Hommage à Aït Ahmed

Publié le par ottolilienthal

Aït Ahmed, oraison d’Etat en Algérie

 

 

Le corps du président du Front des forces socialistes, opposant résolu encensé par le régime depuis sa mort, est rapatrié aujourd’hui. Il était régulièrement consulté par le pouvoir, mais inconnu des plus jeunes.

 

Le talent d’Abdelaziz Bouteflika, malgré une santé chancelante, serait-il toujours d’actualité ? En célébrant la mémoire d’Hocine Aït-Ahmed et en décrétant à cette occasion un «deuil national de huit jours», le pouvoir récupère la mémoire de l’un de ses opposants les plus implacables. Pour Kamel Daoud, journaliste et écrivain oranais, «le pouvoir clôt surtout une dissidence gênante depuis l’indépendance, qui renforce le régime». De la sorte, «le récit national devient une épopée unanimiste» qui dévitalise «définitivement toute possibilité d’opposition», avance le prix Goncourt du premier roman 2015. Remords, mauvaise conscience du pouvoir ? A lire Boualem Sansal, grand prix de l’Académie française pour son roman 2084, l’exercice du pouvoir survit à tout dès lors que «l’opposition, et pour peu qu’elle soit issue du FLN, fait toujours partie du système, d’une manière ou d’une autre».

Hocine Aït Ahmed, 89 ans, était un opposant irréductible du régime, fondateur (en 1963) et président du FFS (Front des forces socialistes) jusqu’en 2013, «mais aussi géniteur et fils du FLN», qu’il a très vite vilipendé, comme le rappelle fort à propos Sansal. Pour l’écrivain phare de Gallimard, Aït Ahmed «a toujours été consulté sur les questions fondamentales». Et pour quelles raisons ? «On l’a fait aussi par peur de la Kabylie, si prompte à s’enflammer, et parce que beaucoup d’officiers supérieurs de l’armée sont des Kabyles proches du FFS et d’Aït Ahmed», explique Sansal en rappelant aussi qu’«en Algérie les choses sont toujours plus simples qu’on croit : le régime algérien est issu de la guerre de libération. Il en a gardé toutes les caractéristiques qui ont fait la force du FLN : la collégialité et le secret notamment. Il n’y a jamais dérogé.»

Ainsi doit-on comprendre d’autant mieux les hommages appuyés de la part du régime à un homme qui aura été effacé de son vivant, et ce jusqu’à son empreinte dans les manuels scolaires. Nisrine, 21 ans, est étudiante à Alger. Interrogée par Libération, elle a appris, dit-elle, la mort d’Hocine Aït Ahmed «sur Facebook» et dans le quotidien national francophone El Watan. Que dit Nisrine au sujet de l’un des principaux acteurs de la lutte pour l’indépendance ? «Je regrette de ne pas avoir entendu parler de lui auparavant», et «de ne pas avoir vu son nom inscrit quelque part dans un cours d’histoire alors qu’on a été dès le jeune âge biberonné à l’histoire de la guerre d’Algérie et de l’époque coloniale.»

Génération hermétique

Un père de famille affirmait sur Facebook que sa fille «en seconde année de master ne connaissait pas non plus le personnage». Les jeunes sollicités, issus des classes moyennes, sont néanmoins «conscients de leurs lacunes», qu’ils tentent, disent-ils, de combler en se précipitant sur Google. «Moi, dit Nisrine, ce fut en interrogeant mon père. J’ai su dès lors quel homme était Aït Ahmed et quel avait été son parcours. J’ai très vite ressenti un fort respect pour cet homme : ses positions politiques et ses revendications en faveur d’un multipartisme politique à une époque où le parti unique régnait.»

Pour Ahmed, 25 ans, originaire de Constantine (nord-est), la jeune génération serait totalement hermétique «à la politique et à sa propre histoire. C’est presque incompréhensible», se désole-t-il, lui qui est un des rares «sondés» par Libération nés entre 1992 et 1996 qui a «une vague idée» de ce que fut la carrière de «l’aristocrate du socialisme», comme il fut appelé. Et il y a toujours une exception pour confirmer la règle de l’oubli : «Tout le monde connaît Aït Ahmed», veut croire Adlène, 22 ans, étudiant à Mostaganem (nord-ouest). Et de faire défiler en accéléré la vie de celui qui sera inhumé dans son village natal de Kabylie vendredi après-midi sous les caméras de la télévision d’Etat.

Celle-ci, depuis une semaine, affiche les hommages de la «Nation» sur un bandeau défilant en accolant à Aït Ahmed l’épithète «moudjahid». Adlène est lancé dans son impeccable récitation : «C’était l’un des 22 membres du Gouvernement provisoire de la république algérienne [qui a négocié les accords d’Evian, en 1962, ndlr]. Il a pris ses distances après l’indépendance. Je l’estime beaucoup pour son courage et la dignité qu’il a tenté de préserver pour son pays. Il avait le culot de la critique, l’audace de la vérité censée combattre les imposteurs, même si la fin de l’histoire s’est soldée par un échec. Un homme authentique», conclut-il, professoral.

«Mourir au pouvoir»

Mais un homme dont la relation avec le régime se serait normalisée ? «Effectivement, selon Boualem Sansal, et cela d’autant plus facilement qu’Aït Ahmed a inscrit son action politique dans le strict respect de la loi. Jamais il n’a cherché à fomenter un coup d’Etat ou à récupérer la colère kabyle lors des grandes manifestations de Kabylie contre le régime.» Et pour cela, il serait au fond de «la famille» du pouvoir ? «C’est un opposant respectable qu’on peut se permettre de respecter. Bouteflika a fait de même avec Ben Bella, il l’a même chouchouté, avec Chadli aussi, et bien d’autres.» Et Boualem Sansal de poursuivre son raisonnement, qui justifierait ce«retour en grâce» posthume : «En tant que musulmans, les dirigeants sont tenus de sacrifier aux principes religieux. Cela passe par le respect dû aux morts, surtout quand ceux-ci sont des héros aux yeux de la population. Personne ne peut y déroger. Tous les grands opposants ont bénéficié de la même considération officielle qu’Aït Ahmed. Ensuite, ne pas oublier que Bouteflika étant lui-même au seuil de la mort [il est le dernier des chefs de la révolution encore en vie, ndlr], il ne veut pas courir le risque d’être lui-même maltraité quand il rendra son âme à Allah. Or, il a toujours rêvé de garder le pouvoir à vie et de mourir au pouvoir comme est mort son maître Boumédiène, pleuré par toute la population alors que de son vivant elle le haïssait comme le diable.»

Pour saisir les éloges mécanisés du pouvoir envers Aït Ahmed, il convient de les contextualiser. Ils surgissent, telle l’huile à la surface de la mer, comme la parabole d’un naufrage annoncé. En effet, l’économie est en panne et les cours du brut n’en finissent pas de dégringoler, dégradant à grande vitesse les comptes publics. A cela s’ajoute une guerre de succession qui bat son plein et des tensions dans l’appareil sécuritaire. Comme le dit un observateur de la vie politique algérienne, «il serait bête d’ajouter des problèmes en traitant Hocine Aït Ahmed comme un vulgaire opposant. L’Algérie est une poudrière, tout le monde le sait et prie pour que personne ne vienne y mettre le feu, sachant également que la population a rompu depuis longtemps avec le pouvoir et tous ses opposants. C’est avec ennui et dégoût qu’elle les regarde s’agiter».

Par ailleurs, le président Bouteflika sait qu’Aït Ahmed mort, le FFS a vécu. Pour la succession de son frère à la santé flageolante, «Saïd sait que c’est aussi du pain bénit», ajoute une source à Alger. Comprendre donc que les frères Bouteflika «vont essayer de récupérer ce qui reste du FFS». Et qu’en resterait-il ? «En fait rien, sinon quelques opportunistes et carriéristes, Aït Ahmed a trop couvé son parti. Le FFS est resté un simple appareil à son service. Le pouvoir, une fois les obsèques célébrées, va l’achever en faisant ce qu’ils savent très bien faire en la matière : inoculer un virus dans ses organes de direction et attendre son éclatement», avance cette source.

«Dictature émolliente»

La mort d’Aït Ahmed rappelle aussi que le monde de l’après-indépendance était jeune et splendide. Cette période exaltante où l’homme était à hauteur de l’événement, luttant contre les espoirs entravés. C’est ainsi que le voit Salah Dabouz, 52 ans, président de la Ligue algérienne des droits de l’homme : «Il a lutté pour libérer les Algériens du système colonial avec la même détermination qu’il a lutté pour les libérer d’un système dictatorial.» Et de poursuivre : «Il a toujours constitué un espoir pour nous. Cependant, le régime a brisé toutes les bonnes volontés, assassiné ses nationalistes opposants ou les a forcés à l’exil.» Il y a derrière sa disparition un mélange de tristesse et d’admiration envers celui qui a résisté depuis 1962 à toutes les tentatives du pouvoir visant à le «domestiquer». Et de retracer cet épisode de 1999 quand le président du FFS s’était retiré de la présidentielle devant les fraudes : «L’Algérie pouvait entamer sa transition démocratique et pluraliste, en vain…»

Un journaliste, très en vue, la soixantaine, se montre sombre et inquiet : «La disparition de Hocine Aït Ahmed laisse l’amer sentiment que son long et riche parcours de sept décennies de lutte pour la libération du peuple algérien du joug colonial et son émancipation démocratique n’aura pas porté finalement ses fruits. L’Algérie est toujours dirigée par un régime autoritaire, une sorte de dictature émolliente qui cède des espaces de liberté par doses homéopathiques.»

L’image de rassembleur qui se dessine à travers le parcours de l’homme ne fait néanmoins pas toujours l’unanimité. «Hocine Aït Ahmed a toujours été pour ma génération l’icône d’un changement espéré, explique Nassera Merah, 59 ans, sociologue. Après un long exil, on attendait, assoiffés de démocratie, que son retour [après l’ouverture démocratique du pays entamée en 1989, ndlr] nous rassemble dans ce sens. En vain, le président du FFS s’est limité à la cause berbériste au lieu d’être une figure rassembleuse. Hocine Aït Ahmed a tout de même le mérite d’être ce qu’il a été», reconnaît avec mélancolie la sociologue, comme si cet homme lui évoquait un vieux chagrin d’amour déçu.

 

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