Les derniers secrets du shah d'Iran

Publié le par ottolilienthal

 

Dans ses "Mémoires d'Iran", le confident du monarque affirme que le shah était persuadé d'avoir été renversé par les États-Unis en 1979.

 

Le sort du Shah d'Iran a été scellé depuis l'étranger. Voilà ce qu'affirme Amir Aslan Afshar, l'un des plus proches confidents de Mohammad Reza Pahlavi. Dans Mémoires d'Iran*, cet ancien diplomate iranien, dernier Grand Maître du protocole de la Cour impériale, relate les coulisses de la révolution iranienne, vue du palais. On y apprend que le shah d'Iran était persuadé d'avoir été lâché par ses alliés occidentaux, en tête desquels les États-Unis, pour avoir souhaité s'en émanciper.

"J'ai signé mon arrêt de mort le jour où j'ai signé avec une société pétrolière italienne un contrat qui accordait 75 % des bénéfices à l'Iran", a déclaré le souverain devant son chef de protocole. "L'hostilité des grandes compagnies contre moi a encore crû quand, prenant la tête de l'Opep, je suis parvenu à faire bondir les cours du brut et quand j'ai proclamé la pleine et entière souveraineté de l'Iran sur son industrie pétrolière à partir de 1979. (…) Ainsi, exactement comme ils l'avaient déjà fait avec mon père, ils ont mis fin à mon existence politique, précisément à la date fatidique de 1979."

C'est oublier qu'à l'époque, l'Iran est secoué depuis plus d'un an par une vague sans précédent de manifestations populaires mêlant islamistes, marxistes, islamo-marxistes, et libéraux. Leur cible, quarante ans de pouvoir despotique du monarque, assuré par sa féroce police secrète : la Savak. Et si Mohammad Reza Pahlavi a réussi à industrialiser son pays à grands pas, il n'a pu empêcher les inégalités sociales de se creuser dramatiquement en Iran. "La fin du régime impérial était déjà programmée", souligne l'historien Yann Richard, professeur émérite à la Sorbonne Nouvelle-Paris 3 et témoin de la révolution iranienne. "Les manifestations étaient de plus en plus massives au cours de l'année 1978 et le shah ne contrôlait plus rien. Il aurait peut-être pu se maintenir au pouvoir s'il avait fait intervenir l'armée pour réprimer tous azimuts. Mais il a reculé, plus par faiblesse que par force d'âme."

Conférence de Guadeloupe

Pourtant, à en croire le chef du protocole du shah, ce n'est pas sur les pavés de Téhéran, mais dans un hôtel en Guadeloupe que le destin du monarque a été tranché. Le 4 janvier 1979, un sommet extraordinaire réunit dans le département français d'outre-mer le président américain de l'époque, Jimmy Carter, le président français Valéry Giscard d'Estaing, le Premier ministre britannique James Callaghan, et le chancelier allemand Helmut Schmidt.

"Au cours de cette réunion, Carter, évoquant les menaces que l'URSS faisait peser sur l'Afghanistan, déclara qu'il souhaitait que le shah soit écarté du pouvoir et remplacé par Khomeyni", affirme Amir Aslan Afshar dans ses Mémoires d'Iran. "Seul Helmut Schmidt avait souhaité un supplément d'enquête, rappelant à ses pairs que l'Iran était un pays qui entretenait avec eux tous de bonnes relations économiques et politiques. Callaghan, quant à lui, pensait comme Carter que le régime du shah avait fait son temps. Quant à Giscard d'Estaing, passées ses premières hésitations et sa surprise, il avait joint sa voix à celle des autres choristes."

Un an auparavant, le président américain louait pourtant l'Iran du shah, son principal allié au Moyen-Orient, en tant qu'"îlot de stabilité". Mais à Washington, le débat faisait déjà rage à l'époque entre le Département d'État et la Maison-Blanche. D'un côté, le conseiller à la Sécurité nationale, Zbigniew Brzezinski, était farouchement opposé à la chute du shah, considérant qu'elle provoquerait le chaos au Moyen-Orient. De l'autre, le secrétaire d'État américain Cyrus Vance, estimait au contraire que l'arrivée au pouvoir en Iran de l'ayatollah Khomeyni, un "Gandhi iranien" selon lui, permettrait aux États-Unis de créer une ceinture verte islamiste contre les communistes.

L'islamisme, rempart contre le communisme

"Les Américains cherchaient à l'époque le meilleur rempart contre le communisme, qui se trouvait davantage du côté des religieux que des libéraux, convient Yann Richard, mais Jimmy Carter a affirmé de manière répétée son soutien au shah jusqu'à l'été 1978." Ainsi, l'historien réfute toute idée de "complot". "La situation se dégradant dans le pays, et le shah de maîtrisant plus rien, les États-Unis et leurs alliés n'ont eu d'autre choix que de tourner la page", insiste-t-il.

Le 16 janvier 1979, le shah quitte définitivement l'Iran pour l'Égypte. Si beaucoup interprètent ce départ précipité comme une fuite, Amir Aslan Afshar, qui était du voyage, livre une tout autre version. D'après le confident du shah, celui-ci souhaitait se rendre temporairement aux États-Unis pour avertir Jimmy Carter du danger que représentait l'arrivée au pouvoir d'un ayatollah en Iran. Et donc regagner ses faveurs. "Il est nécessaire que je me rendre en personne aux États-Unis pour clarifier la situation avec Carter et son équipe et que je leur explique que l'action déstabilisatrice qu'ils mènent aura des effets catastrophiques, non seulement pour nous, mais pour l'ensemble de la région", affirme alors Mohammad Reza Pahlavi, selon des propos rapportés par son chef du protocole.

Or, peu avant son départ, le président américain lui suggère tout d'abord de faire une escale en Égypte, à Assouan, afin d'évoquer avec le président égyptien Anouar Sadate les accords de Camp David qui viennent d'être signés entre Israël et l'Égypte. Le shah s'exécute. Mais les entretiens achevés, l'ambassadeur américain au Caire signifie alors au souverain iranien que sa venue aux États-Unis n'est "pas opportune". Furieux et dépité, le shah s'écrie alors, selon son confident : "Ces gens-là n'ont pas agi différemment envers mon père (renversé par le Royaume-Uni et la Russie au profit de son fils en 1941, NDLR). Ils lui avaient promis qu'il pourrait, comme il en avait émis le souhait, se rendre en Inde, à proximité de l'Iran. Mais à peine était-il parvenu dans la rade de Bombay que les Anglais, lui interdisant de descendre du bateau, le déportèrent à l'île Maurice. J'ai eu bien tort de leur faire confiance et de venir ici à Assouan !"

"Un jour, les Iraniens comprendront leur erreur" (shah)

Atteint d'un cancer, le Shah entame alors un douloureux exil, rejeté par tous les dirigeants étrangers qui lui déroulaient pourtant le tapis rouge à peine quelques mois auparavant. Seuls le roi du Maroc Hassan II et le président égyptien Anouar Sadate refusent de le trahir. Entre 1979 et 1980, le shah erre entre l'Égypte, le Maroc, Bahamas, le Mexique, les États-Unis, Panama, avant de s'éteindre au Caire, le 27 juillet 1980. L'Iran est alors devenu une République islamique, et 52 employés de l'ambassade américaine à Téhéran sont pris en otage.

Au crépuscule de sa vie, le shah se laissait aller à cet amer constat en forme de testament : "Nous voulions mener la patrie vers une grande civilisation afin de la libérer du sous-développement et des survivances médiévales. Mais le régime actuel la conduit inexorablement vers la destruction. Si les Iraniens étaient équitables et comparaient leur situation à celle de leurs voisins ou de leurs pères, il y a un demi-siècle, ils comprendraient que l'ivresse des progrès et du confort les a conduits à faire une révolution pour en avoir encore davantage. Vous constaterez bientôt que ce que nous venons de vivre, bien plus qu'une révolution, fut un véritable suicide national. Tout ce que mon père, moi-même et le peuple iranien avions accompli depuis cinquante-sept ans a été anéanti et l'Iran s'enfonce dans la grande terreur. Un jour, les gens comprendront leur erreur, mais il sera trop tard…"

 

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