Un monde en perte de violence

Publié le par ottolilienthal

 

Démonstration à contre-courant par le Canadien Steven Pinker du recul de la barbarie au XXe siècle

Karl Popper disait qu’on pourrait définir d’une phrase la religion dominante de notre époque : «Le méchant monde où nous vivons.» Pour le penseur autrichien, l’influence la plus néfaste de nombreux intellectuels (de gauche comme de droite) a été de convaincre les jeunes qu’ils vivaient dans un monde moralement mauvais et dans l’une des pires époques de l’histoire. Bien qu’il ait eu à subir la persécution nazie dans les années 30 du siècle passé, Popper soutenait que cette affirmation sur la méchanceté du monde occidental était un grand mensonge. Il pensait qu’il n’y avait jamais eu de meilleur système social - ou, si l’on préfère, de moins mauvais - que celui bâti par les démocraties européennes à la fin du XXe siècle. Ceci, précisait-il, ne préjuge en rien du futur car «il n’existe aucune loi du progrès historique».

Ce qui est intéressant, ce qui va contre un certain nombre de préjugés et de lieux communs, et qui a offensé certains intellectuels dans le dernier livre de Steven Pinker, The Better Angels of Our Nature, c’est que sa monumentale étude historique semble confirmer la thèse de Popper : même au cœur de la crise économique et politique actuelle, le monde né après la Seconde Guerre mondiale est l’un des moins violents de l’histoire. Il n’est pas difficile de faire la liste des horreurs présentes qui pourraient démentir cette affirmation, mais il serait encore plus facile de faire celle des horreurs du passé qui la confirment.

Pour qui habite la périphérie de l’Occident, en Colombie, l’une des régions les plus violentes du monde contemporain, penser qu’il était plus probable de mourir assassiné dans l’Espagne du Siècle d’or que dans la Colombie d’aujourd’hui, voilà une consolation. De fait, Garcilaso de la Vega est mort dans une bataille, et Cervantes a perdu à Lépante l’usage de son bras gauche. A ma connaissance, aucun poète ou romancier colombien n’a perdu la vie dans les guerres de notre pays au cours du dernier siècle.

Statistiques. Nous identifions le XXe siècle à trois boucheries : Hitler, Staline, Mao (les camps, le goulag, les purges). Quasiment en corollaire, nombreux sont ceux qui caractérisent ce siècle comme «le plus sanglant de l’histoire». Ils se consacrent à l’identification des coupables : l’illusion du progrès, le communisme, l’athéisme, la perte des valeurs religieuses, la science et la technique, etc. Sans nier la violence de la première partie du XXe siècle (mais en rappelant à quel point la seconde fut pacifique), Pinker note qu’avant de faire de ce siècle le pire de tous, on devrait analyser les boucheries du passé en les rapportant à la population existant à leurs époques, faire des statistiques précises, observer les nombres de morts en pourcentage de la population mondiale, et non uniquement comme des chiffres absolus. Pinker rappelle le phénomène de la «myopie historique» (on a tendance à mieux voir les événements les plus récents et ne pas voir ceux qui s’éloignent) et, rapportant la quantité de morts à la densité de population existante, trouve au moins huit périodes où la boucherie mondiale fut nettement plus importante qu’au XXe siècle. Entre autres : la chute de l’Empire romain, la révolte d’An Lushan, l’extermination des Indiens d’Amérique, les invasions de Tamerlan, etc. La Seconde Guerre mondiale a bien fait 55 millions de victimes, mais la conquête mongole du XIIIe siècle en a fait 40 : si nous rapportons la densité de population de l’époque à celle du XXe siècle, cela équivaudrait à 278 millions de morts.

Le plus intéressant dans le livre de Pinker est son étude exhaustive des causes possibles (biologiques, économiques, politiques, individuelles, culturelles) des pics et des baisses de violence dans les différentes sociétés, mais aussi de la décrue progressive du nombre de conflits internationaux et d’homicides mondiaux, si l’on observe les chiffres sur un temps long.

Les vieux idéaux des Lumières (éducation, bonne gouvernance, démocratie, tolérance religieuse, littérature, politiques culturelles), de même que les précautions hobbesiennes (Etat, police, contrôle civique, surveillance), semblent largement expliquer une tendance qu’on pourrait qualifier de «progrès moral». Au fur et à mesure des derniers millénaires, il y a un déclin évident de l’esclavage, de la torture, de la peine de mort, des duels d’honneur, de la discrimination sexuelle, des guerres raciales ou religieuses, etc. Il est certain qu’on peut toujours voir le verre comme à moitié plein ou à moitié vide, mais une manière plus juste de l’analyser est d’observer si l’eau monte ou descend. Et, contrairement à ce que pense la majorité, la violence descend. Ainsi que les guerres, les discriminations raciales ou sexuelles, et jusqu’à l’intolérance religieuse.

Empathique. Pour qui se consacre à la littérature, un point est particulièrement important : des études citées par Pinker démontrent à tout le moins un lien entre le contact avec des œuvres fantastiques (roman, cinéma, théâtre) et l’acquisition d’une conscience empathique. Il semblerait que la littérature, en développant l’imagination des lecteurs, en les obligeant à se mettre dans la peau des autres, a eu un effet sur la diminution de la violence et de la barbarie. Le livre de Pinker est fascinant, son argumentation, puissante. S’il est lu sans préjugés, il peut nous en dire long sur les causes de la violence humaine et les chemins qui permettraient de la réduire.

 

Par Héctor Abad (Colombie) (Traduit de l’espagnol par Philippe Lançon)

 

Steven Pinker The Better Angels of Our Nature. Why Violence Has Declined Viking (New York).

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