le tourisme épuise le monde

Publié le par ottolilienthal

Le tourisme est-il mortel ?

Certaines régions ont pu sauver leur saison estivale mais les nouvelles restrictions annoncées mercredi par le ministre de la Santé font redouter le pire aux professionnels du tourisme.

Cet été, une vague de touristes a déferlé sur Marseille. Ils ont chiné dans les rayons de la Maison Empereur, la quincaillerie bobo-chic de Noailles. Ils ont mangé des mahjoubas dans ce quartier en cours de gentrification, avant de prendre les plages d’assaut. Entre le 15 juin et le 1er septembre, 3,5 millions de baigneurs ont été comptabilisés par la mairie de Marseille. Ils n’étaient que 2,2 millions en 2019, soit une hausse de 59 %.

 
« C’est un trompe-l’œil, assure Bernard Marty, président de l’Union des métiers et des industries de l’hôtellerie (Umih) dans les Bouches-du-Rhône. Il y a eu des lieux hyper-fréquentés mais Marseille n’a pas, dans l’ensemble, tiré son épingle du jeu. La trésorerie perdue pendant le confinement n’a pas été rattrapée. On n’a pas eu les croisiéristes, maintenant, on n’a ni les congrès, ni la foire [annulée par le préfet en raison de la situation sanitaire]. La situation est très compliquée ! »

Elle l’est d’autant plus que le gouvernement a décidé mercredi de fermer totalement pour quinze jours, à partir de samedi, les bars et restaurants de la cité phocéenne, classée en état d’alerte maximale. Dans dix autres métropoles (dont Paris) placées en « alerte renforcée », ces établissements tireront le rideau à partir de 22 heures dès lundi. Un nouveau coup de bambou pour les professionnels du tourisme qui redoutent le pire.

Paris souffre, les littoraux et les montagnes rient

Certes, tous les territoires ne sont pas logés à la même enseigne. A ce jour, la région méditerranéenne n’est pas la plus à plaindre. Un premier bilan de la saison touristique, établi par le cabinet MKG Consulting, conclut que les grands perdants sont les professionnels du tourisme parisiens. A la mi-août, seulement 47 % des hôtels de la capitale étaient ouverts, contre 98 % sur le littoral, et 90 % dans les régions non littorales.

Les hôtels haut de gamme, prisés par la clientèle internationale, ont particulièrement souffert, seulement 59 % des cinq étoiles étaient ouverts mi-août. Les taux d’occupation sont à l’avenant : 93 % sur la côte atlantique entre le 1er et le 16 août, 89 % sur la Manche, 88,5 % en Méditerranée, 87,4 % en Bretagne et… 36,1 % à Paris. Le littoral manchois a même enregistré de meilleurs résultats qu’en 2019, avec 4,5 points de fréquentation en plus.

« Les activités de plein air, les destinations du littoral et de la campagne ont été privilégiées par les touristes. La saison a été en revanche difficile dans les grandes villes, en Corse et dans les outre-mer », résument les ministres des Affaires étrangères et de l’Economie, et le secrétaire d’Etat au Tourisme dans leur bilan de la saison touristique, présenté le 16 septembre en conseil des ministres. Paris et Bordeaux ont particulièrement souffert, tout comme « les destinations positionnées prioritairement sur le haut de gamme, avec un niveau d’internationalisation important ».

En revanche, certains départements montagnards ont vécu un été radieux. C’est le cas des Hautes-Alpes, qui ont bénéficié à plein du manque de nature pendant le confinement. « Ce qui revenait dans les enquêtes d’opinion, c’était le besoin de grand espace, d’air pur et de nature préservée, relate Yvon Chaix, directeur de l’agence de développement des Hautes-Alpes. Ces déclarations d’intention se sont confirmées : les touristes sont massivement venus dans notre département. »

Les Hautes-Alpes ont battu tous leurs records de fréquentation : 11,6 millions de nuitées touristiques et 366 millions d’euros de chiffre d’affaires touristique entre le 21 juin et la mi-septembre. « Cela représente une hausse de 11 % par rapport à 2019. Nous n’avions jamais accueilli autant de visiteurs », sourit Yvon Chaix.

Les recettes touristiques internationales en recul de 45 %

Sa joie fait figure d’exception dans un paysage touristique français globalement morose. Selon le gouvernement, « les premières estimations de la fréquentation estivale font apparaître des résultats meilleurs que ceux redoutés au printemps ».

Mais la saison a été violemment affectée par la pandémie de Covid-19. Selon la Banque de France, les recettes touristiques internationales de la France ont plafonné à 12,3 milliards d’euros au premier semestre 2020, contre 22,5 milliards d’euros sur la même période en 2019, soit une baisse de 45 %. Selon Atout France, les pertes de recettes touristiques sur l’année entière pourraient monter jusqu’à 50 milliards d’euros, représentant une baisse de 30 % à 35 %. « Les évolutions de la pandémie, la faiblesse du tourisme d’affaires et des groupes et le durcissement des conditions de mobilité internationale sont préoccupants », déplore le gouvernement.

« Grâce à son marché domestique solide, la France résiste mieux que ses voisins européens », a salué le secrétaire d’Etat Jean-Baptiste Lemoyne. Les Français ont répondu à l’appel pour un été bleu blanc rouge, ce qui a permis de compenser en partie le manque de touristes étrangers. En effet, 53 % des Français sont partis en juillet et août, et 94 % d’entre eux sont restés dans l’Hexagone.

Les perspectives pour l’arrière-saison sont cependant moroses. « Juillet et août ont été bons, mais c’est l’arbre qui cache la forêt », peste un professionnel. « On paye l’addition au niveau de l’épidémie car tout le monde a fait n’importe quoi cet été en matière de respect des gestes barrières », ajoute-t-il.

Les premiers chiffres pour septembre sont très mauvais : environ 35 % de taux d’occupation dans les hôtels, contre 70 % un an plus tôt. Le tourisme d’affaires est au point mort, avec l’annulation de nombreux congrès, séminaires et événements professionnels, notamment dans les départements classés en rouge par le gouvernement. Les seniors, clientèle habituelle du mois de septembre, ont été nombreux à renoncer à leurs vacances, par peur de la contamination.

Risques de faillite

Dans ce contexte, il est devenu évident que le secteur du tourisme ne se relèverait pas seul. Le plan de relance, dévoilé le 3 septembre, prévoit plusieurs aides pour le secteur. Dix milliards d’euros sont consacrés aux transports, ce qui bénéficiera forcément au secteur du tourisme. Les établissements dont la fréquentation s’est effondrée pendant la crise sanitaire, comme le musée du Louvre, le château de Versailles ou le musée d’Orsay seront aussi aidés. Quelque 334 millions d’euros seront mobilisés pour permettre « la reprise d’activité des établissements publics patrimoniaux soutenant l’attractivité et le rayonnement international de la France. »

Enfin, 50 millions d’euros sont alloués au développement du tourisme durable. Les restaurants jugés durables et les hébergements qui s’adaptent au changement climatique seront soutenus. Les aides à la formation, à la transformation numérique et à la transition écologique accordées aux petites et moyennes entreprises (40 milliards d’euros d’aides) bénéficieront aussi au secteur du tourisme.

Pourtant, les professionnels du secteur ont exprimé leur déception. « La soudure sera très difficile à réaliser cet automne, avant que le plan ne commence à produire ses effets en 2021 », craint Roland Héguy, président de l’Umih. Selon lui, 15 % des hôtels, cafés, restaurants, traiteurs et discothèques pourraient déposer le bilan d’ici là. Soit 200 000 salariés qui pourraient se retrouver au chômage prochainement.

L’Umih réclame un prolongement du chômage partiel jusqu’à la fin de l’épidémie (le gouvernement a prévu qu’il serait prolongé jusqu’en décembre tout comme le fonds de solidarité pour les indépendants), une suspension des pénalités de loyer, une exonération de charges patronales et salariales pour toute l’année 2020 et le report des échéances bancaires de six mois. « Sans ça, on va dans un mur. On court à notre perte », lance Roland Héguy. Il assure que le secteur n’a « aucune perspective de reprise, aucune visibilité pour l’avenir. Tous les signaux sont au rouge. »

8,7 % de la population active employée dans le tourisme

Un coup dur pour l’économie française dans son ensemble. Car le tourisme est un secteur clé. Selon l’Insee, en 2018, la consommation touristique intérieure représentait 7,4 % du produit intérieur brut (PIB), un chiffre relativement stable ces dernières années.

Il ne faut toutefois pas imaginer que le tourisme « pèse » plus de 7 % du PIB. En réalité, de nombreux biens achetés par les touristes en France sont importés, les souvenirs, par exemple. Il faut également déduire les consommations intermédiaires, les achats des entreprises qui produisent des biens pour les touristes. L’Insee estime donc à 4,4 % la contribution directe du tourisme au PIB, en 2017, alors que la consommation touristique était de 7,2 % cette année-là.

Le secteur du tourisme pèse aussi lourd dans l’emploi. En 2016, toujours selon l’Insee, 8,7 % des salariés français travaillaient directement dans le secteur du tourisme. Le Conseil mondial du voyage et du tourisme (WTTC) estime que les emplois directs et indirects dans le secteur représentaient même 9,4 % des emplois en France en 2019.

« Notre économie dépend énormément du tourisme »

« Notre économie dépend énormément du tourisme », résume le sociologue Rodolphe Christin, auteur du manuel de l’antitourisme et de La vraie vie est ici - Voyager encore ? « Une France sans tourisme est impossible, et tout sera fait pour qu’on n’y arrive pas. »

L’experte Danièle Kuss confirme : « Le tourisme est la seule richesse qui n’est pas délocalisable. Il serait suicidaire de vouloir s’en passer. Le tourisme a prouvé sa capacité de résilience. C’est le premier secteur qui s’est relevé, au niveau international, après la crise de 2008. Il ne faut pas tuer cette poule aux œufs d’or, sur le plan économique et sur le plan social. »

L’ancienne cheffe du développement international du tourisme à Bercy rappelle que le tourisme est une porte d’entrée sur le marché du travail pour de nombreux jeunes sans diplôme et pour les étudiants.

Alors faute de se passer d’un secteur aussi crucial pour l’économie, faut-il imaginer de faire du tourisme autrement ? « On avait avant la crise sanitaire une demande de durabilité, une critique de la surconsommation et du tourisme de masse. Ce phénomène s’accélère : avec le Covid, les gens n’ont plus envie de se retrouver sur d’énormes paquebots de croisière, par exemple », souligne, optimiste, la prospectiviste Cécile Poignant.

Selon cette experte, qui étudie les « signaux faibles » afin d’aider les entreprises à évoluer, « tout ralentit, et le tourisme aussi. Mais les Français seront toujours des touristes dans leur propre pays ! »

Plus sceptique, l’économiste Bernard Schéou doute que le tourisme puisse devenir durable. « Il y a une contradiction essentielle entre l’objectif de réduction du carbone et l’activité touristique, puisque cette dernière suppose précisément de se déplacer ». Et de poursuivre : « C’est un problème de mentalité, de rapport au monde. Il y a quelques bons élèves chez les professionnels du tourisme, mais les Français ne sont pas prêts à changer complètement de comportements et d’habitudes, à renoncer à leur confort. »

Rodolphe Christin va encore plus loin : « Le tourisme est une économie toxique sur le plan environnemental. Parce que c’est une économie fondée sur le déplacement, en effet, mais aussi parce qu’elle repose sur une consommation sans limite. » Et très ciblée. Aujourd’hui, selon l’Umih, 85 % des touristes se concentrent sur 20 % du territoire.

Avec les nouvelles restrictions qui se profilent et un secteur des transports en phase critique, un retour à la normale peut-il être envisageable ? Du sommet de l’Etat en passant par les experts, penser l’inverse n’est pas une option. « Une France sans tourisme, cela n’arrivera jamais », conclut Bernard Schéou.

Jean Saint-Marc
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