Le poignant témoignage de trois ex-miliciennes de Daech

Publié le par ottolilienthal

 

Elles faisaient partie d'Al-Khansaa, la brigade féminine de l'EI. Trois jeunes Syriennes racontent au "New York Times" leur embrigadement, puis leur fuite.

 

 

Dua travaille depuis deux mois pour la brigade Al-Khansaa, la milice féminine de Daech, lorsqu'elle voit arriver une mère et sa fille, deux voisines qu'elle connaît depuis l'enfance. Les deux femmes ont été interpellées et condamnées au fouet pour avoir osé porter des abayas trop moulantes. Lorsque la mère reconnaît Dua, elle la supplie d'intervenir. En vain. Elles recevront 20 coups de fouet pour l'abaya impudique, cinq pour le maquillage qu'elles dissimulent sous leur niqab et cinq pour avoir osé résister lors de l'arrestation.

En tant que femme, jeune et fraîchement ralliée à la cause, Dua l'affirme aujourd'hui, elle n'aurait de toute façon rien pu faire pour leur épargner le châtiment. Dua, 20 ans, sa cousine Aws, 25 ans, et Asma*, 22 ans, faisaient toutes les trois partie d'Al-Khansaa, la brigade féminine et police des mœurs de Daech, censée contrôler le respect de la charia auprès des habitantes de la ville. Les trois jeunes femmes en fuite sont aujourd'hui réfugiées dans le sud de la Turquie, où elles ont accepté de rencontrer à plusieurs reprises Azadeh Moaveni, correspondante du New York Times , et de témoigner de l'enfer auquel elles ont survécu.

La vie d'avant

Leur profil ? Trois jeunes femmes « classiques » de Raqqa, confient-elles à la journaliste. Comme beaucoup de Syriennes de la classe moyenne, elles faisaient des études, dévoraient la littérature anglo-saxonne, sortaient souvent avec leurs amis dans des bars à chicha. Sur leur téléphone portable, raconte la journaliste, les filles font défiler des photos de « leur vie d'avant ». Sur certaines, elles dansent au bord d'un lac, en maillot de bain. Dua, Aws et Asma appartiennent à la première génération de Syriennes autorisée à vivre une vie indépendante, à côtoyer des hommes et des personnes de différentes religions à l'école ou à l'université. Les abayas, les niqabs, sous lesquels elles dissimulent leurs corps aujourd'hui, étaient réservés aux habitants les plus conservateurs de la ville.

Tout change début 2014, lorsque l'État islamique s'empare de Raqqa et en fait son QG militaire et le siège de son « gouvernement ». Ceux qui résistent à l'autorité de Daech ou dont les proches n'ont pas de « bonnes fréquentations » sont rapidement arrêtés, torturés puis tués. Il devient alors rapidement clair que l'ordre social et la survie de la population sont désormais largement tributaires du groupe islamique. Interdiction de fumer, de boire de l'alcool, élimination des opposants, burqa pour les femmes, limitation de la liberté de circuler… Comme pour acheter leur survie, les trois femmes choisissent d'adhérer à la doctrine, épousent des combattants et se plient aux règles.

 

« Une question de pouvoir et d'argent »

Afin que sa famille soit épargnée, Aws épouse un combattant turc de l'EI. Si son quotidien reste vivable comparé à celui de certaines connaissances mariées à des hommes violents, elle s'ennuie terriblement. Fini les films américains et les romans à l'eau de rose. En s'emparant de Raqqa, les djihadistes n'ont pas oublié de vider ses librairies et ses bibliothèques de tout ce qui ressemble de près ou de loin à de la fiction. Lorsqu'elle prend conscience qu'elle ne pourra pas être mère, elle sombre dans la dépression. L'État islamique enjoigne en effet ses combattants à ne pas avoir d'enfants, de peur que les nouveaux pères soient moins enclins à mener à bien les opérations suicides. Il faut peu de temps à Aws pour se rendre compte que l'EI, son époux et elle-même forment désormais un mariage à trois.

Pour Dua, les choses se présentent un peu différemment. La jeune femme se marie à un combattant issu d'une riche famille de Riyad, en Arabie saoudite, afin de résoudre les problèmes financiers de ses parents, qui peinent à joindre les deux bouts et ne peuvent plus payer l'impôt imposé par Daech. Le couple emménage dans un appartement spacieux, équipé d'une cuisine « européenne » dernier cri, de l'air conditionné dans chaque chambre. Du jamais vu à Raqqa. « Mon mari a complètement changé ma vie, confie Dua. Il a réussi à faire en sorte que je l'aime. »

Asma, elle, ne s'est pas mariée. Elle vit recluse dans son appartement, et baisse au maximum le son de la radio et de la télévision afin de ne pas éveiller les soupçons. Nul ne doit savoir qu'elle les a conservés en dépit des ordres de l'organisation islamique.

Une « machine à tuer »

Aws sera la première à intégrer la brigade Al-Khansaa. Deux mois après son mariage, en février 2014, incapable de persuader son époux d'avoir un enfant, elle comprend qu'elle n'a plus le choix et s'engage dans la milice. Sa cousine Dua ne tarde pas à la suivre. Ensemble, elles commencent à suivre l'entraînement militaire imposé ainsi que les cours de religion dispensés principalement par des Marocains et des Algériens. Asma, elle, se laisse convaincre par ses proches, qui ont tous intégré le mouvement. « Pour moi, c'était surtout une question de pouvoir et d'argent, confie-t-elle. Surtout de pouvoir. » Le soir, Aws et Dua écoutent les tentatives de justification de leurs maris. La répression doit être inflexible, affirment-ils. Les forces de Bachar el-Assad ciblent les habitants, s'introduisent la nuit chez eux et frappent les hommes devant leurs femmes ? Il faut répondre avec la même violence, insistent-ils.

Après les 15 jours de formation intensive qui leur apprend à manier les armes, dès mars 2014, les jeunes femmes arpentent les rues de Raqqa à bord des camionnettes grises Kia à la recherche des mœurs légères et distribuent des amendes aux femmes qui ont osé sortir maquillées, ou pas suffisamment voilées. Ce sont elles aussi qui accueillent les étrangères qui souhaitent rejoindre Daech pour épouser des djihadistes ou intégrer la brigade Al-Khansaa.

Les femmes de la milice viennent ainsi du monde entier : du Royaume-Uni, de Tunisie, d'Arabie saoudite, de France… Les gardiennes du dogme gagnent 650 à 1 400 euros par mois ; les Occidentales sont nettement avantagées. « Sans que l'on sache très bien pourquoi et qu'on n'ose le demander, raconte Dua, elles étaient bien mieux traitées que nous, plus libres de leurs mouvements, mieux payées, et certaines disposant d'un accès à Internet, parfois même de plusieurs profils sur Twitter. » « Les Occidentales pouvaient faire ce qu'elles voulaient, aller où elles voulaient, insiste la jeune femme. Même celles qui étaient plus jeunes que nous avaient plus de pouvoir. » Les trois jeunes femmes ont beau tenter de justifier leur engagement au sein de la milice, elles reconnaissent que l'État islamique est une « machine à tuer ». Mais après tout, poursuivent-elles, la Syrie n'est-elle pas devenue une vaste machine à tuer ?

Une distraction pour combattants suicidaires

Au printemps 2014, les femmes de l'unité de police de Dua sont appelées sur l'une des grandes places de la ville pour assister à la lapidation de deux femmes accusées d'adultère. Dua refuse de s'y rendre, dénonce les jugements bâclés, les simulacres de procédures : « Dans l'islam, quatre témoins de l'acte punissable sont nécessaires avant de procéder à une telle peine », explique-t-elle. Selon des rumeurs qui circulent dans la ville, l'une des deux femmes n'aurait pas commis d'adultère, mais aurait osé sortir dans la rue munie d'une pancarte « À bas l'État islamique ».

Les mois passent et la barbarie de Daech s'intensifie. « Nous avons vu tant de têtes coupées », se souvient Dua. « On voyait parfois des cadavres abandonnés dans la rue pendant plusieurs semaines. » Il faudra attendre la mort de son mari au combat pour décider Dua à quitter la brigade. La jeune femme, quoique peinée, a le plus grand mal à comprendre comment son mari a pu mourir « en martyr », dans une mission-suicide. Pire, qu'il ait pu mourir, non pour combattre l'armée syrienne, mais contre un groupe rebelle que Daech tentait d'éradiquer. « J'ai pleuré pendant des nuits entières, raconte-t-elle. Il est mort en combattant d'autres musulmans… »

Dix jours après le décès, des représentants de l'organisation islamique viennent la trouver à son domicile pour exiger qu'elle se remarie aussitôt avec un autre combattant. Cette fois-ci, c'est la deuxième sourate du Coran qui n'est pas respectée. « Dans l'islam, une veuve doit porter le deuil quatre mois et dix jours avant de nouvelles noces », précise Dua. Mais les représentants insistent : « Il s'est porté volontaire pour mourir en martyr. Vous êtes la femme d'un martyr, vous devriez être heureuse. » C'est le mot de trop. Elle ne sera jamais rien d'autre qu'une distraction pour combattants suicidaires...

« J'avais perdu mon identité »

C'est son frère qui l'aide à quitter la Syrie pour rejoindre la Turquie. Aws la rejoindra quatre mois plus tard. Asma comprend, quant à elle qu'en tant que célibataire, il lui est impossible de rester à Raqqa. « J'avais perdu mon identité. Avant, j'étais libre, j'avais un petit ami, j'allais à la plage, je portais même des bikinis. Oui, même en Syrie, on portait des bikinis, et nos frères n'en avaient rien à faire. »

Aujourd'hui, les trois jeunes femmes suivent des cours de turc et d'anglais, espérant que cela les conduira sous de meilleurs auspices. Elles ont repris une vie « normale » et les galeries de photos de leurs téléphones portables affichent de nouveau des sorties entre amis. Mais la peur de se voir rattrapées par Daech ne les quitte pas. Asma sort peu par crainte d'être repérée. Dès qu'elle le peut, elle envoie des mails et appelle des amis restés à Raqqa pour se lamenter d'avoir été chassée par sa famille. C'est évidemment faux, mais si la rumeur se propage, peut-être pourra-t-elle parvenir aux oreilles des combattants de l'État islamique… « Qui sait quand se terminera cette guerre ? interroge la jeune fille. Chaque année, on se dit que les choses rentreront dans l'ordre l'année d'après. Et les années passent, sans que rien ne change. La Syrie, c'est la jungle désormais. »

 

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