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partie d'échecs au moyen orient : Iran et Arabie Saoudite, perses et arabes..

Publié le par ottolilienthal

En Arabie Saoudite, l'ascension fulgurante de Mohammed ben Salmane

En deux ans, le jeune fils du roi Salmane a pris le pas sur le neveu Mohammad Ben Nayef, jusqu'à prendre sa place comme prince héritier.

Depuis son arrivée au pouvoir le 23 janvier 2015, Salmane ben Abdelaziz al-Saoud a bouleversé la pratique de la politique du royaume. En deux ans, il avait resserré le pouvoir autour de trois hommes : lui-même, son neveu Mohammad Ben Nayef, mais surtout son fils Mohammed Ben Salmane. Ce mardi, par un décret royal, il a évincé son neveu au profit de son fils comme prince héritier, ouvrant ainsi la voie à la deuxième génération de la dynastie Al-Saoud. Retour sur une histoire de famille…

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Au commencement était Abdelaziz al-Saoud

Dès la création de son royaume, en 1932, Abdelaziz al-Saoud tient à préserver l’unité de la famille. Il transmet le pouvoir à son fils avant que ne soit mis en place un mode de succession adelphique, c'est-à-dire où le pouvoir se transmet de frère en frère.

Lorsque le fondateur d’Arabie Saoudite, Abdelaziz al-Saoud, meurt en 1953, c’est son fils Saoud Bin Abdelaziz al-Saoud qui reprend le pouvoir. Depuis, cinq de ses frères, dont Salmane, le roi actuel, ont gouverné. Mais ce système, intrinsèquement lié à une seule génération, ne pouvait être pérenne.

 

Compte tenu de l’âge avancé des fils du fondateur du royaume, la question du passage de la succession à la génération suivante se pose dès les années 2000. Le roi Abdallah, couronné en 2005, décide pourtant de poursuivre cette politique et nomme ses demi-frères Salmane et Mouqrine respectivement prince héritier et vice-prince héritier.

Mais trois mois après son accession au trône, Salmane écarte brutalement Mouqrine et le remplace par son neveu Mohammed Ben Nayef. C’est la première fois dans l’histoire du royaume qu’un prince héritier est évincé. Il en profite également pour propulser son fils cadet, Mohammed Ben Salmane, au statut de vice-prince héritier.

En transmettant le pouvoir à la deuxième génération, Salmane, octogénaire, impose de fait un changement de régime. «Et les conséquences sont énormes, explique Bernard Haykel, professeur des études proche-orientales à l’université de Princeton aux Etats-Unis et spécialiste de l’Arabie Saoudite. Il n’y a plus beaucoup de fils d’Abdelaziz encore en vie, mais les petits-enfants, eux, sont extrêmement nombreux. Ils sont jeunes et ont des idées nouvelles car ils sont nés à une époque différente. Ils sont connectés et beaucoup d’entre eux parlent anglais. La manière de gouverner va donc potentiellement évoluer.»

L’ascension de Mohammed Ben Salmane

Mohammed Ben Salmane est l’incarnation même de cette nouvelle jeunesse. Par son dynamisme et sa façon de s’afficher dans les médias, le jeune homme, 31 ans aujourd'hui, rompt totalement avec la pratique politique des princes de la première génération. Il est aussi à l’origine de la guerre au Yémen qui dure depuis mars 2015.

Méconnu il y a encore deux ans, Mohammed Ben Salmane grandit politiquement dans l’ombre de son père depuis 2009. Il accumule peu à peu les responsabilités dont la présidence du Conseil des affaires économiques et de développement, qui supervise le géant pétrolier Saudi Aramco. Puis contrôle les budgets de tous les ministères, à l’exception de l’Intérieur. «Il est très inhabituel pour un roi de déléguer ce genre d’autorité à quelqu’un de si jeune qui en plus rompt avec les traditions saoudiennes», souligne le professeur américain.

Justifié par un discours d’urgence de modernisation, Mohammed Ben Salmane a également présenté, fin avril 2016, son programme «Vision 2030» qui a pour but de transformer l’économie saoudienne pour réduire sa dépendance au pétrole et diversifier les sources de revenu du royaume. Le pays, dépendant à plus de 70% du pétrole, vit en effet une grave crise économique. Le 2 février, Aramco a augmenté ses prix afin de réduire la demande et les exportations. Depuis l’effondrement du cours du brut en 2015, l’Arabie Saoudite connaît de lourdes difficultés financières et doit mettre en place des politiques d’austérité qui impactent directement la société.

A lire aussi Arabie Saoudite : le «tufush», mal-être des moins de 30 ans

Depuis deux ans, «Monsieur Tout» [Mister everything], comme certains diplomates aiment le surnommer, est constamment en campagne et ce dans le but de séduire la société saoudienne. «Dans des régimes autoritaires comme en Arabie Saoudite, on a souvent l’impression que l’opinion publique ne compte pas, mais on a tort. Mohammed Ben Salmane joue une carte populiste et nationaliste», explique Stéphane Lacroix, professeur à Sciences-Po Paris et spécialiste de l’Arabie Saoudite. Il a également, l'an dernier, effectué une tournée à l’étranger pour rencontrer différents dirigeants comme Barack Obama ou encore François Hollande (les 27 et 28 juin 2016) et ainsi acquérir une stature internationale.

Depuis ce mardi, il est désormais prince héritier et vice-Premier ministre, en remplacement du neveu du roi, Mohammed Ben Nayef.

 

Mohammed Ben Nayef, le prince héritier marginalisé

Car jusqu'ici Mohammed Ben Salmane n’avait qu'un seul «concurrent» réel : Mohammed Ben Nayef, ministre de l'Intérieur et prince héritier jusqu'à lundi. Jouissant d’une grande notoriété à l’étranger, proche des Américains et de nombreux services secrets occidentaux, Mohammed Ben Nayef avait fait de la lutte antiterroriste, notamment contre al-Qaeda, son cheval de bataille. Mais depuis l’ascension politique de son cousin, le prince de 57 ans était de plus en plus marginalisé, «la dernière personne extérieure au clan Salmane encore à l’intérieur du régime», expliquait Stéphane Lacroix. Son statut de prince héritier ne lui conférait aucun pouvoir, le roi pouvant lui reprendre son titre à tout moment…

«La monarchie saoudienne ressemble en de nombreux points à celle de Louis XIV. Le roi fait monter qui il veut dans la hiérarchie, mais il écarte aussi qui il veut selon son bon vouloir», résume Bernard Haykel. A son arrivée sur le trône, Salmane avait par exemple évincé le ministre sans portefeuille Saad al-Jabri, un proche de Mohammed Ben Nayef depuis de nombreuses années. Le 31 octobre 2016, Ibrahim Bin Abdel Aziz Al-Assaf, ministre des finances depuis vingt ans, avait lui été «limogé» par décret royal.

Désormais, l’ensemble du système est réorganisé autour de Salmane, qu’on dit malade d’Alzheimer, et de son fils. «Un à un, Mohammed Ben Salmane fait céder les derniers contre-pouvoirs au sein du système pour mettre l’exécutif en ordre de marche », explique Stéphane Lacroix. En avril 2015, le roi Salmane avait remplacé Saoud al-Fayçal, ministre des Affaires étrangères depuis quarante ans, par l’ambassadeur à Washington, Adel al-Jubeir, un roturier relativement jeune «dont la loyauté semble acquise au fils du roi», poursuit le professeur de Sciences-Po Paris.

Le roi a donc finalement décidé ce mardi de modifier une nouvelle fois l’ordre de succession et d'écarter Mohammed Ben Nayef. Même si ce glissement progressif à la nouvelle génération n'est pas du goût de tout le monde. Pour Stéphane Lacroix, «les détracteurs de Mohammed Ben Salmane patientent pour voir si il va échouer car ses objectifs sont difficilement atteignables. Là, ils l’attendront au tournant».

Fanny Arlandis

L’exécution du cheikh Al-Nimr creuse la cassure confessionnelle du Moyen-Orient

 

Les défenseurs du cheikh Al-Nimr redoutaient le pire depuis que les forces de sécurité saoudiennes avaient été mises en état d’alerte il y a quelques jours. Leurs craintes se sont révélées exactes. Le célèbre prédicateur chiite a été exécuté samedi 2 janvier, avec quarante-six autres personnes condamnées pour « terrorisme », dont des militants d’Al-Qaida. Sa mise à mort promet d’attiser les haines sectaires au Moyen-Orient, d’accroître les tensions entre l’Iran et le royaume wahhabite, qui se combattent déjà, par alliés interposés, en Syrie et au Yémen, et donc de nuire aux efforts, récemment relancés, pour régler ces deux conflits.

 

Lire aussi : L’Arabie saoudite exécute 47 personnes, dont le cheikh chiite Al-Nimr

« Je ne doute pas que ce sang pur tachera la maison [de la famille] Al-Saoud et qu’ils seront balayés des pages de l’histoire », a réagi l’ayatollah iranien Ahmad Khatami, en référence à la dynastie au pouvoir à Riyad. « Le monde islamique va exprimer son indignation et dénoncer ce régime infâme autant que possible », a ajouté le dignitaire iranien, membre de l’assemblée des experts. « Riyad paiera un prix élevé », a déclaré le porte-parole du ministère des affaires étrangères de l’Iran.

Désobéissance au souverain

Agé de 56 ans, Nimr Baqer Al-Nimr, avait été le chef de file des manifestations qui avaient ébranlé la province orientale du royaume, fief de la communauté chiite saoudienne, entre 2011 et 2012, en parallèle des « printemps arabes ». Dans ce pays qui se définit comme le gardien de l’orthodoxie sunnite, régi par le wahhabisme – une version ultrapuritaine de l’islam –, les chiites, qui sont deux millions sur une population dix-huit millions, s’estiment souvent marginalisés et harcelés par l’appareil policier.

Le cheikh Al-Nimr s’était distingué par quelques prêches provocateurs, notamment celui où il s’était réjoui de la mort du prince héritier Nayef, en 2012. Un an plus tôt, dans une autre diatribe, il avait appelé à une sécession de l’est de l’Arabie saoudite et à sa fusion avec le royaume voisin de Bahreïn, ébranlé à l’époque par la révolte de la majorité chiite contre la dynastie sunnite des Al-Khalifa. Surtout apprécié de la jeunesse déshéritée de Qatif, la capitale des chiites sur la côte est, le religieux était considéré comme un dur par rapport à d’autres religieux, plus modérés, comme le cheikh Hassan Al-Safar.

Il n’avait cependant jamais cautionné les actes de violence perpétrés à la fin du soulèvement, et de façon résiduelle depuis, par une poignée de radicaux, implantés principalement à Awamiyah, un quartier de Qatif. Une prudence insuffisante aux yeux des autorités. Arrêté en juillet 2012, Al-Nimr avait été condamné à mort en octobre 2014 pour sédition, désobéissance au souverain et port d’armes par un tribunal de Riyad spécialisé dans les affaires de terrorisme.

Mélanger opposants et terroristes

A l’époque, de nombreux observateurs s’attendaient à ce que la cour suprême cassât ce verdict préliminaire, unanimement condamné par les organisations internationales de défense des droits de l’homme. Ou bien à ce que le roi Abdallah le commuât en peine de prison à perpétuité. Mais celui-ci, mort trois mois plus tard, a été remplacé par un nouveau souverain, Salman, obnubilé par la menace iranienne – et par extension chiite –, comme l’a montré sa décision d’entrer en guerre contre les milices houthistes au Yémen, de confession zaïdite, une branche du chiisme.

Les deux super-ministres sur lesquels le roi s’appuie, son fils et vice-prince héritier, Mohammed Ben Salman, titulaire du portefeuille de la défense, et son neveu et dauphin Mohammed Ben Nayef, chargé de l’intérieur, ont par ailleurs construit leur ascension politique sur une image d’homme à poigne, inflexible. Ils pouvaient d’autant moins y renoncer qu’une rivalité feutrée les oppose. Le triumvirat en place à Riyad n’était donc pas porté naturellement à la clémence.

Les dirigeants saoudiens redoutaient probablement aussi d’être accusés de mollesse par le clergé wahhabite, l’autre pilier du royaume avec la famille Al-Saoud, qui considère le chiisme comme une branche déviante de l’islam. Une grâce du cheikh Al-Nimr serait mal passée dans les milieux les plus conservateurs du pays, alors que des dizaines de sunnites, impliqués dans des attaques revendiquées par Al-Qaida, s’apprêtaient à être mis à mort et que le royaume durcit le ton contre l’organisation Etat islamique, en annonçant la formation d’une coalition antiterroriste.

Lire aussi : Comment l’Arabie saoudite envisage sa coalition contre l’Etat islamique

La liste des personnes tuées samedi inclut le nom de Fares Al-Shuwail, présenté par les médias saoudiens comme un leader religieux d’Al-Qaida, arrêté en août 2004, à l’époque où l’organisation d’Oussama Ben Laden commettait de nombreux attentats dans le royaume. En exécutant le même jour à la fois des chiites et des sunnites, quitte à mélanger opposants et terroristes, le royaume espère désamorcer les critiques qui l’accusent de discriminations antichiites.

La manœuvre ne devrait pas avoir beaucoup de succès. Riyad a déjà envoyé des renforts de police à Qatif, en prévision d’une relance des troubles dans la province orientale. A Bahreïn, archipel satellite de l’Arabie saoudite, des manifestations de protestations ont commencé dans les villages chiites du sud de Manama, la capitale. La mise à mort d’Al-Nimr risque d’approfondir la défiance entre Téhéran et Riyad, au moment où le lancement de pourparlers de paix, sur le Yémen (un deuxième round de négociations est prévu pour la mi-janvier en Suisse) et sur la Syrie (une première rencontre entre pro et anti-Bachar Al-Assad est programmée pour le 25 janvier à Genève), nécessite au contraire un rapprochement entre les deux rivaux. Au Yémen, le mouvement houthiste a annoncé porter le deuil « d’un guerrier saint » exécuté « après une parodie de procès et en violation flagrante des droits de l’homme ». La coalition arabe menée par Riyad a enterré pour sa part le cessez-le-feu entré en vigueur le 15 décembre et violé à de multiples reprises depuis cette date.

Dans une déclaration à l’Agence France-Presse, Mohamed Al-Nimr, le frère du défunt cheikh, a espéré que « la voix de la modération et un règlement politique prévaudront ». Mais il est peu probable que ses mots de paix soient entendus.

 

 

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