Mère Teresa, une sainte à géométrie variable

Publié le par ottolilienthal

La canonisation de Mère Teresa trouble les nationalistes hindous

 

Un miracle politique s’est produit en Inde, quelques jours seulement avant la canonisation de Mère Teresa, dimanche 4 septembre, à Rome. Le premier ministre Narendra Modi, issu du Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS), l’organisation matrice du nationalisme hindou, qui accuse Mère Teresa d’avoir « christianisé » des milliers d’Indiens, s’est finalement incliné devant la future sainte de Calcutta.

 

« Au moment même où la sainteté a été accordée à Mère Teresa, qui a servi les pauvres d’Inde tout au long de sa vie, il est naturel que les Indiens se sentent fiers », avait déclaré M. Modi dimanche 28 août. Une délégation gouvernementale indienne assistera à la cérémonie.

Les nationalistes hindous ne cachent cependant pas leur malaise. La religieuse, qui a obtenu le prix Nobel de la paix en 1979, bénéficiant du statut d’icône mondiale, n’est ni originaire du pays, ni hindoue. « Vinoba Bhave, Swami Chinmayananda, Acharya Sushil Muni, et de nombreux autres n’ont pas eu la même publicité », déplore Kanchan Gupta dans les colonnes du quotidien The Daily Pioneer. L’éditorialiste regrette que l’Inde oublie d’autres de ses « héros », pointant l’« influence occidentale » dans la manière dont le pays se regarde.

 

D’autres nationalistes saluent timidement l’action de Mère Teresa, tout en la relativisant. « Malgré sa mission de conversion, Mère Teresa n’aurait pas pu faire ce qu’elle a fait, et réussir, dans un environnement qui n’est pas hindou », souligne Tarun Vijay, du parti Bharatiya Janata, ajoutant que « l’aide aux personnes en détresse a toujours suscité des louanges dans l’histoire hindoue ».

Lire aussi : Mère Teresa proche de la canonisation après la reconnaissance d’un miracle

Capitale mondiale de la misère

Mère Teresa a jeté une lumière à la fois crue et pleine de compassion sur la misère de Calcutta. En 1950, elle fonde les missionnaires de la Charité. Deux ans plus tard, après la rencontre d’une femme agonisant sur un trottoir, elle ouvre une vieille bâtisse, le fameux « mouroir », pour accueillir ceux qui sont rejetés par les hôpitaux. En quelques décennies, l’ancienne capitale de l’empire britannique des Indes est devenue la capitale mondiale de la misère.

Ses positions contre l’avortement ou la contraception ont suscité de nombreuses critiques.

Lors d’une enquête sur les conditions de soin et d’hygiène dispensés dans les centres des missionnaires de la Charité, Aroup Chatterjee – auteur de Mother Teresa : The Untold Story (ed. Fingerprint, non traduit) – découvre que les seringues y sont plusieurs fois utilisées, que des médicaments périmés y sont administrés, que des enfants y sont attachés à leur lit et que l’aspirine n’est que rarement utilisée. Des pratiques amenées à changer. « Mère Teresa a glorifié la souffrance, car elle pensait que cela rapprochait de Jésus-Christ », déplore-t-il.

Ses positions contre l’avortement, « le plus grand destructeur de la paix », selon Mère Teresa, ou la contraception ont également suscité de nombreuses critiques. « Le mythe de Mère Teresa a éclipsé de nombreux réformateurs sociaux indiens qui luttaient pour changer les mentalités. Elle n’a rien fait pour lutter contre le système des castes et transformer la société, elle n’était qu’une obscurantiste et une démagogue », enrage Aroup Chatterjee.

 

 

La madone des bidonvilles une icône controversée

 

Star de la charité, incarnation de l’Église pauvre pour les pauvres mais aussi missionnaire controversée, la religieuse sera canonisée demain à Rome par le pape François.

 

Il reste d’elle l’image toute simple d’une religieuse en sari de coton blanc bordé de bleu, installée dans un bidonville de Calcutta, en Inde, pour venir en aide aux plus démunis. Il reste d’elle le souvenir d’une icône de l’Église catholique du XXe siècle, à l’origine de la création, en 1950, de la congrégation des Missionnaires de la Charité. Une sainte femme humaniste et altruiste, tendant une main secourable aux laissés-pour-compte, aux orphelins, aux lépreux, aux malades mentaux, aux mères célibataires, aux malades du sida. Elle est à l’origine de l’ouverture de plusieurs hospices et hôpitaux pour des personnes âgées et des handicapés délaissés.

Mère Teresa de Calcutta, née Agnès Gonxha Bojaxhiu le 26 août 1910 dans une famille albanaise pieuse du Kosovo, sera élevée au rang de sainte demain au Vatican, par le pape François. L’Église a reconnu que la religieuse morte en 1997 avait réalisé deux miracles de guérison, réunissant ainsi les critères pour sa canonisation. Une Indienne, atteinte d’un cancer irréversible, avait été guérie en priant deux heures devant la photo de mère Teresa. La sœur albanaise avait été béatifiée par Jean-Paul II le 19 octobre 2003, au cours d’une cérémonie à Rome rassemblant 300 000 fidèles.

Des ombres ternissent son aura. On la croit progressiste, elle fut ultra-réactionnaire, la gardienne farouche de la morale de l’Église. Dans son discours d’acceptation de son prix Nobel de la Paix en 1979, la frêle religieuse de 1,54 m avait montré son visage le plus dogmatique et dénoncé l’avortement : « la plus grande force de destruction de la paix aujourd’hui, un meurtre direct par la mère elle-même ».

La « sainte des bidonvilles », qui a passé sa vie à soulager la misère la plus sordide, suivait un sacerdoce : « Nous ne sommes pas des travailleurs sociaux. Il se peut que nous fassions un travail social aux yeux des gens, mais en réalité, nous sommes des contemplatives au cœur du monde ».

Sa complaisance met mal à l’aise. « Il y a quelque chose de très beau à voir les pauvres accepter leur sort, à le subir comme la passion du Christ. Le monde gagne beaucoup à leur souffrance ».

« À chaque fois qu’elle voyait un pauvre qui souffrait, elle voyait Jésus souffrant dans cette personne », témoigne l’Américaine Mary Johnson, missionnaire de la Charité pendant 20 ans. « Parfois, elle en oubliait la vraie personne en face ».

Ses tourments spirituels assombrissent aussi son mythe de figure pieuse. La nouvelle sainte, dont l’un des deux miracles de guérison a été contesté par des médecins indiens, n’était pas une servante de Dieu sans questions intimes. Mère Teresa a douté et souffert dans sa foi comme l’ont révélé des extraits de sa correspondance « S’il y a un Dieu, s’il vous plaît pardonnez-moi, quand j’essaie de me tourner vers le paradis, il y a un tel vide coupable… » Avec sa canonisation, l’Église reconnaît qu’elle est au paradis.

 

Nathalie Chifflet

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article