le monde change..

Publié le par ottolilienthal

« Vendeuse de journaux pendant vingt-cinq ans, je dois fermer boutique »

 

 

Isabelle Pélissié, 52 ans, a décidé de vendre la Maison de la presse qu’elle tenait à Paris (19e) depuis 1991. Elle témoigne :

« J’abandonne le métier que j’aimais : vendeuse de journaux. Car ce n’est plus possible. Les clients qui s’en vont, l’impression qu’on me met des bâtons dans les roues, les vols… Vendredi [30 septembre], c’est fini.

Et pourtant, je l’ai aimé ce métier. J’ai aimé les gens qui passaient prendre leur journal de bon matin ; les gamins qui entraient pour regarder un résultat dans L’Equipe et que je laissais faire, à condition qu’ils disent bonjour ; les ­personnes âgées qui viennent causer l’après-midi ; l’écolier à qui il manque une fourniture ; ce jeune que j’ai aidé car il n’avait jamais écrit une lettre ; cet homme qui a appris pour le Bataclan en entrant dans mon magasin… Aujourd’hui, certains me tutoient et sont devenus des amis. D’autres ont pris l’habitude de se livrer, de parler politique. Il y a des enfants que j’ai vu naître, des ados qui ont trouvé refuge chez moi quand ils se faisaient embêter par la petite bande du quartier, des clients âgés dont je me suis inquiétée car je ne les voyais plus.

J’ai ­emprunté 600 000 francs pour l’acheter

Cela fait vingt-cinq ans. J’ai commencé par hasard en travaillant dans la presse en bas de chez moi, à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine). Je faisais l’ouverture, réceptionnais les journaux, les installais, comptais les invendus… J’aimais ça. A cette heure-là passaient les gens de chez Renault, qui venaient prendre leurs journaux avant d’aller à l’usine. Moi aussi, je lisais, comme on nous l’avait conseillé dans mon BTS d’action commerciale. Libération, Le Monde et Le Figaro, chaque jour.

J’ai fini par ouvrir mon propre magasin, avenue Simon-Bolivar à Paris, en 1991. C’était déjà une maison de la presse, mais un peu vieillotte. J’ai ­emprunté 600 000 francs pour l’acheter et je me suis lancée dans les travaux. Ça a marché. J’ai développé le chiffre et pris quelqu’un. C’était les grandes années. Il y avait des gens qui achetaient trois quotidiens par jour, sans problème ! A l’époque, un journal et un café, on en avait pour moins de 10 francs. Les choses ont ­commencé à changer vers 2000. Petit à petit, mes clients ont vieilli, sans être remplacés par la nouvelle génération. A cette époque, j’en ai aussi vu se replier sur leur religion ou leur communauté, et me dire qu’ils n’avaient plus confiance dans les médias.

Il y a eu les augmentations de prix. J’ai vu des gens se mettre à lire Aujourd’hui en France parce qu’il était 20 centimes plus bas que les autres, d’autres ne plus acheter leur quotidien qu’une fois par semaine. Se lasser aussi des magazines et de leurs couvertures à répétition sur les juifs, les francs-maçons, les tops… Je crois aussi que les gens ne veulent plus payer pour la culture. Les jeunes téléchargent gratuitement de la musique, des films, ils ne regardent la presse que d’un œil. Ces derniers temps, les journaux ne représentent plus que la moitié de mon chiffre d’affaires. Le reste, c’est la papeterie et un peu les livres, deux choses sans lesquelles je n’aurais pas pu tenir. J’ai surtout des personnes âgées et quelques enfants qui viennent pour les images Panini ou les gadgets. Je ne fais plus que 500 euros environ par jour, alors qu’avant c’était le double.

Depuis mai, je suis régulièrement volée

Ce qui nous a aussi fait souffrir, c’est les grèves. Notamment celles de fin 2012, début 2013 [contre le projet de restructuration des NMPP, le distributeur de la presse]. Cela me rendait folle, on n’était plus livrés et les journaux n’en parlaient pas ! Là, les gens ont décroché et certains ne sont jamais revenus. J’ai fini par avoir un retard de paiement de trois jours, car les grèves avaient vidé ma trésorerie. Presstalis [ex-NMPP] m’a aussitôt coupé les livraisons. J’ai trouvé ça scandaleux, sachant que je n’avais eu aucun problème en vingt-cinq ans. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à penser à arrêter.

Mes relations avec Presstalis ne se sont pas améliorées. On parle à une plate-forme téléphonique avec des gens qui ne savent pas grand-chose du métier. C’est épuisant. On a des stocks qui ne correspondent pas à la demande. J’ai perdu l’envie de les appeler. La cerise sur le gâteau, c’est les vols. Chez moi, il y a un sas entre la porte en verre et le rideau de fer, les ­livreurs y déposent les paquets de journaux pendant la nuit, ça a toujours très bien fonctionné. Mais depuis mai, je suis régulièrement volée. J’ai déposé plainte, écrit à Presstalis, mais ça n’a rien donné. Alors je viens plus tôt, à 6 heures, pour rentrer mes paquets à l’intérieur du ­magasin. Puis, je repars chez moi et ­reviens au magasin pour 7 h 30, jusqu’à 20 heures, six jours sur sept. Je gagne ­environ 1 000 euros net par mois.

J’ai fini par mettre en vente les murs et le fonds de commerce. Aux agences, j’avais donné la consigne que je voulais quelqu’un qui continuerait à faire de la presse. Personne ne s’est manifesté. J’ai mis un an à accepter que ça puisse devenir autre chose. J’ai finalement fait affaire avec un investisseur. J’ai annoncé la fermeture début septembre. J’ai été surprise des réactions. Un monsieur m’a dit : « C’est dommage, c’est vraiment utile ce que vous faites. » Je lui ai dit : « Mais vous, avant, vous achetiez votre journal tous les jours, et vous avez arrêté… » Certains me disent : « Vous savez, vous êtes la seule personne à qui je parle dans la journée. » Il y a des personnes âgées et des enfants qui pleurent. C’est touchant.

Je ne suis pas amère, mais triste pour ce métier

Je ne sais pas ce que je vais faire. J’ai 52 ans, je pars sans dettes. Je vais commencer par ne pas travailler pendant six mois, après n’avoir pas eu de temps pendant trente ans. J’irai au cinéma, je verrai mes amis, la famille en province, je voyagerai. Je ne sais pas si je lirai les journaux. Peut-être Le Parisien le vendredi et un autre journal quand il y aura des sujets que je veux approfondir.

Je ne suis pas amère, mais je suis triste pour ce métier, qui est très beau. Ça devient de l’esclavage moderne avec des gens qui ne comptent pas leurs heures et ne gagnent pas grand-chose. Je ­revois la queue devant le magasin pour le retour de Charlie Hebdo après le 7 janvier 2015. On avait eu 150 commandes et à peine une cinquantaine d’exemplaires livrés… J’arrive une heure plus tôt, je vois une file incroyable, je préviens les gens qu’ils n’en auront pas. Ce jour-là, ils se sont rendu compte que les marchands avaient presque disparu. »

 

 

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