zone euro : couacs

Publié le par ottolilienthal

Pourquoi les gouvernements européens sont tous en crise

Allemagne, Royaume-Uni, Italie, Espagne et bien entendu la France : les dirigeants de tous les grands pays européens sont mis en grande difficulté par des partis et des candidats anti-système. Partout, les électeurs font exploser le paysage politique et les codes traditionnels. Décryptage.

 

Merkel contestée en Allemagne

La situation : le parti de la Chancelière, la CDU est arrivé troisième dans l’Etat de Mecklembourg-Poméranie, sa région d’origine de l’ex-RDA.

Les conservateurs de la CDU sont devancés par les sociaux-démocrates (SPD), avec qui ils gouvernent et surtout par l’AfD, parti d’extrême droite créé en 2013.

C’est inédit depuis la libération et aussi pour Angela Merkel !

La Chancelière perd toutes les élections locales depuis le début de son troisième mandat, qui s’achève en septembre 2017.

Sa coalition est fragilisée, sa ligne est contestée dans son parti.

 

Le phénomène politique : l’irruption de l’extrême-droite dans le paysage.

Le parti AfD se place en seul opposant à la coalition entre les deux grands partis (CDU et SPD) et à leur politique migratoire.

 

Les racines du mal : Angela Merkel a reconnu elle-même que sa défaite était lié à sa politique de la main tendue envers les migrants.

Mais les questions de l’identité et de l’immigration étaient posées avant la crise des réfugiés et l’annonce que le pays en accueillerait 900 000.

Le plein-emploi a attiré depuis le début des années 2000 des populations de pays musulmans mais aussi de voisins de l’ex-bloc de l’Est.

Or, la cohabitation peut s’avérer difficile dans certaines villes et quartiers.

 

Le Royaume-Uni dans le brouillard du Brexit

 

La situation : dix mois après sa victoire aux législatives amplifiée par le mode de scrutin majoritaire à un tour, le Premier ministre David Cameron est contraint de démissionner (25 juin) après le vote pour la sortie de l’Union européenne (Brexit).

La nouvelle Premier ministre Theresa May doit gérer cette sortie. Quand ? Comment ? Avec qui ? Elle n’a pas les réponses.

 

Le phénomène politique : la fracture n’est plus le clivage bicentenaire entre conservateurs (Tories) et travaillistes (Labour) mais traverse les deux grands partis.

Les travaillistes avec Tony Blair sont devenus sociaux-libéraux, puis les Tories avec Cameron sont restés libéraux mais plus mondialistes donc plus Européens.

Une partie de leur électorat n’a pas admis ces mouvements, d’où l’émergence des anti-européens de UKIP et de courants internes.

 

Les racines du mal : le vote non à l’Europe est celui de Britanniques qui ne se reconnaissent plus dans le pays qu’a engendré la mondialisation.

Le vote « leave » (quitter l’Europe) est le produit des inégalités de richesse, sociales et culturelles entre les métropoles et le pays profond, de la rupture entre une génération qui voit l’Angleterre éternelle se fondre dans un monde banalisé et surtout de l’hostilité montante à une immigration venue des pays de l’Est.

Mais on aurait tort de comparer le vote Brexit avec le vote FN français : les plus de 65 ans ont voté à 70 % pour la sortie de l’Union, alors qu’en France, Marine Le Pen obtient ses plus mauvais scores dans cette tranche d’âge.

 

L’Espagne sans gouvernement

 

La situation : depuis huit mois, le gouvernement espagnol expédie les affaires courantes.

Deux élections législatives, dix mois de négociations n’ont pas permis de dégager une majorité pour gouverner, pas même un compromis avec une opposition passive.

 

Le phénomène politique : l’éclatement du bipartisme. Après quarante ans d’opposition frontale et d’alternances entre conservateurs (PP) et socialistes (PSOE), le paysage politique a éclaté en moins de 18 mois.

Un parti centriste (Ciudadanos) et un parti de gauche anti-austérité (Podemos) ont prospéré sur la déliquescence des deux grands rivaux en même temps qu’au Pays basque et en Catalogne, les partis nationalistes renforçaient leur poids électoral.

 

Les racines du mal : elles portent deux noms, corruption et crise.

Les deux grands partis sont empêtrés au niveau national comme local dans des affaires financières de plus ou moins grande ampleur.

Prébendes, népotismes, commissions occultes : les procédures et inculpations d’élus ou ex-élus nourrissent la chronique politico-judiciaire.

Les électeurs espagnols, en bons latins, restaient peu regardants sur ces dérives quand l’économie tournait à plein régime.

Mais dans l’Espagne des plans de rigueur, du chômage de masse, des baisses de pensions et de salaires, des hausses de taxes c’est devenu insupportable.

La crise a aussi renforcé le nationalisme, en Catalogne notamment, où les partis nationalistes surfent sur un thème : nos impôts ne doivent plus financer les corrompus de Madrid et les chômeurs du Sud.

 

L’Italie tentée par le saut dans l’inconnu

 

La situation : le Président du Conseil Matteo Renzi joue son avenir politique sur l'adoption du référendum constitutionnel visant à abolir le Sénat qui aura lieu fin octobre-début novembre.

Le jeune leader social-démocrate a annoncé sa démission en cas de défaite.

Le "oui" rassemble son parti et ses alliés centristes, libéraux, démocrates-chrétiens des deux bords, le "non" les derniers berlusconistes, les régionalistes du Nord très puissants, les anciens communistes et le parti populiste "cinq étoiles".

 

Le phénomène politique : le mouvement "cinq étoiles", fondé par l’humoriste Beppe Grillo, a remporté des victoires fracassantes aux municipales de Rome et Turin avec de jeunes candidat(e)s hors sérail politique.

Quelle attitude adoptera-t-il en cas de défaite de Renzi ?

 

Les racines du mal : c’est un peu comme si la crise italienne synthétisait la crise des autres pays.

Ras-le-bol des politiques d’austérité, interrogations sur l’identité nationale face à une immigration importante et nouvelle, sentiment de délaissement des habitants de certains territoires et à l’inverse de payer trop d’impôts dans d’autres, perte de repères dans la mondialisation.

Après avoir essayé la gauche européenne de Romano Prodi, le populo-libéralisme de Silvio Berlusconi et le réformisme d’investissement de Renzi, les Italiens ignorent toujours qui répondra à leurs angoisses.

 

Et la France dans tout ça

 

La situation : le gouvernement de gauche impopulaire est contesté dans son propre camp.

L’opposition traditionnelle de droite se cherche un leader et une ligne face à un Front national devenu aux Européennes de 2014 et au premier tour des Régionales de 2015 le premier parti de France, tout en restant un repoussoir pour une grande majorité d’électeurs.

 

Le phénomène politique : pour la première fois, un président de la République en exercice, François Hollande, n’est pas certain de pouvoir se représenter à un second mandat et devra (peut-être) passer par une primaire.

Dans l’opposition, un ancien Président (Sarkozy), après avoir remis la main sur son parti, affronte dans une primaire son ex-Premier ministre (Fillon), son ancien chef de la diplomatie (Juppé), son ancien ministre de l’Agriculture (Le Maire). Le flou total.

 

Les racines du mal : une triple crise. La crise économique entretient un chômage et une précarité de masse (3 à 8 millions de personnes adultes selon les comptages).

La crise identitaire avec une montée des communautarismes a été renforcée par les attentats.

La crise territoriale creuse une fracture entre habitants des métropoles ancrées dans la mondialisation et population de villes moyennes, zones urbaines, périurbaines et rurales gagnées par le sentiment de délaissement.

 

Pascal JALABERT

Pologne : les ravages du révisionnisme historique

 

C’est l’une des caractéristiques des régimes ultranationalistes à tendance autoritaire : ils épurent. Une sorte de manie. Ils épurent les rangs de la haute fonction publique, de la justice et de l’enseignement supérieur, plus ou moins radicalement, selon les cas. Mais ils ne veulent pas seulement le contrôle de l’Etat en affaiblissant les contre-pouvoirs institutionnels. Ils veulent aussi la mainmise sur le passé, pour le réécrire, pour en faire une ode irénique à la nation, cette valeur suprême au nom de laquelle ils entendent gouverner.

 

 

Il n’y a pas que les ultranationalistes, d’ailleurs. Les communistes, du temps de l’URSS, à Moscou mais aussi à Varsovie, étaient passés maîtres en escamotage historique – champions du trucage des archives écrites et photographiques. Ironie du sort, en Pologne, c’est aujourd’hui, au tour des ultranationalistes de droite, au pouvoir depuis octobre 2015, de se livrer à une réécriture de l’histoire aussi révoltante qu’indigne de la part d’un pays membre de l’Union européenne.

L’inspirateur de cette régression – morale, intellectuelle et politique – s’appelle Jaroslaw Kaczynski. Il est le chef du parti PiS – Droit et justice – et, s’estimant volontiers directement en contact avec Dieu, il entend gommer toute la complexité et les heures sombres de l’histoire de la Pologne pour en faire un parangon de bonté catholique, avec tout ce que cette obsession de la pureté comporte de dangerosité potentielle pour la démocratie.

Eradiquer la marque antisémite

Celle-ci passe, toujours, par la volonté de regarder le passé en face. La France en sait quelque chose : elle a parfois mis longtemps avant de s’y résoudre. La Pologne a été un pays doublement martyr, du nazisme et du communisme. Mais M. Kaczynski veut éradiquer la marque antisémite que recèle aussi son histoire. C’est une obsession chez lui. La semaine dernière, le gouvernement PiS a nommé Jaroslaw Szarek à la tête de l’Institut de la mémoire nationale. A l’encontre de tous ses pairs, cet historien nie la responsabilité de civils polonais dans le pogrom de Jedwabne, village de l’est du pays, dans lequel ont péri au moins 340 juifs en juillet 1941, dont 300 brûlés vifs dans une grange. Il s’agit de nier toute complicité, même indirecte, des Polonais dans la « solution finale ».

Le révisionnisme historique du nouveau pouvoir ne s’arrête pas là. Il veut torpiller la réalisation, déjà en cours, d’un magnifique Musée de l’Histoire de la seconde guerre mondiale à Gdansk. Pour lui, la guerre s’achève à la campagne de 1939. Il n’y a qu’une chose à célébrer : le splendide isolement d’une Pologne héroïque abandonnée des grandes puissances. Le reste n’existe pas, notamment la libération du pays par les Russes et l’armée polonaise en exil sur le sol soviétique. Il y a plus. Dans un réflexe revanchard, le PiS s’efforce, en manipulant les archives, de ternir la réputation des grands Polonais – de Lech Walesa à Bronislaw Geremek – qui ont assuré, en 1989, la transition du régime communiste à la démocratie.

Cela se déroule sur fond de mainmise du PiS sur la télévision d’Etat et d’une volonté de paralyser les plus hautes sphères de la justice. Au nom d’une « Pologne éternelle », paysanne et rétrograde, M. Kaczynski, catholique intégriste vengeur, confit dans sa détestation du libéralisme politique et des élites urbaines proeuropéennes, prétend remodeler l’image et l’histoire de son pays. Il ne cesse de les abaisser.

Lire aussi : Le gouvernement polonais accusé de révisionnisme sur la question juive

Barroso chez Goldman Sachs, un bras d'honneur à l'Europe

 

Mon billet sur le scandaleux recrutement de José Manuel Durao Barroso par Goldman Sachs est ici. Un cri de colère à l’égard de quelqu’un qui a fait plus de mal à l’Union européenne que personne avant lui. Et il continue.

 

 

Pour ne rien arranger, la réaction de la Commission à cette affaire est désespérante de nullité et montre à quel point certains fonctionnaires sont coupés du monde réel: «Les anciens commissaires ont évidemment le droit de poursuivre leur carrière professionnelle ou politique», a déclaré à l’AFP un porte-parole de la Commission. «C’est légitime que des personnes dotées d’une grande expérience et de qualifications continuent à jouer des rôles de premier plan dans le secteur public ou privé.»

 

Ben voyons. L’éthique, ça leur dit encore quelque chose?

 

Jean Quatremer

Populisme en Europe de l’Est : c’est davantage qu’une crise d’adolescence

 

L’élargissement de l’Europe est un échec inattendu car il est politique et non économique, comme beaucoup le craignait il y a vingt-cinq ans. En effet, en 1990, le PIB cumulé des pays d’Europe centrale et orientale, après quarante ans d’occupation soviétique, pesait à peine celui des Pays-Bas : un tel retard pourrait-il être comblé et à quel prix ? Ces Etats seraient-ils capables de supporter le choc de l’intégration au marché intérieur européen ? Sur ce plan, le succès est incontestable : la plupart des ex-Républiques populaires ont rattrapé à marche forcée une grosse partie de leur déficit de développement et leur taux de croissance fait des envieux à l’Ouest. En revanche, le rêve d’une grande famille européenne unie et partageant les mêmes valeurs démocratiques s’est effondré : les pays d’Europe de l’Est ont renoué avec leurs vieux démons comme le montre leur dérive autoritaire et ultranationaliste, leur remise en cause des libertés publiques, leur relation purement utilitariste à l’Union qu’ils perçoivent comme un simple porte-monnaie alimenté par Berlin.

 

Il y a clairement deux Europe : si les populismes existent aussi à l’Ouest, ils sont au pouvoir à l’Est. Un constat que personne n’ose encore faire à voix haute : cet échec reste un impensé européen. Il paraissait pourtant évident, au moment de la chute du communisme, que la soif de démocratie de peuples qui en avaient été si longtemps privés était telle qu’une fois passée la délicate période de transition, la question de l’Etat de droit ne se poserait plus. D’ailleurs, les «critères de Copenhague», adoptés en 1993 et fixant les normes démocratiques que les candidats devaient respecter pour adhérer, n’ont pas suscité de difficultés majeures, chacun s’étant employé à montrer patte blanche. Certes, il y a eu quelques alertes : le premier gouvernement conservateur de Viktor Orbán en Hongrie (1998-2002), l’élection à la présidence de la République tchèque de l’europhobe Václav Klaus (2003-2010), la victoire des nationalistes de Droit et Justice (PiS) en Pologne (2005-2007) ou encore l’alliance du socialiste Robert Fico avec un parti d’extrême droite en Slovaquie (2006-2010). Mais, à Bruxelles et dans les capitales de l’Europe de l’Ouest, on se rassurait : il ne pouvait s’agir là que d’une simple crise d’adolescence et les peuples, forcément sages, comprendraient vite que l’ultranationalisme était une voie sans issue au sein d’un continent enfin unifié et pacifique. D’ailleurs, c’est bien ce qui s’est passé : la normalisation démocratique a semblé s’imposer au lendemain des adhésions de 2004 et 2007 (Roumanie et Bulgarie).

Aujourd’hui, pourtant, il faut déchanter : la démocratie semble n’avoir été qu’une parenthèse dans ces pays. De Varsovie à Zagreb, en passant par Bratislava, Budapest ou Prague, les nationalistes, parfois ultra, les souverainistes europhobes, les partisans d’une démocratie sous contrôle sont de retour au pouvoir et imposent la société autoritaire et ethniquement pure dont ils rêvent. Le premier à emprunter cette voie a été Viktor Orbán lors de sa réélection en 2010 et, pour cela, il a subi les foudres d’une partie de ses partenaires et des institutions communautaires. Désormais, il fait presque figure de modéré. Les dirigeants de ces pays n’hésitent pas à proclamer urbi et orbi que la religion musulmane n’est pas compatible avec la civilisation occidentale, ce qui rappelle furieusement les discours antisémites des années 30. Bien sûr, il ne s’agit pas de dire que tous les Polonais ou tous les Hongrois sont xénophobes, mais de constater que leurs gouvernements démocratiquement élus le sont.

Nul ne semble capable d’entraver les dérives autoritaires des anciennes démocraties populaires. Et surtout pas l’Union : si elle peut imposer aux candidats de respecter les normes démocratiques les plus exigeantes, elle est démunie pour les sanctionner après leur adhésion. En a-t-elle la volonté ? On peut en douter : les socialistes européens ne refusent-ils pas de sanctionner leur camarade Fico dont on ne compte plus les dérapages racistes, tout comme leurs camarades conservateurs qui caressent dans le sens du poil Orbán, l’homme qui a érigé un nouveau mur en Europe pour stopper les migrants et réfugiés musulmans ? L’Etat de droit en Europe n’a jamais paru aussi fragile.

 

Jean Quatremer correspondant à Bruxelles (UE) @quatremer

Eva Joly : « La richesse du Luxembourg est illégitime »

 

 

 

 

Pourfendeuse de l’évasion fiscale, l’eurodéputée française (Verts-ALE) fustige dans ce livre «l’homme des paradis fiscaux placé à la tête de l’Europe». Elle y décrit un «protecteur de l’opacité et des arrangements occultes», un homme «soumis aux lobbies», qui a monnayé la souveraineté luxembourgeoise «au plus offrant».

«Juncker est le symbole d’une crise morale sans précédent, d’un système qui, face à la contestation grandissante, joue la fuite en avant, au risque d’emporter avec lui nos rêves européens», écrit Eva Joly.

L’ancienne magistrate assure que le système d’évasion fiscale des Big Four et des multinationales, qui a fait du Luxembourg « le pays le plus riche du monde », est « illégal » et que « les procédures judiciaires sont devant nous ».

Le Quotidien : Votre livre est un brûlot contre Jean-Claude Juncker. Doit-il quitter son poste de président de la Commission européenne ?

Eva Joly : Mon livre met en évidence la vie et l’œuvre de Jean-Claude Juncker, et encore je n’ai pas insisté sur sa responsabilité dans un certain nombre de dossiers actuels, comme par exemple les perturbateurs endocriniens ou le Roundup. Il sera peut-être obligé de se retirer à cause de ce dossier du glyphosate, qui fait l’objet d’un grand mécontentement populaire et qui montre un évident dysfonctionnement de la Commission.

Ce qu’est Juncker se traduit dans ce qu’il fait, notamment sa défense de la dérégulation bancaire, et qui ne me plaît pas. Nous sommes un certain nombre à penser que sa présidence et l’action de la Commission ne sont pas à la hauteur de nos attentes. Mais nous n’allons pas déposer de motion de censure maintenant car il y a le Brexit.

Juncker a pourtant accédé à la tête de l’UE avec les voix des socialistes, dites-vous, en échange du poste de Martin Schulz à la tête du Parlement…

Oui, et c’est assez lamentable. C’est aussi un accident de l’histoire. Au sein du PPE (ndlr : le Parti populaire européen, la droite), il y avait une bataille interne entre Michel Barnier et lui. Peut-être que ceux qui ont promis la candidature de Juncker ont pensé que les chefs d’Etat se débrouilleraient pour choisir quelqu’un d’autre. Une fois qu’il était candidat du PPE, le reste s’est enclenché. C’était la règle du traité de Nice que le candidat du parti qui gagne devienne le président de la Commission. Le prix à payer pour moi était trop élevé, j’ai voté contre. Angela Merkel a essayé de résister, mais elle a eu une campagne contre elle dans l’opinion disant qu’elle n’était pas démocrate.

Selon vous, le choix de Juncker consacre l’immobilisme de l’UE…

Ca c’est sûr. C’est la fin d’un cycle. En faisant ça, les partis politiques classiques ont signé leur fin. C’est là qu’ils font la promotion de l’extrême droite. En choisissant de protéger Juncker, plutôt que de s’allier avec nous et de déposer une motion de censure immédiatement, les socialistes ont signé leur arrêt de mort. Ils ne le savent peut-être pas encore.

Votre livre dénonce surtout l’évasion fiscale dont profite le Luxembourg. Les Luxembourgeois doivent-ils se sentir coupables d’être assis sur le magot fiscal des autres pays européens ?

Ce ne sont pas eux qui ont pris les décisions. Je pense qu’ils vivent leur vie de citoyens dans l’inconscience de l’origine de cette croissance assez fabuleuse, près de 5% au Luxembourg contre 0,5% dans les autres pays. Les citoyens luxembourgeois pensent qu’ils sont très bien gouvernés et que leur gouvernement a trouvé la martingale. Peut-être que mon livre va contribuer à créer un dilemme pour eux. Ce dilemme ressemble à celui des paysans afghans qui cultivent l’opium et qui disent : « ça rapporte et nous ne pouvons rien faire d’autre ».

Vous écrivez que le Luxembourg est un « laboratoire de l’impuissance politique », qui a « monnayé sa souveraineté » au plus offrant , où «l’hyperclasse financière dicte sa loi ». Vous reprochez à Jean-Claude Juncker d’avoir été l’architecte d’un paradis fiscal devenu « le pays le plus riche du monde ». Il a finalement plutôt bien réussi et a été réélu plusieurs fois…

Evidemment. Il a été réélu au Luxembourg car les gens sont contents lorsque le Smic est à 1900 euros, que les retraites sont à 90% et que l’assurance maladie les couvre bien. Mais il faut bien comprendre que cette richesse-là est illégitime. Elle n’est pas due à une capacité financière magique, mais à la capture des produits fiscaux d’autres pays. Sans ça, le revenu par habitant baisserait de 110 000 dollars par an à 60 000, ce qui serait déjà très bien et supérieur à la France.

Juncker a déclaré que le Luxembourg, petit pays sans ressources, devait se « diversifier » après la crise de la sidérurgie. Y avait-il un autre choix ?

Il aurait pu cultiver l’opium et des produits interdits ! On a toujours d’autres choix. Peut-être que le Luxembourg aurait pu être le pays le plus favorable aux créateurs et stylistes. L’économie de l’Italie a été énormément basée sur des entreprises familiales, avec un goût italien qui a plu au monde entier et qui a contribué pour 30% à leur PIB.

L’argument de dire qu’il n’avait pas d’autre choix n’est pas recevable, ni moralement, ni juridiquement. Dans le traité de l’Union européenne, il est dit que les pays doivent coopérer de bonne foi et avec solidarité. Ce n’est pas un comportement digne d’un pays fondateur de l’UE, car il viole cette solidarité.

 

D’après vous, Juncker serait Dr Jekyll, fils de syndicaliste prônant une Europe sociale, et Mr Hyde, néolibéral cynique, qui défendait l’austérité tout en faisant les poches de ses voisins lorsqu’il était président de l’Eurogroupe. C’est très machiavélique…

Oui, c’est machiavélique. C’est quelqu’un de sympathique dans les relations humaines, qui met de la fantaisie et du liant, mais ce n’est pas ça qui compte. Ce n’est pas ce qu’on demande à un homme politique. On lui demande d’avoir une vision pour l’avenir et d’y amener l’Union européenne.

Juncker n’a pas de vision ?

Non. Sa seule vision c’est de tendre vers un système sans régulation bancaire, à l’américaine, d’être pro-TAFTA et de faire de l’Union européenne un territoire sans limite pour les multinationales.

A-t-il l’envergure pour résoudre les crises que connaît l’UE ?

Deux crises ne sont pas à la gloire de l’Europe : les migrants et la Grèce. Sur les migrants, Juncker a essayé d’imposer des quotas et ce sont les Etats membres qui n’en ont pas voulu. Mais il n’a pas utilisé le moyen pour leur imposer. Nous avons renoncé à nos valeurs à cause des égoïsmes nationaux, en sous-traitant minablement avec la Turquie, ce qui crée aussi le lit de l’extrême droite.

L’autre crise épouvantablement mal gérée, c’est la Grèce. Je le raconte dans mon livre, Juncker a eu un rôle très important et c’est insupportable que cela soit lui. Parce que les entreprises présentes à Athènes, qui auraient dû payer des impôts en Grèce et donc faire en sorte que le pays ait moins besoin d’aide, ont leurs rulings aux Pays-Bas et au Luxembourg. Et les deux qui ont négocié avec la Grèce, c’est Jeroen Djisselboem (ndlr : ministre des Finances néerlandais et président de l’Eurogroupe) et Juncker. C’est surréaliste.

Vous décrivez en Jean-Claude Juncker un homme sans morale, presque anti-européen puisqu’il a profité de la « non-Europe », dites vous, pour faire prospérer le paradis fiscal luxembourgeois. Dur pour un homme qui se revendique chrétien-social !

Il partage cette ambiguïté et ce caractère « double face » avec beaucoup d’hommes politiques. Mais il est à la tête de l’Union européenne et nous sommes en crise ! Ce n’est pas avec Jean-Claude Juncker à la tête de l’UE que nous pouvons fédérer, aller de l’avant et donner confiance aux citoyens.

 

Vous tapez beaucoup sur le Luxembourg, mais vous dites aussi que les grands pays tels que la France et l’Allemagne ont laissé s’installer la Place luxembourgeoise, dont l’opacité aurait servi aux ventes d’armes ou aux financements politiques illégaux. Une caisse noire qui expliquerait la bienveillance des autres pays ?

Le Luxembourg a indubitablement rendu des services, en hébergeant les comptes de marchands d’armes, avec les rétrocommissions qui vont avec. Cette connaissance a entraîné la vulnérabilité des hommes politiques français.

Lorsque les députés français Vincent Peillon et Arnaud Montebourg avaient fait un rapport en 2002 sur le Luxembourg comme paradis fiscal, entre autres après l’affaire Elf car nous avions trouvé beaucoup de comptes au Luxembourg, cela n’a pas plu à Juncker. Mais il avait été décoré aussi sec de la Légion d’honneur par Jacques Chirac, qui n’avait pas mentionné ce rôle de paradis fiscal dans son discours.

Hollande n’est pas plus offensif sur le sujet…

Il y a une certaine forme d’inertie. Bousculer les cartes n’est jamais à l’ordre du jour. Mais c’était très différent dans les années 50, l’évasion fiscale concernait peu de monde et portait sur des montants faibles. Depuis 15 ans, la courbe des fonds qui transitent par le Luxembourg est exponentielle. Beaucoup d’hommes politiques européens ne se sont pas vraiment rendus compte de la dimension que cela a pris. Ils ne sont pas nécessairement économistes ni bien informés.

Si l’on vous suit, il y a donc peut-être de nombreux loups dans la bergerie ?

Oui.

Ce sont eux qui ont enfanté du loup Juncker ?

Non, je ne dirais pas ça. Je dis simplement que le secret rend service. Parfois il peut être légitime, mais c’est l’abus qui ne va pas.

Les révélations des LuxLeaks et des Panama Papers n’ont surpris personne parmi les dirigeants européens. Au sein de l’UE, la City, l’Irlande ou les Pays-Bas abritent également de l’évasion fiscale. Juncker et le Luxembourg ne sont-ils pas le bouc émissaire facile ?

Oh non ! Déjà aux Pays-Bas, cela représente une part beaucoup plus faible du PIB qu’au Luxembourg. Et s’il y a d’autres pays qui font de l’évasion fiscale, il y en a peu qui ont le blanchiment comme business model. Le Luxembourg a certes une position géographique et linguistique unique, mais elle est très mal employée.

Dans le livre, je donne l’exemple de l’affaire du Fondo, pour laquelle j’avais mis en examen deux hommes politiques français (ndlr : à la fin des années 1990). Cela, je l’ai vu, je ne l’ai pas appris dans les livres.

Le blanchiment est une tentation perpétuelle pour les banques, mais toutes les directives anti-blanchiment ne s’adressent qu’aux petits, jamais aux fonds souverains qui détournent plusieurs milliards. Parce que c’est du business.

Il devrait donc y avoir plus d’enquêtes sur les fonds qui transitent au Luxembourg ?

Oui. Mais les juges ne se saisissent pas eux-mêmes des dossiers. Cela doit venir du procureur ou de citoyens victimes. On le voit aussi en France : les grosses affaires de corruption et de blanchiment, c’est rarement par une action du parquet, c’est très souvent par l’action des journalistes.

 

Vous dites que la règle européenne de l’unanimité sur la fiscalité a permis les pratiques de dumping à tout-va et vous accusez là encore Jean-Claude Juncker de l’avoir utilisée à son seul profit…

Oui, l’égoïsme a prévalu, et notamment l’égoïsme luxembourgeois. Juncker a profité de sa voix à égalité des autres pays pour bloquer toute avancée sur la question de la fiscalité dommageable, alors que le nombre d’habitants au Luxembourg est égal à celui du 7e arrondissement de Paris.

Cette voix à égalité serait concevable si tout le monde était animé par l’intérêt général. Mais si on est animé par le seul intérêt financier luxembourgeois , cela est très choquant. C’est ce que dit l’économiste Gabriel Zucman : soit on sort de l’unanimité, soit le Luxembourg n’a plus sa place dans l’Union européenne.

Quel est votre avis ?

Je veux que le Luxembourg reste avec nous. Je connais des hommes politiques luxembourgeois exceptionnels, qui nous manqueraient. Mais je veux que le Luxembourg devienne conforme aux règles sur le blanchiment et la fiscalité.

Vous ne croyez donc pas à l’efficacité des mesures prises récemment par la Commission ?

Cela s’est amélioré, en raison de LuxLeaks et des Panama Papers. Mais Pierre Moscovici (ndlr : commissaire européen aux Affaires économiques et financières) n’a fait que le strict minimum de ce que recommandait l’OCDE dans son projet BEPS. Il n’a pas demandé que le reporting pays par pays soit public, mais seulement qu’il soit connu des autorités fiscales. Pour encadrer les prêts artificiels entre filiales, il a aussi proposé de limiter la déductibilité des intérêts à 30% de l’Ebitda (ndlr : bénéfice avant intérêts et impôts), alors que l’OCDE conseillait une fourchette de 10% à 30%.

Après LuxLeaks, Moscovici avait pourtant un boulevard devant lui, il aurait pu faire mieux. Quand j’ai vu ça, j’ai été furieuse et j’ai décidé d’écrire ce livre.

François Hollande avait aussi un boulevard après le discours du Bourget et son élection en France…

La trahison de ce gouvernement est inommable. C’est la fin d’un cycle. On ne peut pas se faire élire en promettant de réguler la finance pour finalement faire du Canada Dry… et ensuite passer la loi El Khomri en force.

Des mesures de transparence ont été prises depuis deux ans par le nouveau gouvernement luxembourgeois. Le pays a été félicité par l’OCDE qui l’a sorti de la liste des paradis fiscaux. Cela va dans le bon sens ?

On parle de deux choses différentes. Le Luxembourg est moins le paradis fiscal des particuliers que la boîte magique des multinationales. Ce n’est donc pas gênant qu’il échange avec les fisc des autres pays, aussi longtemps que ce n’était pas les tax rulings.

L’échange automatique des rulings va-t-il changer la donne ?

Aujourd’hui l’action politique vient d’en bas. Les politiques sont amenés à réagir parce que les citoyens réclament plus de justice. L’évasion fiscale au Luxembourg a explosé depuis 2000. Ce n’est plus supportable.

Le monde change et certains ne s’en rendent pas encore compte. C’était très frappant lorsque nous avons auditionné les banques et les Big Four (ndlr : dans le cadre de la commission TAXE du Parlement européen, instaurée après l’affaire LuxLeaks). Ils sont très inconscients du mal qu’ils font. Ils ne perçoivent pas qu’il y a un rapport entre le système qu’ils mettent en place et le malheur du monde. Ils ne voient pas non plus que le vent a tourné et que les procédures judiciaires sont devant nous.

C’est-à-dire ?

Si j’étais le juge ou le procureur, j’accuserais les Big Four de complicité. Il y a des gens qui vont payer plusieurs années de leur liberté pour avoir ainsi conseillé les multinationales. On l’a vu en France sur l’affaire de l’héritage de Nina Ricci, où trois ans de prison ferme ont été requis contre l’avocat qui avait conseillé le montage fiscal. Il suffirait qu’un directeur financier doive répondre personnellement à des schémas illégaux.

Le gouvernement luxembourgeois a toujours plaidé que c’était légal…

Mais on sait bien que ce n’est pas vrai ! Ce n’est pas en répétant que c’est légal que ça va être vrai comme par magie. Et ce n’est pas parce que cela n’est pas encore passé devant les tribunaux que c’est légal. Tous les pays ont des règles qui interdisent de faire des montages dont le seul objectif est de ne pas payer d’impôts. Cela s’appelle de la fraude et c’est puni de dix ans de prison en bande organisée. La brigade financière française enquête aujourd’hui sur Google et vient de faire une perquisition. Même chose pour McDonald’s.

 

Croyez-vous à la sincérité du gouvernement luxembourgeois, quand il affirme qu’il est d’accord pour changer les règles ?

Je pense que c’est très difficile de demander ça aux dirigeants actuels, parce qu’ils ont goûté à l’opulence. Il faut peut-être aussi que le Luxembourg change de génération.

Vu la directive sur le secret des affaires, faut-il vraiment croire à la création d’un statut de protection des lanceurs d’alerte ?

C’est sûr que Juncker n’en a pas envie. Dans une interview au Monde, il assimile les lanceurs d’alerte à des délateurs. Il ne peut pas s’en empêcher, c’est ce qu’il pense au fond de lui. La Commission a dit qu’elle ne ferait pas de directive car elle n’en aurait pas la compétence. Nous, les Verts, avons écrit une directive en utilisant la base légale de la protection des salariés, une compétence qui relève de l’UE.

Quel est le regard de l’ex-magistrate sur le procès LuxLeaks ?

Le procureur aurait pu classer ce dossier de façon opportune. Ce procès est malvenu car il est vécu comme très injuste. Il met en évidence l’injustice luxembourgeoise. Tout le monde perçoit instinctivement que la place d’Antoine Deltour n’est pas dans le box. Par contre, d’autres devraient s’y trouver, ça aussi tout le monde le pense. Politiquement, ce procès était une erreur.

De quelle Europe rêvez-vous ?

Je rêve d’une Europe solidaire et écologique, plus fédérale, moins égoïste. Nous devons construire une société plus ouverte, plus fraternelle, dans laquelle les multinationales sont tenues en laisse.

 

Sylvain Amiotte, à Bruxelles

 

Le loup dans la bergerie, d’Eva Joly (avec Guillemette Faure), éditions des Arènes (15 euros).

 

Vous dites dans votre livre que la France accorde peu d’importance aux institutions européennes, par le choix de ses candidats aux élections européennes. Vous dites aussi que le poste de Pierre Moscovici à la Commission était un lot de consolation. Les dirigeants français ne croient pas à l’idée européenne ?

Cela a toujours été comme ça. C’est très perceptible au Parlement européen. Le gros des bataillons des députés qui comptent, ils ne sont pas français. Ils sont allemands. Car eux s’investissent, ils restent 15 ans, ils s’engagent dans les dossiers qu’ils connaissent, ils les portent, ils sont présents. Les Français sont beaucoup des touristes. C’est dommage pour la France. C’est une forme d’ignorance et d’immédiateté. L’attention des médias est toujours portée sur un député national, pas sur un député européen.

Comment expliquez ce dédain ?

Parce que c’est loin. Et parce que la France a une maladie avec son président de la République investi comme le monarque absolu. Pour briller, il faut être dans sa cour. Ici à Bruxelles, on est loin. En plus, c’est un dur métier d’être député européen.

Selon l’ancien gouverneur de la banque d’Angleterre « la zone euro est vouée à l’échec »

 

 

 

Du jamais vu dans la haute finance mondiale ! L'ancien gouverneur de la banque d'Angleterre, Lord Mervyn King, annonce publiquement que "la zone euro est vouée à l'échec et va aller de crise en crise jusqu'à sa destruction".

 

L’économiste britannique Mervyn Allister King n’est pas un économiste comme les autres. Il a été anobli sous le titre de Lord Mervyn King, Baron de Lothbury et décoré de l’une des plus prestigieuses décorations britanniques : Chevalier grand-croix de l'Ordre de l'Empire britannique. Qu’est-ce qui lui a valu tous ces honneurs ?

Principalement le fait qu’il a été le gouverneur de la très puissante Banque d'Angleterre du 1er juillet 2003 au 1er juillet 2013, soit pendant une décennie entière. Cet homme, qui a donc été l’un des banquiers centraux les plus chevronnés du monde, et de l’une des plus grandes banques centrales de la planète, aujourd’hui à la retraite (il a 67 ans), vient de sortir un livre, au titre évocateur : « La fin de l'alchimie ».

Les extraits choisis par le Daily Telegraph

Le journal britannique The Telegraph vient de publier, le 28 février 2016, quelques-unes des meilleures pages de cet ouvrage sensationnel, dans lequel Lord Mervyn King déclare tout bonnement que l'euro est condamné.

L’ancien gouverneur de la Bank of England n'y va pas par quatre chemins : « The eurozone is doomed to fail and will lurch from crisis to crisis unless it is broken up . » Ce qui signifie en bon français : « La zone euro est vouée à l'échec et va aller de crise en crise jusqu’à sa destruction. » Selon Lord Mervyn King, la plus grande économie de l'Europe (l’Allemagne) fait face à un « terrible choix » : doit-elle soutenir les partenaires les plus faibles de la zone euro au prix d’un coût important et sans fin pour ses contribuables, ou doit-elle mettre un terme au projet d'union monétaire dans l'ensemble de l'Europe ?

Pour le banquier central, le « seul moyen » dont disposent les pays faisant face à l'abîme d’arrêter « l’austérité écrasante et le chômage de masse perpétuel », avec « aucune fin en vue de la charge de la dette » des pays débiteurs, est qu’ils abandonnent l'euro. Et Lord Mervyn King de poursuivre : « Le contre-argument - que la sortie de la zone euro pourrait conduire au chaos, à la chute du niveau de vie et à l'incertitude quant à la survie de l'union monétaire - a un poids réel. Mais quitter la zone euro peut être le seul moyen de tracer l’itinéraire de retour à la croissance économique et au plein emploi.

Les avantages à long terme l'emportent sur les coûts à court terme. » « Les pays hors euro ne sont pas partie prenante à ce choix, mais ils peuvent encourager l'Allemagne, et le reste de la zone euro, à y faire face. » Source : http://www.telegraph.co.uk/business/2016/02/28/mervyn-king-the-eurozone-is-doomed

 

Ci-dessous quelques extraits complémentaires du livre de Lord King :

« Le problème de base que pose une union monétaire entre des États-nations différents est étonnamment simple. En partant de différences de taux d'inflation prévisionnels – qui résultent d'une longue histoire des différences des taux réels d'inflation - un taux d'intérêt unique conduit inexorablement à des divergences de compétitivité.

Certains pays sont entrés dans l’union monétaire européenne avec un taux plus élevé de salaire et d'inflation des coûts que d'autres. Le taux d'intérêt réel (taux nominal d'intérêt moins taux d'inflation prévu) a donc été plus faible dans ces pays que dans les autres avec une inflation plus faible.

Ce taux réel inférieur a stimulé la demande et poussé à la hausse des salaires et l'inflation des prix plus loin. Au lieu d'être en mesure d'utiliser différents taux d'intérêt pour ramener l'inflation au même niveau, certains pays ont donc vu leurs divergences être exacerbées par le taux unique. La perte de compétitivité qui en a résulté entre les membres du sud de l'union monétaire d’un côté et l’Allemagne de l’autre est grande, même en tenant compte de la surévaluation du deutsche mark quand il a intégré l'euro.

Cela a augmenté les déficits commerciaux de plein emploi (l'excédent des importations sur les exportations quand un pays fonctionne à plein emploi) dans les pays où la compétitivité s’est affaiblie, et l'augmentation des excédents commerciaux dans ceux où elle s’est améliorée.

Ces excédents et ces déficits sont au cœur du problème aujourd'hui. Les déficits commerciaux doivent être financés par des emprunts à l'étranger, et des excédents commerciaux sont investis à l'étranger. Des pays comme l'Allemagne sont devenus de très grands créanciers, avec un excédent commercial en 2015 qui avoisine les 8 % du PIB, tandis que les pays de la périphérie sud sont devenus des débiteurs substantiels. » […] « Le caractère inévitable de la restructuration de la dette grecque signifie que les contribuables en Allemagne et ailleurs devront absorber des pertes substantielles.

Il était plus qu'un peu déprimant de voir les pays de la zone euro marchander sur le montant à prêter à la Grèce afin qu'elle soit en mesure de rembourser une partie des prêts antérieurs. Un tel flux circulaire des paiements est de peu d’importance sur la santé, ou l'absence de santé , de l'économie grecque. Il est particulièrement regrettable que l'Allemagne semble avoir oublié sa propre histoire. » […] « Pour parler sans ambages, l'union monétaire a créé un conflit entre une élite centralisée d'une part, et les forces de la démocratie au niveau national de l'autre.

Cela est extrêmement dangereux. En 2015, les présidents de la Commission européenne, du Sommet de l’euro, de l'Eurogroupe, de la Banque centrale européenne et du Parlement européen (l'existence de cinq présidents témoigne des talents bureaucratiques de cette élite) ont publié un rapport plaidant pour une union fiscale dans laquelle « les décisions devront de plus en plus être prises collectivement » et en soutenant implicitement l'idée d'un ministre des finances unique pour la zone euro.

Cette idée de transfert de souveraineté en catimini à un centre non élu est profondément viciée et se heurtera à la résistance populaire. Pour apaiser les tensions, les élites en Europe, aux États-Unis et dans les organisations internationales comme le FMI, ont promu les opérations de sauvetage et le passage à une union de transfert comme solutions à la crise.

Mais tout cela n’a fait que semer les graines de la discorde en Europe et apporter un soutien à ce qui était auparavant considéré comme des partis et des candidats politiques extrémistes.

Et tout cela va conduire non seulement à une crise économique mais aussi à une crise politique. En 2012, lorsque l’inquiétude sur la dette souveraine de plusieurs pays de la périphérie était à son comble, il aurait été possible de scinder la zone euro en deux divisions, certains membres étant relégués temporairement en deuxième division, avec la perspective clairement annoncée qu’après une période de convergence réelle – disons de 10 ou 15 ans -, ces membres seraient promus en première division. Il est probablement trop tard pour cela maintenant.

Les différences sous-jacentes entre les pays et les coûts politiques liés à l’acceptation de la défaite sont devenus trop grands. Cela est regrettable, tant pour les pays concernés - parce que la promotion parfois prématurée peut être un malheur tandis que la relégation peut offrir un nouveau départ - et pour le monde entier parce que la zone euro est aujourd'hui un frein à la croissance mondiale.

L’Allemagne fait face à un terrible choix. Doit-elle soutenir les partenaires les plus faibles de la zone euro au prix d’un coût important et sans fin de ses contribuables, ou doit-elle mettre un terme au projet d'union monétaire dans l'ensemble de l'Europe ? La tentative de trouver un juste milieu ne fonctionne pas.

Un jour ou l’autre, les électeurs allemands risquent de se rebeller contre les pertes qui leur sont imposées par la nécessité de soutenir leurs partenaires plus faibles, et il ne fait pas de doute que la meilleure façon de diviser la zone euro serait, pour l'Allemagne, qu’elle en sorte elle-même. »

 

François Asselineau

 

 

Zone euro, des bribes de vérité sur la crise

 

L'un dénie, l'autre approuve d'un hochement de tête. Le premier est le rapporteur de la Cour des comptes européenne chargé du premier rapport sur l'assistance financière à l'Irlande et au Portugal. L'autre, un simple auditeur, assis de l'autre côté de la table. Ils réagissent à la question d'un journaliste irlandais qui vient de demander s'il est vrai que le membre irlandais de la Cour des comptes, Kevin Cardiff, s'est tenu à l'écart de l'adoption du rapport qui vient d'être présenté.

Le sujet est sensible, surtout pour... la BCE.

Kevin Cardiff n'est pas n'importe qui.

À partir de 2011, comme directeur du Trésor irlandais, il a directement participé aux négociations avec la « troïka » qui ont abouti à prêter 67 milliards d'euros à Dublin pour renflouer les banques irlandaises en faillite. En juin dernier, devant la commission créée par le parlement irlandais pour faire la lumière sur le sauvetage du secteur bancaire orchestré à partir de 2011 par la « troïka », Kevin Cardiff a tiré à boulets rouges sur l'ancien président de la BCE Jean-Claude Trichet. La BCE « n'a pas simplement donné son avis, nous ne devrions pas nous le cacher », a-t-il déclaré.

"Empêcher d'imposer des pertes aux créanciers seniors"

Il y a quelques jours, la commission d'enquête parlementaire a produit ses conclusions. Sévères. La BCE a eu une influence décisive sur le choix de ne pas faire participer les créanciers privés au sauvetage des banques. « Le retrait de l'aide de liquidité d'urgence [fournie par la BCE et indispensable à la survie de l'économie irlandaise à cette période, Ndlr] a été utilisé comme une menace explicite pour empêcher le gouvernement d'imposer des pertes aux créanciers seniors », peut-on y lire. « La position de la BCE... a contribué à faire supporter d'importantes dettes bancaires au citoyen irlandais », ajoutent les parlementaires. La dette publique irlandaise est passée de 25 % du PIB en 2007 à 120% en 2013. « Il n'y aurait pas eu de programme de la troïka... si le gouvernement avait imposé des pertes aux créanciers seniors », comme l'auraient à l'époque recommandé les experts du FMI, estiment les législateurs irlandais. L'an dernier, pendant l'enquête sur le plan irlandais, Kevin Cardiff n'était pas rapporteur ni même membre de la chambre compétente. Il n'a eu aucune influence sur l'enquête... et n'a d'ailleurs même pas été auditionné, explique-t-on à Luxembourg, siège de la Cour des comptes. S'est-il prononcé sur le rapport au moment de son adoption finale ? Peut-être. Le rapport, lui non plus, n'est pas tendre avec la BCE, qui n'a « pas fourni à ses partenaires [la Commission européenne et le FMI, Ndlr] les analyses sous-tendant ses positions dans les discussions sur le programme » et « pas sur ses délibérations internes concernant le partage de la charge avec les créanciers seniors dans la restructuration des banques irlandaises ».

Quoi qu'il en soit, l'ancien directeur du Trésor irlandais dira de toute façon ce qu'il a sur le cœur et... en mémoire. Il publiera bientôt son propre récit de la crise dans un livre très attendu en Irlande où il était devenu une figure politique de premier plan à la faveur de la crise. On peut gager que le bras de fer entre dirigeants politiques et grands argentiers y tiendra le premier rôle.

Les principaux créanciers ont été protégés

On connaît maintenant, grâce à l'enquête parlementaire, que des fonds de pension néerlandais, finlandais et suisse, mais aussi JPMorgan, des gestionnaires de fonds allemands, mais aussi Munich Re, Axa, BNP Paribas, Société générale, ING et Deutsche Bank faisaient partie des principaux créanciers des banques irlandaises et ont été protégés par l'argent du FMI et du Fonds européen créé dans la panique de crise grecque en 2010.

Petit à petit apparaissent ainsi des bribes de vérité sur la distribution des pertes entraînées en Europe par la crise des subprimes américaines, le percement des bulles immobilières irlandaises et espagnoles et les défaillances de l'État grec.

Enquête sur la répartition des gigantesques pertes créées par la crise

La Cour des comptes publiera un nouveau rapport sur le programme d'assistance, à Athènes cette fois-ci, fin 2016 début 2017.

Et de l'autre côté de l'Atlantique, l'ancien journaliste Paul Blustein, prépare aussi son récit de la crise de l'euro. L'an dernier, il avait déjà raconté par le menu l'« accouchement » du premier plan grec, où il tentait de percer l'omerta qui avait entouré les débats internes au FMI sur le premier plan grec. Avec toujours, au centre, la tentative de comprendre comment ont été prises les décisions sur la répartition des pertes gigantesques entraînées par la crise, mettant à mal la souveraineté budgétaire des parlements.

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Par Florence Autret, correspondante à Bruxelles

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