Une presse qui ne se presse pas

Publié le par ottolilienthal

 

Lassés des robinets à information où une dépêche chasse l'autre, de plus en plus de lecteurs se tournent vers des journaux qui misent sur la lenteur.

 

 

Des médias qui ralentissent le tempo pour traiter de l'actualité en profondeur ? Depuis quelques années, les titres proposant à leurs lecteurs de ne pas céder à la course de vitesse que se livrent les supports d'information en continu se multiplient. Les Américains ont appelé cette tendance le « slow journalism ».

Le premier à ouvrir la voie, en France, a été XXI. Cette publication trimestrielle, fondée en janvier 2008 par Patrick de Saint-Exupéry et Laurent Beccaria, a su fidéliser un public de près de 50 000 lecteurs. Dans son numéro d'été (le 31e en sept ans d'existence), sa rédaction se penche sur le « retour à la terre » qu'effectuent, chaque année, des dizaines de citadins à travers l'Hexagone. La revue consacre pas moins de dix pages à ce phénomène qui voit fonctionnaires, commerciaux ou informaticiens lâcher leur emploi pour se lancer dans l'agriculture. Un article d'une longueur inaccoutumée dans la presse française. « Un format qui autorise le temps de l'enquête – aller voir, laisser infuser et revenir – et permet de travailler à contretemps de l'émotion immédiate [...] pour apporter aux lecteurs une information différente, intense, concentrée sur ce qui dure », expliquent les fondateurs du titre dans un « manifeste » intitulé « Un autre journalisme est possible », publié l'an dernier.

Des mooks en pagaille

À mi-chemin entre les revues traditionnelles et les livres, d'où leur surnom de « mooks » (contraction de magazines et de books), de nombreux titres ont éclos dans le sillage de XXI. Comme France Culture Papiers, dont le premier numéro a paru en février 2012. Réalisée à partir de la retranscription d'émissions radio passées à l'antenne puis éditorialisées, cette revue, initialement éditée par le groupe Bayard, a connu quelques difficultés au printemps dernier. Elle est réapparue dans les kiosques à la mi-septembre après être passée entre les mains des éditions Place des Victoires. À sa une ? Un gros dossier sur l'histoire du djihad qui revient sur cette notion complexe de l'islam et la manière dont elle a été perçue de l'époque des Omeyyades à aujourd'hui.

En juin dernier paraissait Revue du crieur : une coédition de Mediapart et des éditions de La Découverte qui se propose de traiter exclusivement de l'actualité de la culture, entendue au sens large puisqu'elle englobe à la fois littérature, musique, arts visuels, spectacle vivant, médias électroniques et sciences. « Nous entendons réhabiliter le journalisme d'idées. Notre pari est que les lecteurs n'ont jamais eu aussi soif de comprendre et de savoir. Dans un contexte où les événements tragiques s'ajoutent aux impasses politiques, l'exigence de recul et de regards critiques n'a jamais été aussi nécessaire », énonçait avec son lyrisme habituel son cofondateur, Edwy Plenel, lors de la soirée de lancement au 104 à Paris. Le numéro 2, dont la sortie est annoncée pour le 22 octobre, se penchera sur plusieurs questions : « À quoi sert réellement la Villa Médicis ? » et « Comment naît la pensée unique ? ». Tout un programme !

 

Et sur le Web ?

Sur Internet également fleurissent ces temps-ci des titres défendant une autre manière d'envisager le journalisme. Le 21 juin a ainsi ouvert le site theconversation.fr. Cette déclinaison française d'une plateforme australienne, également présente en Grande-Bretagne, aux États-Unis, mais aussi en Afrique du Sud, est le dernier avatar du projet conduit par le journaliste Andrew Jaspan. Sa philosophie est résumée par sa devise : « L'expertise universitaire, le flair journalistique ». Son ambition ? Croiser le regard d'enseignants-chercheurs issus des plus grandes universités du monde et celui, plus immédiat, de professionnels de la presse.

Dirigée par Didier Pourquery, son « antenne » française a déjà publié plus d'une centaine d'articles en quinze jours. Elle dispose d'une bibliothèque d'archives de plus de 32 000 papiers en langue anglaise, dont elle traduit régulièrement une sélection. « Notre modèle est celui d'une association. Notre structure est à but non lucratif. Notre volonté : celle de diffuser au maximum le savoir et l'expertise de nos contributeurs », résume au Point.fr l'ancien directeur du Monde Magazine qui en assure la rédaction en chef. L'équipe de The Conversation (qui compte six permanents) se félicite ainsi du succès rencontré par un article consacré, la semaine dernière, à l'invasion de nos cours d'eau par le « goujon asiatique ». Une étude scientifique, signée par un chercheur de l'Institut de recherche pour le développement consultée plus de 600 000 fois en sept jours et copieusement... reprise par des sites d'information depuis lors.

D'ici un mois, un nouveau site d'information, créé par une équipe de transfuges de Libération doit ouvrir sous l'enseigne lesjours.fr. Son leitmotiv ? « Face au torrent des infos éphémères, ce nouveau média creusera ses obsessions au cœur de l'actualité et ne les lâchera pas, défendant un journalisme singulier, curieux, tenace, emmené par des têtes de pioche ». Le « slow journalism » a de beaux jours devant lui.

 

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