professeur Didier Raoult

Publié le par ottolilienthal

Covid : Didier Raoult et Jean-François Delfraissy règlent leurs comptes

Devant les juges, l’ex-président du Conseil scientifique a répondu aux attaques du virologue, un « grand scientifique » qui s’est trompé « de A à Z » sur le Covid.

e Conseil scientifique avait décidé de ne pas répondre, du moins publiquement, aux attaques incessantes, publiques et virulentes du docteur Raoult. C'est finalement son ancien président, Jean-François Delfraissy, qui, interrogé à deux reprises par les juges de la Cour de justice de la République (CJR), a décoché les flèches ; parlant de Didier Raoult comme d'un « grand scientifique » qui a beaucoup attaqué ses confrères sur le Covid mais qui s'est « trompé en permanence ».

Le nom figurait pourtant au sein de la « Dream Team » censée guider Emmanuel Macron dans la tempête. Mais le 16 mars 2020, dans un e-mail envoyé à Jean-François Delfraissy et à quelques membres du Conseil scientifique, Didier Raoult a annoncé son départ (sans démissionner, toutefois), se disant en « profond désaccord » avec la stratégie suivie (le confinement) : « Je pense qu'il y a un risque fort de résistance de l'ensemble de la population si on ne fait comme proposition que de dire : restez à la maison lorsque vous êtes malade et si vous êtes très malade, vous viendrez à l'hôpital dans une réanimation où il y a une chance qu'il soit trop tard », peut-on lire dans un courriel que Le Point s'est procuré.

Didier Raoult a alors deux griefs principaux : le fait de ne pas avoir testé massivement la population sur le modèle de l'Allemagne – le Conseil scientifique assure à l'époque que c'est très difficilement faisable en France, lui pense que c'est possible. Et, ensuite, de ne pas soigner les patients infectés au Covid à l'hydroxychloroquine dont il est convaincu de l'efficacité. Les essais menés par la suite hors de l'Institut hospitalier universitaire (IHU) de Marseille démentiront son utilité sur les patients hospitalisés. La controverse de « l'HQ », marquée par des accusations de fraude scientifique contre Didier Raoult, a depuis débordé les couloirs des hôpitaux pour se répandre ainsi devant l'Ordre des médecins, et les tribunaux.

 

Raoult, savant incompris

Fin 2020, devant les juges, et après avoir donné de très nombreuses interviews à la presse, Didier Raoult continue donc de s'ériger comme le grand savant incompris de cette crise sanitaire que nul n'a su prédire. Interrogé quatre fois par les magistrats, entre novembre 2020 et avril 2021, il critique la composition du Conseil scientifique, qui manquerait de véritables spécialistes selon lui : « Il n'y avait aucune commune mesure entre mon degré de connaissance de ces maladies infectieuses et notamment celle du coronavirus, et le degré de connaissances de l'ensemble des membres du Conseil scientifique. »

Le professeur réitère ses critiques contre le gouvernement, en l'occurrence de ne pas avoir testé massivement la population. « Une fois que l'accès est limité aux tests, vous avez empêché le diagnostic chez les gens malades pour le réserver à la partie des patients les plus atteints qui ne sera prise en charge qu'à un stade trop tardif, celui de la réanimation ou pire », attaque-t-il. Une stratégie qui, toujours d'après lui, « empêche[rait] la première étape de la médecine qui est, depuis Hippocrate, l'observation des malades pour en connaître les symptômes ».

 

Les modélisations ? « Pour moi, c'est de la sorcellerie »

« Le Conseil scientifique a une responsabilité, estime encore le docteur Raoult. Quand je reçois le président de la République à l'IHU de Marseille le 9 avril 2020, Monsieur Delfraissy était présent, et quand je dis au président la nécessité absolue de tester de façon massive, Jean-François Delfraissy dit qu'on n'a pas les moyens de le faire en France. Je lui dis que ce n'est pas exact. En effet, l'association des laboratoires vétérinaires [avait] proposé de nous fournir en réactifs. » Quelques jours plus tôt, une enquête du Point avait révélé que le gouvernement avait négligé depuis la mi-mars l'offre de services SIMV (Syndicat de l'industrie du médicament et du diagnostic vétérinaires), qui aurait permis d'accroître significativement la capacité nationale de tests.

L'autre point majeur de désaccord entre Didier Raoult et le Conseil scientifique porte sur les modélisations mathématiques qui ont justifié la décision de confiner. « Pour moi, c'est de la sorcellerie. Je travaille sur les maladies émergentes depuis 35 ans et je n'ai jamais vu une prévision se réaliser. Je préfère travailler sur les données chiffrées et réelles et prendre les mesures en conséquence et au fil de l'eau. »

Selon lui, le Conseil scientifique ne serait qu'une « histoire de praticiens qui a été transformée en une histoire de magiciens », avec des modélisateurs qu'il qualifie de « faux prophètes ». Il évoque un manque d'expérience de crise et lance une dernière pique au président du Conseil scientifique : « Prendre des initiatives, j'ai fait ça toute ma vie, à la différence de Jean-François Delfraissy. »

« Didier Raoult s'est trompé en permanence »

Un tel portrait n'a évidemment pas beaucoup plu aux membres du Conseil scientifique qui ont été interrogés par les magistrats de la Cour de justice de la République. Si la plupart ont sagement décidé de ne pas répondre aux attaques incessantes, ou se sont contentés d'une réponse concise, Jean-François Delfraissy, lui, a fini par dire aux juges ce qu'il pensait de Didier Raoult

« Je connais très bien Didier Raoult depuis 20 ans, c'est un très grand scientifique, a-t-il précisé. Je l'ai aidé pour la création de son IHU de Marseille à l'époque. J'ai fait partie de son conseil scientifique et du conseil d'administration de son établissement et j'en fais toujours partie d'ailleurs. Je n'ai pas envoyé de lettre de démission mais je n'y participe plus. […] Didier Raoult est parti sur l'hypothèse de l'hydroxychloroquine dans des conditions qui ont paru à une grande partie de la communauté scientifique comme ne répondant pas aux critères d'évaluation solide et habituelle en recherche clinique. J'aurais souhaité qu'il ait raison. »

Jean-François Delfraissy ajoute : « J'ai dit que Didier Raoult était un grand scientifique, mais sur le Covid-19, il s'est trompé en permanence : en janvier, en considérant que quelques décès en Chine ne méritaient pas tant de bruit ; en mars sur l'hydroxychloroquine […] ; en avril/mai sur la fin de l'épidémie ; en juillet puis en septembre sur l'absence de 2e vague, et il a annoncé qu'il n'y aurait pas de vaccin contre le Covid. Je suis triste de ces prises de position, il nous a mis dans une situation difficile en France dans la relation entre la science et les citoyens. »

Je m’attriste d’une certaine forme de fin de carrière qui n’est pas la plus intéressante.Jean-François Delfraissy à propos de Didier Raoult

« Je ne crois pas du tout à la version de l'expert unique qui détient la vérité, type Didier Raoult, poursuit l'ex-président du Conseil scientifique [démissionnaire en juillet 2022, NDLR]. La médecine n'est plus ça. C'est avoir une décision qui se construit en commun. Les autres comités scientifiques à l'étranger se construisent de la même façon. » Pour Jean-François Delfraissy, Didier Raoult s'est donc fourvoyé de « A à Z » sur la crise du Covid, y compris en attaquant ainsi ses consœurs et confrères : « C'est une incompréhension de quelqu'un que j'ai considéré pendant longtemps comme un grand scientifique et qui est parti dans une direction, je ne sais pas très bien pourquoi. Je m'attriste d'une certaine forme de fin de carrière qui n'est pas la plus intéressante. »

Sur la fabrication massive de tests, un des principaux griefs du professeur Raoult, Jean-François Delfraissy avance une explication : « Il fallait tester beaucoup. Le test a été mis au point à Pasteur relativement tôt. Comment cela se fait-il qu'il n'y ait pas eu plus de tests ? Je n'étais pas aux affaires mais j'ai compris qu'il y a une différence entre construire des tests PCR dans un laboratoire et ensuite une industrialisation. Et il y a eu aussi un manque de réactifs. Il y a eu un décalage de temps. Il y a eu un effet de commandes, les laboratoires ont tardé à commander et il n'y avait plus assez de réactifs de base. C'est la chance de l'Allemagne qui n'a pas eu de clusters et qui a utilisé, au mois de janvier, de façon plus large, les tests pour les cas cliniques et les personnes asymptomatiques et qui a pu les fabriquer. »

 

« Il est toujours facile de juger des faits a posteriori »

Et Jean-François Delfraissy d'ajouter : « Les pays qui s'en sont sortis le mieux, la Corée, Singapour, la Nouvelle-Zélande, sont des pays qui ont combiné le test avec des conditions drastiques d'isolement. Encore une fois, nous en étions à un état de connaissance qui s'est construit en avançant. Il est toujours facile de juger des faits a posteriori. »

 
 

Le 3 mars 2020, avant même la première réunion du Conseil scientifique, Jean-François Delfraissy avait émis des réserves auprès de l'Élysée à la participation de Didier Raoult, une pure décision politique. « Je reste toujours avec une certaine ambiguïté sur la venue de Didier Raoult, avait-il écrit à un conseiller d'Emmanuel Macron. Je comprends l'argument politique, mais cela va être mal ressenti par beaucoup d'acteurs médicaux et scientifiques. »

 

Par et

Santé
IHU de Marseille: le vrai bilan de Didier Raoult

Navire amiral de l’infectiologie tricolore, l’institut hospitalo-universitaire Méditerranée Infection a t-il tenu ses promesses dix ans après sa création, et à un an du départ de son directeur tout-puissant? Enquête sur sa production scientifique, son activisme frénétique et sa gouvernance.

Didier Raoult, une fois de plus, aura eu le dernier mot. Pourtant, ils étaient nombreux à vouloir sa peau. Poussé publiquement vers la sortie par les Hôpitaux universitaires de Marseille (AP-HM) et Aix-Marseille université (AMU), le tout-puissant directeur de l’Institut hospitalo-universitaire (IHU) Méditerranée Infection quittera, comme il le souhaitait, son poste en septembre 2022. Après des semaines à couteaux tirés, la fumée blanche est sortie le 17 septembre à l’issue d’une réunion au sommet entre les six membres fondateurs de l’IHU – AP-HM, AMU, Institut Mérieux, Service de santé des armées, Etablissement français du sang et Institut de recherche pour le développement. Quatre jours plus tôt, recevant Challenges dans son vaste bureau bleu ciel où trône au mur la devise latine "Méfie-toi, Consul! La roche tarpéienne est proche du Capitole", le célèbre professeur marseillais affichait une sérénité désarmante. "Certains veulent se débarrasser de moi, c’est leur droit, soupire celui qui a été mis à la retraite de ses fonctions de professeur des universités et de praticien hospitalier le 31 août. Mais ils oublient qu’ils ne sont rien par rapport à ce j’ai accompli à l’IHU, un champion mondial dans son domaine."

Didier Raoult, 69 ans, a le dithyrambe facile lorsqu’il parle de lui et de son "bébé". Il

 
faut dire que le héraut de l’hydroxychloroquine, qui se définit comme le "Mbappé de la recherche", a trouvé avec l’IHU un colosse à sa démesure. Créée en 2011, cette Rolls-Royce des maladies infectieuses a bénéficié d’une subvention étatique XXL de 72 millions d’euros – du jamais vu en France pour un projet de ce type – et son enceinte dernier cri, sortie de terre en 2016, accueille 800 personnes, soit le plus grand pôle français de la spécialité. A l’instar des six autres IHU créés sous la présidence de Nicolas Sarkozy, le géant marseillais rassemble ce dont rêve tout chercheur: un hôpital de jour, des laboratoires de haut niveau, dont un P3 qui peut analyser les virus parmi les plus dangereux au monde, des bureaux d’études…

 

"L’une des structures les plus performantes en Europe"

"J’ai construit un ouvrage plus durable que l’airain", a d’ailleurs fait inscrire Didier Raoult sur le mur de l’IHU en 2016, reprenant la célèbre formule d’Horace. Navire amiral de l’infectiologie tricolore, l’IHU a-t-il tenu ses objectifs dix ans après sa création? Si son bruyant chef apporte une réponse à sens unique et met en avant la découverte de 1.000 nouveaux microbes associés à l’homme et de 38 brevets déposés (lire interview ci-dessous), le bilan de productions fait consensus. "L’IHU a joué son rôle, estime-t-on au sein du cabinet de la ministre de la Recherche Frédérique Vidal. Le nombre de virus isolés et découverts en font l’une des structures les plus performantes en Europe." Un jugement partagé par l’épidémiologiste américain de l’université de Stanford John Ioannidis. "C’est une institution de premier plan, très productive et performante", salue ce scientifique reconnu. Parmi les faits d’armes de l’IHU, ses découvertes concernant le groupe microbien des archae, qui provoque des maladies du cœur, des os ou du cerveau. Preuve de ces bons résultats: l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) et l’Inspection générale de l’administration, de l’éducation nationale et de la recherche (IGAENR) ont souligné dans un rapport commun en 2015 la "qualité scientifique des travaux de l’IHU", qui est "unanimement considéré comme un leader mondial".

Côté business, les voyants sont également au vert. Bénéficiant de subventions publiques pérennes, d’un taux d’occupation élevé de ses 75 lits d’hospitalisation complète et 25 lits d’hôpital de jour, l’IHU affiche un bénéfice annuel de 11 millions d’euros. Durant la pandémie, il a même obtenu, selon nos informations, 800.000 euros de dons. Certains grands groupes comme LVMH (actionnaire de Challenges) ou le géant des porte-conteneurs CMA CGM ont aussi œuvré en fournissant des gants, des masques et des blouses. Et puis l’incubateur de start-up de l’IHU fait également rentrer de l’argent dans les caisses: l’an passé, il a rapporté 500.000 euros à l’institution marseillaise, qui détient 5% de toutes les start-up incubées. Certaines ont même décollé, comme Pocramé, dont le chiffre d’affaires dépasse le million d’euros, et qui a développé un mini-laboratoire d’analyses médicales utilisé par les équipes de Didier Raoult ou sur les navires de CMA CGM.

Activisme scientifique frénétique

"L’IHU de Marseille est vraiment un lieu à part, bouillonnant, créatif, applaudit Geneviève Fioraso, ancienne ministre de la Recherche, qui siège au conseil d’administration de l’IHU. Ce mélange de recherche appliquée et fondamentale, et d’innovation avec des start-up, est l’exemple à suivre." Le bilan de cette machine de guerre, qui se dresse entre l’hôpital de la Timone et la faculté de médecine, est toutefois loin d’être rose. A l’instar de son directeur, qui revendique avoir signé la somme délirante, mais authentique, de "3.500 publications internationales" dans sa carrière – ce qui en fait le microbiologiste le plus cité au niveau mondial –, l’IHU est saisi d’un activisme scientifique frénétique. Si depuis sa création, ce dernier a publié une quarantaine d’articles dans les deux revues les plus prestigieuses, Nature et Science, il en a aussi produit plusieurs centaines dans des titres de faible envergure.

Au sein de la montagne d’articles signés par Didier Raoult et ses équipes, une grande part est même carrément publiée dans des revues au sein desquelles siègent des membres de l’IHU. C’est notamment le cas du New Microbes and New Infections, dont l’éditeur en chef n’est autre qu’un vieux compagnon de route du patron de l’IHU, Michel Drancourt. Sur les 24 revues ayant publié dix articles ou plus signés par Didier Raoult, environ la moitié compte des membres de l’IHU à des fonctions éditoriales. Interrogé au sujet de cette pratique, un ancien directeur de l’Institut Pasteur de Lille, déplore "un copinage malsain qui relève du conflit d’intérêt. Qui peut réellement penser que l’IHU est capable de publier tous les quatre jours des articles scientifiques de haut niveau?".

La gouvernance en question

Ce levier, que l’IHU n’est pas le seul à actionner, est d’autant plus sensible que les groupes hospitaliers perçoivent des financements de l’Etat proportionnels aux publications de leurs chercheurs. Une sorte de prime au mérite défendue par Didier Raoult. "Il est normal que les meilleurs soient distingués, soutient-il. Quant aux accusations de connivence dont nous faisons l’objet, elles sont ridicules." Le taulier et ses troupes n’aiment d’ailleurs pas beaucoup que l’on vienne les chercher sur ce terrain-là. Face aux critiques répétées d’Elisabeth Bik, une microbiologiste reconvertie dans la lutte contre la fraude scientifique, Didier Raoult et Eric Chabrière, professeur à l’IHU, ont porté plainte en avril pour "harcèlement, tentative de chantage et d’extorsion." Ce dernier, officier de réserve de l’armée et véritable porte-flingue du big boss marseillais, a même qualifié Elisabeth Bik de "mercenaire" sur Twitter, réseau dont il raffole et où il n’hésite pas par exemple, à comparer un de ses détracteurs au tueur en série Francis Heaulme. Autre caillou dans la chaussure de l’IHU, l’ouverture à l’été 2021 d’une enquête par l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) concernant d’éventuels "manquements à la réglementation des essais cliniques" lors d’études sur le Covid-19.

En haut de la pile des griefs qui escortent l’IHU depuis sa création, on trouve également la gouvernance. Dès 2015, l’Igas et l’IGAENR avaient pointé l’"extrême concentration des pouvoirs dans les mains du directeur" et l’absence "d’un directeur délégué à même de l’épauler". Le nouveau patron de l’AP-HM, François Crémieux, ancien numéro deux de Martin Hirsch à l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), reconnaît que ce sujet sera à prendre en compte pour la succession de Didier Raoult. "A l’avenir, le conseil d’administration de l’IHU devra venir davantage en appui de la direction, il ne l’a pas assez été ces dernières années", prévient cet ancien casque bleu lors de la guerre de Bosnie-Herzégovine, qui avait déclenché la polémique en août en déclarant que le laboratoire marseillais avait "besoin de tourner une page". Guère affecté par ces reproches, Didier Raoult assure qu’il ne craint pas l’après-IHU. "J’aurai 70 ans l’année prochaine et l’idée de continuer à m’amuser, à faire de la recherche sans être à la tête de la cavalerie me va bien, confie-t-il. J’ai par exemple très envie de dédier du temps au développement de la recherche technologique en Afrique, et notamment au Sénégal." Le pays où il est né et où l’IHU a créé son partenariat le plus important.

INTERVIEW "1.000 microbes ont été découverts à l'IHU"

Ce 13 septembre, alors que la climatisation tourne à plein régime dans son antre du quatrième étage de l’Institut hospitalo-universitaire Méditerranée Infection, Didier Raoult ne ressemble en rien à l’ogre médiatique qui déchire la France depuis le début de la pandémie de Covid-19. D’une voix calme, qu’il n’élèvera pas malgré certaines "questions spécieuses", le microbiologiste marseillais dresse pour Challenges le bilan de ce fleuron français de la recherche médicale créé en 2011.

Dix ans après la naissance de l’IHU, quel a été le chemin parcouru?

Notre première mission était de découvrir de nouveaux microbes. A ce jour, environ 1.000 nouveaux microbes associés à l’homme ont été décrits ici, c’est plus que n’importe quel autre laboratoire dans le monde. Nous avons aussi déposé 38 brevets, découverts neuf virus géants, stocké près de 10.000 bactéries… S’agissant du Covid-19, nous avons été en pointe puisqu’en séquençage nous avons réalisé 20% de ce qui a été fait en France. Nous publions également tous les quatre jours des articles dans des revues scientifiques.

Justement, cette productivité fait débat: plusieurs scientifiques reprochent à vos études des biais méthodologiques…

La méthodologie en maladies infectieuses n’est pas légitime. En réalité, ce n’est pas la peine de faire des études randomisées [elles évaluent l’efficacité d’un médicament en comparant les résultats entre un groupe à qui est administré le traitement et un autre qui prend un placebo]. Il suffit de mesurer s’il y a encore du virus dans le sang. S’il n’y en a plus, il faut attendre trois semaines, et s’il n’y a toujours pas de virus, c’est que le traitement est efficace. Il faut arrêter de vouloir tout contraindre. Vous allez quitter vos fonctions dans un an.
 

Quel héritage comptez-vous laisser à l’IHU?

Je me méfie beaucoup de l’hubris. Disons qu’en France, la recherche est basée sur des hypothèses, alors qu’à l’IHU c’est la curiosité qui nous guide. Je n’aime pas les sentiers battus et je n’ai pas hésité dans ma carrière à faire se rencontrer des champs improbables. Je dirais aussi qu’à l’IHU nous mettons plus qu’ailleurs l’accent sur la technologie. Cette alliance de curiosité et du dernier cri technologique est fondamentale pour moi.

« Atypique », « visionnaire » ou « prétentieux », qui est le professeur Didier Raoult ?

Au cœur de l’actualité, le professeur marseillais Didier Raoult, qui prône l’usage de l'hydroxychloroquine pour soigner le coronavirus, est à la fois un scientifique reconnu et décrié

Sa longue chevelure et sa barbe blanche s’affichent partout, jusqu’à la une du Libération de ce mardi. Et ce, alors qu’il se fait désormais rare dans les médias et décline la plupart des demandes d’interviews (y compris la nôtre), par manque de temps.

Il faut dire que cet inconnu du grand public il y a encore quelques semaines est aujourd’hui au cœur la crise du coronavirus. Le professeur marseillais Didier Raoult affirme avoir trouvé un traitement peu cher pour soigner les malades, l'hydroxychloroquine , qu’il administre désormais à ses patients volontaires. Portrait d’un médecin pas comme les autres, qui suscite autant l’admiration et l’espoir que la crainte et l’exaspération…

Un homme « brillantissime »

Didier Raoult, c’est d’abord un CV long comme le bras. Le scientifique marseillais est considéré comme l’une des références mondiales dans la recherche en maladies infectieuses. Spécialiste mondial des Rickettsies, ces bactéries intracellulaires à l’origine notamment du typhus, Didier Raoult a aussi décrypté le génome de la bactérie à l’origine de la maladie de Whipple, près d’un siècle après l’apparition de cette pathologie. Le professeur marseillais a même donné son nom à deux nouvelles bactéries pathogènes qu’il a découvertes, Raoultella planticola et Rickettsia raoultii.

Le professeur Didier Raoult a également été couronné en 2010 d’un grand prix de l’Inserm, l’Institut national de la santé et de la recherche médicale. « C’est un garçon qui peut avoir le prix Nobel, lance même son ami médecin de longue date, le président LR de la région Paca Renaud Muselier. Il est brillantissime. » Une qualification reconnue jusqu’au plus haut sommet de l’Etat, puisque le professeur Didier Raoult fait partie du conseil scientifique sur le coronavirus, collège d’experts sur lequel le gouvernement affirme s’appuyer pour prendre des décisions.

Didier Raoult est aujourd’hui le directeur d’une structure décrite comme unique en France, née de sa propre volonté : l’IHU Méditerranée Infection. Ce pôle d’expertise marseillais sur les maladies infectieuses a la particularité de concentrer à la fois des chercheurs et des soignants autour de ces questions. Dans un rapport rendu en 2003 au ministre de la Santé de l’époque, son confrère marseillais Jean-François Mattei, Didier Raoult prônait la mise sur pied dans toute la France de sept « forteresses Vauban » comme le rappelle un proche collaborateur.

Il faudra toutefois attendre la fin d’année 2016, soit une quinzaine d’années plus tard, pour que Didier Raoult inaugure son « bébé », l’IHU Méditerranée Infection, dans un bâtiment de 24.000 m2 tout près de la Timone.

Un franc-tireur

Ces dernières semaines, dans la gestion de la crise sanitaire du coronavirus, le professeur marseillais Didier Raoult a décidé d’adopter sa propre stratégie, faisant parfois fi des recommandations gouvernementales. Le scientifique s’est d’abord démarqué en prônant les bienfaits de la chloroquine, un antipaludéen, pour soigner le coronavirus, en s’appuyant sur les résultats d’une étude chinoise contestée avant de lancer son propre processus.

Ce dimanche, dans un communiqué de presse, l’IHU a pourtant annoncé avoir décidé, sur l’impulsion de Didier Raoult, de pratiquer des tests de dépistage à quiconque présentant un état « fébrile » le souhaiterait. Autrement dit, un énorme coup de pied dans la fourmilière scientifique et gouvernementale qui pour le moment n’organise aucun dépistage massif de la population. Les mêmes malades au sein du service de Didier Raoult se verront également administrer un traitement à base d’hydroxychloroquine et d’azithromycine, un antibiotique. « Conformément au serment d’Hippocrate que nous avons prêté, nous obéissons à notre devoir de médecin », se justifient Didier Raoult et ses équipes dans ce communiqué.

Des prises de position qui agacent certains. « Etre un professeur de microbiologie prétentieux et imbu de votre personne n’est pas un crime, lance ainsi le docteur Baptiste Beaulieu sur les réseaux sociaux. Mais quand ce caractère nuit à la crédibilité de votre propos et discrédite un traitement potentiellement efficace contre un virus mortel, ça le devient. La personnalité de Didier Raoult est aussi responsable de cet imbroglio autour de la chloroquine. Et compte tenu du contexte, il serait bon que le Mickaël Vendetta de l’infectiologie se domine un peu. »

Ses contradicteurs ont le don d’exaspérer Didier Raoult, comme il l’avait affirmé auprès de 20 Minutes il y a quelques mois, non sans une certaine hargne. « Les ragots des uns et des autres, je m’en fous, disait-il. Ça ne m’intéresse pas. Mon métier, c’est les maladies infectieuses, et ce depuis quarante ans. Je me sens obligé, car je crois que c’est maintenant nécessaire, de communiquer ce que je sais, et non pas des opinions, sur la recherche en maladies infectieuses. Après, ce que vous en faites, je ne suis pas prophète. Je m’en fous. J’essaie d’être le plus clair possible. »

« Didier Raoult est une figure iconoclaste, résume Laurent Saccomano, président de l’union régionale des professionnels de santé des médecins libéraux de la région Paca. Il est connu pour ne pas s’empêcher de communiquer et d’exprimer très haut ce qu’il pense très bas, même si c’est ce n’est pas en accord avec la doctrine nationale. » Et d’ajouter : « On dira que c’est un héros si on montre dans quinze jours que ce qu’il affirme est valide. On dira qu’il est coupable si le résultat de cette étude est négatif. »

Une personnalité clivante

Cette polémique qui secoue le médecin marseillais n’est pas la première qu’il traverse. Didier Raoult a en effet déjà fait parler de lui dans le passé pour d’autres coups d’éclats, comme lorsqu’il a dénoncé l’interdiction du voile à l’université en 2016 ou qu’il a exprimé ses doutes face au réchauffement climatique et à ces modèles mathématiques catastrophistes qui ne seraient qu’une forme moderne de « divination » selon ces termes.

« C’est une personnalité très atypique, reconnaît lui-même Renaud Muselier. Il est très particulier. Mais il est toujours libre dans sa tête, sans aucune pression extérieure. C’est un pur scientifique. »

Plus récemment, à quelques mois de l’inauguration de l’IHU, des employés de cette structure ont accusé des chercheurs de l’équipe de Didier Raoult d’agressions sexuelles, comme le révélait à l’époque Marsactu. Interrogé sur ces faits par nos confrères au moment de l’inauguration de l’IHU, Didier Raoult répliquait alors : « Je vous remercie d’avoir décrit ce lieu comme un lupanar. J’ai fait installer un distributeur de préservatifs. »

Cette inauguration s’est faite sans aucun ministre de la Santé, ni secrétaire d’Etat, ce que Didier Raoult déplorera haut et fort lors du dévoilement de la plaque. « Tout est très compliqué, soupire son ami Renaud Muselier, tout en rappelant que la région a fortement financé le projet. Comment un truc aussi puissant, grand, aussi bien placé peut-il se monter en étant loin des sphères centrales parisiennes. Mais avec une telle structure, Didier Raoult a montré qu’il était visionnaire » Surtout, Didier Raoult était en conflit avec le mari de l’époque de la ministre de la santé Agnès Buzyn, Yves Lévy, le tout sur fond d’accusation de conflits d’intérêts visant le directeur de l’Inserm. De son côté, l’Inserm, ainsi que le CNRS, ont retiré en janvier 2018 leurs labels aux deux nouvelles unités de l’IHU.

Interrogés par 20 Minutes, plusieurs scientifiques marseillais s’exaspèrent, sous couvert d’anonymat, d’une certaine mégalomanie, notamment après sa dernière interview dans La Provence, dans laquelle il déclare : « Dans mon monde, je suis une star mondiale. » Face à ces critiques, Renaud Muselier se fait son meilleur avocat : « Quand on est classé numéro 1, dire qu’on est le meilleur, est-ce de la mégalomanie ou simplement faire un constat ? »

Mathilde Ceilles

Publié le 24/03/20

16h20 : Didier Raoult quitte le conseil scientifique de l'Elysée

Le professeur Didier Raoult, défenseur d'un traitement à la chloroquine, a décidé de claquer la porte du conseil scientifique de l'Elysée, indiquent Les Echos.

L'infectiologue se dit contre les mesures de confinement "moyenâgeuses" prises par le gouvernement, et demande une politique de dépistage à grande échelle, à l'image de ce qui se fait en Corée du Sud.

« Ce serait une faute médicale que de ne pas donner de chloroquine contre le virus chinois »

INTERVIEW Le professeur Didier Raoult, directeur de l’Institut Méditerranée Infection à Marseille, envisage désormais d’utiliser un traitement contre le paludisme pour soigner le coronavirus, compte tenu des dernières découvertes scientifiques

Un petit comprimé, connu depuis des décennies, pour soigner une épidémie encore inconnue. Selon plusieurs scientifiques chinois, la chloroquine, une molécule très répandue et peu chère utilisée habituellement pour soigner le paludisme, constitue un remède efficace pour soigner l’une des maladies qui suscitent aujourd’hui le plus de craintes : le coronavirus.

A Marseille, l’Institut Méditerranée Infection (IHU), centre de référence unique en France pour la prise en charge des maladies infectieuses dont le Covid-19, a décidé en conséquence de commander un stock de chloroquine, dans l’optique de soigner d’éventuels futurs malades du coronavirus chinois. « Coronavirus : Fin de partie ! »,​ titre même l’IHU sur son site Internet dans un article sur les bienfaits de la chloroquine. Le professeur Didier Raoult, directeur de l’IHU et passablement agacé par les réserves, critiques et autres commentaires suscités par cette décision, explique à 20 Minutes ce choix.

Pouvez-vous expliquer ce qu’est la chloroquine ?

C’est un très vieux médicament. C’est le médicament probablement le plus utilisé avec l’aspirine dans l’Histoire de l’humanité. Les jeunes ne le connaissent pas car ils ne l’ont pas connu comme antipaludéen. Les gens qui vivaient en Afrique comme moi prenaient tous les jours de la chloroquine. Tous les gens qui allaient dans ces pays chauds prenaient ça pendant tout leur séjour, et tous les jours pendant les deux mois après leur retour. Il y a des milliards de gens qui ont pris ce médicament. Et il ne coûte rien : dix centimes le comprimé. C’est un médicament qui est extrêmement sûr et qui est le moins cher qu’on puisse imaginer. C’est donc une super bonne nouvelle ! Tous les gens qui ont connaissance de ces bienfaits devraient se jeter dessus.

Certains scientifiques sont moins enthousiasmes que vous sur les bienfaits de la chloroquine contre le coronavirus, à l’image du professeur Astrid Vabret dans « Sciences et Avenir »

Les ragots des uns et des autres, je m’en fous. Ça ne m’intéresse pas. Mon métier, c’est les maladies infectieuses, et ce depuis quarante ans. Je me sens obligé, car je crois que c’est maintenant nécessaire, de communiquer ce que je sais, et non pas des opinions, sur la recherche en maladie infectieuse. Après, ce que vous en faites, je ne suis pas prophète. Je m’en fous. J’essaie d’être le plus clair possible. Quand on a montré qu’un médicament marchait sur une centaine de personnes alors que tout le monde est en train de faire une crise de nerfs, et qu’il y a des andouilles qui disent qu’on n’est pas sûr que ça marche, ça ne m’intéresse pas !

 

 

Allez-vous utiliser la chloroquine à l’IHU pour soigner contre le coronavirus ?

Les scientifiques chinois sont des gens très sérieux. Ce ne sont pas des zozos, et ils ont montré que la chloroquine marche. Ça serait honnêtement une faute médicale que de ne pas donner de la chloroquine au coronavirus chinois. Ça n’a pas de sens. Soyons sérieux. Demain, vous commencez à être essoufflé. Vous avez un coronavirus chinois et vous avez 40 de fièvre. Et les gens vous disent : « Vous savez, je n’y crois pas à la chloroquine contre le coronavirus chinois ». Qu’est-ce que vous faites ?

A l’IHU, nous allons mettre en place un protocole thérapeutique. Nous, ce qu’on veut, c’est soigner les malades. Il y a des gens qui arrivent avec une maladie grave, et on a montré que le seul traitement contre cette maladie, c’est la chloroquine. Donc, pour pas donner de la chloroquine, il faut être farci ! Donc on va prévenir le ministre pour lui dire que si les gens qui arrivent ont un coronavirus chinois, on va les traiter par la chloroquine parce que c’est le seul traitement dont on a eu la démonstration qu’il marchait. C’est tout ! C’est pas mystérieux, c’est de la médecine, pas des potins de télévision !

 

Propos recueillis par Mathilde Ceilles 26/02/2020

https://www.20minutes.fr/sante/2727411-20200226-coronavirus-faute-medicale-donner-chloroquine-contre-virus-chinois-selon-professeur-didier-raoult

 

Au pays de Descartes, on joue à se faire peur en tenant pour vrais de simples ressentis. Et si l'on prêtait attention à ce qu'ont établi les scientifiques ?

 

 

La communication urgente et sensationnelle a pris une telle ampleur et le tissu intellectuel français est si peu familier avec le travail universitaire qu'une course en avant déconnectée de la réalité se développe et nous entraîne sur une mauvaise pente. Trois exemples récents ont montré comment les conversations de café du commerce avaient tendance à se substituer à l'information.

Résistance aux antibiotiques : des chiffres faux

D'abord l'annonce du drame de la résistance aux antibiotiques. Il a été annoncé que 12 500 personnes par an mourraient du fait de cette bio-résistance. Mon analyse basée sur des données scientifiques réelles est qu'il y en a peut-être un tous les deux ans à Marseille, et par extrapolation peut-être 50 par an au maximum en France. Je ne sais pas ce que nous réserve l'avenir, et évaluer le problème de la résistance est important, mais les chiffres sont faux. Il y a 3 000 morts par an en France provoquées par les accidents de la circulation.

Délinquance : des condamnations en hausse, pas les faits

Deuxièmement, un universitaire, Laurent Mucchielli, spécialiste de la délinquance, qui ne travaille que sur des données "réelles" et auteur de L'Invention de la violence (Fayard), a été dénigré pendant des années par l'Observatoire de la délinquance qui annonçait une augmentation permanente de la criminalité, et boycotté par la presse. Il se voit aujourd'hui reconnu par un nouveau rapport de l'Observatoire de la délinquance et de la réponse pénale, qui constate que le nombre de condamnations en France pour violence a augmenté de 64 % sans augmentation de la violence réelle, mais en raison de l'élargissement législatif du champ et par une sévérité exceptionnelle des magistrats français comparé aux autres pays européens. L'unanimité sur l'insécurité des partis politiques ayant repris les thèmes du Front national, à droite puis à gauche, a rendu inaudible la réalité mesurée, quantifiée et analysée. C'est sidérant.

Régionales : une fausse surprise

Enfin, les dernières élections régionales. Les sondages sur les candidats ont permis des projections suggérant tous les scénarios possibles. En réalité, il suffisait au milieu de cette agitation de regarder les cartes des votes du début du XXIe siècle en France, dans le livre Le Mystère français de Hervé Le Bras et Emmanuel Todd publié en 2013, pour y lire les résultats de 2015, en raison de la puissance des éléments culturels sous-jacents aux votes. Une fois encore, l'absence de formation universitaire et l'incapacité à distinguer entre une opinion et une étude font de nous un peuple futile et toujours surpris par le retour de la réalité. La traçabilité d'Internet permet d'ailleurs de retrouver prévisions et déclarations passées dont les auteurs ont souvent perdu le souvenir…

 

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