place la Turquie au cœur de toutes les crises internationales et alimente les crispations internes au pays. La question kurde ressurgit en pleine crise politique. Lors des législatives du 7 juin, le parti islamo-conservateur (AKP) du président Recep Tayyip Erdogan a perdu la majorité absolue. Les négociations pour former une coalition avec les sociodémocrates butent sur la volonté de présidentialisation du régime d’Erdogan, accusé de dérive autoritaire et monarchique dans son immense palais de marbre blanc (200 000 m², 1 001 pièces, pour un coût de 280 m€).L’opposition le soupçonne de créer un chaos politique et de réveiller le sentiment anti-kurde pour provoquer de nouvelles élections et détourner l’attention du bazar économique.

À l’image de la fréquentation touristique en chute libre (-40 % sur 4 % du PIB) et de ses exilés d’Allemagne notamment qui investissent de moins en moins dans leur pays d’origine (-16 % en 2014), les moteurs d’une croissance située entre 4 % et 6 % de 2011 à 2014 se grippent. L’inflation caracole à 6 %, le chômage remonte en flèche, l’objectif de 3 % de croissance pour cette année vacille.

Les Etats-Unis et l’Europe en tout cas ne vont pas décourager Erdogan même si sa rupture avec un siècle d’habitudes laïques et démocratiques de la Turquie kemaliste déplaît. La Maison Blanche et l’UE ont appelé à la retenue mais ont affirmé « comprendre les inquiétudes sécuritaires du gouvernement ». La Turquie a enfin rectifié et clarifié sa position dans la guerre contre l’État islamique.

Depuis les tourelles de ses chars d’assaut postés à la frontière, sa puissante armée (720 000 hommes dont 50 % de conscrits) a regardé à la jumelle Daech prendre puis perdre Kobané, la ville-frontière syrienne. Erdogan et l’opinion enrageaient de voir les occidentaux armer et conseiller les milices « peshmergas » kurdes en Irak faute d’autre solution. D’où une certaine mansuétude envers Daech. Ainsi les djihadistes européens transitent par la Turquie, aiguillés par des passeurs rarement contrariés par les douaniers turcs. La police n’embête pas davantage les mafias locales qui depuis les côtes de la Mer Egée jettent migrants afghans et soudanais sur les îles grecques voisines. Plus de 210 000 migrants ont emprunté cette voie depuis janvier, 34 000 de plus qu’à Lampeduza.

Sur ces deux dossiers brûlants, sans une Turquie stable, en croissance et soutien de la coalition anti-Daech, les efforts américains et européens resteront vains. En cas de chaos, le risque d’attentats terroriste et les flux de migrants augmenteront inexorablement chez nous. C’est le message qu’envoie Erdogan en frappant les Kurdes.

 

Pascal JALABERT

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