L’agriculture est en danger..

Publié le par ottolilienthal

Refinancer l’agriculture française, pourquoi, comment ?

 

1,5 milliards pour garantir des prêts à bas taux aux agriculteurs en difficulté, le gouvernement souhaite réagir aux catastrophes en chaine qui frappent l’agriculture française en 2016. Est-ce une bonne décision, ou un nouveau coup d’épée dans l’eau ?

Article paru dans Atlantico le 6 octobre 2016

1) Ce mardi 4 octobre, Manuel Valls a annoncé que l’Etat allait garantir la moitié des emprunts des agriculteurs en difficulté, leur permettant d’emprunter auprès des banques aux mêmes taux que s’ils étaient en bonne santé financière. Que peut-on dire de la pertinence et de l’impact d’une telle mesure pour les agriculteurs français ? Quels sont ceux qui seront principalement concernés ?

Bruno Parmentier : L’idée de garantir de nouveaux emprunts faits par les agriculteurs, afin qu’ils les obtiennent à des taux d’intérêts très bas (de l’ordre de 1 %) devrait leur permettre effectivement de maintenir la tête hors de l’eau et de passer sur cette mauvaise année, dans l’attente d’années meilleures.

Il s’agit surtout des céréaliers, qui, après plusieurs bonnes, voire excellentes années de récoltes abondantes vendues à prix fort, sont violemment touchés cette année. Les récoltes ont été carrément mauvaises, à cause des intempéries : l’excès de pluie au printemps a favorisé la prolifération des maladies et des ravageurs ; les inondations ont entraîné des dégâts localement importants ; le manque de soleil n’a pas permis un bon remplissage des grains.

 

Au total la récolte de blé, qui était de 41 millions de tonnes en 2015, a plongé en dessous de 30 millions cette année ; les rendements ont été les plus faibles depuis 1986 !

De plus, ce qui est quand même très bon pour la paix mondiale, ces intempéries n’ont frappé que la France, et les autres zones céréalières du monde ont pour la plupart enregistré des récoltes très abondantes, en particulier en Europe de l’Est (Russie, Ukraine) et en Amérique du Nord. Il y a donc du grain en excès et les cours sont très bas. Le blé, qui se négociait en 2013 au-dessus de 250 € la tonne, est tombe en dessous de 200 en 2014, de 180 en 2015 et atteint péniblement 160 € la tonne actuellement.

Quel que soit son métier, chacun peut comprendre qu’un producteur qui produit 30 % de moins et vend 30 % de moins traverse une mauvaise passe ! On estime que les producteurs de blé français ont ainsi perdu au moins 500 € par hectare cette année ! Et, compte tenu de la grande sécheresse de cet été, les producteurs de maïs non irrigués vont eux aussi faire de mauvaises récoltes !

Mais cette situation n’a pas vocation à durer. On sait bien que dans le monde on manque de céréales pour satisfaire notre voracité et surtout celle des animaux que nous consommons de plus en plus, et toutes les années ne sont pas de « vaches maigres ». Donc la probabilité que les céréaliers remboursent ces nouvelles dettes est assez forte ; finalement ces emprunts à faible taux reviennent à lisser leurs revenus sur plusieurs années. Et nous avons intérêt à ce que la « ferme France » continue à semer toutes ses excellentes terres céréalières.

Le gouvernement cible entre 50 000 et 80 000 exploitants en difficulté, sous réserve qu’ils justifient d’une baisse d’au moins 20 % de leur excédent brut d’exploitation (chiffre d’affaires moins les charges liées à la production).

2) Ce plan peut-il s’apparenter à un nouveau « sparadrap » mis sur l’agriculture française, alors que celle-ci traverse une crise qui est également structurelle, même si la situation conjoncturelle est elle aussi difficile ?

Bruno Parmentier : La situation des producteurs de fruits et légumes est également mauvaise cette année, à cause des mêmes problèmes atmosphériques, et ce malgré, là, une forte augmentation des prix ; ces derniers ont augmenté respectivement de 18 et de 10 % par rapport à 2015, d’après le baromètre annuel de Familles rurales. Chacun a pu voir que cet été la qualité n’était pas toujours au rendez-vous, mais que les melons, abricots, cerises, fraises ou pêches étaient chers, ainsi que les aubergines, carottes, courgettes, haricots verts, ou tomates. Là encore, chaque année est une nouvelle aventure, c’est la glorieuse incertitude de l’agriculture. Mais on a affaire à un secteur qui gagne structurellement très mal sa vie, et il n’est pas sûr que tous ces nouveaux emprunts soient remboursés un jour… Et alors qui paiera ? Pour moitié les citoyens (garantie de l’état) et pour moitié les banques… lesquelles tenteront probablement de se retourner contre l’état !

La situation du secteur de l’élevage est tout autre. Là, la crise est profondément structurelle. On produit dorénavant trop de viande et trop de lait trop une période où les européens amorcent la diminution de leur consommation. Les français consommaient 20 kilos de viande par personne et par an dans les années 20, 50 dans les années 50, et 100 au tournant du siècle. On est retombé à 85 kilos, et cette baisse devrait se poursuivre. Gageons que nous nos stabiliserons tôt ou tard autour de 60 kilos ! Le phénomène est identique pour le lait. Et l’idée de libéraliser à outrance ce marché, de dresser tous les éleveurs européens les uns contre les autres en leur faisant miroiter des perspectives d’exportation s’est avérée très cruelle. Il s’agit d’un produit périssable, et justement les Russes ne veulent plus nous en acheter, et les chinois se font tirer l’oreille. Inéluctablement des milliers, et plus probablement des dizaines de milliers d’éleveurs vont déposer leur bilan, particulièrement dans l’ouest de la France, ou pour plusieurs raisons les coûts de production sont supérieurs à ceux des grandes fermes allemandes. Dans ces secteurs, une bonne partie des nouveaux prêts ne seront donc jamais remboursés ! L’Europe y applique la même stratégie qu’en Grèce : elle est insolvable, mais prêtons-lui à nouveau pour faire reculer la crise, tout en sachant qu’elle ne remboursera pas !

De même que la conclusion de l’accord obtenu de haute lutte par les éleveurs laitiers avec Lactalis cet été, pour obtenir un prix d’achat du lait à 300 € au lieu des 270 € alors que les coûts de production se situent autour de 350 € ne fait que reculer l’inéluctable…

Notons que rien n’est simple : les mesures prises cet été pour diminuer la production de lait se sont, entre autres, traduites par un afflux de vaches dans les abattoirs, ce qui a encore plus fragilisé le secteur bovin viande, qui va se retrouver avec 800 000 têtes en trop !

Ce qu’il faut dans le secteur de l’élevage, c’est un énorme effort sur plusieurs décennies pour passer d’un secteur de production en quantité à faible prix à un secteur de production de moins de quantité, mais de plus de qualité, labellisée et vendue plus cher. Ce qu’on a fait dans le secteur du vin lorsqu’on est passé en 50 ans d’une consommation de 142 litres à 40 litres par français ! Notons qu’il n’y a pas de crise dans le lait bio, ou le fromage de Comté, ou le poulet de Loué !

3) Par ailleurs, le gouvernement a également annoncé vouloir augmenter l’enveloppe attribuée aux aides à la reconversion professionnelles des agriculteurs, mettre en place davantage de retraites anticipées ainsi que des possibilités de remplacement gratuits pour les exploitants victimes de burn-out. Là encore, que peut-on penser de telles annonces ?

Bruno Parmentier : Ces mesures sont très adaptées à la situation. Inutile de dire que le moral de la profession n’est pas au beau fixe, beaucoup sont désespérés, ce qui explique également la violence de leurs actions collectives. Tout ce qui peut contribuer à alléger ce désespoir est le bienvenu.

N’oublions pas que se faire licencier, c’est toujours une épreuve terrible, qui augmente les taux de cancer, de dépression, de divorce. Dans l’agriculture, faire faillite, c’est encore bien pire, c’est vécu comme une véritable trahison de son père, son grand-père, etc., qui ont travaillé toute leur vie pour vous transmettre leur terre, et en plus ça se vit seul, isolé. L’agriculteur est vissé à sa terre, c’est viscéral, de père en fils, et ça rend l’échec insurmontable. Le taux de suicide dans cette profession est extrêmement préoccupant (maintenant plus d’un agriculteur tous les deux jours)…

Crise de l’agriculture : la colère gronde à nouveau

Jusqu’ici épargnés, les producteurs de blé sont confrontés à des chutes de rendement catastrophiques. Les éleveurs laitiers se plaignent de vendre à perte et accusent les industriels. Des agriculteurs menacent de ne plus payer la TVA.

 

« La catastrophe vise au désastre. » Le cabinet ODA (Offre et demande agricole) vient encore de revoir à la baisse ses prévisions pour la récolte de blé cette année en France. Dans certains départements, comme le Loiret, la Somme et le Bas-Rhin, les chutes de rendement dépassent 50 % par rapport à 2015. La France n’avait pas connu une aussi mauvaise moisson depuis la Deuxième Guerre mondiale.

Après une récolte exceptionnelle, qui avait atteint 41 millions de tonnes en 2015, les céréaliers sont à leur tour confrontés à de graves difficultés de trésorerie. L’impact sur la balance commerciale est estimé à 3 milliards d’euros, ce qui représente 0,1 point de croissance en moins pour l’économie française.

Le plan d’aide aux céréaliers, annoncé la semaine dernière par le gouvernement, est jugé insuffisant. Il prévoit des mesures fiscales, un report des cotisations sociales et des mesures spécifiques concernant la TVA.

Aucun secteur n’est épargné par la crise agricole cet été. Comme l’an dernier, les producteurs laitiers sont à nouveau confrontés à des cours en baisse, inférieurs aux coûts de production. Les prix sont tombés à 262 euros les 1 000 litres pour les six prochains mois, plus d’un an après la fin des quotas européens.

Mercredi soir, des agriculteurs se sont enchaînés aux grilles de l’usine Lactalis de Domfront, dans l’Orne. L’industriel, connu pour ses marques Président ou Flanby, achète le lait autour de 250 euros les 1 000 litres, alors que les producteurs réclament un « juste prix » autour de 300 euros, pour couvrir leurs frais et se rémunérer correctement.

Fin juillet, les producteurs de viande ont également tiré la sonnette d’alarme. Le président de la FNB (Fédération nationale bovine), Jean-Pierre Fleury, estime que 30 000 éleveurs, soit un sur trois, risquent d’être en grande difficulté à l’automne. Il craint les conséquences d’une réduction de la production de lait, qui déstabiliserait le marché de la viande, avec un afflux de vaches laitières dans les abattoirs. En deux ans, le prix de la viande bovine a perdu 70 centimes par kilo, selon Jean-Pierre Fleury.

Les viticulteurs doivent s’attendre eux aussi à des vendanges moins bonnes que l’an dernier. La production viticole en France pourrait subir une baisse de 8 % par rapport à 2015, en raison du gel et des intempéries du printemps, selon la dernière estimation du ministère de l’Agriculture. La quantité de raisins pourrait être inférieure de 4 % à la moyenne des cinq dernières années.

En Haute-Saône, la FDSEA (Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles) prend le taureau par les cornes. Elle appelle les agriculteurs à arrêter de payer la TVA sur les biens qu’ils achètent dans le cadre de leur activité. « C’est un mot d’ordre lourd de conséquences, mais on n’en peut plus. Puisqu’on a plus de valeur ajoutée, on ne va plus payer la TVA », explique Sylvain Crucerey, le président de la FDSEA. Sur le plan national, le président des Jeunes Agriculteurs soutient le mot d’ordre. « Nous en voulons beaucoup aux industriels, mais l’État doit aussi montrer la voie. Tout n’a pas été fait pour rééquilibrer les tarifs », estime Jérémy Decerle.

 

Les très mauvaises récoltes de blé s’expliquent en grande partie par une météo défavorable. La très forte humidité en mai et en juin a favorisé l’apparition de maladie, selon Philippe Pinta, président du syndicat Orama, la branche « grandes cultures » de l a FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles).

Le manque de luminosité au printemps a également empêché les épis de blés de mûrir correctement. Certains épis sont vides, sans grains.

La Confédération paysanne soulève la question de l’assurance climatique, qui ne couvre que 20 % des agriculteurs.

« Il y a une nécessité d’harmonisation de son organisation sur l’ensemble du territoire. Un encadrement par l’État est nécessaire », estime le syndicat agricole. En effet, certains assureurs refusent d’indemniser des agriculteurs, sous le prétexte qu’ils n’auraient pas suffisamment anticipé les mauvaises récoltes.

Au printemps, les agriculteurs avaient déjà souffert des inondations. Le 6 juin, le ministre de l’Agriculture, Stéphane Le Foll, avait annoncé la mobilisation du fonds national de gestion des risques en agriculture (FNGRA) pour les pertes de récolte éligibles (arboriculture, maraîchage, prairies) et les pertes de fonds, ainsi qu’un dégrèvement de la taxe sur le foncier non bâti, et le report d’un à trois ans des cotisations sociales pour alléger la trésorerie des exploitants victimes des inondations.

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