Bradley Wiggins, le tricheur anobli..

Publié le par ottolilienthal

Comme d’hab, c’est souvent des années plus tard que les secrets d’une équipe qui « marchait fort » sont révélées au grand jour; ce fut le cas de l’US Postal, c’est maintenant le tour de l’équipe Sky, aujourd’hui Ineos.

Vous êtes plusieurs à vous interroger sur l’Affaire Freeman, du nom du médecin de l’équipe qui, au début des années 2010, a importé des produits dopants, dont de la testostérone, pour très certainement en faire profiter les coureurs Sky.

Je vous propose aujourd’hui le point sur cette affaire, grâce à notre collaborateur occasionnel Marc Kluszczynski, fin connaisseur du dopage dans le cyclisme. Merci Marc de cette nouvelle contribution!

Freeman, un fusible?

La belle histoire de l’équipe Sky, pour laquelle son directeur sportif nous expliquait avec une belle hypocrisie la raison des gains marginaux, s’est fissurée en 2016 quand les hackers russes Fancy Bears révélaient les AUT (autorisations d’usage à des fins thérapeutiques) dont Bradley Wiggins avait bénéficié. Ce n’était pas les matelas, oreillers, boissons à l’hydroxybutyrate (cétone), ou encore les entraîneurs issus du milieu de la natation, qui avaient fait gagner le TdF 2012 à Bradley Wiggins, mais bien des injections de corticoïdes officiellement octroyées pour traiter un asthme. Le Dr Richard Freeman (médecin de l’équipe Sky et de la fédération anglaise entre 2009 et 2015) avait commandé entre 2010 et 2013 55 ampoules d’acétonide de triamcinolone. Wiggins ne serait pas le seul à les avoir utilisés dans l’équipe ; on a parlé de Richie Porte et de Chris Froome (affaire de la prednisolone, au Tour de Romandie en 2014) et certains coureurs de la Sky devant perdre 5 à 6 kg en trois semaines avant les grands Tours, rien de mieux que les corticoïdes. Avant son interdiction par l’UCI en 2019, d’autres médicaments étaient aussi utilisés comme le tramadol, un analgésique opioïde. Un ex de la Sky, le Canadien Michael Barry, l’avait révélé dans son livre « Shadow on the road » en 2014. Les injections de récupération étaient aussi pratiquées dans l’équipe, après leur interdiction en mai 2011.

Sky se situait donc dans la zone grise du règlement, et elle n’était pas la seule dans le World Tour. Dave Brailsford, directeur sportif, avait même engagé dès 2011 des médecins véreux, comme Geert Leinders, spécialiste du dopage sanguin chez Rabobank et Fabio Bartalucci, spécialiste des intra- veineuses de récupération. Brailsford avait pourtant juré en 2010 de n’engager que des médecins extérieurs au cyclisme. Après l’affaire des Fancy Bears, l’UKADA commencera à enquêter sur Sky et découvrira qu’un mystérieux paquet (jiffy bag) avait été livré d’Angleterre à Bradley Wiggins avant la dernière étape du Critérium du DL 2011. Le paquet fut amené directement par Simon Cope, cadre entraîneur de la fédération britannique de cyclisme et remis directement au médecin de Sky, le Dr Freeman. A partir de ce moment, les contradictions vont se succéder : Cope prétendait avoir amené une paire de pédales (!). Pourquoi les remettre à un médecin ? Brailsford devra s’expliquer devant les députés de la Chambre du Parlement et inventa l’explication du Fluimucil, mais ce médicament était en vente libre en France. Pourquoi alors l’avoir apporté d’Angleterre ? L’UKADA n’arrivera pas à identifier le mystérieux colis. Après 10 semaines d’enquête, Wiggins, triomphant après l’ajournement des auditions, déclarait, provocateur : « Jamais personne ne découvrira la nature de mon colis ».

Mais l’UKADA ne lâchait pas le morceau. Le Tribunal Britannique chargé des questions médicales (UKGMT) s’empara de l’affaire après la découverte par l’agence antidopage en mars 2017, de la livraison de 30 patchs de testostérone (Testogel) commandés par Freeman à la société Fit4Sport en juin 2011. En début d’année, les mensonges du médecin se succédaient : Freeman soutenait ne pas les avoir commandés, et invoquait une erreur de livraison du fabricant et les avoir renvoyés, les traces de la commande ayant disparu suite au vol de son ordinateur. Les nombreux ajournements et reprises des auditions (les audiences de février 2019 avaient été repoussées à novembre) nous faisaient craindre que l’on se dirigeait vers une nouvelle affaire Puerto. Freeman finira par avouer ses mensonges en novembre : il reconnaîtra avoir commandé lui-même les patchs de testostérone, sous la contrainte de Shane Sutton, directeur technique et entraîneur à la fédération qui en faisait usage pour traiter une dysfonction érectile ! Mais Sutton réfutera l’affirmation.

Bien sûr, le Testogel n’était pas destiné à un coureur, pas plus que les ampoules de triamcinolone dont Brailsford avait déclaré les utiliser pour traiter des douleurs au genou. Chez Sky, on doperait donc l’encadrement, mais pas les coureurs ! Cet encadrement doit commencer à trembler, car Freeman craque : il avait déjà avoué le 5 mars devant la Commission d’enquête du Parlement britannique que les « marginal gains » consistaient en fait à contourner la loi antidopage et à utiliser au mieux ses failles : abus d’AUT, injections de récupération indétectables, utilisation de médicaments de la zone grise (dont la L-thyroxine). En serait-il de même pour la testostérone en microdoses ? Le puzzle commence à se mettre en place : Wiggins, grand admirateur de Lance Armstrong, se tenait au courant grâce au texan, des « découvertes » d’Alberto Salazar, entraîneur au NOP (Nike Oregon Project), récemment suspendu 4 ans par l’USADA. Salazar est un spécialiste de la zone grise. L’entraîneur à succès avait déterminé la dose minimale de testostérone sur un de ses fils, Alex, pour rester invisible au contrôle. L’usage de L-carnitine à haute dose en IV que Bradley Wiggins avait testé, venait des expérimentations d’Alberto Salazar sur un de ses entraîneurs adjoints, Steve Magness. Les similitudes entre la Sky 2010-2019 et le NOP de Salazar sont de plus en plus grandes. Tous deux ont vraisemblablement franchi la ligne rouge avec la testostérone.

Freeman apparaît de plus en plus comme un fruit mûr qui ne veut plus tomber seul (le General Medical Council veut le radier de l’Ordre des médecins). Et L’UKADA, sous la pression de la Commission d’enquête du Parlement, ne veut pas apparaître comme une agence antidopage incompétente, qui n’a rien vu depuis 2010, année de la création de la Sky. Freeman pourrait être aussi condamner pour dopage ; il a déjà reconnu qu’il avait menti sur les 18 des 22 points concernant la commande de Testogel.  Seul manque la reconnaissance que les patchs pouvaient être destinés à un cycliste. On peut raisonnablement penser que le « jiffy bag » amené à Wiggins pour la dernière étape du DL 2011 contenait ces patchs de testostérone. Chacun jouera la montre, mais Bradley Wiggins s’en tirera-t-il cette fois ? Les audiences se succéderont jusqu’au 20 décembre, avec des ajournements attendus. L’UKADA peut agir jusqu’en juin 2021 ; après cette date, le délai de prescription sera dépassé.

Cyclisme : « Team Sky a utilisé des médicaments pour améliorer les performances de ses coureurs »

Selon un rapport parlementaire britannique, l’équipe a contourné les règlements antidopage pour aider Bradley Wiggins à gagner le Tour de France.

 

Attendu depuis plusieurs mois, le rapport de la commission d’enquête du Parlement britannique sur le dopage dans le sport a été publié lundi 5 mars. Et il est sans pitié pour Team Sky, la meilleure équipe cycliste du monde, accusée noir sur blanc d’avoir contourné l’éthique – mais pas le code mondial antidopage – pour remporter le Tour de France 2012.

Si les 54 pages de ce rapport ne contiennent pas de révélation majeure, l’appréciation globale des pratiques du Team Sky frappe par sa franchise, après un an d’enquête parlementaire sur le sujet. Les parlementaires abordent aussi la question du dopage dans l’athlétisme et des défaillances de l’agence britannique de lutte contre le dopage.

 

Leurs conclusions s’appuient en particulier sur deux affaires : celle d’un médicament administré à Bradley Wiggins pour le Critérium du Dauphiné en 2011 et celle des autorisations à usage thérapeutique (AUT) délivrées au même Wiggins pour de la triamcinolone, un corticoïde. Notamment avant le Tour de France 2012, que le Britannique a remporté.

Lire aussi :   Tour de France : Sky, une année sous surveillance

« L’objectif était d’améliorer son rapport poids/puissance avant le Tour »

Les rapporteurs écrivent :

« Nous pensons que ce puissant corticoïde a été utilisé pour préparer Bradley Wiggins, et possiblement certains de ses équipiers, pour le Tour de France. Le but n’était pas de traiter un problème médical mais d’améliorer son rapport poids/puissance avant la course. »

Ils ajoutent :

« Dans ce cas, et contrairement au témoignage de David Brailsford [manager de l’équipe depuis sa création en 2010] devant la commission, nous pensons que le Team Sky a utilisé des médicaments, dans les règles de l’Agence mondiale antidopage, pour améliorer les performances de ses coureurs et non pour traiter un problème médical. »

Ces déclarations, assorties de la photo de Bradley Wiggins, ont fait la « une » de la presse britannique lundi.

Elles s’inscrivent dans un contexte de doute autour des performances de Christopher Froome, quadruple vainqueur du Tour de France. Le Britannique a repris la saison cycliste alors que plane au-dessus de lui la menace d’une suspension pour un contrôle anormal au salbutamol, un broncho-dilatateur, sur le dernier Tour d’Espagne, remporté en septembre 2017.

L’attitude de Team Sky, qui a gardé le contrôle secret jusqu’à sa révélation par Le Monde et The Guardian en décembre, est critiquée par le président de l’Union cycliste internationale, David Lappartient, par certains grands coureurs et par une partie de la presse britannique. La Sky a notamment négocié la participation de son coureur vedette au prochain Tour d’Italie, contre une forte somme d’argent, selon la presse spécialisée, alors qu’elle était au courant de cette procédure antidopage.

Lire aussi :   Froome dément avoir changé de stratégie de défense

Le manageur de l’équipe, Dave Brailsford, déjà fragilisé après avoir été porté aux nues par la presse britannique, va devoir répondre d’accusations graves concernant son équipe, qui revendiquait de gagner dans le respect de l’éthique.

« Les assertions du Team Sky, selon lesquelles les entraîneurs et les manageurs de l’équipe ignoraient en grande partie les méthodes de l’encadrement médical pour préparer les cyclistes aux plus grandes courses nous semblent incroyables et contradictoires avec le but originel de “gagner proprement” et de maintenir les plus hauts standards éthiques. (…) David Brailsford doit endosser la responsabilité des échecs que constituent les méthodes de préparation des coureurs du Team Sky et le scepticisme dévastateur entourant la légitimité des performances et des succès de son équipe. »

Accusations de détournement des corticoïdes

Cet appel, à peine voilé, à la démission de David Brailsford ne devrait pas être entendu par le Gallois, qui s’accroche à son poste contre vents et marées depuis les premières révélations visant son équipe, il y a un an et demi. En voici les principales :

  • Des patchs de testostérone, un produit interdit, ont été commandés en 2011 depuis le vélodrome de Manchester, à l’époque siège du British Cycling et Team Sky, et livrés au docteur Richard Freeman, médecin de l’équipe.
  • Bradley Wiggins a bénéficié d’AUT pour prendre un puissant corticoïde, la triamcinolone, par voie intramusculaire dans la préparation de trois grands tours qu’il entendait gagner. Parmi ceux-ci, le Tour de France 2012, en effet remporté par l’Anglais. Selon lui, il s’agissait de lutter contre des allergies au pollen.
  • Lors du Critérium du Dauphiné, en 2011, à deux semaines du Tour de France, l’équipe Sky a fait livrer depuis l’Angleterre un paquet dont le contenu a été administré par Richard Freeman à Bradley Wiggins. Pressée de questions, l’équipe Sky a affirmé dans un premier temps qu’il contenait un décongestionnant nasal autorisé, mais même Richard Freeman ne soutient plus cette hypothèse, que les parlementaires jugent peu crédible.
  • S’il s’agissait en réalité d’un corticoïde, administré en course et sans AUT – comme les parlementaires le soupçonnent –, Bradley Wiggins aurait commis une infraction valant, à l’époque, deux ans de suspension.
  • Cinquante-cinq ampoules de triamcinolone ont été commandées par Team Sky entre 2010 et 2013. Selon l’équipe, moins de 10 ont été administrées aux coureurs, le reste ayant permis de soigner des membres de l’encadrement de British Cycling et Sky.

Le rapport de la commission d’enquête britannique revient longuement sur l’utilisation des corticoïdes par le Team Sky, et notamment Bradley Wiggins. Deux sources anonymes, à l’époque au fait des pratiques médicales du Team Sky, ont apporté des clés de lecture précieuses.

L’une affirme que les AUT « étaient utilisées de manière tactique par l’équipe pour soutenir l’état de santé d’un coureur dans le but final d’aider ses performances. (…) La gravité des allergies au pollen n’a jamais été évoquée [lors des réunions]. (…) En 2012, l’équipe était soumise à une forte pression pour être performante. Dave Brailsford et Shane Sutton [entraîneur principal] mettaient une grosse pression sur l’équipe médicale, en particulier Richard Freeman, pour qu’il soit plus proactif dans le soutien médical des coureurs. »

La deuxième source écrit qu’en 2012, Bradley Wiggins et un groupe réduit de coureurs s’entraînaient séparément du reste de l’équipe et que chacun utilisait des corticoïdes en période d’entraînement pour s’assécher en vue des grands objectifs de la saison. Christopher Froome et Richie Porte, autre candidat à la victoire dans le prochain Tour de France, faisaient partie de cette petite équipe préparant la Grande Boucle avec Bradley Wiggins.

Les aveux de l’entraîneur principal

« Ce que Brad faisait n’était pas éthique, mais ce n’était pas contraire aux règles », a confirmé Shane Sutton aux parlementaires, tandis que Bradley Wiggins avoue pour la première fois avoir pris de la triamcinolone hors compétition.

Selon d’anciens coureurs dopés, des médecins et des spécialistes du dopage, la prise de triamcinolone en intramusculaire est un traitement très excessif pour des allergies au pollen mais permet de perdre du poids sans perdre de muscles et facilite la récupération.

Team Sky a immédiatement réagi dans un communiqué réfutant tout usage détourné de la triamcinolone.

Bradley Wiggins a écrit sur les réseaux sociaux :

« Je trouve très triste que des gens puissent être accusés de choses qu’ils n’ont jamais faites et qui sont présentées comme des faits. Je réfute vivement qu’un médicament ait été pris pour autre chose qu’un besoin médical. J’espère avoir mon mot à dire dans les prochains jours et pouvoir présenter ma version des faits. »

Dave Brailsford, Bradley Wiggins : les deux incarnations des succès du cyclisme britannique, anoblies par la reine, sont désormais largement discréditées dans leur pays. La troisième, Christopher Froome, pédale en sursis.

 

LE MONDE | Par
 
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article