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Outre-mer...

Publié le par ottolilienthal

En Nouvelle-Calédonie, le désarroi des "Zoreilles" avant le troisième référendum d'autodétermination : "Partir, mais partir où ?"

En cas d'indépendance, plusieurs milliers d'habitants n'étant pas nés en Nouvelle-Calédonie, mais présents depuis des années, pourraient faire leurs valises et quitter l'archipel. Souvent contraints et forcés.

Jean-Marc Vian arrive encore à trouver le sommeil. Il ne s'est "jamais réveillé en pleine nuit", "en sueur", dans la salle d'embarquement de l'aéroport, "perdu au milieu des bagages et des cartons". Les valises n'ont d'ailleurs pas bougé du grand placard de la chambre. Mais voilà, "c'est un petit truc qui trotte dans la tête", au fur et à mesure que se rapproche la date du 12 décembre, jour du troisième et dernier référendum d'indépendance de la Nouvelle-Calédonie.

Après vingt-deux ans accroché à ce petit "Caillou" du Pacifique Sud, Jean-Marc Vian pourrait peut-être en tomber. Patron d'une entreprise de matériel nautique à Nouméa, il s'interroge : "Concrètement, si le 'oui' passe, je fais quoi ? Je reste ? Je pars ? J'attends ? Pas besoin d'être sorti de Saint-Cyr pour comprendre la problématique. S'il y a l'indépendance, je ne suis pas certain qu'il y ait autant de monde pour consommer. Ça veut dire moins de ventes, donc moins de rentrées d'argent. Point barre." Avant le premier scrutin, en 2018, il s'était promis d'avoir trois mois d'avance en trésorerie. Bilan des courses : "J'ai plutôt trois mois de retard là."

 

L'entrepreneur, né à Paris il y a cinquante-sept ans, n'est pas le seul à se ronger les ongles. Le Haut-Commissariat de la République, la représentation de l'Etat français en Nouvelle-Calédonie, a commandé en début d'année une "écoute profonde", une sorte de consultation citoyenne, pour mettre des chiffres sur un ressenti. Après plusieurs semaines d'enquête, les premiers résultats sont tombés : "La projection donne 10 400 départs certains en cas d'indépendance, et 24 700 départs possibles", analyse Stéphane Renaud, le directeur de l'institut Quid Novi NC, qui a mené la série d'entretiens.

Parmi eux, majoritairement des "Zoreilles", comme on surnomme ici les non-natifs à l'image de Jean-Marc Vian, c'est-à-dire ceux qui ne sont ni kanaks, ni caldoches, comme on appelle les Européens nés sur le Caillou. En 2019, lors du dernier recensement réalisé par l'Isee (Institut de la statistique et des études économiques de la Nouvelle-Calédonie), l'archipel comptait 57 776 non-natifs de nationalité française, soit un peu plus de 20% de la population totale. Sept sur dix avaient un emploi, essentiellement de cadre ou de professions intermédiaires.

"On ne pourrait pas conserver la même qualité de vie"

En attendant, "comme si de rien n'était", Raymonde Couchoud continue d'enseigner la Seconde Guerre mondiale à ses élèves de terminale dans un lycée professionnel de Nouméa. "Pourtant, s'il faut rapatrier des profs, je serai dans la charrette, devine la professeure de lettres et d'histoire-géo de 50 ans. On essaie de ne pas y penser mais ça nous rattrape. Je suis dans le flou le plus total."

C'est en effet écrit noir sur blanc dans le document officiel qui détaille les conséquences économiques, juridiques et sociales d'une victoire du "oui" ou du "non" lors de ce dernier référendum. Page 22 : "Les enseignants ayant le statut de fonctionnaires d'Etat se verront proposer une affectation sur le territoire national." Plus loin, page 33, il est question des militaires : "Dans l'hypothèse de l'indépendance (...), les forces de sécurité intérieures françaises quitteront le territoire du nouvel Etat."

Partir ou rester ? Laurent Pery se pose lui aussi la question. Ou plutôt, il s'est "vraiment posé la question il y a quelques semaines, avant que les leaders indépendantistes décident de ne pas participer au scrutin du 12 décembre". "Oui, c'est une discussion qu'on a eue avec mon épouse", confesse le médecin généraliste, qui soigne les Calédoniens depuis vingt-trois ans. D'abord sur l'île d'Ouvéa, ensuite pour SOS Médecins à Nouméa, Dumbéa, Païta et au Mont-Dore, et maintenant à Magenta, dans un cabinet qui a quasiment les pieds dans l'eau. "Est-ce qu'on aurait la possibilité de travailler de la même façon ? Est-ce qu'on aurait le même système scolaire pour nos enfants ? Le même système de santé ? C'est une discussion que je peux aussi avoir avec certains patients, certains confrères."

Fin août, justement, le docteur Pery a posé son stéthoscope et créé un sondage à destination des médecins de l'archipel. Huit questions y étaient posées, publiées sur un groupe Facebook privé. Quatre-vingt-huit généralistes et 42 spécialistes y ont répondu. En cas de victoire du "oui" dimanche, 45,4% affirmaient "être certains de quitter la Calédonie". "L'avenir institutionnel" est la raison principale qu'avance près d'un médecin sur deux pour justifier ce départ.

Jordane Breyton, 29 ans, dont dix d'ancienneté sur la Grande Terre, dit aussi ce qu'il a sur le cœur : "Oui, l'indépendance bousculerait nos plans. L'idée, ce ne serait pas de partir le lendemain à 9 heures. On attendrait de voir comment ça se passe. Mais on aurait peu d'espoir de rester parce qu'on se doute bien qu'on ne pourrait pas conserver la même qualité de vie. J'ai un enfant en bas âge, c'est parfois difficile de se projeter sur plusieurs mois ou plusieurs années", lâche cet employé d'une entreprise d'importation de vins. Il a une anecdote à raconter : "On a eu la bonne idée de faire une offre pour acheter notre appartement quelque temps avant le deuxième référendum en 2020. Quand on a vu que l'écart de voix diminuait, on a serré les fesses."

"Tu te poses des questions légitimes. Que deviendrait ton crédit ? Que deviendrait la monnaie locale ? Notre appartement, c'est un peu plus de 300 000 euros et un prêt sur 25 ans. Ce n'est pas rien."

Jordane

à franceinfo

Et puis au fait, "partir, mais partir où ? se demande Laurent Pery. J'ai 55 ans, la Nouvelle-Calédonie, c'est l'endroit où j'ai passé le plus de temps depuis que je suis né." Jordane et sa campagne ont pensé à Tahiti, à La Réunion, à l'Asie, mais sans grande conviction. Jean-Marc Vian a bien une maison de famille dans les Landes, mais "bon sang, chez nous, c'est ici, la moitié de ma vie professionnelle est ici. J'ai quinze salariés, je fais quoi ? Je bazarde tout ?"

Il y a quelques semaines, il aurait dû appliquer à son entreprise les nouvelles règles de mise aux normes électriques. Et donc mettre la main au porte-monnaie. Le patron a temporisé : "Est-ce que j'ai 40 000 euros à mettre dans ces travaux, alors que je ne sais pas si je peux rester ? Alors que je ne sais pas quel sera mon salaire en février ? Ce n'est pas le moment de prendre des risques."

Ces derniers mois, les agences immobilières de Nouvelle-Calédonie ont justement vu de nouveaux profils pousser leurs portes : des propriétaires qui veulent vendre leurs biens pour se mettre en location "au cas où". "C'est minoritaire, mais ça existe. C'est à leurs yeux une manière de se rassurer, en attendant que ça aille mieux", imagine Alexandre Rodriguez, professionnel installé dans le sud de Nouméa.

Certains n'ont pas eu la patience d'attendre le résultat du troisième référendum pour plier bagage et refaire, dans l'autre sens, les 17 000 kilomètres qui les séparaient de l'Hexagone depuis, parfois, plusieurs décennies. L'Isee a fait le calcul : entre 2014 et 2019, il a enregistré 27 600 départs et 17 300 arrivées, soit un déficit de 10 300 personnes. "Les trois quarts des départs concernent des personnes qui ne sont pas nées en Nouvelle-Calédonie", confirme à franceinfo Olivier Fagnot, son directeur. Et là encore, parmi les motifs avancés, "l'incertitude institutionnelle liée aux référendums".

"Des citoyens de seconde zone"

C'est exactement ce qu'on répète depuis des années dans les couloirs de l'association Un cœur une voix, qui milite pour faire réviser le corps électoral. C'est que le système électoral calédonien tape autant sur la tête que le soleil. Contrairement au reste de la France, qui dispose d'une liste unique, un même électeur peut ici être inscrit sur trois listes différentes qui correspondent chacune à des scrutins bien précis : la liste générale pour la présidentielle, les législatives, les municipales et les européennes, la liste électorale spéciale provinciale pour les élections du même nom, et enfin la liste électorale spéciale consultation pour le référendum. 

Pour donner davantage d'influence à la population kanak, rendue minoritaire par des vagues successives d'immigration depuis la colonisation en 1853, l'accord de Nouméa avait en effet imaginé des restrictions. Pour pouvoir voter le 12, il faut répondre à certains critères, en justifiant par exemple "d'une durée de vingt ans de domicile continu en Nouvelle-Calédonie au plus tard au 31 décembre 2014", écrit le Code électoral. Ce qui accroît chez certains le sentiment d'être des citoyens de "seconde zone""Que je sois exclu du référendum, passe encore, c'était le deal de départ, veut bien concéder Raphaël Romano, le président de l'association Un cœur une voix. Mais être exclu des élections provinciales, là, non. Ça fait vingt-deux ans que je vis et travaille ici. Les provinciales, c'est le scrutin qui détermine le programme scolaire de mes enfants, qui détermine la fiscalité, qui détermine la santé."

"En résumé, on me dit : 'Merci pour tout, mais tu restes chez toi. Tu paies tes impôts et tu te tais."

Raphaël Romano

à franceinfo

Pour dimanche, jour du référendum, Jean-Marc Vian a rendez-vous "dès 6 heures" à Dumbéa, dans l'agglomération de Nouméa, pour ouvrir les portes d'un bureau de vote dont il a accepté d'être le président. Le docteur Pery, qui n'est pas davantage autorisé à glisser un bulletin dans l'urne, fêtera les 8 ans de sa fille. Jordane Breyton, lui, a prévu "une petite bouffe avec des potes en attendant les résultats". Il voit déjà la scène : "On va allumer la télé vers 19h30. Puis, à 20 heures, les résultats. Je sens déjà le petit stress qui montera quand les chiffres apparaîtront en gros à l'écran." Pour le moment, Jordane est toujours attendu par son patron lundi matin.

Envoyé spécial en Nouvelle-Calédonie - Raphaël Godet
France Télévisions
 
Publié

 

 

https://www.francetvinfo.fr/politique/referendum-en-nouvelle-caledonie/reportage-en-nouvelle-caledonie-le-desarroi-des-zoreilles-avant-le-troisieme-referendum-d-autodetermination-partir-mais-partir-ou_4867865.html#xtor=EPR-2-[newsletterquotidienne]-20211210-[lestitres-coldroite/titre4]

Nouvelle-Calédonie : “la guerre du nickel risque de coûter cher au contribuable français !”

Les contribuables français pourraient être ponctionnés de quelques dizaines de milliards d’euros en raison de la “guerre du nickel” actuellement en cours en Nouvelle-Calédonie, juge notre chroniqueur Georges Nurdin, économiste, consultant et écrivain.

 

Nickel et Dîme… Au moment où nous sommes empêtrés dans la Covid 19, masqués, assignés à résidence, peut-être bientôt isolés, cantonnés de force, sous perfusion des fonds de l’Etat, qui a soudain ressuscité Nicolas Flamel et trouvé l’alchimie de l’argent magique (celui même qui n’existait pas pour les gilets jaunes et les blouses blanches), il y a un endroit en France, où, sans être masqués, ni confinés, une autre guerre fait rage. Cette France-là, elle se trouve à 18.000 km de Paris, et la guerre en cours c’est celle du Nickel.

La Nouvelle-Calédonie, c’est 300.000 Français (en gros, l’équivalent de deux arrondissements parisiens), sur une île, dernier vestige du Gondwana primordial, qui se trouve être la deuxième réserve de Nickel au monde (et aussi la deuxième biodiversité). Et comme le Nickel c’est le ”carburant” de la transformation énergétique et de la révolution écologique et digitale en cours (les batteries, les éoliennes, les smartphones, les smart cities, l’Intelligence Artificielle, 5 G, etc...), forcément ça excite les convoitises. Et là, on ne parle pas de Nickel and Dime, comme nos alliés américains le disent pour désigner la menue monnaie (le Nickel étant la pièce de 5 cents et la dime étant celle de 10 cents)... Mais plutôt de milliards.

Et bien sûr, pour compliquer le tout et “tendre” la situation, cette guerre du Nickel se joue sur fond de troisième et ultime référendum d’indépendance, qui doit prendre place en 2022. Le deuxième, tenu en 2020, s’étant soldé par une préférence du peuple calédonien (enfin pour ceux qui ont eu accès aux urnes) pour rester dans la République, mais avec une relativement faible marge 53% contre 47%.

De quoi s’agit-il ?

De manière très schématique, il existe sur l’île 3 usines d’extraction et de traitement de Nickel. L’une historique, aujourd’hui la plus petite, appartient à la SLN, dont l’usine principale de transformation se trouve à Nouméa, la capitale. Une autre usine, se situe dans le Nord de l’île et exploite principalement le gisement de Koniambo, dans la région de Koné, Voh. Cette usine est relativement récente et est le fruit d’un montage complexe entre la Province Nord, des intérêts privés et fonctionne en partenariat avec des intérêts coréens. La troisième usine, se situe au Sud de l’ île, vers Prony, Goro et a été créée par le géant minier brésilien Vale. Cette dernière utilise un procédé de raffinage chimique, source d’une menace de pollution intense. Or les 3 opérateurs font des pertes et portent un fardeau de dettes abyssales (que l’Etat français, absorbe, consolide, éponge ou garantit à intervalle régulier : la paix sociale, etc...).

Il y a beaucoup de raisons à ces pertes, mais la principale est qu’aucun de ces opérateurs n’a intégré, valorisé, verticalisé la chaîne de valeur. Tous se sont contentés d’extraire et de raffiner, a minima, le nickel, pour le vendre comme matière première brute, s’exposant ainsi à 100 % aux aléas des fluctuations des cours à la bourse des métaux, dont on sait que ce sont des marchés très cycliques sujets à de violentes variations. De même, pour des raisons assez obscures, la Nouvelle Calédonie n’a jamais constitué de “fonds Nickel” ce qui aurait permis de jouer un rôle d’amortisseur afin d’absorber et lisser ces fluctuations, à l’instar de ce qu’on fait les Norvégiens avec leur pétrole ou l’Arabie Saoudite, et bien d’autres encore.

Or, Vale vient de jeter l’éponge, pour se reconcentrer sur d’autres segments d’activités stratégiques, et cherche un repreneur pour son usine, faute de quoi, l’usine du sud (Goro) sera mise en sommeil, voire à l’arrêt.

Et c’est là où tout se complique et où le sujet industriel et managérial devient un enjeu politique.

Depuis quelques mois, tous les repreneurs potentiels pressentis se sont récusés. L’incertitude croissante quant au destin et la stabilité de la Nouvelle Calédonie n’étant pas particulièrement propice à investir quelques dizaines, voire centaines (si on y inclut les dettes à reprendre) de milliards d'euros.

L’opérateur de l’usine du Nord fait une offre de manifestation d’intérêt, d’intention. Elle est classée sans suite. Or l’usine du Nord, via sa holding, et associée à un opérateur industriel de Nickel coréen, est contrôlée par la Province Nord, quasiment à 100 % indépendantiste. Et la reprise de l’usine du Sud permettrait aux indépendantistes du Nord de posséder directement ou indirectement toute la ressource minière du Territoire. Une belle prise industrielle, et surtout un positionnement politique majeur, décisif peut-être, en vue du 3ème et dernier référendum.

C’est alors qu’un projet présenté comme celui de la “dernière chance”, combinaison d’un (L ?)MBO (ou management buy out, rachat d'une entreprise par ses dirigeants ou par ses salariés, NDLR), d’un tour de table local et d’un partenariat avec un négociant de matières premières basé en Suisse voit le jour, activement supporté par la Province Sud (il faut savoir que la ressource minière n’appartient pas à l’Etat Français, mais, au regard du statut très particulier de la Nouvelle Calédonie, relève de la compétence des Provinces - le fameux code minier, résultant de la loi organique -). Or, la province Sud étant dans son immense majorité “loyaliste”, il s’agit de ne pas laisser filer le Nickel : le “nerf de la guerre”. S’en suit une situation de heurts et de blocages et d’invectives. Pendant ce temps la montre tourne, et Vale va fermer son usine vers la fin de l’année.

Et maintenant ? En quoi cela nous concerne-t-il ?

Jusqu’à présent, rien de nouveau sous le soleil, on a vu ces scénarios se dérouler, en Afrique, en Asie, en Amérique Latine. Ce qui est particulier ici, c’est que les deux opérateurs, l’Usine du Nord ET l’Usine du Sud, celle qui est à vendre et dont Vale veut se débarrasser, sont des machines à pertes (dues essentiellement à des business models obsolètes) et chargées de dettes. Dettes plus ou moins directement, couvertes, reprises, garanties par… L’ Etat français….

Et, comme de juste, il est à parier qu’à nouveau, l’Etat français, c’est à dire le contribuable métropolitain, sera “sollicité”, in fine, pour mettre un peu d’huile dans les engrenages, ”faciliter” les process, et le “dialogue” à l’aide de quelques dizaines de milliards (supplémentaires), sous une forme ou sous une autre, de manière plus ou moins opaque… comme à chaque fois.

Et là ce n’est plus de “Nickel and Dime”, c’est à dire de “petite monnaie” que l’on parle mais de “Nickel and Dîme” , c’est à dire de Nickel et… d’impôt (la dîme ancienne)… toujours et encore. Or, en ces temps de Covid-19, d’augmentation violente de la dette et des déficits qui vont obérer, pour longtemps, les générations futures, il conviendra d’être extrêmement vigilant quant aux deniers publics consentis ou engagés ou même gagés. Et un débat public transparent ne serait pas de trop, sur ce sujet, certes loin des yeux de la métropole, mais si proche du porte-monnaie.

Georges Nurdin, économiste, consultant international essayiste et écrivain (Les multinationales émergentes, International Corporate Governance, Le temps des turbulences, Wanamatcha !, La prophétie des pétroglyphes).

 

Référendum en Nouvelle-Calédonie : "Mes amis n'étaient pas sereins, car leur avenir en dépendait"

Professeur de technologie à Bourail, le Chalonnais Jean-Jacques Roux, accompagné de son épouse Isabelle, s’est envolé en février 2016 pour la Nouvelle-Calédonie. Il nous raconte son ressenti face au référendum.

 
 

 

Notre opinion vis à vis de ce référendum est plus que neutre. Si nous avions dû voter, nous aurions été confrontés à un sacré dilemme...

La Nouvelle Calédonie n'est pas prête pour cette échéance. Ils ont eu 30 ans pour se préparer, mais tout ce qui a été mis en place n'a pas abouti. C'est notamment le cas du programme des 4 000 jeunes volontaires pour venir se former en France dans l'espoir d'accéder à des postes à responsabilités. Il a été mis en place il y a quelques années, hélas à la fin de la formation très peu sont rentrés sur le caillou.

Ici tous les métiers de la santé (médecins, chirurgiens, infirmier(e)s etc) sont exercés par des "Zoreilles". Idem pour les postes à responsabilités ou dans l'enseignement. Il y a de gros problèmes de recrutement, malgré la loi n° 2010-9 du 27 juillet 2010 relative à la protection, à la promotion et au soutien de l'emploi local, entrée en application au 1er janvier 2012. Les jeunes ne s'impliquent pas dans l'instruction car ils vont "à l'école des blancs" bien que la population soit à 80% composée de "Kanaks".

Nos différences nous enrichissent

Malgré tout, la Nouvelle Calédonie a une certaine indépendance, puisqu'elle possède un gouvernement, et n'applique pas toutes les lois françaises (pas de 35 heures ici, et la réforme du collège, modifiée pour la spécificité du caillou, n'est appliquée que partiellement). Malgré le peu de liberté de parole, beaucoup de "Kanaks" sont opposés à cette indépendance, car ils sont conscients que la qualité de vie qu'ils ont aujourd'hui ne perdurera pas. 

On peut lire dans les journaux français que beaucoup vivent dans des bidonsvilles, que les jeunes deviennent délinquants car ils ne sont pas scolarisés.... C'est assez faux. Beaucoup d'investissements sont déployés pour la construction de maisons, mais ils ne veulent pas les habiter. L'électricité et l'eau ont été acheminées dans les tribus, mais les habitants refusent de payer. Idem pour l'éducation (je n'ai jamais vu d'établissements scolaires aussi bien dotés en matériels informatiques en France).

Il y a aussi les "Caldoches", qui se sont retrouvés ici non par volonté, mais qui aujourd'hui, après plusieurs générations, se sentent chez eux. Ma femme et moi avons des amis "Kanaks", "Wallis", "Caldoches", "Zoreilles"... Et malgré nos différences de cultures, d’éducations et d’opinions, nous sommes toujours heureux de nous retrouver autour un bon repas. Nos différences nous enrichissent. Voici en quelques mots toute la complexité du caillou.

Quand M. Rocard et Mitterrand ont validé les accords de Nouméa, il savaient pertinament que cela ne serait plus leur problème, 30 ans plus tard. Nous venons de passer la journée avec nos amis, qui eux sont concernés, et ont attendu les résultats de ce vote. J'ai pu voir qu'ils n'étaient pas sereins, car leur avenir en dépendait.

Jean-Jacques Roux

La Nouvelle-Calédonie doit désormais en finir avec « l'économie de comptoir »

ANALYSE. La Nouvelle-Calédonie a choisi de rester française. Mais la progression des indépendantistes contraint les non-indépendantistes à agir vite.

Antilles, Réunion, Guyane... des milliards d'investissements gaspillés dans des projets hasardeux
 

Quel gâchis ! Alors que l'Outre-mer accumule de gros retards en matière de services publics (eau, déchets, santé... ), de nombreux élus investissent dans des projets hasardeux. Voici exemples de milliards engloutis (pour rien ?) dans les Dom-Tom.

 

A n'en pas douter, les DOM-TOM (aujourd'hui appelés officiellement DROM-COM) ont besoin d'argent frais. En plus des difficultés structurelles - le taux de chômage y dépasse les 20%, 30 à 75% des jeunes sont illettrés, le système de santé est à bout de souffle et de nombreuses collectivités n'ont plus un sou pour investir -, d'énormes problèmes ont émergé ces derniers mois. Après l'ouragan Irma, qui a dévasté Saint-Martin et Saint-Barthélemy en septembre, et l'incendie qui a ravagé le CHU de Pointe-à-Pitre en novembre (il accueille, depuis, des malades dans des tentes !), voilà que Mayotte s'enflamme contre l'insécurité et l'afflux croissant de Comoriens. Pourtant, contrairement aux apparences, la métropole ne délaisse pas financièrement l'Outre-mer. Rien que pour 2018, le gouvernement a annoncé plus de 2 milliards d'euros de budget, en hausse de 4,4% sur un an. Alors ? “Il y a beaucoup d'argent gâché parce que chaque élu veut son investissement, et qu'il n'y a aucune mutualisation !”, déplore un journaliste local. La preuve avec notre enquête.

Antilles : pourquoi deux cyclotrons ?

Encore une affaire d'ego. Les Antillais ayant besoin, comme les autres, d'être mieux équipés pour détecter et traiter les cancers, tout le monde était d'accord pour qu'ils disposent d'un cyclotron, une machine permettant de fabriquer un produit radioactif nécessaire au suivi de l'évolution des tumeurs cancéreuses - il en existe une vingtaine en France. Deux rapports commandés sur le sujet avaient même conclu que cet équipement devait être installé en Martinique - la substance produite aurait pu être exportée, avec un potentiel de développement régional au-delà de la France. Lors de sa visite dans l'île en mai 2015, François Hollande confirme donc le projet. Mais, surprise ! Quand, peu après, il débarque en Guadeloupe pour inaugurer le musée sur l'esclavage (lire ci-dessous), il promet... un deuxième cyclotron.

L'élu guadeloupéen Victorin Lurel, qui a été son ministre des Outre-mer entre 2012 et 2014, aurait fait du chantage : “Ou tu soutiens mon projet de cyclotron ou je ne descends pas pour l'inauguration.” “C'est totalement absurde d'un point de vue économique, soupire Patrick Bourguet, l'auteur d'un des deux rapports. Certes, deux petits cyclotrons ne coûteront pas plus cher à construire qu'un gros. Mais les coûts d'exploitation, eux, seront bien plus élevés !” Et pour cause : grâce aux économies d'échelle, un équipement plus important aurait permis de faire baisser le prix du produit vendu aux hôpitaux antillais. Au lieu de quoi ces derniers, déjà lourdement endettés, devront payer plein pot. Sans compter qu'il faudra aussi installer, tôt ou tard, un autre appareil en Guyane.

 

Guadeloupe : un musée sur l’esclavage à 83 millions !

Le Mémorial ACTe, le plus grand musée jamais construit sur la mémoire de l'esclavage, laisse un goût amer en Guadeloupe. Porté par Victorin Lurel, cet immense édifice de 240 mètres de long (il est composé de deux bâtiments en forme de serpent), érigé en bord de mer au sud de Pointe-à-Pitre, a coûté une petite fortune : 83 millions d'euros, presque deux fois la dette du CHU local ! D'autant plus difficile à digérer pour les contribuables que le site, inauguré par François Hollande en mai 2015, n'attire pas les foules. La direction n'a pas répondu à nos sollicitations mais, d'après les derniers chiffres disponibles, les expositions permanentes accueilleraient à peine 150.000 visiteurs par an, un chiffre deux fois inférieur aux prévisions !

La Réunion : la médiathèque n’ouvrira jamais ses portes

Malgré les importants besoins locaux, la grande médiathèque construite à Saint-Paul n'ouvrira jamais ses portes. Estimant que le projet était trop coûteux, la nouvelle majorité de la ville a en effet préféré revendre à la région (pour 18 millions d'euros) le bâtiment de 2.100 mètres carrés érigé sur six étages et entouré d'une carcasse de fer. Moyennant 4 millions de travaux supplémentaires, la région va transformer l'édifice en conservatoire de musique et de danse. En attendant la fin des travaux, d'ici un an, elle y a placé quelques-uns de ses services, mais le bâtiment reste en grande partie vide. “C'est une incroyable gabegie financière”, dénonce le collectif citoyen Cimendef, qui milite pour le maintien de la médiathèque.

 

Guadeloupe : 87 millions pour agrandir un port… qui continue de végéter

L'idée, a priori, est judicieuse. Inquiets de se retrouver marginalisés par l'élargissement du canal de Panama, les Guadeloupéens ont décidé d'agrandir le port de Jarry pour se donner une chance d'attirer les gros bateaux qui transitent dans la région. En 2015, ils ont donc accru la profondeur du chenal (de 11 à 16,20 mètres) et ont au passage transplanté 4.150 colonies de coraux et recréé 13.000 mètres carrés d'herbiers. En tout, cette première phase de chantier, qui s'est terminée fin 2015, a coûté pas moins de 87,2 millions d'euros (dont 70% à la charge de la collectivité), sur un total de 130 millions. L'ennui, c'est que le trafic espéré n'est pas au rendez-vous. “Pour l'instant, on ne constate pas d'augmentation de l'activité dans le port”, assure un bon connaisseur du dossier. Ce n'est pas une surprise ! “Les perspectives d'évolution du port sont étroitement liées à celles du marché intérieur, avait prévenu la Cour des comptes en 2013. Or ces dernières sont limitées.”

Guyane : 420 millions pour une mine d’or privée

Vu le niveau de chômage en Guyane (23% de la population active), les élus locaux appuient tous ce projet de mine d'or (surnommé Montagne d'or) mené par le consortium russo-canadien Nordgold-Columbus Gold. D'après les exploitants, qui prévoient de creuser une fosse équivalente à trente-deux fois le Stade de France au sud de la ville de Saint-Laurent-du-Maroni, en pleine forêt amazonienne, la future mine devrait permettre à terme la création de 750 emplois. Mais à quel prix !

Selon WWF France, non seulement l'ouvrage présente des risques écologiques majeurs, mais la rentabilité du projet ne tient qu'aux subventions. D'après les calculs de l'association, le montant total de ces dernières atteindra au minimum 420 millions d'euros. Même en supposant que la construction de la piste menant au site (34 millions) soit finalement prise en charge par le consortium, comme il le promet, la facture s'élèvera à 386 millions. Soit, pour chacun des emplois directs annoncés, un coût total supérieur à 500.000 euros sur douze ans (42.900 par an), plus de trois fois le prix d'un emploi d'avenir ! “C'est un gouffre pour l'argent des contribuables”, dénonce WWF, convaincu qu'on pourrait créer six fois plus d'emplois avec quatre fois moins de subventions publiques.

Martinique : deux lignes de bus attendent d’être inaugurées depuis 2015

Ubuesque. Cela fait deux ans et demi que les deux nouvelles lignes de bus construites à Fort-de-France pour 400 millions d'euros - elles comprennent 13,9 kilomètres de voies réservées, dix-huit stations et quatorze bus flambant neufs - attendent leur mise en service. Le président de la collectivité territoriale, l'indépendantiste Alfred Marie-Jeanne, refuse en effet de valider la facture que lui présente le prestataire. Il faut dire que le coût d'exploitation annuel, estimé au départ par ce dernier à 13,5 millions, a été revu à la hausse entre 14 et 15 millions. “Le dossier est extrêmement politique. S'il n'y avait pas eu de changement de majorité, les bus rouleraient déjà…”, persifle un observateur local. En attendant de trouver un compromis, pour éviter que le climat tropical n'abîme les bus, le prestataire est contraint de les faire tourner en rond dans le centre de maintenance, lui aussi tout neuf. Pas étonnant que la Commission européenne, qui a déboursé 61 millions d'euros dans cette affaire, commence à s'énerver.

 

La Réunion : 185.000 euros gaspillés par le CHU

La direction du CHU de La Réunion ne s'en cache pas. C'est pour “des raisons pratiques, mais aussi symboliques”, que ce centre hospitalier et universitaire issu de la fusion des hôpitaux de Saint-Denis et de Saint-Pierre, distants de 80 kilomètres, a décidé d'implanter son siège entre les deux. Malgré un déficit de 30 millions d'euros en 2017 (contre 20 en 2015), l'établissement loue 500 mètres carrés de bureaux à Saint-Paul, et débourse pour cela 185.000 euros de loyer par an (ménage et entretien des espaces verts compris). “On aurait pu transformer la blanchisserie, qui va être externalisée, en bureaux, mais cela aurait coûté près de 400 000 euros”, justifie-t-on en interne. L'explication ne passe pas auprès des syndicats, qui ont calculé que le loyer représentait l'équivalent de deux postes d'infirmier.

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Outre-mer : des sureffectifs en pagaille dans le public

Non seulement les élus d'Outre-mer investissent dans des projets pas toujours pertinents, mais ils maintiennent - quand ils n'alimentent pas à gros jets - d'incroyables sureffectifs. A Saint-Louis de Marie-Galante, en Guadeloupe, par exemple, “les emplois pour l'entretien de l'école élémentaire représentent six fois les besoins réels”, dénonce la Cour des comptes dans un rapport de 2017. Au total, le taux d'administration de la fonction publique territoriale atteignait, en 2014, 34,9 pour 1.000 habitants en Guadeloupe, et même 39,5 pour 1.000 en Martinique, contre 25,1 en métropole (hors Ile de-France). Du coup, les charges de personnel des collectivités locales flambent (lire ci-dessus).

Source : Cour des comptes

Outre-mer : des fonctionnaires grassement payés

C'est l'un des sujets les plus tabous dans les DOM-TOM. D'après la Cour des comptes, les fonctionnaires d'Outre-mer touchent, par rapport à ceux de métropole, des “surrémunérations” allant de 40% (Guadeloupe, Martinique, Guyane et Mayotte) à plus de 100% en Polynésie française. Ces compléments de salaire, qui concernent près de 160.000 agents publics, coûtent plus de 1 milliard par an. Officiellement, ce bonus permet de compenser le surcoût de la vie, mais personne n'est dupe. “Le niveau de majoration de traitement dans la fonction publique ne correspond pas à des contraintes réelles”, affirme la Cour des comptes. Cela dit, que les fonctionnaires d'outre-mer se rassurent : avant d'être élu, Emmanuel Macron a promis qu'il ne reviendrait pas sur ce privilège.

 

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