taux négatifs, terra incognita..

Publié le par ottolilienthal

Bientôt une tempête sur les taux ?

 

Les rendements obligataires remontent un peu partout dans le monde depuis deux semaines. Si ce mouvement s’intensifie, les intérêts des dettes deviendraient vite insupportables. Les Allemands se préparent au pire et préparent un Gold-euro.

 

La quantité d’obligations à rendement négatif diminue. En juin 40% des obligations émises par les pays étaient dans ce cas. Aujourd’hui ce n’est que 34% selon le Financial Times. Mais ce niveau est encore le double de celui du début de l’année. La marée ne monte plus (elle avait atteint 12 600 milliards de dollars) mais va-t-elle maintenant descendre vite ?

Sur ce graphe du Financial Times, en rouge les obligations à rendement négatif. En rose celles qui ne rapporte rien et en vert celles qui offrent un rendement positif. (cf via le lien)

 

Comme vous le voyez, la proportion du marché obligataire souverain en rendement négatif reste encore importante. Et comme vous le savez, dans le créditisme, les obligations souveraines sont le pivot du système monétaire. Les titres en dollar, yen, euro, livre et franc suisse sont les « monnaies » les plus sûres, le dollar étant le maître. Pour expliquer ce mystère moderne, que des investisseurs puissent vouloir payer pour prêter, deux explications sont habituellement avancées : le pessimisme quant à l’avenir et la réglementation. Cette dernière pousse les institutionnels à investir leurs fonds propres (l’argent qui leur sert de garantie) dans les actifs sûrs que sont supposés être les emprunts d’État.

Ajoutons aussi qu’acheter une obligation souveraine est un moyen de spéculer sur les variations monétaires. Par exemple, un investisseur admet de parquer son argent en euros en payant 1% par an s’il pense que sa monnaie d’origine peut se déprécier par rapport à l’euro de plus de 1%. Mais depuis juin, donc, la gangrène des taux négatif semble vouloir reculer et les rendements remontent à nouveau. La normalisation se ferait-elle sans que Janet Yellen de la Fed, Shinzo Abe au Japon ou Mario Draghi ait leur mot à dire ? Le marché serait-il toujours vivant ?

 

Le monde ne peut supporter une tempête sur les taux

Pour Jens Weidmann, le président de la Bundesbank allemande, « si les taux remontent, les dettes ne seront plus supportables ». Les contribuables ne pourront pas payer les intérêts dus sur la dette publique. Les banques qui se sont lestées d’emprunts de leurs propres pays seront à nouveau en difficulté. Que vont faire nos banquiers centraux ? Vont-ils tout racheter ? Mais dans ce cas, les peuples conserveraient-ils leur confiance dans la monnaie qu’on leur impose ?

Est-ce pour cela que l’Allemagne prépare un « euro-or » comme le révélait le journal Handesblatt la semaine dernière ? Les Allemands n’entendent pas se faire “japoniser” ni par les taux négatifs ni par une inflation provoquée par le décollage des helicopters money. Leur plan A consiste donc à créer une monnaie, pour l’instant privée, utilisable en paiement et unité de compte. Cet euro-or aurait pour objectif de protéger les épargnants allemands contre l’inflation ou les taux négatifs. Ils pourraient ouvrir des comptes Gold-euro adossé à de l’or physique. En cas d’explosion de l’inflation ou d’implosion de l’euro : basculement vers le Gold-euro qui deviendrait une monnaie officielle, contenant 1 gramme d’or et frappée du sceau allemand. C’est le plan B. Oui, il semble bien que les Allemands se préparent à une tempête sur les taux.

 

Utilisés par les banquiers centraux comme une arme au service de la relance de l'activité, les taux négatifs sont en train de devenir une menace pour la bonne santé de la planète

Le monde pris au piège des taux d'intérêt négatifs censés le sortir de l'ornière

Re­tour de bâton La dé­ci­sion ré­cente d'une banque ba­va­roise de taxer les dé­pôts de ses clients les plus aisés a mis les pro­jec­teurs sur l'un des ef­fets per­vers des taux d'in­té­rêt né­ga­tifs. La tran­si­tion vers un en­vi­ron­ne­ment de taux né­ga­tifs consti­tue « un signe ma­ni­feste de déses­poir » es­time pour sa part John King­ston, qui a su­per­visé un rap­port de la so­ciété S&P Glo­bal sur le sujet.

Mu­riel Motte

« Près de 500 mil­lions de per­sonnes vivent dé­sor­mais dans des pays ap­pli­quant des po­li­tiques de taux d'in­té­rêt né­ga­tifs. » Et com­bien de banques, et de gé­rants de fonds ? L'étude que vient de pu­blier la so­ciété S&P Glo­bal ne le pré­cise pas, mais le re­cours à grande échelle à ce qui était au­tre­fois consi­déré comme une « im­pos­si­bi­lité ma­thé­ma­tique » sus­cite au­jour­d'hui bien des in­quié­tudes. De­puis 2012, cinq banques cen­trales ont choisi, pour des mo­tifs dif­fé­rents, de faire tom­ber leurs taux di­rec­teurs en des­sous de zéro. Le Da­ne­mark a ou­vert la voie il y a juste quatre ans. La Suisse, la Suède, la zone euro et le Japon lui ont em­boîté le pas. De­puis juin 2014, la BCE a fait du taux qu'elle ap­plique aux dé­pôts réa­li­sés chez elle par les banques com­mer­ciales une arme pour les in­ci­ter à prê­ter à l'éco­no­mie. En deux ans, ce taux est passé de - 0,1 % à - 0,4 %.

L'échan­tillon est au­jour­d'hui suf­fi­sam­ment re­pré­sen­ta­tif dans l'es­pace fi­nan­cier mon­dial (19 000 mil­liards de dettes pu­bliques et pri­vées af­fichent un ren­de­ment né­ga­tif selon le dé­compte es­ti­val de l'Ins­ti­tute of In­ter­na­tio­nal Fi­nance) pour per­mettre à John King­ston, qui a di­rigé le rap­port de S&P Glo­bal, d'af­fir­mer que « dans toutes les cir­cons­tances que nous avons étu­diées, la tran­si­tion vers un en­vi­ron­ne­ment de taux né­ga­tifs consti­tue un signe ma­ni­feste de déses­poir, compte tenu de la liste consé­quente de dom­mages éco­no­miques po­ten­tiels pou­vant ré­sul­ter de ces po­li­tiques »

Dé­pôts fac­tu­rés. Le sujet est d'ac­tua­lité après le choix tout ré­cent de la banque co­opé­ra­tive ba­va­roise Raif­fei­sen­bank de Gmund de fac­tu­rer les dé­pôts des riches par­ti­cu­liers, une grande pre­mière ! Son pré­sident, Josef Paul, en­tend sim­ple­ment ré­per­cu­ter à ses clients dis­po­sant de plus de 100 000 euros la « taxe » de 0,4 % que pré­lève la BCE sur les propres dé­pôts de Raif­fei­sen­bank. Une ma­nière de pré­ser­ver les re­ve­nus de son éta­blis­se­ment, ce que tous ses confrères cherchent à faire. Mais gare à la fuite de la clien­tèle dont les avoirs consti­tuent

A force de dé­for­mer in­ten­tion­nel­le­ment les prix, on crée des bulles fi­nan­cières qui me­nacent la santé même de l'éco­no­mie que les ban­quiers cen­traux veulent sou­te­nir…

en moyenne 85 % des res­sources des banques, et la ma­tière pre­mière de leur ac­ti­vité de cré­dit ! A Gmund, les dé­fec­tions n'ont pas tardé, jus­ti­fiant les craintes jus­qu'ici théo­riques des ex­perts.

Ces der­niers pointent de­puis plu­sieurs mois les risques de pré­fé­rence pour le cash (« bank run ») liés à un en­vi­ron­ne­ment fi­nan­cier très aty­pique. Car lors­qu'elles ne taxent pas di­rec­te­ment les dé­pôts des par­ti­cu­liers ou, comme l'a ré­cem­ment dé­cidé le groupe BPCE, la tré­so­re­rie des grandes en­tre­prises, les banques sont ten­tées d'agir de ma­nière moins trans­pa­rente pour pro­té­ger leurs marges. En ma­jo­rant, ou en ins­tau­rant, des com­mis­sions sur un cer­tain nombre de ser­vices, au risque là aussi de faire fuir les dé­po­sants, sou­lignent les ex­perts de S&P qui pointent l'ef­fet po­ten­tiel­le­ment très dé­sta­bi­li­sant d'une « cash-only eco­nomy ».

La dette publique à cinq ans ne rapporte plus rien (en %)

 

Autre effet per­vers des taux né­ga­tifs, « en for­çant les banques à prê­ter, on les force à ac­cor­der des cré­dits qu'elles n'au­raient pas réa­li­sés. Des prêts dont le ren­de­ment ne se jus­ti­fie pas par le risque de dé­faut », s'in­quiète David Blit­zer chez S&P Glo­bal. A force de dé­for­mer in­ten­tion­nel­le­ment les prix, on crée des bulles fi­nan­cières qui me­nacent la santé même de l'éco­no­mie que les ban­quiers cen­traux veulent sou­te­nir…

Les as­su­reurs et les gé­rants de fonds ne sont pas épar­gnés. Les ca­pi­taux sont in­ves­tis à des taux de plus en plus bas, qui grèvent leur per­for­mance. « Pour les as­su­reurs qui ont vendu des contrats à taux ga­ran­tis, les ren­de­ments de­viennent proches (et par­fois même in­fé­rieurs) aux taux contrac­tuels né­go­ciés avec les clients et que les com­pa­gnies vont de­voir payer », rap­pelle Phi­lippe Ithur­bide, di­rec­teur de la re­cherche chez Amundi.

Coup de stress. Il faut donc re­voir à la baisse les fu­turs contrats et/ou cher­cher de la per­for­mance sur des pro­duits fi­nan­ciers plus ris­qués. Mais au moindre coup de stress, les mar­chés se bloquent. « Un cer­tain nombre de fonds qui dé­te­naient des ac­tifs illi­quides ont ré­cem­ment été fer­més sous la pres­sion des de­mandes de rem­bour­se­ment de leurs clients, sou­ligne Christiano Zaz­zara, chez S&P. Et de citer l'exemple il y a quelques mois du fonds Third Ave­nue in­vesti dans la dette à haut risque (high yield) d'en­tre­prises. Un seg­ment qui connaît au­jour­d'hui une pous­sée sen­sible du nombre de dé­faillances.

Certes, les taux né­ga­tifs per­mettent d'en­jo­li­ver les comptes pu­blics des grands pays oc­ci­den­taux. Même la ver­tueuse Al­le­magne af­fi­che­rait un dé­fi­cit bud­gé­taire si l'es­sen­tiel de sa dette pu­blique ne se né­go­ciait pas en des­sous de zéro. Dans la zone euro, la po­li­tique de la BCE a re­lancé le cré­dit ban­caire, mar­qué par une nou­velle hausse de 3,6 % des prêts aux en­tre­prises en avril. Mais, « si les banques cen­trales doivent re­cou­rir à un outil aussi contro­versé, com­plexe et contre-in­tui­tif que la po­li­tique de taux né­ga­tifs, et cela si long­temps après la crise fi­nan­cière et la Grande ré­ces­sion, n'est-ce pas le signe qu'il faut mo­bi­li­ser bien da­van­tage la po­li­tique bud­gé­taire pour res­tau­rer l'em­ploi et la crois­sance aussi ra­pi­de­ment que pos­sible » ? s'in­ter­roge Paul Sheard, chef-éco­no­miste chez S&P Glo­bal. Un ar­gu­ment qui ap­por­tera de l'eau au mou­lin des par­ti­sans, de plus en plus nom­breux, d'une re­lance concer­tée pour sau­ver l'éco­no­mie mon­diale.

 

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Une banque européenne brise un tabou en taxant les dépôts de ses clients

La banque coopérative Raiffeisenbank de Gmund va facturer les dépôts de particuliers au-delà de 100.000 euros. Les banques européennes sont tentées de répercuter les taux négatifs de la BCE.

Josef Paul, patron de la petite banque coopérative Raiffeisenbank à Gmund, une bourgade nichée au sud de la Bavière, se serait bien passé de cette soudaine célébrité. Suite à une indiscrétion relayée par Reuters, le grand public a appris qu'il était le premier banquier allemand à avoir brisé un tabou, en s'apprêtant à réclamer une commission de 0,4 % sur les dépôts à vue de particuliers. Du moins les plus aisés, dont l'avoir dépasse 100.000 euros. Il y a deux mois, 140 clients ont été prévenus que leurs dépôts - il y en a pour 40 millions d'euros - seront bientôt taxés. Certains ont commencé à placer leur argent ailleurs, pour 2 millions d'euros à ce jour. Quant aux confrères, parmi le millier de banques du mouvement coopératif, une ­poignée d'entre elles ont adressé à Josef Paul un message pour saluer son « courage ».

Appel à la prudence

D'autres établissements européens sont-ils prêts à lui emboîter le pas ? Depuis que la BCE a instauré un taux de dépôts négatif (- 0,4 %) sur les liquidités que les banques déposent à ses guichets, tous les établissements cherchent à adapter leur modèle et à compenser cette taxe, qui pénalise leurs revenus. Mais, jusqu'à présent, les établissements n'avaient osé répercuter le taux négatif de la BCE qu'à leurs grands clients institutionnels, et, pour quelques-unes, à leurs clients entreprises. En France, le groupe BPCE a été le premier à assumer, au printemps, cette facturation des dépôts « quand la taille de la trésorerie est significative ». Cet été, Royal Bank of Scotland est allé un cran plus loin, en préparant le terrain à une facturation de certains clients de son réseau. La banque a en effet envoyé une lettre à sa clientèle de professionnels, les avertissant qu'elle pourrait taxer les dépôts des commerçants indépendants, associations et clubs, si la Banque d'Angleterre décidait d'imposer des taux négatifs.

Lire aussi :

> Pour le FMI, la politique de taux ultra-bas de la BCE risque de devenir contre-productive www.lesechos.fr/finance-marches/marches-financiers/0211201937584-pour-le-fmi-la-politique-de-taux-ultra-bas-de-la-bce-risque-de-devenir-contre-productive-2020789.php

 

> F. Ducrozet : « On ne peut plus ignorer les dégâts collatéraux des taux négatifs » www.lesechos.fr/finance-marches/marches-financiers/0211201940739-frederik-ducrozet-on-ne-peut-plus-ignorer-les-degats-collateraux-des-taux-negatifs-2020840.php

 

Si le patron de la Raiffeisenbank de Gmund ne voit pas pourquoi « il y aurait une différence entre imposer un taux négatif à des clients particuliers qui disposent de gros dépôts » et taxer ses clients entreprises, les superviseurs appellent le secteur bancaire à la plus grande prudence. Les banques « ne peuvent appliquer des taux négatifs sur les dépôts car il y a toujours l'alternative du cash chez l'épargnant », soulignait en début d'année Robert Ophèle, sous-gouverneur de la Banque de France. Facturer les dépôts pourrait inciter les consommateurs à sortir leur argent de leurs comptes pour le mettre à l'abri sous leur matelas. « Ce serait très problématique du point de vue de la stabilité financière », indiquait en mai dernier aux « Echos » l'économiste Natacha Valla(« fellow » de Paris School of Economics), soulignant que « ce risque de “bank run”, que l'on pensait purement théorique, devient aujourd'hui une discussion sérieuse ». Priver le système bancaire de la stabilité des dépôts ­pourrait générer une crise de très forte ampleur. La plupart des grandes banques en ont conscience et ont préféré, jusque-là, contourner la facturation des dépôts en tarifant des services autrefois gratuits. En France, BNP Paribas, Société Générale et LCL ont décidé de ­mettre en place cette année des frais de tenue de compte. Même stratégie en Allemagne, où les établissements commencent à facturer le compte courant et les retraits d'argent au distributeur.

par Jean-Philippe Lacour et Veronique Chocron

<>·Tous droits réservés Les Echos 2016

Taux négatifs : le ras-le-bol des banques

 

Ce n’est pas encore la mutinerie de la Bounty, mais une mini-révolte qui couve au sein de la planète finance. Les banques n’en peuvent plus des taux négatifs et elles le font savoir.

 

Vendredi 10 juin lors d’une conférence en Allemagne, Vitor Constancio, le vice-président de la Banque centrale européenne (BCE), a tenté de calmer le jeu en assurant que l’environnement de taux était « positif » pour les banques. Pour lui, les effets secondaires pénalisants de la politique monétaire sont compensés par les bénéfices que sont une augmentation des volumes de crédit ou encore une chute des provisions pour risque. Mais le discours ne convainc guère.

 

 

 

« Les taux négatifs sont globalement mauvais pour les banques et il ne faut donc pas s’étonner qu’elles s’en plaignent », souligne Jérôme Legras, directeur de la recherche chez Axiom AI. Selon Bloomberg, la marge d’intérêt des 13 principales banques européennes – c’est-à-dire la différence entre le rendement de leurs prêts et le coût de leur ressource – a baissé de 2,5 % au premier trimestre, entraînant une chute de 20 % de leurs profits.

Stratégies de contournement

 

La situation est d’autant plus pénible pour les établissements de crédit que l’écart entre taux courts et taux longs est minime, ce qui les prive des gains de « transformation » entre les différentes maturités.

 

 

Or, à mesure que les taux s’enfoncent en territoire négatif, au Japon, en Suisse ou dans la zone euro, les banques voient leurs coûts augmenter car elles peinent à répercuter à leurs clients ce qui se passe sous la barre du zéro. Dans ce monde à l’envers, il faudrait, en effet, faire sauter certains tabous comme facturer à un particulier l’argent qu’il dépose au guichet. En fait, les banques font payer uniquement les institutionnels, voire des grandes entreprises.

Dans ce monde à l’envers, il faudrait faire sauter des tabous, comme celui de facturer à un particulier l’argent qu’il dépose

D’où des stratégies de contournement. Mercredi 8 juin, la presse japonaise a révélé que Bank of Tokyo-Mitsubishi UFJ, l’une des principales banques du pays, entendait renoncer à participer aux adjudications portant sur la dette publique japonaise.

C’est la première fois au Japon qu’une grande institution financière domestique abandonne cette position clé : comme si, en France, le Crédit agricole quittait le club distingué des spécialistes en valeur du Trésor (SVT), chargés d’assurer la liquidité des OAT. Impensable ? Pourtant, alors que l’emprunt à 10 ans du Japon a touché jeudi un rendement de – 0,092 %, le plus bas jamais atteint, les banques japonaises renâclent à remplir leurs soutes de ce papier délétère.

Autre choc, l’allemand Commerzbank réfléchit, selon Reuters, à stocker dans ses coffres une partie de ses réserves, plutôt que de les confier à la BCE. Depuis mars, pour 1 000 euros déposés auprès du grand argentier de la zone euro, chaque banque doit verser un loyer de 4 euros par an. Cette facturation punitive vise à inciter les prêteurs à réinjecter l’argent dans l’économie. Mais comme, à ce stade, la demande de crédit ne s’avère pas suffisante pour absorber la masse de liquidités, les banques se retrouvent coincées avec leurs monceaux de cash.

 

Limites

En mars déjà, le Frankfurter Allgemeine avait publié une note émanant de l’Association des caisses d’épargne bavaroises signalant à ses membres que stocker leurs billets, même avec une assurance, coûterait moins cher que les transférer à la BCE. Quant au réassureur allemand Munich Re, il avait annoncé à l’époque qu’il se préparait à glisser 10 millions d’euros dans un bas de laine, afin de tester la logistique liée à la détention physique de cash.

 

En Europe, ce n’est pas un hasard si la révolte vient d’Allemagne, où les institutions financières sont riches en cash

En Europe, ce n’est pas un hasard si la révolte vient d’Allemagne où les institutions financières sont riches en cash. Selon la Bundesbank, la politique de la BCE a coûté 248 millions d’euros à ses ouailles en 2015. Toutes les banques de la zone euro n’affichent pas la même sensibilité à la baisse des taux. Cela dépend de beaucoup de facteurs comme leur volume de dépôts par rapport aux crédits, le type de prêts qu’elles consentent (à taux variables ou à taux fixes), etc.

Sachant que la protection liée aux taux fixes a ses limites : les banques françaises ont souffert en 2015 et encore en 2016 d’une vague de remboursements de crédits immobiliers. Sur le plan des liquidités, toutefois, elles s’en tirent plutôt bien. Dans l’Hexagone, les grandes banques – sauf la Banque postale – prêtent plus à leurs clients qu’elles ne reçoivent de dépôts. C’était un problème majeur en 2008 quand les marchés financiers étaient fermés. C’est devenu un avantage en 2016.

 

« Tampon »

Pour autant, les BNP Paribas et autres Société générale n’en profitent pas autant qu’elles voudraient, car l’épargne réglementée renchérit le prix de leur ressource. Depuis juillet 2015, les taux du Livret A et du Livret de développement durable sont fixés à 0,75 %. Ce rendement concerne les 356 milliards d’euros déposés sur ces livrets mais surtout il « sert de référence à l’ensemble de l’épargne », déplore un banquier : « en France, l’épargnant souffre moins qu’en Allemagne, car c’est la banque qui fait le tampon ». En parallèle, le rendement du Plan d’épargne logement (1,5 %) pourrait à terme faire de l’ombre à l’assurance-vie.

En juillet, après la publication par l’Insee des chiffres de l’inflation, le gouverneur de la Banque de France transmettra au ministre des finances une recommandation concernant la rémunération du Livret A. Si la formule de calcul s’appliquait, ce taux aurait de grandes chances de ressortir à 0,25 %. Les banques françaises espèrent une baisse sans trop y croire dans le contexte politique : « Sinon, on devra réduire nos charges et fermer des agences. »

 

10 400 milliards

C’est le montant en dollars des dettes souveraines qui circulaient dans le monde, en mai, à des taux négatifs, selon l’agence de notation Fitch. Quatorze pays sont concernés, le Japon représentant le contingent le plus élevé d’emprunts à taux négatifs.

 

 

BPCE facture les dépôts de grandes firmes

 

Les banques françaises ont commencé à répercuter les taux négatifs des marchés sur leur clientèle de grandes entreprises. BPCE est le premier groupe bancaire à le reconnaître



 

Payer pour confier son argent à la banque ? De grandes entreprises françaises avalent déjà la pilule. Mardi 10 mai, lors de la présentation de ses résultats annuels, le Groupe BPCE a reconnu qu'il avait commencé à facturer les dépôts de certains gros clients, surtout ceux de sa banque de financement et d'investissement Natixis. " Ce n'est pas mécanique, nous le faisons au cas par cas, a précisé le directeur général de Natixis, Laurent Mignon. Lorsque leur taille de trésorerie est significative, nous facturons des commissions. " Et François Pérol, le président du groupe, d'ajouter que " la même politique s'appliquera dans les Banques populaires et les Caisses d'épargne. - … - Les entreprises sont à même de comprendre que, dans l'environnement de taux négatifs, les dépôts à vue ne peuvent plus être rémunérés comme par le passé. "

C'est la première fois qu'un établissement français admet officiellement répercuter les taux négatifs sur ses clients non financiers. Depuis juin 2014, la Banque centrale européenne (BCE) ne rémunère plus les liquidités que les banques lui déposent d'un jour sur l'autre. Au contraire, elle les taxe en appliquant un taux de dépôt négatif. En mars 2016, elle a encore baissé ce taux, le faisant passer de – 0,30 % à – 0,40 %.

Jusqu'à présent, les banques répercutaient ces taux négatifs seulement sur leurs clients institutionnels : banques entre elles, Trésor public, assureurs, gérants d'actifs, fonds de retraite… Eux sont habitués à cette logique. Dans le contexte prolongé de taux bas, trouver de la rentabilité est difficile à court ou moyen terme.

L'enjeu est parfois juste de minimiser ses pertes. Entre la BCE qui ponctionne 0,40 % sur un dépôt et une banque qui prélèverait 0,10 %, le choix est vite fait. " En tant que trésorier, je ne fais pas beaucoup de différence entre un taux négatif ou positif : je regarde plutôt les écarts entre les taux ", explique ainsi Pierre Le Veziel, responsable mondial de la trésorerie de la banque d'investissement de Crédit agricole, Cacib.

Certaines grandes entreprises tiennent le même raisonnement. En effet, les mieux notées sur les marchés peuvent émettre des billets de trésorerie à taux négatif – ce qui revient à se faire payer pour emprunter – puis placer cet argent à taux positif ou nul auprès de banques, réalisant ainsi des profits purement financiers.

Cet arbitrage permet à Veolia de " gagner jusqu'à 10 millions d'euros par an ", détaille Philippe Capron, directeur général adjoint du groupe en charge des finances, dans une publication de l'Institut Messine de janvier 2016. " Cette minuscule activité parabancaire est bien sûr parfaitement légale. Nous avons bien en tête que cet arbitrage ne sera pas durable. Il n'empêche, le seul fait qu'il soit possible est bien révélateur de l'absurdité de la situation où nous sommes. "

Mais pour les entreprises moins proches des marchés financiers, le mécanisme n'est pas forcément évident. A cause de ce frein psychologique, les banques prennent le sujet avec des pincettes, de peur de perdre leurs clients. BNP Paribas et la Société générale n'ont pas souhaité commenter. Pourtant, un connaisseur du secteur confie, sous couvert d'anonymat, que les deux banques appliquent déjà des taux négatifs à une partie de leur clientèle de grandes entreprises.

De son côté, M. Le Veziel, chez Cacib, reconnaît que " si les montants déposés par les entreprises sur les dépôts à vue prenaient des proportions trop importantes, on pourrait envisager de les facturer. Cela consisterait à appliquer des frais, soit à partir du premier centime, soit au-delà d'un certain montant. On ne parlera pas d'intérêts négatifs. "En mars 2016, les dépôts à vue des sociétés non financières atteignaient 295 milliards d'euros d'encours, en hausse de 17 % par rapport à mars 2015, selon les chiffres de la Banque de France.

Les banques avancent d'autant plus prudemment que persiste un flou juridique. En droit, les intérêts ne sont pas négatifs. " Il n'existe pas de vision claire de ce que l'on peut faire ou ne pas faire ", souligne M. Le Veziel. Dans un monde où la banque fait payer l'entreprise pour garder son argent, inversement, elle paye l'entreprise qui lui emprunte de l'argent. Or, comme l'explique Jean-Pierre Mattout, avocat associé chez Kramer Levin, " selon le code monétaire et financier, une opération de crédit doit avoir un caractère onéreux : par nature elle comprend une charge pour l'emprunteur, qui rémunère le risque et le service rendu par la banque ". Si cette charge devient un profit, " on est en Terra incognita ".

Et l'épargnant français ? Il est encore à l'abri des taux négatifs. Les établissements savent les dégâts que cela leur causerait en termes d'image de faire payer les déposants. Et dans l'Hexagone, l'épargne réglementée crée une distorsion : grâce au Livret A, les épargnants bénéficient d'un placement liquide rémunéré à 0,75 %. Ce qui fait dire à un économiste de banque que, dans l'environnement actuel de taux bas, " l'épargnant français est bercé d'illusions ".

 

Jade Grandin de l'Eprevier

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