Métaux rares : mensonges écologiques et stratégies de pouvoir

Publié le par ottolilienthal

les métaux rares donnent mauvaises mines à la transition écologique

 

Ils portent le doux nom de tantale, gallium, lithium, aimants de terres rares...Ces "métaux rares", comme on les appelle, temoignent du fait que la "révolution verte", espoir de tous les amis de l'environnement, recèle une face cachée. Et qu'elle est plutôt sale. C'est ce que met en lumière, longue enquête à l'appui, le journaliste Guillaume Pitron dans "la guerre des métaux rares". Paru il y a plusieurs mois, l'ouvrage vient d'obtenir le Prix du livre d'économie 2018.

Les métaux sus-cités, et une trentaine d'autres, sont omniprésents dans tous les secteurs de "l'économie du futur", comme disent les prévisionnistes : moteurs électriques, batteries, composants électroniques,...L'extraction et le raffinage de ces merveilles, à grand renfort d'énergie, d'explosifs, d'acides et de cyanures, est une horreur pour la nature. Or même les énergies renouvelables -éolienne, solaire_ en consomment des quantités astronomiques. En somme, alors que l'air va économiser du CO², la terre et les fleuves vont devoir absorber des flots de pollution. Le bilan écolo -et même carbone- d'une auto électrique est à peine moins désastreux que celui d'une voiture diesel.

Qui assume gaiement ce bilan ? La Chine, écrasant leader de cette nouvelle économie -et première extractice de 28 ressources  minérales stratégiques, dont le tungstène (84 % de la production mondiale), le gallium (73 %), le magnésium (87 %) et ...les terres rares (95 %). Le pays de Xi Jinping casse tous les prix mais pratique aussi un sacré dumping écologique, saccageant au passage d'immenses zones de Mongolie-Intérieure, du Hunan, du fleuve Bleu.

Les Etats-Unis ont liquidé la plupart de leurs mines, tuées par la guerre des prix chinoise. Jadis, la firme Magnequench (Illinois) fabriquait les meilleurs aimants de terres rares au monde. En 2006, General Motors a vendu sa filiale à des industriels chinois, en échange de l'ouverture d'une usine automobile à Shangaï. La firme, qui fournissait le Pentagone, offrira au Céleste Empire sa technologie permettant d'améliorer les missiles à longue portée..

La France a elle aussi sacrifié cette industrie, écoulant des stocks stratégiques de matières tels le palladium et le platine. Il  y a trente ans, Rhône-Poulenc était l'un des deux plus grands chimistes spécialisés dans les métaux rares, transformant, à la Rochelle, 50 % de la production mondiale de terres rares, aujourd'hui entre des mains chinoises. Il a fallu attendre 2010 pour que Jean-Louis Borloo crée un Comité pour les métaux stratégiques, et 2013 pour que le Livre blanc de la défense mentionne enfin ces éléments indispensables à la souveraineté militaire.

Un peu seul, Arnaud Montebourg s'est battu pour "relocaliser" la production minière dans l'Hexagone, mais l'opposition des populations et des élus locaux -au nom de l'environnement- reste pour l'instant insurmontable. La France dispose pourtant d'atouts énormes : le second domaine maritime de la planète, entre autres. Wallis-et-Futuna regorge de terres rares, et la Nouvelle-Calédonie de nickel, d'ailleurs exploité. Loin de Paris, les contraintes écologiques se desserrent....

 

Jean François Julliard

 

Le Canard enchaïné, 16/01/2019

 

Transition énergétique: «Le bilan écologique de l’extraction des métaux rares est déplorable»

INTERVIEW Journaliste spécialiste des matières premières, Guillaume Pitron a enquêté six ans sur les métaux rares, présents en quantité infime sur la planète mais indispensables à bon nombre de technologies vertes. Le grain de sable de la transition écologique ?….

Ils ont permis de rendre les objets plus petits. Souvent aussi plus performants. On en trouve dans bon nombre de technologies vertes : éoliennes, panneaux solaires, voitures électriques. Ils sont tout aussi indispensables aux nouvelles technologies du numérique- smartphones, ordinateurs, objets connectés…- dont l’une des missions est justement de décupler l’efficacité des technologies vertes et d’accompagner ainsi la transition énergétique.

Ils, ce sont les métaux rares. Graphite, cobalt, indinium, platinoïdes, tungstène, terres rares… On en compte trente, présents en quantité infime sur la planète, parfois même concentrés dans un seul pays. Un exemple : la Chine assure 95 % de la production mondiale des terres rares, métal dont on fait des aimants ultra-puissants indispensables au fonctionnement d’un grand nombre de produits équipés d’un moteur électrique. « C’est tout le paradoxe de la transition énergétique, raconte Guillaume Pitron. Elle nous promet de pouvoir profiter à l’infini du soleil ou du vent, mais convertir ces forces en énergie nécessite d’utiliser des métaux qui, eux, sont loin d’être en abondance. »

Guillaume Pitron est journaliste, spécialisé dans la géopolitique des matières premières qu’il couvre notamment pour Le Monde Diplomatique et Géo. Ce mois-ci, il publie aussi La guerre des métaux rares ( éditions Les liens qui libèrent), une enquête de six ans sur la face cachée de la transition énergétique et numérique. Il répond aux questions de 20 Minutes.

Qu’est-ce qui vous a amené à enquêter sur les métaux rares ?

En 2010, je suis tombé sur un article d’une revue scientifique qui parlait des métaux rares comme du nouveau pétrole. Une histoire dingue. En 2012, j’ai réalisé un premier documentaire La sale guerre des terres rares diffusée sur France 5. Puis j’ai continué à enquêter ces dernières années même si les métaux rares étaient sous les radars. Ils sont méconnus du grand public et intéressent peu les politiques. Il faut dire qu’ils n’ont pas encore été au cœur de grandes crises. La Chine, qui dispose d’un monopole sur la production d’un bon nombre de ces métaux, continue jusqu’à présent à fournir le monde sans trop de complications. Mais je reste persuadé que c’est l’un des grands sujets à venir. On parle beaucoup en ce moment de voiture électrique. Or on y trouve des métaux rares à tous les étages. Du cobalt notamment.

Pourtant, on ne parle que de production infime. Vous précisez dans votre livre que chaque habitant, pris isolément, ne consomme que 17 grammes de terres rares par an…

Aux 17 grammes de terres rares s’ajoutent tout de même les quelques grammes de cobalts, plus les quelques grammes de tungstène et ainsi de suite. Mis bout à bout, ça commence à peser lourd d’autant plus qu’on parle de métaux dont la concentration dans la croûte terrestre est extrêmement faible. Surtout, si ces quelques grammes n’étaient pas fournis, si la Chine par exemple se décidait à bloquer les exportations de terres rares -qu’elle est la seule à produire-, le monde s’en retrouverait fortement ralenti.

Notre dépendance aux métaux rares devrait s’accroître dans les années à venir. Des études prédisent qu’à l’horizon 2030 la demande de germanium va doubler, celle du dysprosium et de tantale quadrupler, quand le marché du cobalt pourrait être multiplier par 24. La question de la pénure se pose déjà pour certains de ces métaux rares et va se poser avec toujours plus d'acuité à l'avenir. Et il n’y a pas que les métaux rares. La guerre des métaux rares incite à une réflexion plus large sur notre consommation globale de métaux. Le cuivre par exemple : nous en consommons démesurément aujourd’hui si bien que la question des réserves se pose.

>> Lire aussi: La Chine, un partenaire crédible dans la lutte contre le changement climatique?

Qu’est-ce qui vous inquiète le plus : le coût environnemental de l’extraction des métaux rares ou le fait que les ressources se retrouvent aux mains d’une poignée de pays, en particulier la Chine ?

Le bilan écologique de l’extraction des métaux rares est effectivement déplorable. La concentration de ces métaux rares dans la roche est si faible que les extraire paraît une tache complètement folle. Il faut broyer la caillasse, employer une kyrielle de réactifs chimiques mais aussi des quantités importantes d’eau. En Chine, plusieurs cas de pollutions ont été rapportés par les médias. En 2006, des tonnes de produits chimiques ont été déversées dans la rivière Xiang (province du Hunan) par des entreprises de production d’indium, un métal rare qui entre dans la fabrication des panneaux solaires. Ce n’est qu’un exemple. Il faudrait aussi parler des mines de terres rares illégales dans la province du Jiangxi (sud-est de la Chine) ou encore des conditions d’extractions du cobalt en République démocratique du Congo (RDC).

Savoir que nous dépendons de la Chine pour l’approvisionnement de bon nombre de ces métaux rares et que le pays a fait main basse aussi sur les industries des hautes technologies utilisatrices de terres rares pose tout autant problème. En Europe, au Japon, aux Etats-Unis, bon nombre de fabricants d’aimants de terres rares, impactés par les quotas instaurés par Pékin, ont soit déposé le bilan, soit transféré leurs usines en Chine. Le pays contrôle aujourd’hui les trois quarts de la production mondiale d’aimants de terres rares. Or ces aimants servent dans des filières stratégiques, y compris la défense.

Les dirigeants européens ont-ils conscience de cette dépendance ?

Je sais qu’Emmanuel Macron connaît bien le sujet pour avoir assisté à une de ses conférences en 2016 où il a abordé les enjeux des métaux rares. Il y a eu aussi des mises en garde. Celle par exemple de Carlos Tavares, patron de PSA au Mondial de l’automobile à Francfort en septembre 2017 à propos des effets néfastes de l’électro-mobilité sur l’environnement. Mais d’une façon générale, j’ai constaté une trop faible connaissance dans les sphères dirigeantes. Pourquoi ? Parce que nous n’avons plus de mines en Europe ou quasiment plus. Du coup, il n’y a plus cette culture minière, elle n’existe presque plus au niveau des universités. Le savoir se perd et ne remonte plus vers nos dirigeants politiques dont très peu aujourd’hui viennent de formations scientifiques. Une autre différence avec la Chine.

Donald Trump est-il en avance sur ce point ?

Totalement. Je ne suis pas pro-Trump mais je suis positivement étonné de constater que Donald Trump a pris à bras-le-corps le problème. Fin décembre, il a fait publié un executive order visant à relancer une filière de métaux critiques aux Etats-Unis pour des considérations de sécurité nationale. Autrement dit, rouvrir des mines et des industries de raffinages de métaux pour lesquels les Etats-Unis estiment qu’il y a de risques de difficultés d’approvisionnement.

>> Lire aussi: Salvador: L’exploitation minière des métaux interdite, une première mondiale

Faut-il rouvrir aussi des mines en France ?

C’est une idée que je défends. L’enjeu n’est pas seulement de réduire notre dépendance vis-à-vis de pays extérieurs dans l’approvisionnement des métaux. En fermant nos mines et nos sites de raffinage de métaux rares, nous avons laissé le « sale boulot » aux pays en développement. Il y a une certaine hypocrisie : les pays occidentaux se proclament au top de l’écologie tout en consommant en abondance des biens dont la fabrication cause d’importants dégâts environnementaux dans les pays qui assurent la production. Rouvrir des mines en France serait une façon d’assumer notre part du fardeau dans la transition écologique et prendre conscience que nos modes de consommation ont un impact direct sur l’environnement qui nous entoure.

Surtout, si on rouvre des mines de métaux rares en France et plus généralement en Europe, les réglementations environnementales sont telles que ces métaux rares seront extraits de manière bien plus propre qu’ils le sont en Chine ou ailleurs. Et les industriels seraient bien plus poussés à faire des progrès dans ce sens.

 

Propos recueillis par Fabrice Pouliquen

Quel futur pour les métaux ?

Les métaux, ressources minérales naturelles non renouvelables, sont à la base de notre civilisation industrielle. Moins médiatique que le changement climatique ou les enjeux énergétiques, leur raréfaction sera pourtant un des défis majeurs du XXIe siècle : notre modèle de développement, qui repose sur la croissance économique et un accroissement continu du prélèvement des ressources, se heurte à la finitude de la planète.

C'est ce thème qu'a choisi de traiter dans ce livre scientifique un groupe d'ingénieurs de l'association des centraliens sous la direction de Philippe Bihouix et Benoît de Guillebon. À l'issue d'une analyse approfondie et documentée, prenant en compte les enjeux techniques, économiques, sociaux et environnementaux de la raréfaction des métaux, les auteurs mettent à mal les mythes de l'abondance, de la croissance verte et d'une technologie forcément salvatrice.

Les métaux posent aussi les limites d'une économie circulaire fondée sur le recyclage généralisé. Écrit dans un langage accessible à tous, composé d'un texte principal complété d'une trentaine d'études couvrant des secteurs d'activité, métaux et thèmes transversaux, cet ouvrage est conçu pour répondre aux questions de tous ceux qui veulent comprendre le futur des métaux.

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