Russie chronique

Publié le par ottolilienthal

Vladimir Fédorovski : "L'opinion publique française est la plus russophile d'Europe"

Pour l'auteur de "Poutine de A à Z", la venue du président russe à Paris inaugure des relations plus apaisées entre les deux pays.

Les sanctions Européennes et Américaines ont permis de démultiplier la production agricole de la Russie. L’objectif d’atteindre l'autosuffisance alimentaire de ses 146 millions d’habitants d'ici à 2020 est déjà en vue. Grands perdants, les agriculteurs européens.

Moscou a misé sur l’augmentation des subventions aux agriculteurs, des incitations fiscales, des aides de l'Etat et l'autorisation aux étrangers de louer les terres. Ainsi, Poutine se proclame autosuffisant en production céréalière, mais aussi en légumes, volailles, porcs et pour la première fois, les exportations agricoles ont rapporté davantage... que les ventes d'armes, soit environ 15 milliards $.


Infographie: Les Echos

 

Comment la Russie réécrit l'histoire de la Seconde Guerre mondiale

Pour appuyer ses offensives, idéologiques comme territoriales, le régime de Vladimir Poutine opère une relecture très personnelle du pacte germano-soviétique et de la «Grande Guerre Patriotique».

Comment expliquer le pouvoir d'attraction qu'exerce la Russie de Vladimir Poutine sur une bonne partie de la classe politique française? Le chercheur Olivier Schmitt s'attaque à la question dans Pourquoi Poutine est notre allié? Anatomie d'une passion française (Hikari Éditions, 128 pages, 9,90 euros). Dans cet ouvrage très clair et pédagogique, il décrypte quatre arguments souvent avancés pour justifier un rapprochement: le fait que Poutine serait un «vrai dirigeant», l'existence de valeurs communes entre la France et la Russie ou d'un intérêt de la France à un rapprochement, et enfin l'argument selon lequel l'alliance avec la Russie vaudrait bien celle avec les États-Unis. Nous reproduisons ci-dessous un extrait du chapitre consacré aux «valeurs communes», sur la façon dont la Russie réécrit l'histoire de la Seconde Guerre mondiale.

C’est dans le contexte d’une large diffusion des pseudo-sciences, d’interprétations historiques fantaisistes et de relativisme absolu que s’inscrit la volonté politique récente du gouvernement russe d’interpréter l’histoire afin d’orienter le sentiment patriotique dans le sens d’un soutien au pouvoir. En 2009, il créa la «Commission de lutte contre la falsification de l’histoire au détriment des intérêts de la Russie», dont le but, comme son nom l’indique, était bien de falsifier l’histoire, mais dans les intérêts du gouvernement. La commission fut dissoute en 2013, le gouvernement se concentrant sur la question de l’éducation dans la lutte contre la «falsification» dans le pays, notamment à travers l’instauration d’un manuel d’histoire unique. Mais la relecture sélective de l’histoire est aussi le fait de nombreuses déclarations publiques.

L’un des principaux thèmes sujet à une forme de révisionnisme historique de la part du Kremlin est la Seconde Guerre mondiale. En 2014, Vladimir Poutine a brisé un tabou en défendant le pacte germano-soviétique d'août 1939, ou pacte Molotov-Ribbentrop, comme ayant été dans les intérêts de la Russie. Ce faisant, il signifie qu’il ne fallait pas résister à Hitler en 1939, puisque c’est ce que Staline a fait, et qu’il a eu raison de le faire. Les propagandistes du régime russe ont d’ailleurs bien compris le signal, le directeur du bureau de New York de l’Institut de la démocratie et de la coopération (un organisme du gouvernement russe qui possède également un bureau à Paris) déclarant que Hitler jusqu’en 1939 était le «bon Hitler».

Mais, de fait, Vladimir Poutine crée une mémoire de la guerre très différente de celle des pays occidentaux, pour qui il fallait résister à Hitler en 1939, une idée qui est au cœur de l’établissement de la République fédérale d’Allemagne après le conflit. Implicitement, il critique aussi la Pologne, la première victime de la Seconde Guerre mondiale. Berlin tenta pendant cinq ans (1934-début 1939) d’obtenir une alliance avec Varsovie pour attaquer l’URSS, qu’il n’obtint jamais. En revanche, il suffit de trois jours à Ribbentrop en 1939 pour que l’URSS accepte, avec enthousiasme, une alliance qui allait aboutir à la destruction de la Pologne. Après la défaite polonaise, l’Armée Rouge organisa un défilé commun avec la Wehrmacht, tandis que les officiers du NKVD, la police politique soviétique, traquaient et éliminaient l’élite polonaise.

Vladimir Poutine a justifié le pacte Molotov-Ribbentrop par l’idée selon laquelle l’URSS s’était sentie trahie par les puissances occidentales à Munich et n’avait pas d’autre choix, une interprétation complaisamment relayée par les compagnons de route de son régime en France, comme Jacques Sapir. C’est oublier l’action soviétique au moment de la crise des Sudètes. Les Soviétiques attendaient de la crise l’occasion de s’étendre en Europe centrale, et indiquaient vouloir déployer des troupes pour protéger la Tchécoslovaquie, ce qui pour de simples raisons géographiques aurait nécessité l’invasion de la Pologne, de la Roumanie, ou des deux. Quatre groupes d’armées soviétiques furent ainsi positionnés le long de la frontière polonaise.

Comme l’a bien montré Timothy Snyder, la crise des Sudètes a été l’occasion pour l’URSS d’entamer un nettoyage ethnique des individus d’origine polonaise sur son territoire: les instructions données au NKVD étaient claires et stipulaient que «les Polonais doivent être détruits». 1.226 éliminations furent conduites durant la crise de Munich, soit entre le 15 et le 28 septembre 1938. En occultant, et indirectement justifiant ces massacres, Vladimir Poutine recrée une histoire qui efface les victimes polonaises du grand récit.

«Camarade Hitler»

Deux interprétations de la Seconde Guerre mondiale ont toujours coexisté en Union soviétique puis en Russie, puisque l’URSS s’est trouvée des deux côtés durant la guerre: initialement dans le camp des agresseurs puis dans la grande alliance avec les Etats-Unis après qu’Hitler eut trahi Staline. Pendant longtemps, la glorification de la guerre défensive (1941-1945) a prévalu sous la forme de la «grande guerre patriotique», et permettait de présenter l’URSS comme l’épicentre de la résistance aux forces fascistes. Dans la glorification de cette période, le pacte Molotov-Ribbentrop devait être passé sous silence non pas tant pour ses conséquences (permettre le début de la Seconde Guerre mondiale), mais parce qu’il représentait une erreur de la part de Staline: le pacte laissa les troupes allemandes s’approcher des frontières de l’URSS bien avant l’invasion de 1941, permit à l’Allemagne de devenir la puissance européenne qui faillit s’emparer de Moscou et donna au dictateur soviétique une illusion de sécurité qui lui fit nier les renseignements selon lequel l’Allemagne se préparait à l’attaquer, le prenant complètement par surprise.

En revanche, réhabiliter le pacte Molotov-Ribbentrop revient à mettre en avant la période d’agression de 1939 à 1941, durant laquelle l’URSS entreprit l’invasion de la Finlande (une «guerre d’hiver» qui se révéla très coûteuse pour l’agresseur), mais aussi des pays baltes, où des référendums bidons furent organisés pour justifier et soutenir l’agression. Le climat politique russe actuel, qui glorifie les agressions contre la Géorgie et contre l’Ukraine, incite évidemment à valoriser une période de l’histoire qui présente des similitudes troublantes avec la Russie contemporaine. Entre 1939 et 1941, la propagande soviétique présenta l’Allemagne nazie comme un État ami, les dirigeants parlant du «camarade Hitler» et appelant au «triomphe du fascisme international», et des swastikas apparaissant sur les bâtiments publics.

Cette confusion idéologique est également présente aujourd’hui en Russie: les Juifs sont présentés comme responsables de leur extermination à la télévision publique, l’extrême-droite russe défile le 9 mai 1945 (qui marque la fin de la Seconde Guerre mondiale en Russie) et des campagnes homophobes sont présentées comme une défense de la civilisation occidentale.

Cette banalisation implicite du nazisme, qui s’opère simultanément à une glorification du stalinisme, se retrouve dans les propos des thuriféraires français du régime russe: l’écrivain d’extrême-droite Nicolas Bonnal écrit par exemple sur Sputnik News que «le général de Gaulle ne cesse de vouloir se rapprocher de la Russie, fût-elle dirigée par le maréchal Staline. Ce dernier apparaît sous sa plume comme un gentil ogre avec qui il faut apprendre à s'entendre», au mépris de toute évidence historique, de Gaulle ayant toujours su qui étaient ses alliés et qui étaient ses ennemis (comme il le démontra durant la crise de Cuba), et s’il sortit de la structure militaire intégrée de l’Otan pour cause de divergence sur la stratégie de dissuasion nucléaire, il ne remit jamais en cause la pertinence de l’Alliance Atlantique.

Plus grave, dans le même article, on peut lire: «Roosevelt sait qu'il a gagné le monde grâce à cette inutile guerre européenne qu'il a inspirée sans la livrer.» La Seconde Guerre mondiale n’aurait donc rien à voir avec les agressions commises par le régime hitlérien et la nature raciste et expansionniste du nazisme, mais serait en fait une conséquence d’un complot américain contre l’Europe. Outre la stupidité historique manifeste du propos (les cimetières militaires américains en France rappelant la participation américaine à un conflit qui fut mené simultanément en Asie et en Europe par les Etats-Unis), ce révisionnisme laisse entendre que le nazisme n’aurait été qu’un régime politique comme les autres, et l’une des victimes malencontreuses de la volonté de domination américaine.

Artifices rhétoriques

Dans le même temps, le régime russe continue de s’appuyer sur le souvenir de la Grande Guerre Patriotique dans sa tentative actuelle d’inscrire positivement le stalinisme dans l’histoire russe, ainsi que sur les habitudes rhétoriques héritées de l’Union Soviétique, en particulier l’accusation de «nazi» ou de «fasciste» comme artifice rhétorique servant à discréditer les opposants au régime. Ainsi, durant la révolution ukrainienne de 2014, la propagande russe a qualifié l’intégralité des manifestants de «fascistes», ou de «néo-nazis», mettant en avant la présence (avérée) parmi les opposants au régime de membres du parti d’extrême-droite Svoboda.

Il s’agit d’une vieille tactique consistant à tenter d’associer l’intégralité d’un mouvement à ses membres les plus extrêmes, en agissant comme si les motivations de ses derniers étaient partagées par tous les manifestants. Évidemment, personne ne doit être dupe de cette manipulation rhétorique (qui reviendrait à dire que Mai 68 était un mouvement intégralement trotskyste car Alain Krivine faisait partie des manifestants), mais elle est très présente dans le discours issu de Moscou et de ses relais occidentaux, que l’on entend régulièrement évoquer «les fascistes au pouvoir à Kiev». Et ce, alors que le candidat de Svoboda a seulement obtenu 1,16% des voix lors de l’élection présidentielle ukrainienne de 2014 ayant suivi la chute de Viktor Ianoukovitch, ce qui donne une idée de l’attractivité de l’extrême-droite auprès de la population ukrainienne… En revanche, c’est bien l’intégralité de l’extrême-droite européenne (y compris des fascistes et des néo-nazis) que Moscou a convoquée pour servir «d’observateurs» à son référendum bidon organisé en Crimée en 2014. On voit ainsi bien la manipulation rhétorique grâce à laquelle Moscou peut sans honte qualifier ses opposants de «fascistes» et de «nazis» tout en soutenant les extrêmes-droites européennes.

La réhabilitation officielle du pacte Molotov-Ribbentrop par le régime russe actuel crée ainsi une mémoire du conflit alternative à celle répandue en Europe occidentale, en valorisant la guerre d’agression et la confusion idéologique entre extrême-gauche et extrême-droite. Cette orientation idéologique est finalement tout sauf surprenante, car elle correspond à l’alignement tactique qu’a entrepris la Russie avec les extrême-droites européennes.

Les cinq fautes de l'Occident envers la Russie de Poutine

Les pays occidentaux ont multiplié les faux pas envers Moscou. Bref inventaire des bévues qui ont alimenté l'escalade vers une mini-guerre froide.

Les Russes se précipitent chez les désenvoûteurs et les voyants

 

Déprimés et désorientés, certains Russes ont abandonné la rationalité pour se tourner vers la magie, nous annonce Vladimir Ruvinsky, du quotidien russe Kommersant. Entre une économie stagnante et un climat de répression politique, de plus en plus de Russes disent croire aux OVNIs, à la sorcellerie et à la  clairvoyance.

 

Ainsi, un tiers des Russes pensent que les extraterrestres ont déjà visité notre planète. Même les croyances religieuses traditionnelles sont de plus en plus populaires. Presque 80% des habitants se disent Chrétiens orthodoxes, mais seulement 40% croient en Dieu, et entre 4 et 7% assistent régulièrement aux offices religieux.

 

Pour beaucoup, ce n’est pas leur croyance qui s’exprime, mais un besoin profond de se prémunir contre la malchance – le même besoin qui conduit à une utilisation croissante des charmes et talismans. Deux tiers des femmes russes disent qu’elles « se sont tournées vers des magiciens, diseurs de bonne aventure et voyants pour obtenir de l’aide ».

Quand les personnes se sentent partir à la dérive, ce qui est de plus en plus le cas en Russie depuis la chute de l’Union Soviétique, elles appellent de leurs vœux une « aide de pouvoirs externes », ce qui explique en grande partie le culte voué au président Vladimir Poutine. Et celui-ci encourage de telles superstitions, parce qu’elles « écartent la réflexion critique ». Et un peuple crédule est un peuple facile à gouverner…

 

La Russie, un ours dangereux, mais malade

C'est une prévision dont Poutine ne se vante sans doute pas : en une génération, son pays devrait avoir perdu la moitié de sa population.

 

 

 

Les envolées lyriques et nationalistes de Vladimir Poutine sur le retour en force de la grande Russie, après ce « désastre historique » que fut la fin de l'empire soviétique, ne peuvent faire illusion qu'auprès de ceux de ses concitoyens que sa propagande abêtit. Pour les démographes et les économistes qui regardent froidement les chiffres et leur évolution, la Russie aura perdu mathématiquement son rang de grande puissance dans une trentaine d'années. Non seulement parce qu'en raison des sanctions internationales qui la frappent, du fait de sa politique aventuriste et hégémonique (Georgie, Crimée, Ukraine), son économie s'appauvrit un peu plus chaque jour. Mais surtout parce que sa population diminue à une allure record.

En une génération, la Russie devrait, sauf extraordinaire retournement de situation, avoir perdu la moitié de ses habitants. Les prévisions des démographes indiquent que la population russe pourrait chuter de 143,5 millions aujourd'hui à 80 millions vers 2050. Même si on ne fait guère de publicité à ces statistiques à Moscou, c'est un organisme russe officiel, l'Institut pour la démographie, les migrations et le développement régional qui vient de révéler ces chiffres.

Alcoolisme et baisse des naissances

La raison est double : la hausse constante de la mortalité due à l'alcoolisme et la diminution dramatique des naissances, provoquée, quoi qu'en dise le maître du Kremlin, par le manque de confiance des Russes dans l'avenir. L'augmentation de la mortalité est particulièrement spectaculaire cette année, où ce taux a augmenté de 5,2 % depuis janvier par rapport à 2014. Et il ne s'agit pas d'hécatombe parmi les personnes âgées pour on ne sait quel manque de soins ou difficulté à se procurer des médicaments. La population où le nombre de décès a le plus augmenté est celle des hommes de 30 à 45 ans.

« Dans 70 % des cas, reconnaît la ministre de la Santé, Veronika Skvortsova, les autopsies montrent une alcoolémie supérieure à la normale » pour les décès soudains d'hommes dans la force de l'âge. Une statistique qui s'appuie sur le fait que les situations d'ivresse, particulièrement lorsqu'elles sont répétées, entraînent une propension très importante au suicide.

Espérance de vie de 63 ans

Le résultat de cette dégradation est que l'espérance de vie en Russie est tombée à 63 ans. Elle est de ce fait plus basse que dans n'importe quel pays d'Europe. À peu près l'équivalent de ce qu'elle est au Rwanda. Et peut-être plus grave pour le renouvellement des générations, l'espérance de vie des femmes russes est supérieure de 12 ans à celle des hommes. Une différence de longévité dont l'exemple le plus proche est celui d'un pays dont la population mâle est depuis trois ans décimée par la guerre : la Syrie.

Il faut évidemment ne pas croire aveuglément aux projections statistiques, même lorsqu'elles viennent de spécialistes. Calculs de probabilité et modélisations amènent parfois à des excès de pessimisme dans les prévisions. Il ne faut pas non plus écarter une opération de communication du Kremlin, qui aurait pu faire fuiter ces informations en Occident avant de faire, en Russie, une grande campagne de propagande et de reprise en main sur le thème : "Il faut impérativement un sursaut dans la lutte contre l'alcoolisme, sinon notre chère Russie va devenir la risée des étrangers qui guettent avec délectation notre décrépitude."

Le seul problème, si c'est le cas, c'est que ce ne sera pas la première fois que Moscou lance une grande bataille contre ce fléau qu'est l'alcoolisme de sa population. Et que jusqu'à présent, cela n'a pas donné grand résultat.

 

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