la bataille de la rivière Tollense

Publié le par ottolilienthal

Un champ de bataille de l'âge du bronze

 

Il y a 3 200 ans, une bataille a eu lieu dans la vallée de Tollense, au nord-est de l'Allemagne. C'est ce que racontent les ossements et les armes découverts sur l'un des plus anciens champs de bataille d'Europe.

D epuis trois ans, notre équipe de l'université de Greifswald et du service du patrimoine, aidée de bénévoles, a mené un vaste programme de recherche dans la vallée de la rivière Tollense, au nord-est de l'Allemagne [1] . Nous y avons trouvé beaucoup d'éléments qui confortent l'hypothèse qu'une bataille se serait déroulée dans la vallée, il y a environ trois mille deux cents ans, pendant la troisième période de l'âge du bronze. Ce site est, à ce jour, la première preuve convaincante que des guerres se sont déroulées à cette époque.

Certes, des signes de conflits violents avaient été découverts en Europe centrale, suggérant une augmentation des conflits armés au cours de cette période. À partir de 2200 av. J.-C., les archéologues retrouvent de plus en plus de sites fortifiés et d'hommes enterrés avec des lances, des haches, des hallebardes ou des poignards. Cependant, on n'avait jamais retrouvé les vestiges d'un champ de bataille.

Un jour d'été 1996, l'archéologue amateur Ronald Borgwardt et son père faisaient une promenade en bateau sur la rivière Tollense, lorsqu'ils aperçurent des ossements sur la berge. En s'approchant, ils constatèrent qu'il s'agissait des restes d'un bras humain, un humérus, avec une pointe de flèche en silex plantée dans l'articulation de l'épaule. Près de ces restes se trouvait un bâton en bois de la forme d'une batte de base-ball. Ronald Borgwardt informa rapidement le service du patrimoine. Celui-ci data la pointe de flèche, d'après sa forme, du Néolithique tardif ou de l'âge de bronze : le cadavre avait au moins 2 700 ans !

 

Ossements humains

 

Les premières fouilles archéologiques, conduites par le service du patrimoine, débutèrent dans la foulée. À 1 mètre sous la surface, sous une couche de tourbe, les archéologues découvrirent de nombreux ossements d'hommes dont cinq crânes et d'animaux. L'un de ces crânes avait le front percé d'un gros trou.

L'examen des archives du service du patrimoine révéla que d'autres ossements humains avaient été découverts depuis 1978 à différents endroits de la vallée. Les archéologues pensèrent alors que la vallée de Tollense avait été le siège, dans un lointain passé, d'un affrontement violent, peut-être une bataille.

En 1999, Ronald Borgwardt fit une seconde découverte qui conforta cette hypothèse. À quelques mètres seulement du lieu de sa première trouvaille, il découvrit un crâne humain et, juste au-dessous, une massue en bois. Compte tenu de leur proximité, il ne faisait aucun doute que les deux éléments appartenaient au même contexte.

Afin de savoir ce qui s'était passé sur le site, nous avons entrepris des fouilles en 2008. Nous avons découvert plusieurs armes et de nombreux ossements qui ont été datés, pour la majorité d'entre eux, de 1200 av. J.-C., à l'exception de deux os vieux de 1350 av. J.-C. Nous pensons que ces restes correspondent à un événement unique.

En explorant le site avec des détecteurs de métaux, nous avons tout d'abord trouvé plusieurs armes en bronze dans les sédiments dragués près de la rivière : des pointes de lance, un petit morceau d'épée, des couteaux, et surtout une quinzaine de pointes de flèches, à l'endroit même où avaient été découverts les premiers ossements. Nous pensons que ces pointes témoignent d'une attaque par des tireurs à l'arc.

Sur le site principal, là où Ronald Borgwardt avait fait ses premières découvertes, nous avons exhumé des morceaux de squelettes humains, des ossements de chevaux, ainsi que diverses pointes de flèches en silex. La plupart des ossements n'étaient pas dans leur position anatomique correcte : ils ont probablement été charriés par le courant après la décomposition des corps, mais sur une distance courte car les différentes parties des squelettes étaient assez proches les unes des autres.

Des plongées effectuées par l'association d'archéologie subaquatique du Mecklembourg-Poméranie-Occidentale ont également permis de découvrir de nombreux ossements humains dans le lit de la rivière, sur une longueur d'environ 1,5 kilomètre. Les restes situés le plus en amont se trouvaient à 1 kilomètre du site de fouille principal : c'est peut-être là que s'est déroulée la bataille, si l'on suppose que les corps des victimes ont été transportés sur une certaine distance par le courant. Cependant, d'autres scénarios sont envisageables : les ossements ont pu être déposés sur le site principal lors d'une inondation, ou bien plusieurs combats se seraient déroulés à divers endroits de la vallée, à différentes dates. Pour le moment, nous ne disposons pas d'éléments suffisants pour privilégier l'une ou l'autre de ces hypothèses.

À ce jour, les restes d'au moins 120 personnes ont été retrouvés dans la vallée de la Tollense. L'analyse des ossements a révélé que la grande majorité de ces individus étaient des hommes jeunes âgés de 20 à 40 ans ; seule une faible proportion était des femmes ou des enfants. Ces données sont donc compatibles avec l'hypothèse qu'il s'agirait d'un groupe de combattants. De plus, elles suggèrent que le site ne correspond pas à un cimetière, sinon sa population serait plus diverse. Nous n'avons d'ailleurs pas trouvé de restes de tombe ni de monticules funéraires. Ce ne semble pas non plus être un lieu de sacrifice : bien que l'on ne puisse exclure qu'il y ait eu des activités rituelles dans la vallée, nous n'y avons trouvé aucun indice probant.

 

Traces de blessures

 

Chez 8 des 83 individus dont nous avons analysé les ossements, nous avons découvert des traces de blessures. La plus impressionnante est le trou sur le crâne trouvé en 1996, qui a dû être fatal à sa victime photographie p. 58. D'autres blessures ont été infligées par des lances et des flèches. En revanche, nous n'avons pas identifié de blessure par épée, alors que cette arme est considérée comme l'une des plus courantes à l'âge du bronze. Nous avons aussi observé une fracture importante sur un os de la cuisse, due peut-être à une chute de cheval.

En analysant ces différentes blessures avec un scanner à l'hôpital de Rostock, nous avons constaté que dans certains cas l'os avait commencé de cicatriser, preuve que des combattants ont survécu plusieurs jours, voire plusieurs semaines, avant de mourir. Dans ce laps de temps, ils ont pu participer à plusieurs combats, à Tollense ou dans les environs.

Quelle a été la nature du conflit ? Le nombre important de victimes suggère qu'il ne s'agit pas d'un affrontement entre villages voisins. Nous nous attendons à en trouver beaucoup plus, peut-être plusieurs centaines, car la zone est étendue, et nous n'en avons fouillé que des portions très limitées. Or, à l'âge du bronze, les villages étaient de petite taille : ils comportaient 3 à 5 maisons, ce qui correspond à une population de 20 à 30 personnes au maximum.

Nous pensons plutôt que la bataille a opposé des tribus d'origines géographiques différentes. En effet, des analyses effectuées à l'université d'Aarhus, au Danemark, ont montré que les ossements de plusieurs victimes présentent des taux élevés de carbone-13, ce qui indique une consommation régulière de mil. À l'âge du bronze, le mil n'était pas un aliment courant dans cette région de l'Allemagne, où la nourriture principale était le blé. Il était en revanche consommé dans des régions situées plus au sud comme la Bavière et la Bohême.

Certains combattants de la bataille de la Tollense étaient donc peut-être des envahisseurs venus du sud. Une hypothèse d'autant plus plausible que des broches en bronze caractéristiques de la Silésie, une région située 400 kilomètres au sud-est de la Tollense, dans l'actuelle Pologne, ont été retrouvés dans la vallée. Des mesures en cours des taux de strontium contenu dans les ossements devraient nous permettre d'en savoir plus sur l'origine des combattants.

Quant aux raisons qui ont déclenché la bataille de la Tollense, nous pensons que l'une d'elles pourrait être la raréfaction des ressources alimentaires. Entre 1200 et 1300 av. J.-C., l'Europe est devenue plus froide et plus humide, et les récoltes ont probablement été moins abondantes, ce qui a pu entraîner des tensions au sein des populations.

Le site de la Tollense est d'une importance capitale pour l'étude des débuts de la guerre en Europe centrale. Il reflète d'importants changements de société à l'âge du bronze dans cette région du nord-est de l'Allemagne, lors d'une période de transition entre deux cultures, la culture dite « lusacienne * » et celle dite des « champs d'urnes ». L'origine de certaines victimes de la bataille et des objets retrouvés suggère que cette époque a été marquée par des mouvements de populations, le développement du commerce et des échanges, et peut-être des invasions de peuples du Sud.

 

Par Detlef Jantzen, AVEC Thomas Terberger

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