Gérard Chaliand : "L'impact du terrorisme est surévalué"

Publié le par ottolilienthal

 

Aux yeux du chercheur, expert ès conflits depuis un demi-siècle, le terrorisme est "surévalué", et son impact moindre que celui du fléau de la drogue.

 

 

Gérard Chaliand analyse et décortique les guerres et les conflits armés internationaux depuis plus d'un demi-siècle. Les conflagrations des deux dernières décennies et leurs sinistres enchaînements sont l'objet de son dernier livre : Pourquoi perd-on la guerre ? Un nouvel art occidental*. Interview.

Le Point.fr : Vous évoquez dans votre livre un « phénomène terroriste surévalué ». Pourquoi « surévalué » ?

Gérard Chaliand : Si on se reporte en 2001, Oussama Ben Laden avait promis l'apocalypse pour l'Occident. Nous avons connu des attaques en Espagne en 2004, Londres en 2005. En France, il ne s'est rien passé entre 1996 et 2011. Et depuis, nous déplorons deux tragédies à Paris en 2015, Charlie Hebdo et le 13 novembre. Puis Bruxelles, le 22 mars dernier. Statistiquement, depuis 2001, l'Occident au sens large a subi 2 % des attentats mondiaux. C'est la raison pour laquelle je parle de surévaluation. Le terrorisme a beaucoup tué en Asie et en Afrique. Mais beaucoup moins que la drogue. C'est pourquoi, notamment, je pense qu'il s'agit d'un phénomène mineur. Largement amplifié par les réseaux sociaux, mais aussi par la propagande des groupes djihadistes, ces enfants d'Hollywood qui nous connaissent parfaitement. Nos médias relaient leur propagande à gogo, en relayant l'angoisse et en participant allègrement à la psychose.

Vous écrivez que l'Afghanistan, l'Irak, la Libye sont des guerres « sans victoire ». Pourtant, depuis 2001, toutes les armées justifient leurs missions par ce type d'opérations…

Certaines guerres ne doivent pas être menées. Celle de 2003 en Irak s'est faite sans la France et l'Allemagne qui, très intelligemment, n'y ont pas consenti. Les néoconservateurs se sont crus omnipotents et se sont lancés dans cette aventure sans préparation ni connaissance du terrain, contrairement à Bush senior qui, en 1991, s'était bien gardé de déloger Saddam Hussein. Les Américains ont ensuite voulu tordre le bras de Bachar el-Assad pour qu'il cesse d'aider le Hamas et le Hezbollah, pensant ainsi rendre service à leur allié principal, Israël. Ils n'auraient donc pas dû faire cette guerre en 2003, ou bien alors la préparer de façon intelligente. En Irak, c'est une caricature. Paul Bremer, qui ne connaissait rien au dossier irakien, a multiplié les bêtises. Le seul qui avait compris quelque chose, c'est le général David Petraeus, nommé trop tard. Quant à la Libye, l'ONU était d'accord pour protéger la population de Benghazi, mais c'est une guerre pour un changement de régime qui a été conduite. Il a fallu sept mois pour venir à bout d'un dictateur de troisième ordre et il faudrait que ce soit un succès ? Si les Russes avaient agi ainsi, on aurait hurlé au scandale, nous l'avons fait la main sur le cœur. En Afghanistan, j'ai très bien compris l'opération punitive après le coup du 11 septembre. Mais à partir de 2002, on a laissé les Pakistanais renforcer les talibans… Obama a été élu pour se dégager de ces bourbiers. Nous restons militairement excellents pour les guerres classiques. Pour les guerres irrégulières, c'est moins vrai.

Pourquoi écrivez-vous que l'État islamique est un « mouvement révolutionnaire condamné à perdre » ?

En Syrie, ce mouvement implanté à l'extrême est, à Raqqa, demeure marginal. Tous ses cadres importants sont irakiens et tous les volontaires qui l'ont rejoint depuis l'été 2014 sont des étrangers. Ce ne sont pas des Syriens, ils ne parlent pas la langue et s'il est possible de les utiliser pour faire la guerre, c'est impossible pour la mobilisation et le travail politique. C'est une autre paire de manches en Irak, il sera difficile de les déloger de la zone sunnite avec des troupes kurdes, donc pas arabes, et des chiites dont on sait très bien qu'ils n'ont cessé depuis dix ans de brider les sunnites. Leur problème, c'est qu'ils ont trop d'adversaires. Les bombardements les ont initialement contenus, mais ils les font désormais reculer.

Vous n'êtes pas seul à penser que la France n'est pas « en guerre » contre l'État islamique, ce serait leur faire « trop d'honneur ». Dès lors qu'elle répond aux attaques avec des moyens militaires et ses forces armées, ne jouez-vous pas sur les mots ?

Nous sommes partie intégrante d'un conflit qui nous concerne fort peu. Si nous étions en guerre, connaissant le fabuleux impact psychologique du terrorisme, la France suggérerait aux moyens d'information continue de se censurer. Que les chaînes d'information permanente arrêtent de relayer sans arrêt la propagande de l'autre ! La guerre imposerait une mobilisation, alors que la nôtre est nulle, inexistante. Nous avons une nuisance face à nous, c'est certes désagréable, mais nous ne sommes pas en danger. Les risques de mort par attentat terroriste sont inférieurs à un sur un million. C'est plus dangereux de traverser la rue. Le phénomène de la drogue sur le plan économique et social est autrement important que celui du terrorisme ! Sauf dans sa dimension psychologique, son impact est tout à fait mineur. Le monde des trente dernières années a changé grâce à la croissance économique réalisée par les États dits émergents, c'est-à-dire par ceux qui travaillent tels la Chine, l'Inde, la Corée (du Sud), la Turquie, le Vietnam entre autres…

 

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