butineurs, insectes et compagnie

Publié le par ottolilienthal

Météo, contrefaçon, désorganisation... Sale temps pour faire son miel !

Même si les temps sont durs, Thierry et Nathalie Chavand restent passionnés par leur métier.

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Thierry et Nathalie Chavand, apiculteurs à Jasseron, au pied du Revermont ont créé en 2007 Le rucher d’Amédée.

À la tête de 840 colonies, ils font partie des très rares apiculteurs professionnels de l’Ain et vivent «  à 100 % » de la vente de leurs miels.

Un métier «  qu’ils ne changeraient pour rien au monde », même si la filière apicole a toutes les raisons de choper le bourdon.

Conjoncturellement d’abord. Les apiculteurs ont lourdement pâti du printemps 2016, un des plus pluvieux de l’histoire. Les abeilles ont préféré rester à la ruche et le pollen était trop rare pour constituer les réserves. «  15 kg de miel par ruche en moyenne au lieu de 35 kg une année normale et du seuil de rentabilité d’environ 27 kg. En 2011, on a même atteint 50 kg par ruche », se souvient Thierry.

 

Des problèmes de traçabilité

 

Structurellement ensuite. Premier problème : la traçabilité. Aujourd’hui, les rayons des supermarchés sont envahis de produits vendus sous la dénomination “miel” alors qu’il s’agit souvent de miels coupés au sirop. Impossible de détecter ces produits de contrefaçon, en provenance, notamment, d’Inde et de Chine. Et quand bien même le miel serait du «  vrai », rien de permet de garantir la zone de production. « Il peut s’agir de miels de négoce, simplement mis en pots ou de mélanges. »

Une tromperie du consommateur qui pourrait nuire à la filière, qui bénéficie de l’image d’un produit naturel et sain.

« Il est urgent que la profession joue son rôle et s’unisse pour avoir une réaction musclée. Cela passe par un système de certification des exploitations, accompagnée des contrôles nécessaires. Beaucoup de collègues ne semblent pas conscients du problème, notamment ceux qui font beaucoup de vente directe. »

 

Une filière désorganisée

 

Contrairement aux abeilles, le monde apicole peine à travailler de concert. Miné par des enjeux différents, notamment entre les « pros », ultra-minoritaires en nombre et les amateurs. C’est pourtant à ces derniers que les médias tendent le plus volontiers les micros. Image d’Épinal du petit producteur écolo. « J’entends souvent des propos qui relèvent plus de la logique environnementaliste qu’apicole », résume M. Chavant. “Les querelles ne portent pas entre apiculteurs, mais entre les organisations.”

 

 

Surmortalité des abeilles : aucune étude scientifique

 

Thierry Chavant balaye les idées reçues. « Par exemple, la mortalité des abeilles. Scientifiquement, j’attends qu’on me le prouve. Quand j’entends parler de 40 % de mortalité, je me dis qu’il doit y avoir un problème technique dans la pratique de l’apiculteur. Chez nous, on a jamais connu plus de 13 %. Et je peux vous dire que quand le temps est favorable, les abeilles sont présentes en grand nombre. »

Et d’enfoncer le clou : « Si on veut tenir un discours technique, il faut pouvoir se baser sur des données fiables. Or, aucun inventaire précis de la mortalité n’a été réalisé. Il faudrait commencer par cela. » Autre discours battu en brèche : l’impact des pesticides. Non qu’il nie leur potentielle dangerosité pour les abeilles, « mais je n’observe pas de corrélation évidente pour pouvoir affirmer les choses. Comment expliquer que j’ai parfois plus de mortalité dans des coins préservés du Revermont que dans la plaine de l’Ain ? Comment expliquer des pertes de 25 % dans des ruches installées sur une exploitation bio ? »

 

Les pesticides ? Oui, mais ça n’explique pas tout

 

À force de focaliser sur les pesticides, certains apiculteurs en oublieraient l’ennemi numéro 1 des ruches : le varroa, cet acarien qui suce le sang des abeilles jusqu’à affaiblir voir anéantir les colonies. « Aujourd’hui, aucune colonie d’abeilles mellifères ne peut survivre sans traitement ». À ce fléau viendra se greffer un nouveau venu, dont les deux premiers nids ont été identifiés cet automne dans le Val de Saône : le frelon asiatique. « Ce n’est pas le plus grave danger, mais il va venir s’ajouter au reste. La moindre erreur dans la conduite des ruches s’avérera fatale. D’où l’intérêt que la filière gagne en technicité. »

Dans cet esprit, Thierry Chavand milite afin de créer une réelle interprofession apicole, capable d’initier un vrai plan d’étude scientifique et de mener à bien les combats de la traçabilité des miels et la certification des exploitations.

 

 

Étienne Grosjean

Ces poules qui décapitent les frelons asiatiques

 

 

Et si l'arme fatale pour venir à bout du frelon asiatique était la poule noire de Janzé ? La découverte d'un agriculteur breton vient de lui valoir un prix.

 

Introduit par erreur en 2004 dans le sud-ouest de la France, le frelon asiatique n'a cessé depuis de se répandre dans l'Hexagone, dont il colonise désormais les deux tiers du territoire. Cette espèce très invasive raffole des abeilles, dont elle décime les colonies. Christophe Bitauld, qui possède une vingtaine d'hectares de pommiers à cidre bio et une quinzaine de ruches près de Janzé, en Ille-et-Vilaine, a pu s'en rendre compte. « L'année dernière, nous avons perdu 20 % de nos ruches à cause des frelons. Or les abeilles sont essentielles pour polliniser les vergers », observe l'agriculteur. Il pense néanmoins avoir trouvé l'arme fatale pour lutter naturellement contre l'agresseur : la poule noire de Janzé, une race locale en voie de disparition.

 

Elles attrapent le redoutable insecte et le décapitent

 

Cette dernière, qui est restée sauvage, n'est pas du genre à attendre qu'on vienne lui servir sa ration de graines comme nos poules domestiques. Non seulement elle monte aux arbres, mais elle se nourrit aussi d'insectes ravageurs.

 

Dans un premier temps, grâce à l'Ecomusée du pays de Rennes, Christophe Bitauld avait introduit le gallinacé dans ses vergers pour venir à bout des anthonomes, des coléoptères qui s'en prennent aux pommiers. C'est là qu'il a découvert que les petites poules noires de Janzé avaient plus d'une corde à leur arc et s'attaquaient aussi aux redoutables frelons asiatiques. « Elles les attrapent d'un coup de bec quand ils sont en vol stationnaire devant les ruches. Puis elles les décapitent pour ne manger que le corps qui est plein de protéines. »

 

Net et sans bavure... Pour pouvoir déplacer ses poules d'un verger à un autre et les protéger des prédateurs, Christophe Bitauld a eu l'idée d'aménager une remorque routière pour en faire un poulailler mobile. Ce projet baptisé Ty Poul lui a valu de remporter le premier prix d'un concours d'idées agricoles avec une dotation de 5 000 EUR. Séduits, deux agriculteurs normands et costarmoricains l'ont déjà contacté pour acquérir un poulailler et des poules noires de Janzé. L'agriculteur espère développer le concept par le biais de partenariats.

Les frelons asiatiques n'ont qu'à bien se tenir.

 

 

 

Les insectes pollinisateurs, facteur le plus déterminant des rendements agricoles

 

Un tiers de l’alimentation mondiale dépend de la faune pollinisatrice. Cette donnée est souvent rappelée pour déplorer la disparition des abeilles. Mais sait-on ce que celle-ci coûte à l’agriculture ? Une vaste étude publiée dans la revue Science le 22 janvier, permet de s’en faire une idée. Elle révèle que les variations de rendement des récoltes tiennent pour l’essentiel à une équation à trois variables : la densité des insectes pollinisateurs présents, la diversité de leurs populations et la taille des parcelles cultivées.

 

Quelle que soit la latitude, partout dans le monde, l’abondance des pollinisateurs rapportée à la taille des champs explique à elle seule 20 % en moyenne des différences de récoltes (en kilo par hectares), et même 31 % dans les petites fermes de moins de 2 hectares, car ce sont elles qui en tirent le plus de bénéfice. Il s’agit du critère le plus pertinent à 97 %, loin devant d’autres variables comme la date et la densité de semis, la lutte contre les ravageurs, l’eau entre autres. Et que le champ abrite une culture totalement dépendante de la pollinisation comme la courgette ou beaucoup moins comme le tournesol ne change pas grand-chose à l’affaire.

Pour parvenir à ces conclusions – publiées dans la revue Science le 22 janvier –, une équipe internationale de trente-cinq chercheurs a mené une expérimentation de terrain durant cinq ans. Ces derniers répondaient ainsi à un appel d’offres de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, la FAO, qui voulait évaluer les services rendus par la faune pollinisatrice à l’agriculture durable. Dans douze pays, principalement en Afrique, dans le sous-continent indien et en Amérique latine, ils ont appliqué le même protocole très précis sur 344 parcelles et 33 types de cultures : café, cardamome, cachou, coton, fraise, mangue, tomate, tournesol, pomme…

 

Tests à grande échelle

« Les chiffres les plus fantaisistes circulent à propos de l’action des insectes butineurs, ils proviennent de modèles établis à partir d’un rameau, voire juste de quelques plantes en pot isolées… Nous avons, nous, voulu réaliser des tests à grande échelle, afin que nos travaux aient un sens pour les agriculteurs », assure Bernard Vaissière, grand spécialiste des abeilles au sein de l’Institut national de la recherche agronomique (Inra), et l’un des principaux auteurs de cette étude avec Lucas Garibaldi (Conseil national d’investigations scientifiques et techniques d’Argentine).

Lire aussi : Les experts européens aggravent le cas des pesticides tueurs d’abeilles

Dans chaque lieu d’expérimentation, dix parcelles ont été étudiées, dont cinq recevaient un traitement de façon à renforcer la présence de « visiteurs des fleurs », selon les termes de l’étude. Entre les champs qui enregistraient la densité la plus faible (2,5 butineurs pour 100 fleurs) et ceux qui bénéficiaient de la plus forte (5,5), les récoltes varient de 53 %, les chercheurs estiment que ces différences sont dues pour 24 % au déficit d’insectes.

La masse de statistiques accumulées lors de ces années de travail révèle qu’un grand nombre d’insectes ne suffit pas à améliorer les rendements dans les champs supérieurs à 2 hectares. Cette présence peut même avoir un impact presque nul si elle ne s’accompagne pas d’une plus grande diversité. S’ils sont visités par au moins trois espèces différentes, les différences de rendement peuvent alors atteindre 30 % en moyenne.

Biodiversité naturelle performante

Cela s’explique aisément, selon Bernard Vaissière. Autour des petites parcelles, les paysages sont souvent composés de haies, de bocages : autant d’habitat naturel pour les butineurs sauvages. Tandis que les que les grandes cultures sont souvent pollinisées par des abeilles domestiques provenant de ruches alentour. Or, Apis mellifera et son équivalente d’Asie Apis cerana, trop gourmandes en pollen, ne sont pas les meilleures butineuses. « Il existe 977 espèces d’abeilles rien qu’en France, 20 000 dans le monde, rappelle Bernard Vaissière. N’en déplaise aux apiculteurs, l’agriculture ne dépend pas d’une seule espèce, elle a besoin d’insectes sauvages. »

Il n’empêche, cette meilleure connaissance des performances de la biodiversité naturelle peut changer le regard sur celles de l’agrochimie. Les « visiteurs des fleurs » rendent des services essentiels notamment pour les deux milliards de personnes dépendant de la production de petites fermes, notent les auteurs de cette étude qui plaident pour une agriculture « intensivement écologique ». Or le déclin des butineurs est manifeste un peu partout dans le monde, de nombreuses publications scientifiques en témoignent sans que des décisions radicales ne viennent enrayer cette déperdition. Ainsi en France, où est débattu actuellement le projet de loi sur la biodiversité, les parlementaires ne parviennent pas à se mettre d’accord pour mettre fin à l’utilisation d’insecticides néonicotinoïdes, qui contribuent à l’hécatombe des bourdons, des abeilles mellifères comme des solitaires.

Lire aussi : Abeilles et bourdons sont irrésistiblement attirés par les pesticides qui les tuent

 

 

Le frelon asiatique pourrait disparaître

La consanguinité commence à avoir des effets délétères sur ce prédateur des abeilles.

La menace du frelon asiatique pourrait s'éteindre d'elle-même en raison de sa faible diversité génétique. C'est la surprenante -et rassurante- découverte que vient de faire l'entomologiste tourangeau Eric Darrouzet. Les poteries dans lesquelles le principal prédateur des abeilles domestiques est arrivé en France en 2004 n'auraient contenu en fait que quelques reines, peut-être même une seule. Et la consanguinité de leur descendance commence à avoir des effets délétères. "Nous avons constaté dans certains nids jusqu'au deux tiers de mâles au printemps alors que ceux-ci ne naissent habituellement qu'à l'automne", explique le chercheur. Seules les reines survivent en effet en hiver pour, au printemps, pondre des oeufs qui produiront les ouvrières. Ce n'est qu'à la fin de l'été que seront engendrés les individus mâles et femelles pouvant se reproduire. La production de mâles au printemps signerait donc une "dépression de consanguinité". Avec deux effets à la clé. "le premier, c'est que ces mâles ne travaillent pas et sont nourris par les ouvrières, ce qui réduit la productivité de la colonie", raconte le chercheur. Le second, c'est que les mâles de printemps ne peuvent engendrer qu'une descendance stérile.

Sciences et Avenir, décembre 2015

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