La finance empêche toute réforme nécessaire, explique Paul Jorion

Publié le par ottolilienthal

 

 

 

 

 

 

Retranscription d’entretien avec Gilles Hallais sur France Info, le 12 février 2016.

Gilles Hallais : La bourse de Paris se relance quelque peu aujourd’hui : elle profite d’un rebond des valeurs bancaires et d’une hausse du pétrole, mais de Paris à Tokyo, on arrive au terme d’une semaine noire, un CAC40 qui repasse sous le seuil symbolique des 3900 points, du jamais vu depuis plus de deux ans et demi ; au Japon, l’indice Nikkei a lâché plus de 11 % en quatre jours. Bonjour, Paul Jorion !

Paul Jorion : Bonjour !

Ancien trader, vous êtes l’un des seuls économistes, je le disais tout à l’heure, à avoir vu venir, prédire, la crise des subprimes en [2007]. Les places boursières sont très secouées depuis le début de l’année. Crise passagère, ou il y a vraiment lieu de s’inquiéter ?

Non, il y a lieu de s’inquiéter ! En fait, on prévoyait ce qui est en train de se passer depuis pas mal de temps : il y a eu des injections de capitaux extraordinaires ! Le Quantitative Easing américain, puis la Banque centrale européenne a fait la même chose ; on fait la même chose au Japon. C’est de l’argent qu’on a injecté dans le système financier en espérant qu’il trouverait son chemin vers l’économie réelle, et en fait, il est resté calé dans les milieux financiers. Il n’y a pas eu de rebond de l’économie, qui aurait permis d’absorber tout cet argent-là, et on voyait se créer une bulle, qui est allée se placer en particulier sur la bourse, en se disant qu’un jour, il y aurait une correction ! C’est-à-dire qu’un jour, on reviendrait à des cotes, à des cours pour les entreprises, qui correspondraient aux calculs qu’on fait d’habitude, c’est-à-dire une projection quant aux dividendes qui seront payés un jour. Or, ça a décollé de ces valeurs-là, on s’est dit : « Il va y avoir une correction ». Elle est en train d’avoir lieu, et elle est en train d’avoir lieu de la manière qu’on voit, qu’on voit en général dans les corrections, c’est-à-dire : une perte importante un jour, un petit rebond le jour suivant, mais qui ne compense pas la perte qui a été subie, puis de nouveau une baisse le jour suivant et ainsi de suite…

Ça veut dire qu’un jour ou l’autre, toutes les bulles finissent par exploser, c’est bien ça ?

Eh bien oui, parce que, finalement, il y a une réalité, une réalité qui est que l’argent en circulation doit représenter, d’une certaine manière, l’économie telle qu’elle est : ça doit être le reflet d’une richesse économique véritablement créée ! Alors quand on crée de l’argent, non pas comme reflet d’une richesse créée, mais pour compenser des trous, essayer de combler des trous qui se sont créés, évidemment, un jour ou l’autre, ça nous rattrape. Et on l’a su, pour ce qu’ont fait les Américains – moi, je l’ai dit dès 2009 : « On est en train de créer quelque chose qu’on ne pourra pas maîtriser ». Et on le voit maintenant : ça se manifeste par exemple par des taux d’intérêt négatifs. Un système bancaire ne peut pas vivre éternellement, ni le secteur des assurances, sur des taux d’intérêt négatifs : il faut bien qu’il y ait un rendement quelque part.

Ça veut dire, Paul Jorion, qu’on n’a pas tiré, mais pas du tout tiré les leçons de la crise de 2007, 2008, 2009, qu’on a mis un mouchoir dessus et que c’est en train de nous exploser à la figure ?

Mais si ! Si vous regardez ce qu’on disait dans les journaux en 2008, en 2009, si vous regardez le discours de Toulon de Monsieur Sarkozy, tout le monde était conscient de ce qu’il fallait faire ! Tout le monde savait ce qu’il fallait faire ! Mais…

Personne ne l’a fait.

Le secteur financier a mis son veto. Il n’a pas voulu qu’on modifie, et c’est déjà Keynes qui disait à l’époque : « Les financiers, ils ne veulent pas qu’on touche à leur système, de peur qu’on ne le remplace par quelque chose d’autre, du coup, ils veulent le statu quo ». Mais le statu quo, ce n’était pas possible, tout le monde l’a dit en 2009, ce n’était pas possible, or, c’est finalement ça [qu’on a fait], avec quelques petites modifications par-ci par-là.

Est-ce qu’on est aussi au bout d’un modèle qui s’est construit depuis des décennies sur une croissance sans faille, sans limites ?

Mais c’est-à-dire qu’en fait, c’est une chose à laquelle on ne pense pas, c’est que les grandes périodes de croissance, les Trente Glorieuses, ce sont des périodes de reconstruction. C’est quand nous avons détruit énormément que nous pouvons relancer la croissance, parce qu’il y a de la reconstruction. Il y a cette injection, c’est l’équivalent de 114 milliards, le plan Marshall, c’est une injection par les Etats-Unis pour reconstruire l’Europe. On a vécu, on a vécu là-dessus ! On appelle ça les Trente Glorieuses, on a cru qu’on avait fait des choses extraordinaires à ce moment-là. Non, c’est de la reconstruction, essentiellement ! Quand on ne fait pas de la reconstruction, ou quand on ne fait pas un bond en avant comme l’a fait la Chine, je dirais, ces dix dernières années, à ce moment-là, eh bien, on est dans des choses qui sont de l’ordre, je dirais, plutôt de la normalité, mais il y a en plus, il y a en plus une autre chose qui est apparue : c’est le remplacement des travailleurs intellectuels par du logiciel, manuels par des robots. C’est en train d’avoir lieu, on met tout ça entre parenthèses, comme si ça n’existait pas. On oublie qu’il y a un problème de fond, maintenant, sur la nature même de l’emploi.

Ça veut dire que le ralentissement de l’économie chinoise, c’est aussi un gros problème, aujourd’hui, pour l’ensemble du monde ?

C’est un problème considérable. Dans ce bouquin que j’avais écrit en 2005-2006, pour annoncer la crise, je montrais déjà à quel point l’économie américaine était complètement imbriquée dans l’économie chinoise. Et je les ai appelés : « des danseurs de tango ». Quand Madame Yellen, je crois que c’était avant-hier, dit : « On va avoir des problèmes [auxquels] on n’avait pas pensé, en raison de la Chine », mais bien entendu ! C’est un système qui est globalisé, maintenant. C’est un système qui est entièrement globalisé. La Chine a été la locomotive depuis 2005, 2006, de l’économie mondiale. Maintenant, elle arrive un peu au bout de son rouleau, et c’est toute l’économie mondiale qui est en train de payer. Si le prix des matières premières est en train de s’effondrer un peu partout, c’est parce que la Chine n’achète plus !

Entretien sur France Info, ici

Commenter cet article