Trader en 2008, ma vie a basculé la nuit où j'ai "perdu" 750 millions d'euros

Publié le par ottolilienthal

 

Trader, ce n’était pas un rêve d’enfant. Je ne me suis jamais dit : "Plus tard, je passerai mes journées à acheter et vendre des instruments financiers au téléphone dans une salle des marchés".

 

Je me suis retrouvé là un peu par hasard, en étant moins mauvais en maths que dans les autres matières, puis en étudiant à l’université de Paris Dauphine. Et puis je l’admets, j’ai aussi fait ce métier parce qu’il était bien rémunéré. De la même manière, j’ai ensuite été désavoué par l’industrie financière un peu par hasard. Au détour d’une crise boursière et d’un contexte qui m’ont été défavorables, j’ai été condamné à de la prison avec sursis et 315 millions d’euros de dommages et intérêts. 

 

Cette affaire est maintenant derrière moi, la page est tournée. J'ai même fait de mon expérience un roman, à cheval entre la fiction et la réalité. Si les faits sont réels et la plupart des personnages aussi, j’ai inventé la plupart des scènes dans lesquelles ils sont impliqués, changé leurs traits de caractère pour les rendre plus romanesques. J’ai cherché à écrire un bon roman, agréable à lire, plutôt qu'à simplement raconter des faits.

 

750 millions d’euros perdus en une nuit

 

J’ai travaillé environ huit ans pour le groupe Caisse d’Epargne. En stage, dans la salle des marchés de la rue Saint-Jacques en 2001, j’ai tout de suite accroché. J’ai aimé l’ambiance, l’adrénaline, les tâches. Une fois embauché, j’ai d’abord géré des produits dérivés servant à protéger des risques de marchés un portefeuille d’investissement. En 2006, j'ai été chargé de la gestion d’un portefeuille pour compte propre. C’est-à-dire que mon travail ne consistait pas à faire des prix pour des clients, mais à investir sur les marchés financiers pour le compte de la banque.

 

Ce métier m’a plu. J’y étais bien, même si je me sentais souvent en décalage avec mes collègues. Il faut dire que la mentalité du milieu bancaire est particulière. Je me souviens qu’à l’époque de Sarkozy, j’étais le seul dans la boite à ne pas être fan du président. Malgré ça, je n’avais pas à me plaindre. Entre ce boulot privilégié et ma vie de famille, j’avais tout pour être bien.

 

Tout a basculé une nuit d’octobre 2008 : le portefeuille dont j’étais responsable a perdu 750 millions d’euros. C’est un peu comme un accident finalement. Il y a un avant et un après le 10 octobre 2008 pour moi.

 

Le pire week-end de ma vie

 

Je me souviens encore de cette soirée. Les bourses mondiales allaient mal depuis presque un mois, date de la faillite de Lehman Brothers. Mais le portefeuille dont j’avais la charge avait tenu bon et je pensais sincèrement que le plus dur était passé.

 

Dans cette logique, mes supérieurs et moi-même avons pris la décision de ne pas vendre le portefeuille que je gérais. J’ai informé par mail ma hiérarchie de ce choix et j’ai bouclé ma journée de travail. Relativement serein. Quelques heures plus tard, à 22h30, les marchés américains clôturaient en baisse de 10%.

 

Le portefeuille allait exploser le lendemain à l’ouverture, ça a été une nuit en enfer. Le lendemain matin, j’ai estimé la perte entre 100 et 150 millions d’euros. Mes supérieurs ont d’abord réagi avec calme et on a fait un inventaire du portefeuille. J’ai passé le pire week-end de ma vie. Mon cerveau était en ébullition et le stress me faisait souffrir physiquement.

 

Le mardi suivant, le management m’a retiré la gestion du portefeuille et a décidé de solder toutes les positions. Le marché était sinistré, il n’y avait plus de liquidités, mes supérieurs hiérarchiques et moi avons essayé de leur faire entendre raison : ça allait être un bain de sang…

 

La direction de la banque n’a rien voulu savoir et a chargé l’inspection générale, dont le métier n’est pas celui de trader, de clôturer le portefeuille. Sans surprise, l’inspection générale s'est faite laminée. L’ardoise a atteint 750 millions d’euros. Dix jours plus tard, j’étais mis à pied, puis viré dans la foulée.

 

2 ans de prison avec sursis et 315 millions d’euros

 

Mes supérieurs, pourtant clairement au courant de ma gestion et du contexte de crise économique mondiale, n’ont pas été tenus pour responsables de la catastrophe. Moi oui. Après m’avoir licencié, la Caisse d’Epargne m’a attaqué en justice pour abus de confiance. J’ai été mis en examen et le procès s’est soldé par une condamnation de deux ans de prison avec sursis et 315 millions de dommages et intérêts. Le verdict m’a sonné, mais pas surpris.

 

Pour ce qui est de la somme à payer, je n’étais évidemment pas en mesure de régler un tel montant. J’ai donc redouté une saisie sur mes biens et un endettement à vie. Mais j’ai rapidement compris que la Caisse d’Epargne ne me demanderait jamais concrètement ces 315 millions d’euros. Cela fait partie du jeu : la banque attaque non pas pour me faire payer mais pour gagner de l’argent à travers un crédit d’impôt. Ce que la Caisse d’Epargne a obtenu, à hauteur de 250 millions d’euros, via la procédure fiscale dite du "Carry-Back".

 

Pendant le procès, j’avais du mal à sortir la tête de l’eau, mais je restais positif. J’ai créé un site d’information financière et économique. J’écrivais des articles pédagogiques et de vulgarisation sur mon domaine d'expertise. Cette activité m’occupait l’esprit. À côté, je donnais des cours à l’Université de Paris Dauphine et à l’EISTI, une école d’ingénieur à Cergy.

 

J'ai rebondi, en écrivant et en enseignant 

 

Sans être un littéraire, j’ai toujours aimé écrire. C’était un peu un hobby et j’avais envie depuis quelques années d’un livre, mais je ne savais pas vraiment quel sujet aborder. Mes proches m’ont conseillé de raconter l’histoire que j’étais en train de vivre et une fois l'angle d’attaque trouvé, tout est venu assez facilement.

 

Je ne voulais pas écrire une autobiographie pour autant. D'abord, parce que ce n’est pas un genre littéraire qui me plait, mais aussi, parce que je voulais pouvoir être libre de romancer certains aspects de ma vie. Le fond de ce qui est raconté est donc vrai, en revanche, les personnages sont recréés et déformés afin d'apparaître plus romanesques. Les scènes auxquelles ils participent sont la plupart du temps le fruit de mon imagination. C’est pourquoi, je dirais comme Frederick Exley, dans la conclusion de l’avertissement de son chef d’œuvre "Le dernier stade de la soif" :

 

"Voilà donc pourquoi je souhaite que l’on me considère comme auteur d’une fiction"

 

Aujourd’hui, j’enseigne à temps plein à l’EISTI et à Dauphine. Je rembourse encore mes dettes – j’avais emprunté de l’argent à des amis quand j’étais au plus bas – et je vis dans un petit studio. Je ne m’en plains pas, et j’aime ma vie actuelle. J’ai l’impression d’être redevenu étudiant.

 

Toutefois, quand je regarde mon parcours, certaines choses m’ont déçu.

 

Humainement, j’ai fait le tri

 

Je suis déçu du comportement de certains de mes supérieurs hiérarchiques de l’époque, de certains de mes anciens collègues qui m’ont ignoré du jour au lendemain et de la décision biaisée des juges qui m’ont condamné à une peine pour l’intérêt général, alors qu’ils ont dit eux-mêmes que je n’avais rien dissimulé.

 

Je suis aussi désolé de voir que ce procès a affaibli mon mariage, qui a fini par un divorce. Mais on ne peut pas réécrire l’histoire. Peut-être que s’il n’y avait pas eu cet "accident",  j’aurais tout de même fini par divorcer. Ce qui compte, c’est que mon ex-femme soit toujours dans ma vie. C’est la mère de mon fils et elle a toujours été présente pour moi. Même le jour du procès.

 

Je suis aussi heureux d’avoir pu reconnecter avec de vieux amis d’enfance ou du lycée, lors de ces périodes douloureuses. Humainement, j’ai fait le tri et j’ai rencontré plein de personnes intéressantes. Bien sûr, si je pouvais remonter le temps, je ne ferais pas les mêmes choix au cours de la semaine du 6 octobre. Cependant, je n’ai ni regret ni rancœur.

 

Je ne suis pas le Kim Kardashian des traders ruiné

 

D’ailleurs, je ne fais pas vraiment état de ce qui m’est arrivé. Je n’ai pas vraiment l’intention de devenir le Kim Kardashian des traders ruiné, comme Kerviel. Je n’aime pas trop être comparé à lui.

 

D’abord, parce que les affaires sont différentes. Dans celle de Kerviel, il est question de faux et d’usage de faux. Ses chefs d’accusations sont bien différents des miens. Et puis, le personnage qu’il s’est façonné m’est aussi totalement étranger. Je ne comprends pas sa démarche judiciaire, qui consiste non pas à contester sa culpabilité mais plutôt à faire valoir celle des autres, de ses supérieurs. On a compris que ses supérieurs se doutaient de quelque chose. C’est évident. Ce n’est pas la question ! Mais il cherche quoi, au fond ?

 

On me demande souvent si j’ai déjà placé de l’argent en bourse. La réponse est non. Je n’ai jamais placé le moindre euro. Ça ne m’intéresse pas une seconde. Je suis une véritable cigale, je dépense l’argent que je gagne. Et comme je ne suis pas du genre Rolex et BMW, je dépense tout dans des voyages en famille ou des bons restaurants, des sorties. Je préfère avoir de beaux souvenirs, que d’être un jour le plus riche du cimetière.

 

Alors, c’est sûr, aujourd’hui, j’ai plus de dettes que d’actifs. Mais, "qui paie ses dette s’enrichit", et aujourd’hui, si je ne suis pas riche en argent, je suis riche d’une vie vécue et bien remplie, d’un fils et d’amis exceptionnels que je tiens à remercier.

 

Propos recueillis par Barbara Krief.

Boris Picano-Nacci a été condamné à deux ans de prison avec sursis et à 315 millions d'euros de dommages et intérêts pour avoir "fait perdre" 750 millions d'euros à la Caisse d'épargne en 2008. Plein de ressources et plutôt optimiste, l'ancien trader a écrit un livre. Dans l'autofiction "Regarde le trader tomber" (Ed.Presses de la Cité), il raconte son histoire. Témoignage.

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