hélicoptère monétaire, terra incognita..

Publié le par ottolilienthal

La monnaie hélicoptère existe depuis belle lurette, nous l'avons tous rencontrée

 

Mario Draghi a évoqué la vieille formule de Milton Friedman, la « monnaie hélicoptère », pluie de billets déversée sur la population pour relancer l’activité économique en incitant les gens à dépenser.

Il dit « ne pas encore avoir vraiment étudié le concept », mais lui porter un grand intérêt. Ceci est un peu inquiétant, car cela fait des années, et même des décennies, que bon nombre d’États, avec l’aide des institutions financières – et notamment des banques centrales – distribuent de l’argent créé pour la circonstance, de l’argent qui ne correspond à aucune production, à aucun investissement, et n’est prélevé sur aucun contribuable.

Supposons qu’un État emprunte pour construire des routes, des ports, des écoles, des sous-marins nucléaires : il utilise bien entendu la création monétaire, comme tout agent qui emprunte pour investir. Mais il ne distribue pas cet argent à la volée, il paie des fournisseurs qui fabriquent ce qui leur a été commandé. Si ces commandes portent sur des biens et des infrastructures utiles, la production augmentera, et le Trésor public verra croître les rentrées d’impôt, ce qui lui permettra de rembourser ses emprunts, exactement comme le ferait une entreprise qui, après avoir emprunté pour investir, produit et vend davantage, et amortit progressivement ses émissions obligataires ou ses emprunts bancaires.

Toute autre est la situation lorsque l’État s’endette pour financer la protection sociale, devenue État-providence. Que ce soit pour venir en aide aux jeunes ou aux vieux, aux handicapés ou aux malades, aux chômeurs ou aux prisonniers, dès lors que l’argent ne vient pas de l’impôt ou des cotisations sociales, mais des émissions réalisées par le Trésor ou la CADES (Caisse d’amortissement de la dette sociale), ou encore par l’assurance chômage, on a affaire à de la monnaie hélicoptère. Sauf, bien sûr, si cette dépense constitue réellement un investissement, en servant par exemple à former des personnes qui sont sans emploi parce qu’elles n’ont pas les compétences qui leur permettraient de se rendre utiles.

Il en va de même lorsque l’État ne fait pas payer aux citoyens la totalité de ses dépenses de fonctionnement. Si les salaires des fonctionnaires et les petits fours des réceptions à l’Élysée ou à la préfecture de Tulle ne sont pas financés par l’impôt, il y a monnaie hélicoptère.

Et il en va de même pour certaines opérations privées. Si une société emprunte massivement pour en acheter une autre à un prix ridiculement élevé, là encore c’est une pluie de monnaie qui se déverse sur les organismes et les personnes physiques qui étaient actionnaires de la société ainsi achetée.

Ainsi donc, la monnaie hélicoptère existe bel et bien ; on la rencontre, si j’ose dire, à chaque coin de rue. Et les banques centrales, depuis un bon nombre d’années, favorisent cette pratique : leur politique de « quantitative easing », qui incite les États à s’endetter massivement pour financer leurs dépenses de fonctionnement, joue un rôle décisif dans l’accroissement du recours à la monnaie hélicoptère.

Jacques Rueff appelait « faux droits » cette monnaie et ces crédits qui ne correspondent à aucune richesse réelle. Il expliquait que les civilisations faisant un usage important des faux droits sont plus fragiles que les civilisations à vrais droits. Il avait raison, même si son idée selon laquelle les faux droits engendrent de l’inflation ne s’applique pas actuellement. Mais il est possible que l’avenir lui donne raison sur ce point également, et qu’un jour vienne où une forte hausse des prix fera le ménage dans l’écurie d’Augias qu’est devenue notre planète finance.

Notre situation est comparable à celle d’un lac de barrage alimenté par une rivière et qui n’a pas de déversoir suffisant, si bien que l’eau monte, monte. Mario Draghi voudrait créer un petit déversoir supplémentaire (les 1 % ou 2 % d’inflation qu’il appelle de ses vœux). Mais ce n’est pas en augmentant le flux de la rivière qu’il y arrivera : cela risque plutôt de faire monter la pression dans le barrage au-delà du point de rupture, c’est-à-dire de provoquer une crise financière pire que celle de 2008. La vraie solution, c’est d’utiliser l’eau de la rivière pour alimenter une centrale hydroélectrique. C’est-à-dire de ne plus créer de la monnaie que pour financer de vrais investissements.

Les banques centrales sont des chefs de meute ; ou bien elles se contentent, comme aujourd’hui, de hurler avec les loups, ou bien elles leur apprennent à respecter les lois de la jungle. Tel est le dilemme auquel Mario Draghi et ses pairs sont confrontés. Si les écrits de Jacques Rueff sont trop arides pour eux, qu’ils lisent donc le Livre de la jungle, ou qu’ils aillent voir sa récente – et excellente – adaptation au cinéma : la conduite d’Akela pourrait leur donner de bonnes idées.

 

Jacques Bichot

Commenter cet article