Gael Giraud

Publié le par ottolilienthal

Gaël Giraud : « Beaucoup doivent leur carrière à un modèle de croissance périmé »

Pour Les Echos de ce 30 janvier, la journaliste Juliette Nouel a eu l'occasion d'interviewer l'économiste Gaël Giraud

Extraits :

👉 Beaucoup de quarantenaires et plus (surtout les hommes urbains avec un haut niveau d’études et responsabilités) ont construit une pensée-réflexe qui réduit l’écologie à une question marginale parce que, lorsqu’ils étaient étudiants, ce sujet était inexistant ou presque.
Ils doivent leur propre carrière à un modèle de croissance périmé et n’ont jamais pris le temps de reconsidérer la question. Cela vaut pour la majorité des dirigeants politiques. Il y a urgence à mettre en place de la formation continue dans le secteur privé comme public

👉 La mode, en France, semble être de nouveau au tout-privatisation : la SNCF, ADP, l’Ecole Polytechnique, demain EDF, les routes nationales… C’est une erreur grave.
Or l’alternative, ce n’est pas la nationalisation d’antan mais les biens communs : la propriété collective d’une ressource, naturelle ou culturelle, confiée à une communauté citoyenne qui en prend soin parce qu’elle y tient. (...) Le partage communautaire est la seule façon, je crois, de répondre à l’urgence écologique. Les plus jeunes sont d’ailleurs très inventifs dans ce domaine : regardez tout ce qui se passe autour des éco-campus, des éco-villages...

(publié par J-Pierre Dieterlen)

 

https://www.facebook.com/jeanmarc.jancovici/posts/10158960225612281

"Je ne vois pas comment nous pourrions échapper à une nouvelle crise financière" : entretien avec Gaël Giraud sur les années 2020

 

A quoi ressembleront la France et le monde des années 2020 ? Pour se faire une idée, Marianne a interrogé différentes personnalités reconnues pour leur expertise dans leur domaine (politique, climat, culture, égalité hommes-femmes…). Au programme, pas de boule de cristal, mais des analyses charpentées sur notre futur collectif… Voici l'entretien réalisé avec Gaël Giraud, économiste, directeur de recherche au CNRS, ancien chef économiste de l'Agence française de développement.

Marianne : Quelles seront selon vous les principales préoccupations de la décennie à venir ?

Gaël Giraud : Évidemment, d’abord, celle de l’aggravation de l’impact du réchauffement climatique, de la destruction de nos écosystèmes et de la raréfaction de plusieurs ressources naturelles. Il est vraisemblable, par exemple, que le Sud de l’Europe connaisse dans les dix ans qui viennent des pénuries d’eau extrêmement graves. La perturbation du cycle de l’eau sur la planète est une épreuve majeure à laquelle il faudra faire face.

 

Le deuxième grand sujet, c’est la prochaine crise. Il serait très étonnant que nous n’ayons pas un nouveau krach dans la décennie qui vient. Je ne vois pas comment nous pourrions échapper à une nouvelle crise financière.

Pourquoi cette crise financière vous semble-t-elle inévitable ?

Sans céder au déterminisme, ce que l’on peut dire, c’est qu’il y a un problème structurel lié aux taux d’intérêts nuls ou négatifs des pays riches. Je crains qu’ils ne restent proches de zéro de façon durable à cause de la déflation. Du coup, les investisseurs vont continuer de prendre des risques irresponsables sur les marchés financiers : plus les taux d’intérêts sont faibles, plus les investisseurs sont incités à tout risquer pour rentabiliser leurs placements. Le manque de rendement des titres obligataires devient alors une incitation permanente à la faute. Couplé à l’énormité des dettes privées (et non publiques) dans le monde, cela fait un cocktail idéal pour une nouvelle crise.

Où commencerait cette crise ?

Il y a beaucoup de foyers possibles. En premier lieu, il y a la dette des étudiants américains, qui dépasse les 1.500 milliards de dollars. Les étudiants américains qui arrivent sur le marché du travail ne peuvent rembourser leur dette que s’ils ont de hauts salaires dès le début de leur carrière. Et ce n’est possible que si l’économie américaine résorbe vraiment le chômage dissimulé derrière les petits boulots sous-payés, si l’inflation repart à la hausse accompagnée d’une croissance forte (ce qui serait une catastrophe pour le climat). Or, le risque que le marché du travail américain s’essouffle est réel.On pourrait alors se retrouver dans une situation analogue à celle de 2007.

Un deuxième foyer possible serait… une nouvelle crise des subprimes. Beaucoup d’institutions de crédit américaines ont recommencé les mêmes bêtises qu’avant 2007. Elles prêtent à nouveau à des ménages pauvres américains, avant de titriser ces crédits douteux et de les disséminer sur les marchés internationaux. Comme si nous n’avions rien appris de la déroute de 2008 ! Autre source possible aux Etats-Unis : la dette des cartes de crédit : 1.000 milliards de dollars environ. Ces montagnes de dettes sont d’ailleurs liées entre elles et dessinent une économie où la dette joue le rôle d’une drogue dure. Combien de temps le toxicomane américain parviendra-t-il à se procurer la came sans laquelle il ne peut plus vivre ?

Le troisième foyer pourrait être européen : une grande banque du continent ferait faillite, par exemple. Les banques européennes ont beaucoup de Non-performing loans, ou des actifs “pourris" pour parler français : plusieurs centaines de milliers d’euros. Les banques italiennes, notamment, mais elles ne sont pas les seules : des cajas espagnoles vont toujours mal ; les Landesbanken allemandes ne vont pas bien non plu (et l’Allemagne a tout fait pour empêcher la Banque Centrale Européenne d’aller superviser de près ce secteur) ; Deutsche Bank donne régulièrement des signes de fragilité inquiétants. Nous sommes loin d’être à l’abri de la faillite d’un gros établissement bancaire européen. Contrairement à ce qu’elles répètent, les banques n’ont pas fini de nettoyer leurs bilans après la crise de 2008. A l’époque de Christine Lagarde, le FMI avait déjà multiplié les mises en garde à ce sujet.

Quatrième foyer : la Chine. Les banques chinoises sont des banques d’Etat publiques complètement opaques, dont on ignore une grande partie du bilan. Elles ont énormément prêté pour alimenter l’explosion immobilière sur la côte Est chinoise. Or des erreurs d’estimation des flux migratoires liés à l’exode rural chinois —- qui touche plus d’une centaine de millions de personnes sur une décennie — ont entraîné des milliers de quartiers fantômes, vides aujourd’hui. Cette bulle immobilière pourrait crever d’un instant à l’autre, un peu comme au Japon à la fin des années 1980.

Y-a-t-il un foyer que vous privilégiez par rapport aux autres ?

Je crois peu à une crise provenant du foyer chinois, parce que les autorités chinoises sont sans état d’âme. Contrairement aux Occidentaux, ça ne leur pose aucun problème de mettre une banque en faillite ou d’éliminer physiquement son PDG et ses cadres. Et les intéressés le savent : la Chine de Xi Jinping est redevenue aussi autoritaire et violente que sous Mao.

Une chose est sûre, c’est que l’accumulation des dettes privées n’est pas viable. Un moment va arriver — nul ne sait quand — où beaucoup d’investisseurs qui se sont endettés pour acheter des actifs financiers en pariant à la hausse des cours ne seront plus en mesure de rembourser leur dette, parce qu’ils n’auront plus assez de revenus venant de l’économie réelle (laquelle est en berne, y compris en Chine). Ils seront contraints de vendre leurs actifs, ce qui peut retourner certains marchés financiers. C’est le mécanisme à l’oeuvre dans toutes les crises financières, au moins depuis 1929.

De plus en plus d’experts évoquent le risque d’un pic pétrolier en 2025, suivi d’une diminution de la production. Qu’en pensez-vous ?

Nous avons atteint le pic d’extraction conventionnel du pétrole au niveau mondial en 2006. Les techniques non-conventionnelles commela fracturation hydraulique de la roche ou les différents schistes ont permis au secteur pétrolier de crever le plafond conventionnel au-delà de 100 millions de barils par jour. Pour combien de temps ? L’éventuel pic de 2025 dont on parle tient compte des techniques non-conventionnelles. Aujourd’hui, les ingénieurs pétroliers me paraissent divisés en deux tribus : une première estime que l’on devrait atteindre un plateau d’extraction, toutes techniques confondues, dans la deuxième moitié de la décennie 2020. Et une seconde pense que les réserves accessibles sont suffisamment importantes pour que nous puissions continue d’augmenter la production (et détruire le climat) jusqu’en 2060.

Si la première “tribu” a raison, nous risquons d’avoir un énorme problème d’acheminement des marchandises, puisque la totalité du commerce international aujourd’hui dépend du pétrole. Fût-ce pour acheminer la nourriture dans les supermarchés français, il vous faut des camions — et nous n’aurons pas de camions au gaz dans 5 ans. Reste qu’on est aussi capable de transformer du charbon en pétrole, même si cela coûte plus cher. Il y aurait alors un avantage décisif pour les pays riches en charbon et capables de réaliser cette transformation, comme les Etats-Unis (ce qui serait une catastrophe de plus pour le climat). A l’inverse de la France, qui a essentiellement épuisé toutes ses ressources en charbon (tant mieux) et dont l’approvisionnement en pétrole de mer du Nord a déjà atteint son pic autour de 2000. Pour nous, si nous ne faisons rien (à l’instar de l’actuel gouvernement), la note sera très douloureuse.

Pensez-vous que cet épuisement des ressources naturelles et le risque d’une crise entraînent plus de nationalisations ? Ou l’inverse va-t-il se produire ?

L’économie politique des prochaines années est bien plus complexe que l’évaluation des réserves ultimes de pétrole ! Je reste persuadé qu’un certain nombre de communautés vont continuer d’explorer l’économie du partage des ressources : les communs sont et restent l’avenir institutionnel des sociétés résilientes. Et cela s’invente partout aujourd’hui : regardez la multiplication des éco-villages, des campus écologiques, des monnaies complémentaires, etc. Mais ces initiatives, surtout portées par la jeune génération, restent jusqu’à présent de taille réduite. Une intervention massive des Etats est indispensable pour amorcer vraiment un virage vers des sociétés bas-carboneà l’échelle des nations. Les mesures prises par le gouvernement Macron vont exactement en sens inverse : il multiplie les cadeaux aux plus favorisés et aux industries polluantes tout en détruisant les filets sociaux instaurés en 1945 : les indemnités chômage, la retraite… Cette violence à peine dissimulée derrière un faux bon sens gestionnaire s’explique peut-être par la peur de certaines élites françaises : c’est la panique avant la débâcle, et l’on tente de faire payer la note de nos errements écologiques et financiers par les classes moyennes et populaires.

Cette panique va sans doute entraîner des réflexes accélérés de privatisation : comme en Grèce, certains font toutpour s’approprier le patrimoine collectif (regardez l’affaire d’ADP et le Terminal 4). Ailleurs, il peut très bien y avoir des nationalisations liées à la faillite programmée d’un tissu économique dopé aux hydrocarbures fossiles et à la dette privée. Un certain nombre de pays vont comprendre sans doute que certaines industries stratégiques ne peuvent pas être privatisées sauf à suivre le chemin de l’effondrement qu’empruntent aujourd’hui la Syrie ou le Vénézuéla. Notre responsabilité est historique pour éviter cela. Et la situation est bien plus grave qu’en 1939.

Propos recueillis par Alexandra Saviana

Tribune de Gaël Giraud : « Il nous faut aujourd’hui un régime de retraite “post-croissance” »


Dans une tribune au « Monde », l’économiste Gaël Giraud estime que le projet de réforme de retraites présenté par le gouvernement Philippe est à la fois « contradictoire », « inefficace » et « injuste », et qu’il ne résoudra pas les déficits.


Article en entier : "Le rapport Delevoye et les différentes déclarations du gouvernement dessinent un projet de réforme qui propose, dans les faits, le contraire de ce qu’il annonce et s’avère néfaste.

1️⃣ Un régime qui signe la fin des régimes spéciaux ? Non : il en abroge certains mais en conserve d’autres. Les régimes spéciaux des « policiers, des surveillants de l’administration pénitentiaire et des ingénieurs du contrôle de la navigation aérienne » sont maintenus. Pourquoi ceux-là et pas d’autres ?

▪️Hypothèse irréaliste

2️⃣ Un régime qui permettra l’équilibre budgétaire en 2025 ? Non plus. Les calculs sous- jacents à la proposition Delevoye s’appuient sur une hypothèse du conseil d’orientation des retraites (COR) de croissance du produit intérieur brut (PIB) de 1 % à 1,8 % à horizon 2070. Hypothèse irréaliste compte tenu, à brève échéance, de la trappe déflationniste dans laquelle se débat notre économie, de l’austérité budgétaire mise en œuvre par ce gouvernement et, à long terme, de l’impact dévastateur du dérèglement écologique face auquel la COP25 vient d’enregistrer un nouveau refus d’obstacle de la communauté internationale.

3️⃣ Un régime plus juste ? Non : un euro cotisé ne vaudra pas les mêmes droits à la retraite du fait de l’inégalité d’espérance de vie. Un ouvrier à 60 ans a devant lui, en moyenne, près de dix ans d’espérance de vie (donc dix ans de droits) de moins qu’un cadre supérieur. La proposition Delevoye n’en tient pas compte.

4️⃣ Le COR chiffre le déficit de notre système de retraite entre 8 et 17 milliards d’euros en 2025. Une partie de ce déficit est creusée mécaniquement par le gel des salaires des fonctionnaires et la baisse des effectifs des salariés du public : moins de salaires à verser, ce sont aussi moins de cotisations. Pour les salariés du public, cette « justice sociale » est donc la promesse d’une double peine.

Mais, surtout, ce déficit est facile à combler : la transformation de l’impôt de s­olidarité sur la fortune (ISF) en impôt sur la fortune immobilière (IFI) prive l’Etat de 2,7 milliards d’euros de recettes par an, la « flat tax » [ou prélèvement forfaitaire unique] sur le capital, d’environ 1,5 milliard. Soit plus de 20 milliards d’euros de manque à gagner en cinq ans, dont les fameuses retombées positives pour l’économie n’existent pas. Il suffit donc de renoncer aux cadeaux fiscaux accordés par le gouvernement pour que l’éventuel déficit du régime de retraites en 2025 soit résorbé.

▪️Le vieux modèle Juppé

En outre, l’hypothèse de croissance du PIB sur laquelle sont construits les calculs du rapport Delevoye et du COR trahissent le fait que l’on n’a toujours pas compris que l’objectif de notre société, des plus jeunes en particulier, n’est pas — n’est plus, n’aurait jamais dû être — de produire plus, de faire plus de croissance (du PIB) et, ce faisant, de détruire plus vite la planète.

Il nous faut aujourd’hui un régime de retraite « post-croissance ». D’autant que la tendance longue, depuis deux siècles, est à la réduction du temps de travail, non pas à son allongement. Nous revoilà, au contraire, avec le vieux modèle Juppé des années 1990 à rebours du sens de l’histoire : travailler plus et plus longtemps, pour financer la retraite des plus aisés (puisqu’ils en bénéficieront beaucoup plus longtemps).

5️⃣ Une « gouvernance innovante » ? Non : il s’agit d’une gouvernance antidémocratique. Tout comme pour l’assurance-chômage (dont le financement contrôlé jusqu’alors par les syndicats et le patronat sera désormais piloté uniquement par la CSG à la main de l’Etat), le projet Delevoye prévoit un recentrage du pilotage de la valeur du point de retraite au niveau de l’Etat. C’est, à l’image de la manière de gouverner d’Emmanuel Macron, saper la concertation et le dialogue social.

6️⃣ Emmanuel Macron s’est engagé à ne pas reculer l’âge légal de départ à la retraite de 62 ans. L’issue, pour le gouvernement, est donc de reculer l’âge pivot à partir duquel un retraité pourra bénéficier du taux plein et d’allonger la durée de cotisation. Or, conjuguée à la réforme de l’assurance-chômage (laquelle durcit les conditions d’accès, diminue les indemnités, instaure la dégressivité des allocations, raccourcit les durées d’indemnisation), cette « reprise en main » du système des retraites par répartition contraindra les seniors à accepter l’ubérisation du travail plus longtemps et sans filet jusqu’à ce qu’ils puissent percevoir leur taux plein.

▪️Indigence et misère

Pour une bonne partie d’entre eux, cela signifiera rester au chômage plus longtemps. Et comme ils n’auront plus droit qu’à des indemnisations chômage au rabais — voire atteindront très vite la fin de tout droit —, cela voudra dire, pour celles et ceux qui n’auront pas accès à une retraite par capitalisation, renouer avec l’indigence et la misère de l’après-guerre.

7️⃣ L’insistance du gouvernement sur le caractère prétendument « injuste » de tel ou tel régime spécial en vigueur aujourd’hui est-elle inspirée par un souci de justice ? Non plus. Celle-ci exigerait que l’on débatte de ces régimes en fonction de critères de solidarité et non pas au nom d’un déséquilibre budgétaire que l’on ne se donne pas les moyens sérieux de résorber. Encore moins en imposant des choix arbitraires sur les régimes spéciaux que l’on conserve. De quoi s’agit-il, sinon d’une tactique usée, qui vise à diviser les Français entre eux en vue de neutraliser toute opposition ?

L’alternative n’est donc pas entre le supposé immobilisme de ceux qui voudraient que « rien ne change » et ceux qui, avec sérieux, tenteraient de sauver notre système de retraite par répartition.

Le sérieux et la raison responsable sont aujourd’hui dans la rue. Ils luttent contre un projet qui fait le contraire de ce qu’il annonce, est injuste, inefficace, prétend remédier à un déficit en partie creusé par la politique du gouvernement lui-même et que ce dernier pourrait combler facilement en renonçant à ses cadeaux fiscaux. Un projet, enfin, qui contribue à engager davantage notre société dans l’impasse d’un productivisme qui nous tue.

Gaël Giraud (Economiste, directeur de recherche au CNRS)"
(publié par Joëlle Leconte)

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Ref 25/09/2020 21:00

il y a aussi un site dans la meme ligne mais humoristique : www.resistnik.com
bons rires