Coronavirus

Publié le par ottolilienthal

"Je n'étais pas sûr d'être vivant"

Maladie, précarité, deuil… Le Covid-19 a fait basculer la vie de ces onze Français. Ils ont accepté de raconter ce que le virus et la crise leur ont pris.

Un an après les débuts de la pandémie, chacun a perdu un petit bout de soi : sa vie sociale, sa santé, son emploi, un être aimé… Parfois même, le goût de vivre. Derrière les chiffres de l'épidémie, il y a toutes ces vies chamboulées, parfois brisées. Onze Français racontent comment le Covid-19 a ébranlé leur existence.

57 ans, c'est un peu jeune pour mourir

Claude     57 ans, dirigeant d’une entreprise de bâtiment dans le Val-d’Oise

Je me sens de mieux en mieux, mais il peut encore m'arriver, sans même faire d'effort, d'avoir du mal à respirer. Mon médecin m'a dit qu'il me faudrait un an pour me remettre. Je l'accepte, pour la simple et bonne raison que je suis vivant.

On m'a diagnostiqué un cancer en octobre 2019. Une tumeur aux testicules, retirée par une opération, puis trois séances de chimiothérapie, entre février et avril. Chaque fois que j'allais à l'hôpital, je me disais : "Pourvu que je n'attrape pas le Covid-19."

Après mon dernier séjour, la guérison de mon cancer semblait en bonne voie. En fait, cette dernière séance a failli être fatale. Ma chambre d'injection s'était infectée. De retour à la maison, j'ai fait une poussée de fièvre. Enfin, un test du Covid-19 est revenu positif. Mes défenses immunitaires étaient à zéro. J'ai été intubé trois jours plus tard et placé 58 jours dans le coma. Je suis passé très près de la mort.

Le réveil, en juin, a été difficile. Mes membres ne fonctionnaient plus, j'avais perdu 65% de ma masse musculaire. Impossible de me dire : "Je suis sauvé." Les cauchemars étaient quotidiens. Je pensais au pire, à la mort de mon père d'une tumeur au cerveau, à celle de mon frère. J'avais peur. La mort était tout près, et je n'étais pas sûr d'être vivant.

Tout s'est libéré quand j'ai revu mon oncologue. J'ai appris que j'étais guéri, une semaine après ma sortie de l'hôpital. Je sais que je reviens de loin. 57 ans, c'est un peu jeune pour mourir

Avec la première vague, j'ai atteint mes limites

Marie     39 ans, psychologue clinicienne à Paris

Quand l'épidémie est arrivée, j'étais psychologue clinicienne dans un Ehpad du 20e arrondissement, à Paris. J'ai toujours aimé travailler dans ce milieu : j'y suis arrivée par hasard, au tout début de ma carrière, et je n'avais jamais envisagé d'en partir. Avec la première vague du Covid, j'ai atteint mes limites.

Dans notre établissement, c'est arrivé très vite. Les premiers résidents ont développé des symptômes, c'était évident que c'était ça, mais on n'avait pas de tests et aucun matériel de protection. Les infirmières s'occupaient des résidents sans masque, c'était sidérant. Elles appelaient la direction en pleurs en leur disant : "On va tomber malade." On nous répétait que "les masques ne servent à rien", en reprenant bêtement le discours des politiques. Qui a pu croire ça ?

Je me souviens d'un monsieur : il était dans un couloir le vendredi, mal en point, il a été hospitalisé le lundi et le mercredi, il était mort. La fin de vie, la mort, c'est notre quotidien, mais là, tous nos repères étaient bouleversés. Au pic de l'épidémie, on a eu trois ou quatre décès par jour. La gestion des dépouilles était horrible : tous les rites ont disparu. Il ne s'agissait plus de corps de personnes décédées, mais de corps contaminés dont il fallait se débarrasser.

Le pouvoir de l'institution sur les vies des résidents m'a énormément choquée. Du jour au lendemain, des familles n'ont plus eu le droit de voir leurs proches, comme si c'était normal. Des gens sont morts sans avoir jamais revu leurs enfants. Je me suis projetée et identifiée. Je me demandais : "Si c'était ma mère, est-ce que je pourrais accepter de ne plus la revoir ?"

L'épidémie a été un triste révélateur de tout ce qui n'allait pas. J'ai espéré, peut-être naïvement, que les choses changeraient une fois la première vague passée, qu'il y aurait une forme de revalorisation des métiers en Ehpad, qu'on prendrait conscience que le traitement des patients est indigne. Mais tout est reparti comme avant et je ne peux pas accepter cela. J'ai donné ma démission fin octobre, non sans regret. J'ai l'impression de prendre la fuite, mais je me suis toujours dit que quand je tolérerais l'intolérable, je devrais partir.

Pour vivre, je dépends de mon fils de 20 ans

Marc     58 ans, maître d'hôtel en "extra" dans les Alpes-Maritimes

J'ai tout perdu avec le Covid : mon boulot, ma femme… Ma dignité, même. Avant l'épidémie, j'étais maître d'hôtel en "extra" dans les grands palaces de la Côte d'Azur. Je faisais du service en salle, de la direction de serveurs, du rangement… Mais quasiment tous les événements sur lesquels je devais travailler en 2020 ont été annulés. Je suis passé de 3 500 euros par mois à quelques centaines d'euros, voire zéro.

Pendant 30 ans, on nous a dit qu'on avait besoin de nous, les "extras", que la flexibilité était un atout pour les entreprises. Et maintenant, qu'est-ce qu'on fait pour nous ? Rien ! Je n'ai pas accumulé assez de jours de travail pour toucher l'allocation de solidarité spécifique, mais je n'ai pu toucher le revenu de solidarité active qu'en septembre, car j'avais trop gagné en début d'année. Pourtant, il n'y a plus un palace, plus un restaurant, plus un snack qui m'emploie. Je postule partout : chauffeur, livreur de pizza, préparateur de commande… Mais j'ai 58 ans, personne ne me rappelle.

Ça fait quatre mois que je n'ai pas payé mon loyer, je suis constamment à 3 000 euros de découvert. Pour vivre, je dépends de mon fils de 20 ans, qui est mécano. Et puis je fais des petites magouilles à droite à gauche. C'est pas toujours légal, mais qu'est-ce que j'ai à perdre ? Ils n'ont qu'à m'envoyer en prison ! Au moins, j'aurais le gîte et le couvert.

Pendant le confinement, ma femme m'a quitté. Elle en avait marre de cette vie de merde. Tout n'était pas rose avant le Covid, mais avec une situation financière pareille… Pour la première fois de ma vie, je mange grâce aux Restos du cœur. Vous imaginez ? J'ai servi dans les plus grands restaurants… C'est tellement humiliant.

Ce serait bien que le gouvernement nous entende : on a manifesté gentiment dans la rue, envoyé des dizaines de lettres aux députés, etc. Mais quand on a faim, on finit par mordre la main qu'on nous tend.

J'ai fait une bouffée délirante

Cannelle     20 ans, étudiante en Seine-Saint-Denis

C'était fin mars. Il y avait comme une ambiance de fin du monde. Je n'avais jamais eu de problèmes psychiatriques jusque-là. Le manque de sommeil et le contexte anxiogène du confinement ont joué. J'ai fait une bouffée délirante.

Ça a commencé après une dispute avec mon compagnon. L'enfermement a été l'autre déclencheur. J'étais confinée avec une amie dans mon studio. On s'amusait, j'étais survoltée, je criais. C'était comme un mécanisme de défense.

Je n'avais pas dormi depuis une semaine quand cette bouffée délirante est arrivée. Après minuit, je suis sortie pour rejoindre mon compagnon. Je hurlais sur les gens qui croisaient mon chemin. Quand il m'a ramenée chez moi, je n'ai pas dormi. Mes cris devenaient insupportables pour mon amie, qui est partie. Un voisin a tenté de me calmer le lendemain matin et je l'ai repoussé, un peu violemment. D'autres voisins ont tenté de m'apaiser sans y arriver. J'ai tenu un discours à la fenêtre, comme si j'étais "l'élue", celle qui allait réconcilier les chrétiens et les musulmans. Le concierge a appelé les pompiers. En partant avec eux, je pensais être en route vers le paradis.

Aux urgences, ce jour-là, on m'a diagnostiqué "un trouble de l'humeur". J'ai été hospitalisée 24 jours. Comme nous étions en pleine épidémie, j'ai été placée à l'isolement pendant deux semaines. Entre quatre murs, coupée du monde. La période la plus horrible de ma vie. On m'a parlé de bipolarité, avant même de m'avoir vraiment écoutée. Pourquoi ne s'est-on pas davantage penché sur mon cas avant de m'enfermer ?

C'est devenu plus vivable quand j'ai pu sortir fumer, parler avec d'autres patients et les soignants, qui étaient rassurants. Pourtant, je ne comprenais pas ce que je faisais là. Je me sentais en danger, et j'avais peur d'y rester toute ma vie.

Avant ma crise, j'avais cette joie de vivre, cette ambition. En sortant de l'hôpital, j'étais comme une morte-vivante. Aujourd'hui, j'arrive à fonctionner, à parler. Mais j'essaie de ne plus jamais rester seule.

Papa est mort seul dans son lit

Julie     37 ans, directrice de mission dans les Hauts-de-Seine

Papa est mort seul, à 67 ans, dans son lit. Fin mars, alors qu'il était malade depuis plusieurs jours, il a appelé le Samu et le 112, mais on l'a renvoyé vers son médecin traitant. Le docteur a considéré que son état n'était pas critique et ne lui a proposé qu'une téléconsultation trois jours plus tard. Papa est parti le lendemain.

Il a été mis sous une bâche, sans toilette funéraire. Il a été incinéré le jour de son décès, sans notre consentement, à mon frère et moi, qui sommes ses ayants-droits. C'est comme si on nous l'avait volé une seconde fois. Nous avons dû attendre 87 longs jours avant de pouvoir lui rendre hommage en organisant des obsèques.

Depuis son décès, je perds pied : je fais des cauchemars, je rêve que j'appelle au secours, qu'on m'aide, qu'on l'aide… Je ne me souviens pas de la dernière fois où on a parlé. J'oublie son visage, sa voix. J'ai pris contact avec l'association Empreintes, qui accompagne les personnes en deuil, et je suis suivie par un psychiatre. J'ai finalement repris le travail à temps plein le 31 août, après trois mois d'arrêt maladie puis un mois de temps partiel thérapeutique. J'admire mon frère qui est soignant comme l'était mon père : il n'a jamais cessé le travail.

J'ai porté plainte contre le gouvernement, non pas pour l'argent ou pour couper des têtes, mais pour essayer de comprendre. Je ne peux pas accepter qu'on ait laissé crever des milliers de personnes chez elles, en France, en 2020, dans l'indifférence la plus totale. Mon père ne méritait pas de partir comme ça. J'ai besoin de réponses pour avancer, mais je sais qu'il ne faut pas que je fonde tout mon processus de reconstruction sur la justice, car elle prend trop de temps. Aujourd'hui, tout le monde a besoin de reprendre une vie normale, mais je ne suis plus sûre de pouvoir vivre comme avant. Je suis comme en suspension, spectatrice de ma vie.

Pour moi, trois jours s'étaient écoulés. En fait, j'avais passé deux mois en réanimation

Nassira     51 ans, en recherche d’emploi à Montreuil

Je suis montée dans une ambulance en mars. Je ne me souviens plus de ce qui s'est passé après. Quand j'ai ouvert les yeux, mon frère et mon mari m'ont demandé si je me souvenais d'eux. Ma voix ne sortait pas. Je ne bougeais pas, je ne sentais rien. Pour moi, trois jours venaient de s'écouler. En réalité, nous étions en juin et j'avais passé deux mois en réanimation et subi une trachéotomie à cause du Covid-19.

Il m'a fallu plusieurs semaines avant de pouvoir parler à nouveau. La première fois que j'ai tenu debout, j'avais comme des poids de 200 kilos sur chaque pied. En réadaptation, j'entendais "essayez de faire un pas", mais je répondais "non, non". Je me sentais comme invalide : je faisais un pas et je voulais m'asseoir. Tout le monde me disait "tu vas marcher, tu vas rentrer chez toi", mais il m'était impossible d'y croire. Mes pieds étaient morts et je ne me sentais pas vivante.

Je suis sortie le 10 août, après plus de quatre mois à l'hôpital. Désormais, je suis là, je vis et c'est l'important. J'ai progressé, mais je me sens mal. Avant la maladie, j'adorais le trekking. Moi qui aime tant marcher, aujourd'hui cela peut me faire pleurer de douleur. La première fois que j'ai voulu monter sur un trottoir, après la réanimation, ça a été un enfer. J'ai tenté une fois de plier mes jambes pour me baisser, je suis tombée.

Et ma voix... Une ou deux fois par semaine, elle ne sort pas, il n'y a pas de son. Je dois écrire un message à mon mari, utiliser une cloche pour appeler mes filles dans le salon. Quand je dois faire des démarches, je suis forcée d'écrire ce que je voudrais pouvoir dire. J'ai la sensation qu'on ne m'écoute pas.

Sans pouvoir crier ni courir, je me sens vulnérable. Pourquoi je suis encore affaiblie, pourquoi je ne suis pas encore guérie ? C'est comme un arrêt de ma santé. Ce n'est pas mon corps, ce n'est pas moi.

J'ai compris qu'il ne me restait plus beaucoup de temps à vivre

Joëlle     65 ans, retraitée à Grenoble

Les premières semaines du confinement ont été terribles. Je me suis sentie vulnérable. Ma belle-mère a 89 ans et tout d'un coup, moi, à 65 ans, je me retrouvais dans le même sac qu'elle. Pour la première fois, j'ai compris que j'avais franchi un palier : je faisais partie des seniors. Franchement, au début du confinement, j'ai eu l'impression que je vivais dans un monde parallèle, comme dans les bouquins de Stephen King. J'avais mal partout, d'angoisse. Je suis une grande anxieuse. J'ai vraiment cru que j'allais mourir.

Et puis je me suis forcée à faire un gros travail psychologique et j'ai relativisé : je sortais tous les jours durant l'heure accordée. C'était beau, c'était calme. Je pense que cela m'a apaisée. Surtout : j'ai eu l'impression que le monde se mettait enfin à notre rythme, à mon mari et moi. On vit avec 1 000 euros par mois. On a un petit appartement, donc on ne reçoit jamais personne. On fait très peu de sorties : on ne va jamais au cinéma, jamais au théâtre. J'ai lu énormément, j'ai réécouté tout Pink Floyd. Je suivais l'actu, je me reposais. Mon beau-frère me disait : "Qu'est-ce qu'on s'emmerde !" Et là, j'ai compris que j'avais un "plus" par rapport à beaucoup d'autres, que j'ai découvert grâce au confinement : je ne sais pas ce que c'est que s'ennuyer.

J'ai aussi compris qu'il ne me restait plus beaucoup de temps à vivre, que la vie est courte. Alors je ne m'embête plus à faire ce qui ne me plaît pas. Je ne vais plus aux réunions de familles qui m'ennuient terriblement. Je dis ce que je pense, je fais ce dont j'ai envie. Je vais à l'essentiel. Je n'ai plus de temps à perdre.

A la rentrée, tout le monde s'est remis en mouvement, sauf moi

Laëtitia     39 ans, professeure à Créteil

Début mai, l'hôpital dans lequel je devais être hospitalisée trois semaines plus tard pour des tests relatifs à ma myopathie m'a annoncé que les examens seraient repoussés de "quelques mois" à cause du Covid-19. De façon très froide, très factuelle, par quelqu'un qui avait probablement passé 12 autres coups de fil semblables dans la journée. J'étais abasourdie. Combien de temps ça dure, "quelques mois" ?

Mon hospitalisation a été reportée de cinq mois. Cinq mois d'inconnu et de questionnements supplémentaires sur une maladie découverte en janvier mais qui n'a pas de diagnostic définitif. Je suis prof d'anglais, en arrêt maladie depuis octobre 2019. Est-ce que je pourrai recommencer à enseigner ? Cela signifiait aussi cinq mois sans traitement ni suivi médical autre que celui de ma généraliste, avec des doses accrues de morphine deux fois par jour pour estomper des courbatures de plus en plus violentes, la fatigue musculaire qui m'empêche de rester debout, l'envie d'être amputée au niveau des mollets pour avoir marché 25 minutes à pied…

Sans nouvelles de l'hôpital à la fin de l'été, j'ai fini par les harceler par téléphone pour avoir un rendez-vous. Je m'en veux. De quel droit je râle ? Il y a des gens qui sont en train de mourir du Covid-19 ! C'est violent de devoir mettre ma myopathie en avant, ça me rappelle tout le temps que je suis malade.

A la rentrée, tout le monde s'est remis en mouvement, sauf moi, toujours en arrêt maladie. Entre le Covid et l'assassinat de Samuel Paty, j'étais frustrée de ne pas pouvoir aider mes collègues. C'était très dur de savoir que la cohorte d'élèves que je connais depuis des années allait peut-être quitter le collège sans que je puisse les revoir.

J'ai été hospitalisée fin octobre. Les médecins ne savent toujours pas ce que j'ai exactement, mais j'ai des séances de kiné pour rééduquer mes muscles. On me dit qu'à terme, je pourrai de nouveau enseigner. C'est un immense soulagement.

Un médecin a dit qu'il ne savait pas si je passerais la nuit

Hugues     22 ans, étudiant à Paris

Les premiers symptômes sont apparus en mars, avant de disparaître en deux semaines. J'ai recommencé à me sentir mal un jeudi après-midi, fin avril. Un mal de ventre comme je n'en avais jamais connu m'a conduit aux urgences. J'avais du mal à respirer, je ne pouvais plus bouger. Un second test m'a déclaré positif au Covid-19. Le soir où je suis entré en réanimation, ma fièvre était à 42 °C, ma tension à 4, mon pouls à 160.

J'étais l'un des rares patients encore conscients. Depuis mon lit, je voyais une personne très âgée. Un soir, toutes ses machines se sont mises à sonner. Médecins et infirmiers se sont empressés d'arriver pour l'emmener. Elle n'est jamais revenue. Je me suis rendu compte que c'était peut-être la fin quand un médecin a dit qu'il ne savait pas si je passerais la nuit. J'étais terrorisé à l'idée de m'éteindre, seul, dans cette chambre.

En sortant début mai, après huit jours en réanimation, j'ai tenté de reprendre une vie normale. Il ne fallait plus y penser. C'est là que sont arrivés les cauchemars, presque toutes les nuits. J'avais peur de m'endormir. Quelques semaines avant, on m'avait dit que je n'allais peut-être pas me réveiller. Je rêvais de machines sonnant dans tous les sens, de l'infirmière appelant le réanimateur. Un soir, j'ai fondu en larmes devant mes parents. Leur parler m'a aidé.

C'est une forme de stress post-traumatique. Dès que j'entendais parler du Covid-19, ou d'une personne en danger, je me sentais très mal. J'ai eu plusieurs crises d'angoisse, comme ce trajet dans un métro bondé, où la plupart des gens n'avaient pas de masques. J'ai fini en taxi. Le souvenir de la réanimation ne me provoque plus d'insomnies, mais j'angoisse un peu face aux cas qui augmentent. Tout le monde n'en sort pas indemne.

Le virus a semé des petites graines, il est allé partout

Anne     56 ans, artiste peintre et salariée d’un magasin en Moselle

Ce virus a volé plus de sept mois de ma vie. Au début, mon médecin me répétait que j'allais guérir. Aujourd'hui, il n'en est plus sûr. Chaque soir pendant le premier confinement, nous nous retrouvions devant nos portes avec nos voisins. Tous me disaient que j'avais de la chance : j'avais eu le Covid-19 avec peu de symptômes. Quelques acouphènes, puis un mal de gorge et de la toux. On me voyait immunisée en sortant de ce confinement. En fait, le virus a semé des petites graines. Il est allé partout.

Je sentais mes poumons quand je respirais, comme si quelqu'un était assis sur ma poitrine. Par moments, je ne pouvais rien faire tellement j'étais fatiguée. Ces symptômes apparus en avril sont revenus un jour vers la fin de l'été et ne m'ont plus quittée.

Dans cette nouvelle vie, je ne pouvais plus faire qu'une chose : me reposer. Je me levais le matin sans aucune énergie. En faisant le ménage ou du bricolage, je me sentais normale, mais je tenais deux, trois heures, jamais plus. Un jour, déplacer un gros pot de fleur dans mon jardin m'a fait mal de l'estomac à la gorge. Et quand je gardais ma petite fille, j'avais l'impression d'être une "Nanou" de 80 ans, plus sa "Nanou" de 56 ans. Moi qui faisais du sport quatre ou cinq fois par semaine, je me demandais si j'arriverais à faire le moindre petit geste du quotidien.

Je commence à sortir la tête de l'eau, à retrouver des gestes simples. La kinésithérapie me fait beaucoup de bien. Mais je n'ai aucune réponse. Devant chaque médecin, je suis comme face à un mur. J'ai eu les larmes aux yeux quand un pneumologue m'a lancé : "Le mal aux poumons, ça n'existe pas ! Arrêtez d'y penser. Reprenez une vie normale."

Une vie normale… J'en rêve. J'ai demandé à mon médecin l'autorisation de retourner travailler après le deuxième confinement. Il a refusé. Le jour où je reviendrai à mon poste, cela voudra enfin dire que je ne suis plus malade.

 

 

Propos recueillis par

  • Juliette Campion
  • Mathilde Goupil
  • Valentine Pasquesoone

 

 

 

https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/temoignages-onze-francais-racontent-comment-le-covid-19-a-fait-basculer-leur-existence-je-n-etais-pas-sur-d-etre-vivant.html#xtor=EPR-2-[newsletterquotidienne]-20201215-[lestitres-colgauche/titre1]

Le 1er décembre, grâce à la remise de documents secrets chinois par un lanceur d'alerte, le "Wall Street Journal" et la chaîne CNN ont révélé que les autorités de la province du Hubei, dont la capitale est Wuhan, avaient enregistré en décembre 2019 un nombre de "grippes" vingt fois supérieur à celui de l'année précédente. Voilà qui confirme l'article du "Canard" publié le 6 mai : ("Canard enchainé", 9.12/2020)

Selon Le Canard Enchaîné, Emmanuel Macron était alerté des dangers du coronavirus dès le mois de décembre, soit plusieurs semaines avant l’arrivée de la pandémie en Europe.

https://fr.news-front.info/2020/05/06/emmanuel-macron-etait-alerte-des-dangers-du-coronavirus-des-le-mois-de-decembre/

 

troisième vague, mortalité, erreur de pronostic… Le modélisateur qui oriente le gouvernement détaille le dessous de ses calculs

Simon Cauchemez, épidémiologiste à l'Institut Pasteur, est chargé d'analyser comment l'épidémie pourrait évoluer dans les prochains mois.

Ce sont ses calculs qui orientent les choix du gouvernement face au Covid-19. Simon Cauchemez, directeur de l'unité "modélisations mathématiques des maladies infectieuses" à l'Institut Pasteur, est le "monsieur projections" du Conseil scientifique. Les travaux de cet épidémiologiste, ingénieur de formation, guident les autorités dans les politiques mises en œuvre.

C'est notamment à partir de ses modélisations que le président Emmanuel Macron avait annoncé le chiffre de 9 000 patients en réanimation à la mi-novembre "quoi que nous fassions", lors de son allocution du 28 octobre. Des chiffres qui ont été contredits par la suite. Au plus fort de la crise, en novembre, les patients Covid-19 en réanimation étaient près de 5 000.

Depuis les incertitudes des premiers mois, liées au manque de recul sur un phénomène inédit, jusqu'aux dernières projections, le chercheur détaille les dessous de ses calculs et en explique les limites. Il prévient également que la sortie de crise n'est probablement pas pour demain. Seulement 10% des Français auraient été infectés à ce jour.

Franceinfo : Quelles sont les données que vous étudiez pour suivre l'évolution du Covid-19 ?

Simon Cauchemez : Pour les projections à court terme, nous travaillons sur les données d'hospitalisation parce que ce sont les indicateurs les plus stables. En revanche, pour nos travaux de recherche, nous regardons toute une série de données : les taux d'incidence par âge et les hospitalisations par âge pour voir comment le virus circule et évaluer l'impact de stratégies ciblant certains groupes d'âge. Nous allons aussi analyser des séquences génétiques virales pour étudier des phénomènes comme la surdispersion : le fait que 80% des contaminations sont faites par 20% des cas. Mais aussi des données qui décrivent la transmission dans des contextes spécifiques, comme les ménages, ainsi que des données sur les changements de comportement en fonction des mesures de contrôle.

Ces informations sont-elles suffisantes ?

Tout cela est finalement très frais. Dans les premiers mois, les données restaient très limitées et nous devions donc travailler dans un contexte de grande incertitude. Aujourd'hui, nous commençons à avoir plus de recul.

Dans quelle mesure manquiez-vous de recul ?

En général, au démarrage d'une épidémie, les données sont très limitées et de mauvaise qualité. Il y a beaucoup de biais potentiels. Par exemple, au début, nous n'allons voir que les cas les plus graves avec un risque de surestimer la mortalité. C'est ce qui s'était passé avec le virus H1N1 en 2009. Les premières remontées du Mexique donnaient une mortalité de 0,5 à 1% alors qu'en réalité, c'était du 2 pour 10 000. Pour le Covid-19, en revanche, les estimations de la mortalité n'ont finalement pas trop bougé et ont rapidement convergé aux environs de 0,5-1%.

Ces données vous permettent donc de prédire l'avenir ?

Nous arrivons à faire des prédictions avec des épidémies comme celle de la grippe saisonnière. Nous avons à notre disposition plus de quarante années de surveillance sur cette maladie, qui nourrissent nos modèles mathématiques et peuvent être utilisées pour prévoir quand aura lieu le pic de l'épidémie chaque année. Mais ce travail de prédiction n'est pas possible pour le Sars-CoV-2.

Pourquoi ce travail est-il impossible pour ce coronavirus ?

Nous sommes face à un phénomène inédit. Lorsque l'épidémie de Covid-19 repart de façon importante, des mesures de contrôle sans précédent peuvent être mises en place. Et même sans ces mesures, la population peut changer son comportement d'elle-même. Tout cela rend l'épidémie très difficilement prévisible.

Vous publiez pourtant des projections sur la manière dont l'épidémie peut évoluer…

Nous ne sommes pas en mesure de prédire ce qui va se passer. Tout ce que nous pouvons faire, c'est projeter des scénarios. Toute la difficulté de la communication autour de ces projections, c'est que nous disons : "Voilà où nous en serons si rien ne change." Mais attention ! Ce scénario peut évoluer si nous changeons nos comportements.

"Tout le monde voudrait un peu de certitude. Or, dans le contexte actuel, malheureusement, nous n'avons pas beaucoup de certitudes."

Simon Cauchemez

franceinfo

Quelles sont les principales difficultés auxquelles vous faites face ?

Ce qui se passe à l'hôpital complique encore davantage notre travail. Par exemple, la probabilité qu'un malade du coronavirus passe en réanimation a évolué à mesure que l'épidémie a progressé. Tout cela crée beaucoup d'incertitudes, cela fait que nous pouvons nous tromper. Et nous nous sommes trompés.

Comme sur le pic des 9 000 patients en réanimation annoncé pour mi-novembre et qui ne s'est pas produit ?

En l'occurrence, non. Cette projection n'était pas une erreur. Ce chiffre des 9 000 patients en réanimation à la mi-novembre avait été calculé dans le courant du mois d'octobre, quand l'épidémie croissait de façon très rapide. Il s'agissait du scénario où les mesures de couvre-feu n'auraient pas d'impact et sans confinement. Le fait est que le couvre-feu a été suivi d'un ralentissement et que le confinement est venu l'accentuer. Il n'est pas certain d'ailleurs que le ralentissement observé pendant le couvre-feu soit uniquement dû au couvre-feu. Les vacances scolaires ont aussi pu avoir un impact. Nous avions calculé d'autres scénarios dans lesquels les mesures sanitaires faisaient effet. Et nous arrivions alors à 5 000 patients en réanimation au mois de novembre. Ce qui s'est vérifié.

Alors pourquoi est-ce le chiffre de 9 000 qui avait été repris, dans les médias, mais aussi par le président de la République lors de son allocution ?

Nous n'avons pas de contrôle là-dessus. Les données que nous communiquons sont compliquées. Nous devons réfléchir à un meilleur accompagnement autour de ces chiffres.

Alors où vous êtes-vous trompés ?

Nous avons mal apprécié le ralentissement de l'épidémie qui s'est produit à la fin du mois de septembre. Initialement, nous réalisions des projections en calibrant nos modèles sur une période assez longue, de trois semaines ou un mois, pour capter une tendance de long terme. Mais cela fait que nous avons mis du temps à détecter un ralentissement de l'épidémie fin septembre. Depuis, nous avons mis en place des stratégies d'analyse pour pouvoir rapidement détecter ces changements lorsqu'ils surviennent.

 

Savez-vous pourquoi l'épidémie s'est ralentie en septembre ?

C'est l'un de nos sujets de discussion entre épidémiologistes. La reprise d'octobre, parce qu'elle se constate dans plusieurs pays européens, peut être en partie l'effet du refroidissement des températures. Mais le plateau du mois de septembre reste un mystère.

La projection à 400 000 morts, si aucune mesure de contrôle n'avait été prise, est régulièrement critiquée. Que répondez-vous à ceux qui contestent ce chiffre ?

A la suite du premier confinement, nous avons eu 30 000 morts pour à peu près 5% de la population infectée. Aujourd'hui, nous sommes à 50 000 morts avec, sans doute, autour de 10% de la population infectée. Avoir autant de victimes, en dépit de tous les efforts mis en œuvre, montre que le virus peut faire beaucoup de dégâts. Dans ces conditions, je ne vois pas comment les projections à plusieurs centaines de milliers de morts peuvent encore être contestées. Il suffit d'appliquer une règle de trois.

Les plus sceptiques critiquent justement ce raisonnement par la règle de trois, qu'ils jugent trop simpliste.

En utilisant des modèles bien plus complexes qui prennent en compte les dynamiques de transmission entre groupes d'âge et le gradient de sévérité avec l'âge, nous arrivons aux mêmes ordres de grandeur. Quoi qu'il en soit, avec l'arrivée du vaccin, la stratégie de l'immunité collective, qui consiste à laisser le virus se diffuser dans la population, n'est plus défendable, dans la mesure où la vaccination devrait permettre d'atteindre cet objectif tout en évitant un grand nombre de morts.

Avec la diffusion des données de suivi du Covid-19 en libre accès sur Internet, certains internautes se prêtent eux-mêmes au jeu de l'analyse de l'épidémie. Que pensez-vous de ces initiatives ?

Je vois beaucoup de bonnes choses faites avec les données en libre accès. Il peut y avoir des erreurs d'interprétation, mais globalement, c'est intéressant. Il nous arrive d'ailleurs de reprendre des visualisations publiées sur les réseaux sociaux pour les ajouter aux avis du Conseil scientifique.

Peut-on espérer une sortie de crise dans les prochains mois ?

La mécanique de l'épidémie est assez simple. Tant qu'il n'y aura pas un niveau d'immunité suffisant, le virus continuera à circuler. Nous pensons qu'il s'arrêtera avec 50 à 70% de la population immunisée. Mais nous en sommes encore très loin. Les vaccins nous donnent un véritable espoir. Et les premiers résultats sont très encourageants.

Une troisième vague est donc encore possible ?

Une question importante est de déterminer comment tenir jusqu'à ce que suffisamment de personnes soient vaccinées. Nous n'allons pas avoir assez de doses dès le mois de janvier pour l'ensemble de la population. Il va donc falloir continuer à mettre en œuvre des mesures pour limiter la circulation du virus pendant une partie de l'année 2021.

"Il peut y avoir une troisième vague, si nous ne réussissons pas à bien contrôler la sortie du confinement."

Simon Cauchemez

franceinfo

Vous siégez au Conseil scientifique qui conseille le gouvernement et le président. Comment travaillez-vous avec l'exécutif ?

Pendant toute la période du premier confinement, nous avions des réunions journalières de deux heures, même les week-ends. Aujourd'hui, nous sommes sur un rythme de trois réunions par semaine.

Quels sont vos échanges avec l'exécutif ?

Le Conseil scientifique parle assez régulièrement avec le gouvernement. Nos projections sont transmises à Santé publique France et au ministère de la Santé.

Etes-vous en contact direct avec Emmanuel Macron ?

Non, pas moi directement. L'exécutif échange en revanche avec Jean-François Delfraissy [le président du Conseil scientifique].

La crédibilité du discours scientifique semble avoir été entamée par la crise du coronavirus. Qu'en pensez-vous ?

C'est clairement une inquiétude. Pendant cette crise, beaucoup d'experts sont intervenus sur les plateaux de télévision pour dire des choses très contradictoires.

Le Conseil scientifique n'a pas été épargné.

Beaucoup de gens se sont plaints que nous étions trop alarmistes. Mais il suffit de regarder où nous en sommes aujourd'hui : un deuxième confinement. Que répondre de plus à ces critiques ? Nous avions annoncé dès le début de l'été le risque d'une forte reprise à la rentrée. Et nous avions appelé à rester très vigilants.

France Télévisions

 

 

 

https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/confinement/grand-entretien-covid-19-troisieme-vague-mortalite-erreur-de-pronostic-le-modelisateur-qui-oriente-le-gouvernement-detaille-le-dessous-de-ses-calculs_4202809.html#xtor=EPR-2-[newsletterquotidienne]-20201203-[lestitres-coldroite/titre7]

l'hypothèse d'un virus échappé d'un laboratoire serait-elle finalement crédible ?

Les scientifiques n'ont toujours pas découvert comment le virus était passé de la chauve-souris à l'homme. Si la thèse d'un autre animal ayant servi d'hôte intermédiaire reste privilégiée, la piste d'un accident de laboratoire n'est pas complètement abandonnée.

Comment tout a commencé ? Voilà la question à laquelle doit répondre la mission internationale chargée par l'Organisation mondiale de la santé de déterminer le point de départ de l'épidémie de Covid-19. Les experts mandatés par l'OMS se sont entretenus pour la première fois − mais de façon virtuelle  avec des scientifiques chinois, vendredi 30 octobre. L'agence onusienne ne désespère pas qu'ils puissent se rendre un jour sur le terrain pour enquêter sur l'origine de la pandémie. 

Près d'un an après que le coronavirus a commencé à se propager en Chine, puis dans le monde entier, les scientifiques n'ont qu'une certitude : l'homme a hérité ce coronavirus de la chauve-souris. Mais comment est-il passé de l'animal à l'humain ? Là, le mystère reste entier. En France, une association de patients, l'Union nationale des associations citoyennes de santé, a saisi le Conseil d’Etat, jeudi 5 novembre, pour contraindre le ministre de la Santé, Olivier Veran, à s'expliquer sur l’origine de la pandémie de Covid-19.

Face à cette énigme, les esprits les plus complotistes ont très tôt envisagé que le virus ait pu s'échapper d'un des laboratoires du vaste campus de l'Institut de virologie de Wuhan, ville berceau de la pandémie en décembre 2019. Cette théorie a été rapidement retoquée par des experts. Mais avec le temps, d'autres scientifiques soulignent que "des éléments troublants" invitent à reconsidérer cette hypothèse, parmi d'autres.   

"Une épidémie ne peut pas commencer naturellement à Wuhan. Ce n'est pas une origine géographique cohérente. Pour l'expliquer, il faut que l'homme intervienne à un moment ou à un autre."

Alexandre Hassanin, chercheur au Muséum national d'histoire naturelle

à franceinfo

Bien qu'ils s'interrogent sur le rôle éventuel de l'Institut de virologie de Wuhan, ces chercheurs restent partisans de "la théorie naturelle", "la plus probable". "Ce qu'on sait des autres zoonoses à coronavirus, comment le Sras et le Mers, c'est que le franchissement de la barrière d'espèces ne se produit pas directement de la chauve-souris à l'homme, mais que le virus passe par un hôte intermédiaire", explique Etienne Decrolydirecteur de recherche au CNRS à l'université Aix-Marseille. Or, pointe Serge Morand, directeur de recherche au CNRS, basé en Thaïlande, "on n'a toujours pas trouvé l'animal intermédiaire"

"Les échantillons qui ont été collectés sur le marché de Wuhan qui était l'hypothèse de départ − n'ont pas permis d'identifier cet hôte intermédiaire", relève Etienne Decroly. Les chercheurs chinois avec lesquels Serge Morand collabore "ont testé plein d'animaux", relate-t-il. "Des animaux sur les marchés, dans les élevages, des animaux dans la faune sauvage, domestiques, confisqués..." Sans succès.

Depuis plusieurs mois, le pangolin fait figure de favori. "Les pangolins ne sont pas carnivores, mais ils adorent les fourmis. Un animal peut avoir léché des fourmis sur le cadavre d'une chauve-souris infectée dans une grotte", envisage Alexandre Hassanin, chercheur au Muséum national d'histoire naturelle, spécialiste de l'évolution des espèces, notamment des chauves-souris. Or le petit mammifère est braconné en Asie du Sud-Est et vendu illégalement en Chine pour y être mangé ou utilisé en pharmacopée. "Un pangolin a pu être contaminé dans son milieu naturel et ensuite en contaminer d'autres en cage", poursuit le chercheur. Le virus serait ensuite passé à l'homme qui les détenait. 

Des études internationales, parues en mars et mai dans Curent Biology*, Nature* et mSphere*, ont montré que le Sars-CoV-2 était identique à 91% à un coronavirus présent chez des pangolins javanais. Mais, objecte Etienne Decroly, "quand on regarde les séquences en détail, on se rend bien compte que le virus tel qu'il a été isolé chez ces pangolins ne correspond pas au virus intermédiaire entre le virus de chauve-souris RaTG13 et le Sars-CoV-2. Et ce virus ne permet pas d'expliquer le franchissement de la barrière d'espèces."

Le chien viverrin plutôt que le pangolin ?

Serge Morand suit une autre piste. Ses collègues chinois "ont réussi à infecter des chiens viverrins très facilement en laboratoire". "Leur hypothèse est que ce serait dans un élevage de chiens viverrins, comme il en existe en Chine, que ça aurait pu se faire." Une chauve-souris infectée vivant à proximité de l'élevage aurait pu infecter un chien viverrin. Cet animal à tête de raton-laveur et au corps de chien, élevé pour sa fourrure, serait devenu l'hôte intermédiaire qui aurait transmis la maladie à l'homme.

Le biologiste bâtit le scénario suivant : "En Asie du Sud-Est, cette épidémie entraîne peu de mortalité, alors que c'est une terre d'émergence de coronavirus. L'hypothèse, c'est que la circulation de coronavirus à bas bruit au sein de la population entraîne une protection immunitaire croisée. Ce coronavirus circulait peut-être depuis des mois, voire des années, dans des petits élevages et passait sur des humains. Il a suffi qu'il arrive dans une grosse ville, où il n'y a pas de coronavirus qui circule comme dans les campagnes, où la population est plus fragile, car exposée à la pollution, au diabète, à l'obésité, à toutes sortes de facteurs de risque, pour que ça explose." Mais cela reste une hypothèse.

Un accident dans le labo de "Batwoman" ?

Ce "chaînon manquant" dans l'histoire de la maladie pousse les chercheurs à s'intéresser aux laboratoires de l'Institut de virologie de Wuhan, dont l'histoire est étroitement liée aux chauves-souris et à leurs coronavirus. C'est une équipe de cet institut, celle de la virologue de renommée internationale Shi Zhengli, surnommée "Batwoman", rapporte Time*, qui a démontré dans une étude publiée dans Nature* en février que le génome du Sars-CoV-2 était identique à 96% à la séquence génétique du RaTG13, un virus identifié chez une chauve-souris dans la province du Yunnan en 2013. Un virus que l'institut détenait depuis dans sa collection, la plus grande d'Asie, avec 1 500 spécimens de souches virales différentes, comme il s'en vante sur son site internet.

Pour beaucoup de chercheurs, cette coïncidence est trop grande pour ne pas soulever des questions. "Il y a un laboratoire de virologie à Wuhan. Et comme par hasard, ce sont des spécialistes des virus de chauves-souris. C'est un petit souci", juge Alexandre Hassanin. Le virologue Etienne Decroly a aussi des doutes. "Le travail publié depuis une quinzaine d'années par cet institut et notamment le laboratoire de Shi Zhengli a consisté à échantillonner des virus dans la faune sauvage dans le but d'essayer de comprendre les mécanismes de franchissement de la barrière des espèces pour essayer de s'en prémunir", note-t-il. 

Le spécialiste des virus émergents estime qu'un accident de manipulation en laboratoire pourrait avoir déclenché cette catastrophe. "Certaines techniques employées consistent à cultiver les virus, d'autres à les manipuler pour construire des virus chimères ayant plus de facilité à franchir la barrière des espèces. Ce type de manipulation pose la question de savoir s'il n'y a pas eu une possibilité d'échappement d'un laboratoire d'un échantillon qui aurait été collecté dans la faune sauvage ou qui aurait subi ce processus."

"C'est une hypothèse qu'il faut regarder avec autant de sérieux que les autres, de manière à clarifier définitivement ce point."

Etienne Decroly, virologue au CNRS

à franceinfo

Le biologiste Serge Morand n'écarte pas, lui non plus, cette éventualité. "C'est un laboratoire qui est d'un niveau P3. Ça veut dire qu'ils n'y font pas forcément de la manipulation génétique. C'est un laboratoire militaire un peu plus loin de niveau P4 qui en fait. Mais ils peuvent faire de la culture cellulaire. On maintient le virus en vie dans des cellules. On peut faire des cultures cellulaires animales et les passer sur des cultures cellulaires  humaines. On pourrait imaginer que quelqu'un se contamine par accident lors de cette manipulation. C'est possible. Ce ne serait pas la première fois." 

>> Covid-19 : enquête sur le P4 de Wuhan, ce laboratoire en partie financé par la France où a été identifié le virus

L'hypothèse d'un virus de synthèse, fabriqué en laboratoire, a en revanche été réfutée dès mars par une étude internationale parue dans Nature*. "Nos analyses montrent clairement que le Sars-CoV-2 n'est pas une construction de laboratoire ou un virus délibérément manipulé", y écrivaient les auteurs. Ajoutant : "Il est improbable que le Sars-CoV-2 soit apparu par la manipulation en laboratoire d'un coronavirus apparenté de type Sars-CoV." Ce que confirme dans le Lancet* David Robertson, du Centre de recherche sur les virus de l'université de Glasgow"Le Sars-CoV-2 ne ressemble à rien de ce que nous avons vu auparavant. Il est vraiment hautement improbable que quelqu'un l'ait créé ; il n'est pas assemblé à partir de morceaux que nous connaissons." Mais la thèse de l'accident reste possible.

"Toutes les données nous orientent vers le Yunnan"

Alexandre Hassanin échafaude un autre scénario qui aurait pu engendrer ce cataclysme. "Quand vous séquencez le génome d'un virus, vous séquencez aussi un peu de celui de son hôte. Si on prend le génome de ces virus et qu'on s'intéresse à l'origine géographique des chauves-souris dont ils sont extraits, on s'aperçoit que, pour le Sars-CoV-2, toutes les données actuellement disponibles nous orientent vers le Yunnan, le sud de la Chine, voire l'Asie du Sud-Est", expose le chercheur. Or, indique-t-il, "des membres du laboratoire de Wuhan étaient présents jusqu'en octobre 2019 dans des expéditions de collecte d'échantillons dans le Yunnan".

"Si la transmission est possible directement des chauves-souris à l'homme − ce qui n'a pas été prouvé − l'une des hypothèses, c'est d'envisager qu'un des chercheurs a été contaminé lors de cette expédition, a ramené la maladie avec lui à Wuhan et a contaminé ses proches. Ça expliquerait l'émergence de l'épidémie à Wuhan", conclut Alexandre HassaninCe scénario n'est pas si farfelu. En 2012, six mineurs travaillant dans une mine peuplée de chauves-souris dans le Yunnan ont développé une forme de pneumonie d'origine virale inconnue et trois d'entre eux en sont morts. La virologue Shi Zhengli et son équipe ont été dépêchées sur place pour enquêter dans cette grotte riche en coronavirus. En 2013, elle en a rapporté le RaTG13, ce virus de chauve-souris aujourd'hui considéré comme le plus proche parent du Sars-CoV-2, rapportent des chercheurs indiens dans la revue scientifique Frontiers*.

L'Institut de virologie de Wuhan dément tout accident

Les révélations d'un chroniqueur du Washington Post* en avril ont elles aussi été de nature à instiller le doute. D'après ses informations, l'ambassade des Etats-Unis à Pékin a envoyé des diplomates visiter à plusieurs reprises l'Institut de virologie de Wuhan, entre janvier et mars 2018. A l'issue de ces visites, les émissaires américains ont envoyé deux câbles à Washington pour alerter sur les faiblesses du laboratoire en matière de sécurité et de gestion. D'après leurs observations, les travaux des laborantins sur la transmission potentielle des coronavirus de chauve-souris à l'homme faisaient courir le risque d'apparition d'une nouvelle pandémie de type Sras.

Le directeur du Laboratoire national de biosécurité de l'Institut de virologie de Wuhan, Yuan Zhiming, a démenti catégoriquement que ses laboratoires soient la source de l'épidémie. "Il n'y a jamais eu de fuite de pathogènes ni de contaminations humaines", a-t-il assuré en juillet à la télévision publique chinoise CCTV dans un reportage exceptionnellement réalisé à l'intérieur du site. Et d'insister : "Aucun de nos laborantins ne pourrait sortir ne serait-ce qu'une goutte d'eau ni un bout de papier." La virologue Shi Zhengli a elle aussi défendu la sûreté de ses laboratoires dans une réponse détaillée à la revue Science* en juillet. Port d'équipements de protection individuelle, filtration de l'air, stérilisation des eaux usées et des déchets, surveillance par vidéo, test annuel des installations... La chercheuse a assuré que son institut répondait aux normes internationales en vigueur.

Les doutes des chercheurs sont alimentés par le vide et l'opacité. "Il y a beaucoup de publications sur la maladie, mais sur son origine, il n'y a pas beaucoup d'efforts. Onze mois après le début officiel de l'épidémie, on est obligé de se poser des questions", constate Alexandre Hassanin. Etienne Decroly lui aussi se dit "étonné que, face aux puissances énormes de séquençage dont on dispose actuellement, on n'ait pas avancé davantage sur cette question depuis des mois". Or, prévient-il, "plus le temps s'écoule, plus cela va être difficile d'identifier cet hôte intermédiaire, car le virus circule maintenant chez l'homme et chez des espèces animales comme les visons d'élevage".

"On manque de données transparentes sur le début de cette épidémie", déplore Alexandre Hassanin. "Tous les génomes importants pour comprendre l'origine de l'épidémie ont été séquencés en Chine. Il est important de trouver d'autres génomes, séquencés par d'autres laboratoires, pour écarter définitivement cette hypothèse complotiste", plaide le chercheur. Il a soumis un projet de recherche afin de partir en mission dans des grottes du Vietnam, dans l'espoir de trouver lui-même le virus sur des chauves-souris.

Les chercheurs de l'Institut de virologie de Wuhan "ont créé toutes les conditions pour faire naître des théories conspirationnistes", dénonce Serge Morand, qui se déclare "très sceptique sur le fait que la mission de l'OMS ait accès à ce qu'il y avait dans les frigos et dans les cahiers" des laboratoires de Wuhan. 

Pourquoi l'OMS a-t-il mis si longtemps à engager cette enquête ? se demande Etienne Decroly. "Quand on veut essayer de retrouver l'origine d'une épidémie, c'est important d'avoir des échantillons dès le début de l'épidémie, parce que ces échantillons-là permettent de comprendre le sens du transfert. Quand on les obtient très tardivement, comme là, alors que l'épidémie est largement répandue, c'est très compliqué de déterminer le sens de la transmission. C'est un peu comme si on envoyait des policiers prendre les empreintes sur une scène de crime neuf mois après les faits. C'est un peu tard."

*Les liens signalés par un astérisque renvoient sur des articles en anglais.

France Télévisions

 

 

https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/covid-19-l-hypothese-d-un-virus-echappe-d-un-laboratoire-serait-elle-finalement-credible_4165391.html#xtor=EPR-2-[newsletterquotidienne]-20201109-[lespluspartages/titre2]

Covid-19 : découvrez quel est le taux d'incidence dans votre commune

Communes les plus touchées, zones épargnées ou métropoles où les chiffres s'affolent : de nouvelles données, publiées jeudi, permettent de dessiner une carte inédite de la circulation du virus en France.

 

 

 

https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/infographies-covid-19-decouvrez-quel-est-le-taux-d-incidence-dans-votre-commune_4151943.html#xtor=EPR-2-[newsletterquotidienne]-20201023-[lestitres-coldroite/titre1]

"La relation entre groupe sanguin et risque de contracter le coronavirus est aujourd’hui établie", estime l'immunologue Jacques Le Pendu

Différentes études menées ces derniers mois ont mis en évidence un lien éventuel entre le groupe sanguin et le risque de contamination par le Covid-19. Pour l'immunologue Jacques Le Pendu, cette hypothèse se précise aujourd'hui et doit être prise au sérieux.

Le groupe sanguin aurait-il une influence sur les chances de contracter le virus du Covid-19 ? C’est ce que laissent présager plusieurs publications scientifiques qui se sont penchées sur la relation entre les groupes sanguins A, B, AB et O et la contamination par le virus SARS-CoV-2. À l’origine de cette supposition, une étude chinoise publiée dès le 16 mars dans le journal de prépublication MedRxiv par des chercheurs des universités de Wuhan et de Shenzhen. Menée sur 2.176 patients atteints du Covid-19, l’étude relève que les sujets appartenant au groupe sanguin A avaient de plus grands risques de contracter le virus, quand ceux du groupe sanguin O présentaient un risque inférieur d’infection. Dans la foulée, d’autres publications, notamment européennes, abondent dans le sens des conclusions de l’étude chinoise. Pour Marianne, l’immunologue Jacques Le Pendu, directeur de recherche à l’INSERM revient sur ces études et nous livre son analyse. Dans un contexte où le Conseil Scientifique craint et anticipe une deuxième vague du virus en Europe, cette hypothèse pourrait, selon l’immunologue, être porteuse de bonnes nouvelles.

Marianne : Que pensez-vous de la fiabilité des publications concernant la relation entre le groupe sanguin et le risque de contracter le virus ?

Jacques Le Pendu : Il y a eu en tout huit prépublications sur ce sujet. À ma connaissance, six sont désormais publiées dans des grandes revues scientifiques. Par exemple, la première étude chinoise a été publiée dans le British Journal of Haematology. Pour moi, la relation entre le groupe sanguin et le risque de contracter le virus est aujourd’hui établie. Si le lien de causalité n'est pas encore démontré, toutes ces études convergent dans leurs résultats sur le fait que les groupes sanguins O sont moins à risque que les autres. Les études menées sur le précédent coronavirus (SARS-CoV1) montraient déjà l'effet du groupe sanguin O. Globalement, la structure globale du Covid-19 est la même que celle du coronavirus de 2003, donc je suis très optimiste quant à démontrer cette relation.

Comment expliquer « l’effet protecteur » du groupe sanguin O ?

L’hypothèse la plus probable - et c’est celle que je soutiens - est basée sur la présence d’anticorps naturels anti-groupe sanguins A et B chez les personnes appartenant au groupe sanguin O. C’est simplement la théorie des transfusions incompatibles : si on transfuse du sang d’une personne de groupe sanguin A, B ou AB à destination d’une personne de groupe sanguin O, le receveur va détruire immédiatement les globules. Pourquoi ? Car les personnes appartenant au groupe sanguin O ont naturellement des anticorps contre les antigènes A et B. C’est ce qui pourrait se passer avec le Covid-19.

Les antigènes sont exprimés très largement dans l’épithélium (tissu de cellules juxtaposées NDLR) respiratoire et digestif. Ce sont les points de contacts principaux avec des agents pathogènes. Or, on sait désormais que le Covid-19 se développe principalement dans l’arbre respiratoire, à savoir les fosses nasales, la trachée et les grandes bronches. En se développant, le virus va se composer d’antigènes selon le groupe sanguin de la personne. Alors, quand le virus provient d’un individu de groupe sanguin A, B ou AB, et se transmet à une personne de groupe sanguin O, cette dernière dispose déjà de tous les anticorps naturels pour lutter contre les antigènes du virus. C’est comme si la personne était vaccinée sans jamais avoir rencontré le Covid-19. Évidemment cette hypothèse ne fonctionne pas quand le virus provient d’une personne de groupe sanguin O et à destination d’une personne de ce même groupe sanguin, car elle ne possède pas les bons anticorps naturels. Dans toutes les situations d’incompatibilités entre les groupes A, B et O, il pourrait y avoir une protection de la transmission.

À l’inverse, pourquoi les personnes appartenant au groupe sanguin A sont décrites dans les études comme moins protégées ?

C’est une question de répartition et de fréquence des groupes sanguins dans la population. En France, 42% de la population appartient au groupe sanguin O, 43% pour les groupes sanguins A, 10% pour les groupes sanguins B et 4% pour les groupes sanguins AB. Les A produisent des anticorps naturels de type B, et ne seraient immunisés que contre 10% de la population porteuse du virus. Or, c'est un groupe sanguin très répandu, ce qui explique pourquoi cette donnée "remonte". En réalité, ce sont les personnes du groupe sanguin AB qui sont le moins protégées. C’est un peu comme la roulette russe. Les AB (qui ne possèdent pas d’anticorps naturels) joueraient avec un barillet qui contient 6 balles, les A et les B auraient un barillet à 4 balles, et les O joueraient avec seulement deux balles. Forcément, les individus du groupe sanguin O ont moins de chance de périr, mais si ils jouent trop longtemps ils sont sûrs de prendre une balle dans la tête.

En quoi cette hypothèse présente-elle un intérêt pour lutter contre le virus ?

Il n’y a en soi aucun intérêt thérapeutique. Mais cette hypothèse est majeure sur le plan de la transmission. Si elle se vérifie, cela signifie qu’il y a des contacts non-productifs pour le virus. On sait qu’il faut absolument maintenir le coefficient de transmission en dessous de 1 pour enrayer l’épidémie. C’était d’ailleurs l’objectif du confinement. Au fond, les anticorps naturels contribuent à baisser ce coefficient spontanément. On peut imaginer qu’il serait bien plus haut sans cette action. On estime aussi qu’il faudrait que 60% de la population soit vaccinée ou ai déjà contracté le virus pour bloquer la chaîne de transmission du virus. La bonne nouvelle, c'est qu'avec ce système d’anticorps naturels, ça signifie très probablement - bien qu'il faille encore rester très prudent à ce stade - qu'une partie du chemin serait déjà fait, et que le taux de protection de la population serait déjà d’environ 20% grâce aux anticorps anti-groupes sanguins A et B. Il faut bien évidemment distinguer cette protection de l'immunité virale stricto sensu, puisqu'ici l'individu peut toujours être contaminé par une personne de son groupe sanguin, mais cela reste une forme d'immunité.

Cette protection pourrait cependant être améliorée. Certaines personnes présentent de faibles quantités d’anticorps naturels et d’autres beaucoup plus. Si on faisait en sorte que les individus produisent de grandes quantités d’anticorps, on pourrait optimiser ce système de protection naturel. On pourrait protéger, en théorie, 30% de la population rien qu’avec ce système, et sans vaccin. Si vous ajoutez à cela des mesures barrières bien respectées, on doit arriver à contenir le virus. Le problème, c’est qu’il n’y a pas aujourd’hui de méthode pour augmenter la quantité des anticorps naturels, hormis faire une transfusion incompatible, ce qui n'est pas en soi acceptable

Samuel Vivant

pas de preuve qu'une personne contaminée soit immunisée

L'OMS met en garde contre les « passeports immunitaires ». Rien ne permet de garantir, à l'heure actuelle, qu'une personne contaminée ne le soit pas une seconde fois.

C'est une mise au point claire de la part de l'Organisation mondiale de la santé. Dans un communiqué, l'OMS alerte sur le risque que la délivrance de « passeports immunitaires » pourrait faire courir. En effet, il n'y a « actuellement aucune preuve que les personnes qui se sont remises du Covid-19 et qui ont des anticorps soient prémunies contre une seconde infection », souligne l'organisation. L'OMS craint donc que la délivrance de ce type de documents ne favorise la propagation continue de la pandémie. « À la date du 24 avril 2020, aucune étude n'a évalué si la présence d'anticorps au Sars-CoV-2 confère une immunité contre une future infection par ce virus chez les humains », précise-t-elle.

Certains gouvernements ont émis l'idée de délivrer des documents attestant l'immunité des personnes sur la base de tests sérologiques révélant la présence d'anticorps dans le sang, de façon à déconfiner et à permettre peu à peu leur retour au travail et la reprise de l'activité économique. Mais l'efficacité d'une immunisation grâce aux anticorps n'est pas établie à ce stade et les données scientifiques disponibles ne permettent pas de justifier l'octroi d'un « passeport immunitaire » ou d'un « certificat d'absence de risque », avertit l'OMS. « Les personnes qui pensent être immunisées contre une seconde infection parce qu'elles ont été testées positives pourraient ignorer les recommandations de santé publique. Le recours à ce genre de certificats pourrait en conséquence augmenter les risques que la transmission continue », insiste-t-elle.

 
 
 

 

Des tests sérologiques pas encore fiables

L'OMS estime par ailleurs que les tests sérologiques actuellement utilisés « ont besoin d'une validation supplémentaire pour déterminer leur exactitude et leur fiabilité ». Ils doivent en particulier permettre de distinguer la réponse immunitaire au nouveau coronavirus des anticorps produits à l'occasion d'une infection par un autre des six coronavirus humains connus, dont quatre sont largement répandus, provoquant des rhumes bénins. Les deux autres sont à l'origine du Mers (Syndrome respiratoire du Moyen-Orient) et du Sras (Syndrome respiratoire aigu sévère).

 

Or, souligne l'OMS, « les personnes infectées par l'un ou l'autre de ces virus sont susceptibles de produire des anticorps qui interagissent avec des anticorps produits en réponse à l'infection provoquée par le Sars-CoV-2 », et il est donc impératif de pouvoir les identifier.

Publié le | Le Point.fr

« Nous créons les conditions favorables à l’apparition de nouveaux virus », prévient le scientifique Jean-Michel Claverie

 

Entre deux fakes news à débusquer, Jean Michel Claverie, mondialement connu pour ses recherches sur les virus géants et professeur de biomédecine à Aix- Marseille Université, se confie à 20 Minutes sur la pandémie mondiale de Covid-19. Il n’est pas forcément optimiste sur la situation, et prédit l’apparition de nouveaux virus comme le Covid-19.

Que pensez-vous des accusations faites à la Chine concernant une éventuelle fuite du Covid-19 du centre P4 de Wuhan ?

Nous faisons exactement le même genre de travail, mais avec des virus moins dangereux qui viennent du permafrost. Il y a des tas de virus que nous ne connaissons pas. Ce centre de virologie mondial s’intéresse justement à prédire les futures pandémies de virus issus d’animaux du coin comme la chauve-souris ou le pangolin. Des chercheurs vont dans la forêt avoisinante, ils prennent le sang de certains animaux et vont cultiver ce virus. Il est donc présent naturellement. Ils sont spécialisés dans les coronavirus et leur activité scientifique à ce propos est bonne.

C’est déjà arrivé dans des labos P4 que quelqu’un qui travaille sur un virus s’infecte avec. Ça arrive tous les jours. Mais c’est vrai qu’il y a cette coïncidence avec le début de cette épidémie qui démarre juste à côté d’un institut justement spécialisé dans ce virus. Il y a peut-être eu une bêtise qui n’a pas été dite tout de suite et qui a finalement été mise sur le dos du marché d’animaux sauvages. Ce ne serait pas inadmissible. Néanmoins, ce qui est sûr, c’est qu’il est d’origine naturelle.

Justement quelle particularité a ce Covid-19 par rapport aux autres virus ?

Nous sommes justement en train de regarder les caractéristiques de ses génomes. Je me suis associé avec l’institut de recherche du Rockfeller de New York pour regarder les différences qu’a ce coronavirus en comparaison avec ceux proches de lui. Qu’est ce qui le rendrait plus agressif par exemple, pourquoi son temps d’incubation est long, quelle est sa contagiosité. D’ailleurs on se rend compte qu’elle serait peut-être plus forte qu’on ne le pensait. Une personne malade pourrait contaminer huit à neuf personnes saines, alors qu’on pensait plutôt autour de trois personnes. Ce qui est embêtant, c’est que ça a un impact sur l’immunité collective. Avec cette contagiosité il faudrait que 85 % de la population ait été contaminée. Si c’est le cas, on est mal barré.

Est-on sûr que le Covid-19 est immunisant ?

Il n’est pas certains qu’il y ait une véritable immunité. En réalité il n’y a pas tellement de maladies immunisantes, il doit y en avoir environ huit. Regardez pour le Sras, on nous avait promis un vaccin, on ne l’a toujours pas.

Et concernant d’éventuelles conséquences neurologiques ou gastriques ?

Dans toutes les maladies, à la fin les gens ne réagissent pas de la même manière. A la fin d’une grippe certains ont des courbatures, d’autres pas. Dans toutes les maladies il y a des variations. On a par exemple entendu que les personnes âgées avaient des pertes d’équilibre, qu’il pourrait s’agir d’un symptôme. Mais il y a tellement peu de cas qu’il ne faut pas insister là-dessus.

Pensez-vous comme Didier Raoult que ce virus peut être saisonnier ?

Très franchement je pense qu’il s’avance beaucoup. On constate que des gens sont atteints dans beaucoup de latitude. Il y en a par exemple en Australie ou c’est l’été. Ce coronavirus n’est pas sensible à la chaleur. Mais on ne sait pas ce qui fait ce côté saisonnier, ce n’est pas juste le climat qui influe sur le virus. Le virus du Sras, on ne l’a plus jamais revu ensuite, il a disparu et cela reste un mystère. Jusqu’à ce qu’un nouveau virus apparaisse. Ce n’est pas encore une science exacte.

Pensez-vous que l’apparition de nouveaux virus comme le Covid-19 va se multiplier ?

Je le pense. Je le vois en lien avec l’écologie et pourtant je ne suis pas très écolo. On est de plus en plus en contact avec la vie sauvage. On ne cesse de repousser la biodiversité et on s’entasse de plus en plus. Dans la nature il y a des dizaines, des milliers, de coronavirus qui se divisent dans leurs hôtes et il y a parfois quelques erreurs et ces virus obtiennent la capacité d’infecter un humain. Mais il ne se passe rien s’il n’y a pas d’humain. Au contraire un seul animal peut infecter l’humain, et ce jour-là un humain a pris le virus du pangolin. C’est un jeu de coïncidence en réseau un peu comme la loterie. Mais l’humain vit de plus en plus près des forêts et de plus en plus dans des mégapoles, ces conditions sont favorables pour des épidémies de ce type. Avec la déforestation, le changement climatique et le fait que nous sommes de plus en plus nombreux, et donc de plus en plus serré, le risque que le virus se répande est plus important. Regardez New York, c’est l’endroit le plus touché.

Adrien Max

quel est ce laboratoire chinois pointé du doigt?

Au sommet d’une colline à Wuhan, un laboratoire de virologie conçu avec l’aide de la France nourrit les soupçons américains sur l’origine du Covid-19, apparu dans cette métropole du centre de la Chine.
 
 

Selon la plupart des scientifiques, le coronavirus a probablement été transmis à l’homme depuis un animal. Un marché de la ville a été incriminé car il aurait vendu des animaux sauvages vivants.

Mais l’existence à quelques kilomètres de là d’un Institut de virologie alimente depuis des mois les hypothèses d’une fuite du SARS-CoV-2 depuis ces installations sensibles. A la suite d’articles de presse, le secrétaire d’Etat américain Mike Pompeo a même évoqué jeudi une "enquête" pour creuser cette théorie.

On fait le point sur ce qu'on sait (et ce qu'on ne sait pas).

Quel est ce site ?

Selon le quotidien Washington Post, l’ambassade des Etats-Unis à Pékin, après plusieurs visites à l’institut, a alerté en 2018 les autorités américaines sur des mesures de sécurité apparemment insuffisantes dans un laboratoire qui étudiait les coronavirus issus de chauves-souris.

La chaîne américaine Fox News, citant "plusieurs sources" anonymes, a incriminé le laboratoire P4 (pour pathogène de classe 4) du site. Il s’agit d’une installation de très haute sécurité, qui héberge les souches les plus dangereuses des virus connus -- comme Ebola.

Ce lieu ultrasensible a été réalisé avec la collaboration de la France. Il permet de mener des recherches de pointe. Ambition : réagir plus rapidement à l’apparition de maladies infectieuses.

D’un coût d’environ 40 millions d’euros, le laboratoire a été financé par la Chine. Les chercheurs y travaillent en confinement absolu. Il existe moins d’une trentaine de P4 dans le monde, dont la moitié aux Etats-Unis.

L’Institut de virologie de Wuhan possède par ailleurs la plus grande collection de souches de virus en Asie, avec 1 500 spécimens différents, selon son site internet.

Est-ce la source du coronavirus ?

Le Washington Post et Fox News citent des sources anonymes. Ces dernières font part de leur inquiétude quant à une potentielle fuite accidentelle du virus. Selon la chaîne de télévision, le "patient zéro" à l’origine de l’épidémie pourrait être un employé de l’institut, contaminé, qui aurait ensuite diffusé sans le vouloir l’agent pathogène ailleurs à Wuhan.

Plusieurs théories incriminant l’Institut de virologie de Wuhan, plus ou moins exubérantes, ont fleuri ces derniers mois sur internet. L’institut avait publié en février un communiqué démentant les premières rumeurs. Il avait également déclaré avoir reçu dès le 30 décembre des échantillons du virus alors inconnu qui circulait à Wuhan (identifié ensuite comme le SARS-CoV-2), avoir séquencé son génome le 2 janvier puis avoir transmis ces informations à l’Organisation mondiale de la santé (OMS) le 11 janvier. Ce que l'OMS a par la suite confirmé. 

Un porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Zhao Lijian, a rejeté vendredi les accusations américaines visant l’institut.

Et bien que la presse américaine évoque l'étude de coronavirus dans cet institut, on ignore encore si des coronavirus ont bien été étudiés avant l'épidémie dans les locaux de institution. 

Que disent les scientifiques ?

De l’avis de nombreux chercheurs, le coronavirus est sans doute né chez la chauve-souris. Ils pensent toutefois qu’il est passé par une autre espèce avant de se transmettre à l’homme, probablement le pangolin.  

Seulement voilà : des études publiées par d’autres chercheurs chinois dans des revues scientifiques réputées affirment que le premier patient connu n’a pas fréquenté le marché de Wuhan incriminé.

"L’origine de l’épidémie est toujours une question en suspens", résume Filippa Lentzos, chercheuse en biosécurité au King’s College de Londres.

 

Par AFP

les services de renseignement craignent l’embrasement après le confinement

Selon des notes confidentielles que nous avons pu consulter, le service central du renseignement territorial redoute une radicalisation de la contestation sociale à l’issue du confinement.

Ils ont baptisé leur collectif « Refusons le retour à la normale ». Depuis le 4 avril, ces militants de la mouvance contestataire rennaise préparent des actions chocs à coups de slogans et invitations Facebook à des rassemblements… dont l’heure est connue (11 heures) mais pas le jour. Épidémie de coronavirus oblige. « Notre colère ne sera pas confinée. Retrouvons-nous dans la rue dès la fin du confinement ! scandent-ils sur les réseaux sociaux. Mettons le pouvoir en quarantaine ! »

Voilà le type de messages qu’analysent quotidiennement les policiers des renseignements français depuis la crise sanitaire. Dans des notes confidentielles sur le « suivi de l’impact du Covid-19 en France », les agents du service central du renseignement territorial (SCRT) alertent sur le risque d’embrasement de la contestation sociale à la sortie du confinement. « Le jour d’après est un thème fortement mobilisateur des mouvances contestataires, lit-on dans ces analyses datées du 7, 8 et 9 avril. Le confinement ne permet plus à la gronde populaire de s’exprimer, mais la colère ne faiblit pas et la gestion de crise, très critiquée, nourrit la contestation. »

(…) Le Parisien

« En matière de prévention, nous ne sommes pas à la hauteur de l’épidémie »

 

Pour l’ancien directeur général de la santé William Dab, le gouvernement fait peser, avec le confinement, l’ensemble des efforts de prévention sur la population. 

 

Professeur émérite au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM), où il était il y a peu titulaire de la chaire Hygiène et sécurité, William Dab est médecin et épidémiologiste. De 2003 à 2005, il a été directeur général de la santé et avait démissionné en raison de désaccords sur la politique de santé publique avec le ministre de la santé d’alors, Philippe Douste-Blazy. Il livre une analyse critique de la réponse française au Covid-19.

 

Quelle est votre appréciation de la situation sanitaire de l’épidémie de Covid-19 ?

 

Un premier élément à prendre en compte est qu’actuellement nous avons un décompte de la morbidité et de la mortalité directement liée au virus. En fait, nous aurons aussi à déplorer des répercussions sur la santé à moyen terme qu’on peut appeler indirectes parce que ce n’est pas le virus qui sera en cause, mais les complications chez les patients souffrant de maladies cardiaques, pulmonaires, rénales, etc. Ces complications ont deux origines. Le Covid-19, qui entraîne un alitement, qui est un facteur de risque important chez les personnes âgées. Et le fait que le suivi des malades chroniques est moins bon parce que le système de soins est saturé par l’épidémie. Il faut donc s’attendre au total à plusieurs dizaines de milliers de décès directement et indirectement liés à l’épidémie.

 

Et sur l’évolution de l’épidémie ?

 

Je suis frappé par le fait qu’après quatre semaines de confinement, la courbe épidémique n’est que ralentie. Nous restons avec un flux important de malades chaque jour. Trois raisons peuvent expliquer cela. D’abord le confinement n’est qu’imparfaitement respecté. En particulier, ceux qui continuent de travailler et qui prennent les transports en commun peuvent se contaminer, alors que le port du masque n’est pas généralisé. Ensuite, on peut se demander s’il n’y a pas une transmission aérienne du virus et pas seulement par les gouttelettes. Cette question est débattue, notamment cette semaine dans la revue Nature. Enfin, et cela me semble très grave, on laisse retourner chez elles des personnes contagieuses à la sortie de l’hôpital ou du cabinet du médecin parce qu’elles n’ont pas besoin de soins. Elles peuvent alors contaminer leurs proches. Comment l’éviter quand on vit dans un petit appartement ?

 

Que faudrait-il faire ?

 

Cela fait des jours que plusieurs instances, dont le conseil scientifique du gouvernement, recommandent de mettre ces personnes, de même que leurs contacts, en isolement dans des hôtels (qui sont vides) ou des lieux fermés analogues. La maire de Paris le demande aussi, mais il ne se passe rien.

De façon générale, dans les mesures adoptées, il y a un mélange d’excellence et de médiocrité. L’excellence, ce sont les soins. Des centaines de vie ont été sauvées par l’héroïsme des soignants et des aidants, ainsi que par un effort sans précédent qui a permis de doubler nos capacités de réanimation et de désengorger les hôpitaux saturés. C’est vraiment remarquable.

En revanche, en matière de prévention, nous ne sommes pas à la hauteur de l’épidémie.

 

Pourquoi ?

 

La seule mesure de prévention est en réalité le confinement généralisé assorti de recommandations d’hygiène. Autrement dit, on fait peser sur la population la totalité des efforts de prévention. Ça ne peut pas marcher et le coût humain est effrayant avec un cortège d’inégalités sociales qui s’aggravent. Réalise-t-on bien ce que cela représente pour une famille avec disons deux enfants qui vit dans 50 m² avec les deux parents en télétravail et les enfants qui doivent faire l’école à la maison ? Si l’effort de prévention est partagé, cela peut tenir encore quelque temps, mais, s’il ne se passe rien d’autre, il y aura des mouvements de révolte. Or l’adhésion du public est une condition pour casser l’épidémie. Le macromanagement ne suffit pas. Il faut une capacité de micromanagement.

Je considère que nous entrons dans une période où le confinement aura plus d’inconvénients (économiques, psychologiques, familiaux, médicaux) que de bénéfices.

 

Que peut-on faire d’autre ?

 

D’abord de l’épidémiologie de terrain. Comment se fait-il que ce soient des épidémiologistes britanniques qui ont estimé la proportion de Français infectés ? Comment lutter contre une épidémie sans connaître son étendue ? Des enquêtes par sondages hebdomadaires par téléphone ou Internet permettraient de suivre son évolution. C’est facile à réaliser. Ce n’est pas complètement fiable, mais c’est mieux d’être dans le brouillard que dans le noir absolu. En attendant que des tests sérologiques soient déployés à grande échelle, même avec des imperfections, ce type d’enquête par sondage répétés nous donnerait une tendance sur l’évolution de la prévalence de l’infection.

De même, il faut comprendre pourquoi on a encore tant de nouveaux malades. Où ont-ils été contaminés ? On ne peut pas enquêter sur tous les cas, mais, là encore, une procédure d’échantillonnage suffirait à fournir des indications sur les circonstances de l’infection. Dans les CHU, de nombreuses études cliniques sur d’autres thèmes que le Covid-19 sont actuellement suspendues. Les professionnels de santé qui les réalisent sur le terrain et ont un savoir-faire pourraient être mobilisés à cette fin.

 

Autre exemple, il y a des dizaines de milliers de patients qui prennent quotidiennement de l’hydroxychloroquine pour des maladies rhumatismales. Cela fait plus de deux mois qu’il y a un débat sur ce traitement. Pourquoi ne sait-on pas si ces patients sont moins atteints par le coronavirus que les autres ? Nous avons des bases de données accessibles pour faire ce travail et une agence du médicament pour le faire

 

Ensuite, on ne dit pas clairement à la population quand les masques et les tests arriveront. Si on ne le sait pas, il faut le dire. Aucun déconfinement n’est envisageable sans ces outils. De même, quand les soignants seront-ils enfin correctement protégés ? On n’entend pas la réponse.

Enfin, il faut un commandement unifié et moins de bureaucratie.

 

Que voulez-vous dire ?

 

Je vais vous donner un exemple personnel. Dès le début de l’alerte, je me suis inscrit à la réserve sanitaire. Il y a une semaine, je reçois un message me demandant si je suis prêt à appuyer au plan épidémiologique une ARS [agence régionale de santé] dans un département d’outre-mer. Je réponds immédiatement que je suis volontaire et que je libère tout mon agenda jusqu’à fin juin. Au bout de six jours, pas de réponse. Je fais savoir que je trouve cela anormal en situation d’urgence. Je reçois alors comme réponse que mon dossier administratif n’est pas complet. Il manque la copie de mon diplôme de docteur en médecine (qui est à mon bureau, donc inaccessible) et un certificat d’aptitude médicale. Je n’aurai pas l’odieuse pensée de déranger un confrère surchargé pour qu’il atteste que je suis apte à faire de l’épidémiologie ! Le président de la République a déclaré la guerre, mais les services continuent de fonctionner comme en temps de paix.

 

En 1917, la première chose qu’a faite Georges Clemenceau en devenant président du Conseil et ministre de la guerre, c’est de se débarrasser des bureaucrates sans valeur ajoutée, voire à valeur négative. Ensuite, il a obtenu des Alliés un commandement unifié. On multiplie les instances, les conseils, les comités qui font de leur mieux, mais il n’y a pas le souci des détails, ils n’ont pas de rôle opérationnel. Quand Clemenceau visitait le front au péril de sa vie, ce n’était pas seulement pour soutenir le moral des troupes. C’était aussi pour vérifier que l’intendance suivait.

 

Pour gagner contre une épidémie, il faut trois conditions : la surveillance, la réactivité et un commandement resserré qui fait un lien opérationnel entre la doctrine et le terrain.

 

Etes-vous pessimiste ?

 

Oui, au moment où nous nous parlons. Non, si les principes de base de la lutte contre les épidémies sont enfin mis en œuvre de toute urgence en s’affranchissant des contraintes administratives que le gouvernement a désormais les outils juridiques de lever.

 

Cette situation illustre jusqu’à la caricature la faiblesse de la santé publique française. On mise tout sur les soins sans réaliser que la prévention est un investissement très rentable. Chaque fois que l’on dépense 100 euros dans le domaine de la santé, 96 % vont aux soins et 4 % à la prévention organisée. C’est cela que nous payons, comme nous payons l’incurie de la gestion de l’amiante – 100 000 décès cumulés.

 

Tous les soirs à 20 heures, nous applaudissons nos soignants. Je me demande si nous ne devrions pas siffler tous les midis les carences de la prévention de terrain jusqu’à ce qu’elle devienne efficace.

 

Propos recueillis par  

la France sur la piste de son « patient zéro "

Qui est la première personne à avoir été infectée par le Covid-19 en France ? Un militaire, un agent secret, une hôtesse de l’air ? « Le Monde » a eu accès à l’enquête épidémiologique qui remonte la chaîne de contamination dans l’Oise, où les premiers cas sont apparus.

Le 31 janvier, un Airbus A340 de l’armée de l’air française décolle de l’aéroport de Wuhan-Tianhe, en Chine. Objectif : rapatrier des ressortissants français de cette ville industrieuse et tentaculaire de 11 millions d’habitants, épicentre de l’épidémie de Covid-19. Un mois après les premières alertes de médecins chinois, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) vient de déclarer « l’urgence internationale » face au coronavirus. En ce dernier jour du mois, ce sont des militaires qui assurent le premier rapatriement, les suivants seront assurés par des avions civils.

Dans l’appareil se trouvent 193 civils : des Français travaillant à Wuhan, mais aussi quelques fonctionnaires du centre de crise du Quai d’Orsay. Ils sont encadrés par dix-huit membres d’équipage – quatorze engagés de l’escadron Esterel, habitués aux missions sensibles, trois médecins du service de santé des armées, un mécanicien. D’ordinaire, ces militaires – en « surblouse transparente, gants, lunettes en Plexiglas et masque FFP2 », selon une jeune passagère – sont basés à Creil, dans l’Oise, au nord de Paris. Un lieu ultrasécurisé, cette « base aérienne 110 ». Située à quelques kilomètres de Senlis et de l’aéroport de Roissy, elle abrite également la direction du renseignement militaire, la très secrète DRM. Pas tout à fait Le Bureau des légendes, mais presque.

L’individu qui a contribué, bien involontairement, à diffuser la maladie dans ce département d’environ 825 000 habitants se trouvait-il à bord de cet appareil, comme la rumeur locale l’assure, prospérant sur la communication erratique de l’armée et des autorités sanitaires ? Ou bien ce « patient zéro » avait-il été infecté auparavant, et ailleurs ? Le Monde a remonté le fil de cet épisode épidémique qui a emporté le premier patient français, le 25 février, alors que le pays ignorait encore ce qui l’attendait.

Le vendredi 31 janvier, en milieu de journée, l’Airbus en provenance de Chine atterrit non pas à Creil, mais sur la base militaire d’Istres, dans les Bouches-du-Rhône. La petite colonie d’expatriés en sort un peu groggy après douze heures de vol et l’attente à l’aéroport de Wuhan. Avant d’embarquer, les médecins militaires ont exigé qu’ils se lavent les mains et qu’ils portent un nouveau masque. Ils ont pris la température de chacun tout en traquant, par une série de questions, d’éventuels symptômes. « Deux des passagers dont le nez coulait et qui avaient une très légère fièvre ont d’ailleurs failli être laissés sur place, avant d’être finalement isolés dans la queue de l’appareil », raconte Agathe Serres, étudiante en éthologie à l’université de Wuhan, l’une des 193 rapatriés.

Le vol a effectué un strict aller-retour sans escale jusqu’à Istres, dit-on avec insistance au ministère des armées. Une fois sur place, les passagers ont été placés en « quatorzaine » au club Vacanciel, un centre de vacances situé en lisière de la station balnéaire de Carry-le-Rouet. Tandis que les membres de l’escadron Esterel débarquent sur la base d’Istres de grandes cantines de matériel, les passagers rejoignent une tente où la ministre de la santé, Agnès Buzyn, entourée de ses conseillers, prononce un bref discours. L’heure n’est pas à la panique : trois jours plus tôt, Mme Buzyn n’avait pas prévu de parler de la menace du coronavirus lors de ses vœux à la presse.

Le secret de la base de Creil

Pour les rapatriés de Wuhan, les règles du ministère des armées sont strictes : il leur faut rester « cloîtrés » deux semaines avec un masque ; tous seront testés « deux fois, et parfois trois » (tous seront négatifs). En revanche, la procédure n’est pas du tout la même pour l’équipage. Il repart vers l’aéroport de Roissy, où les avions siglés « République française » ont l’habitude de se poser : la base de Creil, à 40 kilomètres de là, n’a plus d’« aérienne » que le nom, puisque sa plate-forme aéronautique a été fermée le 31 août 2016. De Roissy, chacun des dix-huit membres de l’équipage regagne son domicile sans « repasser par la base », affirme le ministère des armées.

Pour ces hommes et femmes, jeunes et sportifs, souvent pilotes eux-mêmes, qui savent aussi bien exfiltrer des militaires de zones de guerre qu’accompagner les voyages officiels, un « protocole de surveillance » a été prévu : confinement à domicile, distanciation sociale, prise de température. « Ils ont été testés », ajoute même la ministre des armées, Florence Parly, le 4 mars, sur France 2. En réalité, ils n’ont été ni testés ni strictement confinés, apprendra-t-on au cours de deux semaines de cafouillage.

Même si le ministère des armées refuse de l’admettre, les dix-huit militaires n’ont « pas eu de tests biologiques ». La confidence vient d’une personne bien informée : le colonel Bruno Cunat, responsable de la base de Creil. Cet ancien pilote de chasse a travaillé un temps au service de communication du ministère de la défense. Autant dire qu’il sait le poids des mots quand il s’exprime ainsi dans Le Parisien du 2 mars. « Il n’y avait pas de raison de les confiner » dans leurs maisons ou leurs appartements, ajoute-t-il, puisqu’« ils n’étaient pas classés à risque ». A l’époque, tout le monde écarte encore trop vite le cas des porteurs asymptomatiques.

Une soixantaine de familles travaillant sur la base – civils et militaires – habitent Creil, une ville populaire de 35 000 habitants, mais la plupart des officiers sont installés dans des communes plus chics telles que Senlis ou Chantilly. Leurs conjoints travaillent dans les environs, leurs enfants fréquentent les établissements scolaires publics et privés de la région.

« Les proches des agents ayant effectué cette mission n’ont pas été soumis aux mêmes suivis », fait savoir aujourd’hui le ministère au Monde.En clair : les conjoints et les enfants des membres d’équipage ont donc, selon toute vraisemblance, continué à fréquenter leur bureau, leurs amis, leurs écoles. Lesquels ? Secret-défense.

Il faut dire que la base est un lieu particulier, où s’activent plusieurs centres spécialisés dans l’analyse des émissions électromagnétiques, l’interprétation de l’imagerie, le renseignement géospatial, l’analyse du cyberespace et le renseignement humain.

On y pratique aussi bien « l’espionnage » en analysant les données satellites qu’en« débriefant » les agents ou les soldats de retour de mission. « Un Etat dans l’Etat, reconnaît le socialiste Jean-Claude Villemain, élu à Creil depuis trente-sept ans, dont douze comme maire. L’armée peut d’ailleurs construire n’importe quel bâtiment sur la base sans demander le moindre permis de construire. »

Deux habitants tombent malades

La « quatorzaine » théorique des militaires s’achève mi-février, sans que personne soit malade. « Ils n’étaient pas porteurs du virus », affirme Mme Parly, malgré l’absence de tests. « Aucun symptôme », assure plus prudemment le commandant de la base.

Au même moment, deux habitants de l’Oise tombent malades. Mercredi 12 février, Dominique Varoteaux, professeur de technologie au collège Jean-de-La-Fontaine, à Crépy-en-Valois (15 000 habitants), a de la fièvre. Son généraliste diagnostique une grippe et le met aussitôt en congé de maladie, à trois jours des vacances scolaires.

M. Varoteaux, qui enseigne dans quatre classes, garde d’abord le lit chez lui, à Vaumoise, un village situé à la « frontière » entre l’Oise et l’Aisne, à une demi-heure de voiture de Creil. Cet homme de 60 ans, proche de la retraite, est conseiller municipal. Même si sa santé est parfois fragile, personne ne s’inquiète outre mesure. Elèves et enseignants du collège s’apprêtent à s’éparpiller pour les vacances sans imaginer l’épidémie à venir.

Le lendemain, jeudi 13 février, Jean-Pierre G., habitant à La Croix-Saint-Ouen, en bordure de la forêt de Compiègne, est lui aussi terrassé par la grippe. Du moins le croit-il. Dans cette commune de 5 000 habitants, où il est né il y a cinquante-cinq ans, tout le monde sait qu’il travaille « à la base », à 30 kilomètres de là. Ce civil y est contrôleur de prestation. « Il s’occupait des marchés extérieurs, précise son fils au Monde. C’est lui qui passait les contrats avec les femmes de ménage ou les jardiniers. » C’est un grand sportif, entraîneur au club de plongée de Compiègne, membre du club de badminton de sa ville.

Le dimanche 16 février, Jean-Pierre G. a pourtant beaucoup de mal à respirer. A 9 heures du matin, sa femme, Nathalie, appelle le SAMU, qui le conduit à l’hôpital de Compiègne. En fin d’après-midi, il est hospitalisé en endocrinologie, service où il partage une chambre double avec un autre patient. L’hôpital n’a pas de lit disponible en pneumologie. « Les infirmières n’avaient, là non plus, aucune protection », a confié l’épouse de Jean-Pierre G. au Parisien. La veille, la France a recensé son premier mort du Covid-19, un touriste chinois de 80 ans, hospitalisé à Bichat. Un cas « importé », en quelque sorte, qui n’inquiète personne.

Le fils de Jean-Pierre G. est formel : sa mère a précisé tout de suite le lieu de travail de son mari à l’hôpital et au chef du service d’endocrinologie. « Il n’y a eu aucune pression de la base pour qu’il taise quelque chose », assure-t-il aujourd’hui au Monde. Malgré les soins, l’état du malade, négatif à la grippe, se dégrade encore. Le 18, il est transféré en réanimation, placé dans un coma artificiel et intubé. Le 22 février, contact est pris par l’hôpital de Compiègne avec l’infectiologue référent du CHU d’Amiens, dans la Somme, qui ne prescrit pas de test du Covid-19, car le patient ne revient pas de Chine ou d’une « zone à risque ».

« Vous avez un Covid-19 chez vous »

Dans la soirée du 23 au 24, Jean-Pierre G. est évacué en urgence vers le CHU d’Amiens. Son cas est complexe, et le centre hospitalier de Compiègne ne dispose pas d’ECMO, un matériel d’oxygénation offrant aux patients une assistance à la fois cardiaque et respiratoire.

Le lendemain matin, le 25 février, deux chefs de service de l’établissement de Compiègne décident d’envoyer parallèlement ses « prélèvements primaires » – les tests sanguins – au centre national de référence, à Paris. Dans la soirée du 25 février, la sentence tombe par téléphone : « Vous avez un Covid-19 chez vous. »

L’hôpital d’Amiens a lui aussi commandé un test. Les résultats arrivent en même temps et confirment le diagnostic. Aussitôt déclaré à Santé publique France, l’agence qui assure, depuis 2016, la surveillance épidémiologique du pays, Jean-Pierre G. devient le « cas 15 », le 15emalade atteint du Covid-19, en France, dans la comptabilité du ministère de la santé. A l’époque, on parvient encore à recenser les patients…

Quelques heures plus tard, dans la nuit du 25 au 26 février, M. Varoteaux, l’enseignant du collège de Crépy-en-Valois, meurt d’une embolie pulmonaire massive dans le service de réanimation de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, à Paris. Son décès est un électrochoc : jusqu’ici, il était cité comme le « cas 17 ». Le prof de techno de l’Oise devient ainsi le premier Français tué par le coronavirus.

Comme le pays est insouciant, pourtant, ce 26 février ! A Lyon, les supporteurs de la Juventus Turin déferlent dans le centre-ville pour le match du soir contre l’Olympique lyonnais et se plaignent de la « psychose » que leur présence déclenche. Le même jour, malgré la mort du professeur de Crépy, le nouveau ministre de la santé, Olivier Véran, assure d’ailleurs, lors du « point de situation » quotidien à son ministère : « Il n’y a pas d’épidémie en France », mais seulement « des patients isolés, des cas que l’on sait expliquer, par un voyage ou un contact avec une personne contaminée ».

Des cas « que l’on sait expliquer » ? En ce qui concerne M. Varoteaux, ce n’est pas exact : personne ne sait encore, à ce moment-là, comment il a été infecté. Six épidémiologistes et médecins de Santé publique France et de l’agence régionale de santé (ARS) sont d’ailleurs sur le pont depuis la veille pour remonter la piste des contacts des deux patients de l’Oise. Ils ont été informés en même temps de la mort du professeur de Crépy-en-Valois et du résultat positif du test de Jean-Pierre G. Depuis, ils passent de longues heures à interroger les épouses de ces derniers. « Je suis restée jusqu’à 3 heures du matin au téléphone avec l’ARS, qui commençait son enquête pour remonter la piste », a confirmé au Parisien Nathalie G.

Pas de contacts avec la Chine

Ces scientifiques traquent les épidémies comme des policiers pistent les tueurs en série. Infections alimentaires en France, virus Ebola en Afrique, coronavirus au Moyen-Orient… Ils savent décomposer les chaînes de transmission jusqu’à ces fameux « patients zéro », comme on appelle ces cas « index », les premières personnes à avoir été contaminées par un agent pathogène, lors d’une épidémie .

« Nous avons commencé les interrogatoires immédiatement, questionnant les conjoints, les collègues, les voisins, les amis cités comme contacts par la famille proche du malade », explique Alexandra Mailles, une des épidémiologistes du groupe. La première étape ? Etablir la liste des personnes que Jean-Pierre G. et M. Varoteaux, « cas 15 » et « cas 17 », ont fréquentées.

Les épidémiologistes s’inquiètent de ce qui ressort des entretiens. « Jusque-là, les cas de Covid-19 recensés en France étaient tous, sauf un, des cas importés, c’est-à-dire que tous avaient un lien, d’une façon ou d’une autre, avec la Chine, révèle Mme Mailles. Cette fois, nous étions en présence de deux cas autochtones, sans contact avec ce pays. »

Ces limiers des virus comprennent aussi que le professeur du collège de Crépy-en-Valois et le civil de la base de Creil « ont été diagnostiqués tardivement, ont côtoyé différentes communautés et ont été hospitalisés sans mesures de protection particulières ». A l’époque, on ne parle pas encore de gestes barrière, autant dire qu’ils ont pu disséminer le virus sans le savoir.

Si, dans l’Oise et ailleurs, la mort de M. Varoteaux est un traumatisme, la nouvelle de la contamination d’un civil de la base allume deux moteurs puissants : la rumeur et la peur. Entre le 25 février, jour où M. G. est détecté positif, et le 4 mars, le virus se répand à une vitesse foudroyante : seize cas sont alors confirmés sur la base, plus un cas probable. Quatre de ces personnes sont alors hospitalisées à l’hôpital d’instruction des armées Bégin, à Saint-Mandé, dans le Val-de-Marne. Les deux cas les plus graves concernent deux « personnels civils de la défense », dont l’un est toujours aujourd’hui hospitalisé à Amiens, indique au Monde le ministère des armées.

« Connaissez-vous Valérie M. ? »

L’ARS poursuit ses investigations dans l’Oise. Le 27 février, elle convoque une réunion avec le préfet, le sous-préfet, ainsi que le maire de Crépy-en-Valois, Bruno Fortier. Il va falloir fermer et désinfecter le collège Jean-de-La-Fontaine, sans oublier de mettre en quarantaine tous les élèves et le personnel. A l’issue de la réunion, le maire reçoit un appel d’une enquêtrice du petit groupe d’épidémiologistes : « Connaissez-vous Valérie M. ? »

La femme qui intéresse la scientifique est professeure au lycée Jean-Monnet, à 300 mètres du collège, et c’est une amie de l’épouse du professeur Varoteaux, enseignante elle aussi à Jean-Monnet. Un test vient de révéler Valérie M. positive au Covid-19. Gravement malade, elle a été emmenée à l’hôpital de Tourcoing (Nord), chargé, avec celui de Lille, de désengorger les hôpitaux picards. « Au moment même où je lui répondais, je me suis mis à tousser », se souvient M. Fortier.

Le 13 février, le maire se le rappelle, s’est en effet tenu le dernier conseil communautaire avant les vacances. Cent personnes, parmi lesquelles Gilles Petitbon, le maire de Vaumoise, qui comptait dans son conseil municipal M. Varoteaux, ainsi que Valérie M., elle-même membre de l’équipe municipale d’un village voisin. « On avait trinqué au champagne… Interrogée par les épidémiologistes, l’épouse du professeur Varoteaux a cité Valérie, qui m’a cité à son tour, raconte Bruno Fortier, et je me suis retrouvé à dresser moi aussi une liste de ceux que j’avais approchés. » Entre-temps, le maire de Crépy-en-Valois s’est fait dépister. Positif.

Informés, une dizaine de chercheurs et de laborantins de l’Institut Pasteur arrivent à Crépy-en-Valois, afin de prélever des échantillons sanguins des enfants et des adultes du lycée Jean-Monnet. L’équipe de Pasteur n’est pas chargée de l’enquête, mais il faut essayer de comprendre comment, à partir de ce panel grandeur nature d’individus en contact avec le virus, les organismes réagissent et fabriquent des anticorps.

Le 29 février, lors de son point presse, Jérôme Salomon, le numéro deux du ministère de la santé, révèle que l’Oise compte désormais trente-six cas de Covid-19, faisant de ce département le plus important foyer du moment. Au passage, il divulgue quelques détails sur les recherches des épidémiologistes. « L’enquête, toujours en cours, a découvert que deux personnes ont été malades assez précocement, début février, exposées sans doute à un malade antérieur qui reste à définir et qui serait le patient zéro. » « Patient zéro »… Pour la première fois, le terme est lâché.

Scénario à la « Contagion »

Ce jour-là, M. Salomon clôt « la piste d’un vol de retour de Wuhan et contaminant » : « Il n’avait aucun passager positif à son bord. » Il révèle en revanche un détail inédit : l’un des deux malades précoces dont il vient de parler « a des contacts réguliers avec une amie qui travaille sur la base aérienne de Creil ». Une nouvelle femme apparaît dans le scénario, et ce n’est plus Valérie M. « C’est l’hypothèse retenue pour la circulation du virus sur la base aérienne », ajoute M. Salomon. Un vrai polar.

L’Oise peine à croire que les militaires de la base de Creil n’y soient pour rien. Suspendu à la lecture du Courrier picard, du Parisien et d’Oise Hebdo, tout le département mène l’enquête. Simples citoyens, médecins, élus, chacun y va de sa théorie.

Les épidémies sont un terreau fertile pour l’imagination, et les rumeurs vont bon train. « On » dit que la base cache des choses, et s’abrite derrière le devoir de réserve. Un député assure que l’Airbus ayant fait Wuhan-Roissy n’aurait « pas été désinfecté », mais simplement nettoyé par le personnel de ménage de la base – celui que recrutait M. G. « Un protocole de décontamination scrupuleux de l’A340 de l’escadron Esterel ayant servi au rapatriement » a été suivi, fait savoir au Monde le ministère des armées.

Un autre parlementaire en est persuadé : le vol comptait un passager clandestin, « un agent secret français », rapatrié en urgence de Chine en raison de l’épidémie. Exceptionnellement, « il aurait pu rendre compte de sa mission directement sur la base ». Et s’il avait rapporté le virus avec lui ? « Conformément à la loi du 24 juillet 2015 relative au renseignement, et afin de préserver les impératifs de sécurité opérationnelle, le ministère des armées ne communique pas sur la posture liée aux actions de renseignement », répond la délégation à l’information et à la communication du ministère de la défense.

Chacun voudrait connaître le fin mot de l’histoire. Laurence Rossignol, sénatrice socialiste de l’Oise, adresse spontanément à l’Institut Pasteur une hôtesse d’Air France habitant dans le département. « Le 27 novembre précédent, cette navigante avait déclenché tous les symptômes du Covid-19  extrême fatigue, fièvre, toux  au retour d’un vol Pékin-Paris », raconte Mme Rossignol. Deux mois et demi pour s’en remettre, a expliqué l’hôtesse, en assurant que son fils et sa fille avaient eux aussi attrapé la mystérieuse infection. Très, très tôt pour une infection au Covid-19, puisque le tout premier cas sur le territoire chinois aurait été enregistré le 17 novembre 2019… Une sérologie de l’hôtesse est néanmoins programmée.

Le film Contagion, de Steven Soderbergh, vient nourrir ces nouveaux scénarios. Ce thriller réalisé en 2011, juste après l’épidémie de grippe A(H1N1), est devenu, en ce printemps 2020, le film le plus téléchargé sur Internet. L’histoire ? Un sale virus se propage à travers le monde. Gwyneth Paltrow, qui revient de Hongkong, meurt subitement à son retour aux Etats-Unis. Entre la Chine et son foyer, où l’attendent mari et enfant, elle a fait une escale pour retrouver un amant. Ils seront les « patients zéro » américains de cette histoire… Dans l’Oise, un maire le suggère aussitôt à voix basse : et si certains couples infectés avaient entretenu des liaisons cachées, rendant certains aveux inavouables, épaississant encore un peu plus ce mystère ?

Qui est le « sédentaire de l’Oise » ?

Montrée du doigt et touchée par l’épidémie, la base militaire de Creil se referme comme une huître et livre ses informations au compte-gouttes, contribuant à alimenter les rumeurs. Les six épidémiologistes chargés du tracing du patient zéro reconnaissent devant Le Mondeque, s’ils ont questionné les civils, « les personnels militaires ont été interrogés par le service de santé des armées ». Ce n’est pas la seule difficulté. Le virus est ultracontagieux, mais, parfois, la maladie reste discrète, et il faut retrouver dans un simple rhume passé, une grippe oubliée, tout ce qui pourrait ressembler à un symptôme du Covid-19.

Une centaine de personnes sont interrogées. A force d’établir des listes et des questionnaires, les épidémiologistes ont acquis la conviction que la contamination « était active depuis déjà plusieurs semaines ». « Entre le véritable début de l’épidémie et les cas de MM. Varoteaux et G., on compte au moins quatre à cinq générations de contamination, explique Mme Mailles.

Un « cas de première génération », en langage d’épidémiologiste, désigne une personne ayant contracté le virus dans une zone endémique (la Chine pour le Covid-19). Les individus que ce « cas index » contamine forment la deuxième génération. Ceux-là peuvent alors contaminer d’autres personnes qui constituent la troisième génération, etc. « Les premiers cas à la base militaire ne sont pas des cas de première génération », ajoute l’épidémiologiste.

Qui, alors, avant les deux premiers malades connus de l’Oise ? Un agent secret ? Une hôtesse de l’air ? Un touriste chinois ?

Autour de la base de Creil, certains avaient montré du doigt le personnel de Roissy-Charles-de-Gaulle, deuxième « hub » d’Europe, comme on nomme ces grosses plates-formes de correspondance aéroportuaire. Plus de 72 millions de passagers par an, dans une région devenue, avec l’aéroport de Beauvais, une plaque tournante de la mondialisation. Un agent de sûreté au terminal 2F de Roissy étai d’ailleurs positif selon le test, mais, au vu de la date d’apparition des symptômes, l’ARS a coupé court à toute accusation. « Nous n’avons pas établi de lien de contamination entre la communauté de communes de Crépy ou de Creil et la zone aéroportuaire », affirme, de son côté,l’épidémiologiste de Santé publique France.

Le 13 mars, les scientifiques interrompent leur enquête. Et le bilan est surprenant. « Nous sommes remontés jusqu’à un cas de Covid-19 la deuxième semaine de janvier », dit au Monde Mme Mailles. Soit avant les trois premiers malades chinois officiellement recensés en France, le 24 janvier. Avant aussi l’arrivée de Chinois venus fêter avec la famille et la diaspora européenne le Nouvel An lunaire, la semaine du 20 janvier. « Bien avant, également, le vol de rapatriement de Wuhan escorté par les militaires. Avant, enfin, la suspension des voyages avec la Chine », ajoute-t-elle.

Pourquoi, dès lors, ne pas avoir jusqu’ici divulgué ces informations et fait taire les rumeurs ? La crainte de violer le secret-défense ? De commettre des indélicatesses ?

« Parce que les habitants de l’Oise ont déjà beaucoup souffert et qu’il est très difficile pour ceux qui se retrouvent dans la chaîne de contamination de savoir qu’ils ont contribué à la dispersion du virus », assure Santé publique France.

Mme Mailles accepte tout de même de livrer au Monde quelques indices sur le mystérieux patient zéro. « C’est quelqu’un qui était sédentaire dans l’Oise, avance-t-elle seulement. Ce n’est ni un navigant ni un bagagiste. Il n’a pas de lien avec l’aéroport, mais, quelque part, il y en a un avec la Chine. » L’épidémiologiste refuse de s’étendre davantage sur ce « sédentaire de l’Oise », qui, sans le savoir, aurait été le pyromane de la grande forêt virale de la région.

« Il ne faut pas diffuser cette information au public » : l’échec du système de détection chinois

 

Les médecins de Wuhan qui ont, les premiers, tenté de donner l’alerte, ont été sommés de se taire, tandis que les autorités ont tout fait pour minimiser les risques de transmission entre humains.

 

Devant l’hôpital central de Wuhan, dans la province chinoise du Hubei, où est décédé le Dr Li Wenliang à l’âge de 33 ans, une jeune femme dépose des fleurs à l’occasion de la fête des morts, le 4 avril. Le Dr Li avait été le premier à alerter sur la dangerosité d’un nouveau virus qui se révélera être le Covid-19. Le médecin fut alors reprimandé par la police et sommé de se taire avant de mourir, emporté par la maladie virale.
 

En ce 4 mars 2019, Gao Fu est un scientifique encore plein de certitudes. « Il y aura à l’avenir d’autres virus comparables au SRAS [syndrome respiratoire aigu sévère, en 2003], mais il n’y aura plus d’épidémie comparable », promet le directeur général du centre chinois de contrôle et de prévention des maladies, au cours d’une réunion organisée à Pékin, la veille de l’ouverture des deux sessions du Parlement.

 

Depuis 2004, un système informatisé de reporting des maladies contagieuses permet à chaque hôpital d’informer Pékin en temps réel de l’apparition de cas douteux, et d’obtenir une expertise en quelques heures. « Nous avons construit un très bon réseau de détection des maladies contagieuses. Si des virus viennent, on les bloquera. » D’ailleurs, le système a déjà fait ses preuves. « Regardez le MERS [un coronavirus apparu au Moyen Orient en 2012], un touriste coréen venu en Chine en était porteur. On l’a repéré et isolé. En Corée du Sud, il y a eu 186 malades et 32 morts », explique-t-il.

 
 
 

Pourtant, le 30 décembre 2019, lorsque, comme tous les soirs avant d’aller se coucher, Gao Fu surfe sur quelques forums spécialisés pour vérifier que la situation est sous contrôle, ce médecin, à la tête d’un organisme de 2 000 personnes, a un choc. A Wuhan, des médecins commencent à discuter d’une pneumonie d’origine inconnue. Il appelle immédiatement la commission de la santé de Wuhan, qui lui confirme les faits. Plus de trois personnes sont concernées. L’information aurait dû remonter à Pékin, mais c’est presque par inadvertance que Gao Fu l’a apprise. Le système national d’alerte n’a pas fonctionné, ouvrant la voie à l’une des plus graves épidémies de l’histoire contemporaine.

Les « responsables » de la « panique »

Ce même 30 décembre, à midi, Ai Fen, directrice du département des urgences de l’hôpital central de Wuhan, regarde la vidéo des poumons d’un patient atteint d’un virus, lorsqu’un camarade d’études travaillant dans un autre hôpital lui transfère un message qui circule sur les réseaux sociaux : « N’allez pas au marché [d’animaux vivants] de Huanan, il y a plusieurs cas de fièvre ». « C’est vrai ? », lui demande-t-il.

 

Depuis près de deux semaines, le service de Ai Fen et celui des maladies respiratoires reçoivent quelques patients atteints de fièvre ou de toux, sur lesquels les médicaments traditionnels ne produisent aucun effet : un patient a été reçu le 16 décembre, un le 27 et sept le 28. Mme Ai a demandé un examen approfondi du patient reçu le 27, transféré entre-temps au département des maladies respiratoires. Ce 30 décembre, à 16 heures, un collègue lui apporte les résultats : « Coronavirus-SRAS », est-il écrit. Transmission : par postillons à courte distance ou par le toucher, est-il précisé. « J’ai eu des frissons en lisant cela. Je me suis dit que c’était terrible », racontera-t-elle par la suite.

 

 

Après en avoir parlé à son homologue du département concerné, elle envoie la vidéo et une photo du rapport à son camarade de promotion et aux médecins de son département en entourant de rouge l’expression : « Coronavirus-SRAS ». Le message circule. Un ophtalmologue de l’hôpital, le Dr Li Wenliang, le transfère à une centaine de collègues avec cette mention : « Sept cas de SRAS confirmés au marché de Huanan. » C’est sur ces messages que tombe Gao Fu. Dès le 31 décembre, il envoie neuf personnes à Wuhan, par le vol de 6 h 45.

 

Dans la capitale du Hubei, les ennuis ont déjà commencé pour Ai Fen. Le 30, dès 22 h 20, la commission de la santé de la ville lui envoie un message : « Il ne faut pas diffuser cette information au public. Si panique il y a, il faudra trouver le responsable. » La menace est claire. Le 31 décembre, la Chine prévient l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Sur ordre de Pékin, les autorités de Wuhan publient un premier communiqué, rassurant. Elles ont découvert 27 cas suspects de pneumonie virale liés au marché, mais « jusqu’à présent, les investigations n’ont pas pu permettre d’établir de manière évidente une transmission d’humain à humain ni une infection du corps médical ».

 

« N’en parle à personne d’autre, y compris à ton mari »

 

Pourtant, quelques heures plus tard, le 1er janvier, le propriétaire d’une clinique privée située à proximité du marché, et qui a soigné plusieurs patients atteints de fièvre, franchit à son tour la porte du service des urgences que dirige Ai Fen. Pour elle, la transmission entre humains ne fait plus de doutes. Elle ordonne à son équipe de porter un masque, une charlotte et de se laver fréquemment les mains. A 23 h 46, le directeur du bureau de l’inspection de la discipline de l’hôpital lui envoie un message : « Passez me voir demain matin. » Elle n’en dort pas de la nuit.

 

 

Le 2 janvier, à 8 heures, alors qu’elle n’a pas fini la tournée de ses patients, nouveau coup de téléphone : « Venez maintenant. » « En tant que directrice, comment as-tu pu répandre des fausses rumeurs ? Retourne dans ton département et dis à chacun, individuellement, de ne pas parler de cette pneumonie. N’en parle à personne d’autre, y compris à ton mari », la sermonne-t-il. Ayant le sentiment d’avoir « nui au développement de Wuhan », confiera-t-elle, elle propose de démissionner et même qu’on la mette en prison. « Non, c’est le moment pour toi de faire tes preuves », lui répond-on. Le soir, en rentrant chez elle, la mère de famille se contente de dire à son mari : « S’il m’arrive quelque chose, tu dois bien élever les enfants. » Elle ne lui confiera la vérité que le 20 janvier, après que Zhong Nanshan, une sommité médicale, aura révélé à la Chine entière ce que Ai Fen et ses collègues savent depuis trois semaines : le nouveau coronavirus se transmet entre humains.

 

Un retard lourd de conséquences. « Si les initiatives non pharmaceutiques [distanciation sociale] avaient pu être menées une, deux ou trois semaines plus tôt en Chine, le nombre de cas aurait pu être diminué de 66 %, 86 % et 95 % respectivement », affirment douze scientifiques dans une étude publiée le 13 mars.

 

L’autocritique de Li Wenliang

 

Entendu par la police le 3 janvier, le docteur Li Wenliang devra rédiger son autocritique. Il tombera malade le 10 janvier. Sa mort, le 7 février, suscitera une immense émotion dans le pays. Pour se racheter, les autorités l’ont élevé – ainsi que treize autres médecins décédés – au rang de martyr.

 

Si l’alerte a donc été donnée le 30 décembre, nul ne sait avec certitude quand le virus est apparu. Officiellement, le premier cas est un certain M. Chen, tombé malade le 8 décembre et qui, depuis, s’est rétabli. Il n’aurait pas de lien avec le marché de Huanan. Mais selon leSouth China Morning Post, qui a pu consulter un rapport officiel, le premier cas identifié remonterait au 17 novembre, et concernerait un malade de 55 ans. Entre une et cinq personnes auraient été contaminées chacun des jours suivants.

 

 

Rapidement, les compteurs s’emballent. A partir du 17 décembre, plus de dix personnes sont infectées quotidiennement. Le 31 décembre, il y aurait eu 266 cas confirmés. 381 le jour suivant. Mais, durant la première quinzaine de janvier, les médecins n’ont pas la parole. Seules les autorités régionales valident les cas suspects, et uniquement à partir de critères extrêmement restrictifs. « Elles semblent très relax », constate le 9 janvier un épidémiologiste venu de Pékin.

 

Le 11 janvier, il n’y a officiellement que 41 cas confirmés, mais la Chine annonce le premier décès dû au coronavirus. Les premiers travaux effectués par les laboratoires sur le génome sont passés sous silence. Un premier cas à l’étranger est signalé en Thailande le 13 janvier. Le 15 janvier, Li Qun, chef des urgences à la commission nationale de la santé, affirme à la télévision être « parvenu à la conclusion que le risque de transmission d’humain à humain est faible ».

 

Dès lors, il n’y a aucune raison d’annuler le traditionnel banquet organisé à l’approche du Nouvel An lunaire, le 18 janvier à Wuhan, auquel participent 40 000 familles. Le même jour, une nouvelle équipe médicale envoyée par Pékin prend conscience de la tragédie en cours et conseille le confinement de la ville. Annoncé par les autorités le 22 janvier à 20 heures, celui-ci sera effectif le 23 janvier, à 10 heures du matin. Entre-temps, cinq millions de personnes auraient quitté la ville. Et le docteur Gao a perdu ses certitudes.

 

Par Frédéric Lemaître

la « bombe atomique » du rassemblement évangélique de Mulhouse

Le rassemblement religieux de février aurait entraîné la contamination d'au moins un millier de personnes, selon une enquête de Radio France.

L'événement est considéré comme l'un des points de départ de la propagation du Covid-19 dans la région Grand Est et dans le reste de la France. Entre le 17 et le 24 février dernier, 2 500 fidèles venus des quatre coins de l'Hexagone (dont les régions d'Outre-mer) et des pays limitrophes se sont rassemblés comme chaque année à Mulhouse, sous l'impulsion de l'église évangéliste de la Porte ouverte chrétienne, pour cinq jours de prière et de jeûne. Même si, à cette période, le pays n'était qu'au stade 1 de l'épidémie et que l'interdiction des rassemblements n'avait pas encore été prononcée, cette mobilisation a été à l'origine de plusieurs contaminations au nouveau coronavirus.

Les premières estimations faisaient état d'au moins une centaine de contaminations mais, comme le rapporte une enquête de la Cellule investigation de Radio France, au moins un millier d'individus ont contracté le virus à la suite de l'événement. Interrogé par franceinfo, Jonathan Peterschmitt, médecin généraliste travaillant à Mulhouse et pasteur de la Porte ouverte, estime que la quasi-totalité des fidèles présents ont été contaminés, soit environ 2 000 sur 2 500 personnes (aucun registre précis sur le nombre et l'identité des personnes n'a été tenu, puisqu'il s'agissait d'un événement ouvert). Il a notamment remarqué, dès le 2 mars, que l'église, d'ordinaire bondée, était à moitié vide.

 
 
 
 

 

Egalement interrogé par franceinfo, Patrick Vogt, autre médecin généraliste de Mulhouse, partage cet avis. Il se rappelle, en effet, d'un afflux important d'appel au Samu le 3 mars au soir. « On est passés de 500 appels habituellement à 1 000 appels, c'était du jamais vu. Les gens disaient tous la même chose : 'On est évangéliques, on était à la cérémonie, on est tombés malades, on espère qu'on n'a pas attrapé le corona !' », déclare-t-il. Le Samu de la ville aurait également reçu dans les jours qui suivent 1 500 appels par jour, soit trois fois plus qu'en temps normal.

Une propagation en dehors de Mulhouse

Plusieurs cas de transmission du virus dans de multiples régions de France par des fidèles qui ont assisté au rassemblement évangélique ont par la suite ont été recensés. L'enquête de Radio France évoque notamment une infirmière des Hôpitaux universitaires de Strasbourg qui aurait été à l'origine de la contamination de 250 collègues soignants. C'est « une espèce de bombe atomique qui nous est tombée dessus fin février et qu'on n'a pas vue », déclare Christophe Lannelonge, directeur général de l'Agence régionale de santé du Grand-Est. « Après le 21 février des centaines de malades s'ignorent car ils sont très peu symptomatiques ». Christophe Lannelonge estime par ailleurs que ce sont des personnes contaminées avant l'événement qui ont pu transmettre le virus au cours de ce dernier.

 

Contacté par Le Point il y a un peu plus d'une semaine, Nathalie Schnoebelen, chargée de la communication de l'Église de la Porte ouverte, avait souhaité rappeler que « durant la semaine du rassemblement Emmanuel Macron était présent à Mulhouse avec du monde autour de lui sans pratiquer de gestes barrières ». Elle avait affirmé également avoir été « proactive » dans ses échanges avec la préfecture dans la préparation de cette grande manifestation. Dans un culte en direct sur les réseaux sociaux, le pasteur Thiebault Geyer avait de son côté demandé « pardon » pour avoir regardé « légèrement » les articles sur le coronavirus.

Publié le | Le Point.fr

 

« Après la peste noire, la société médiévale n’a pas tiré les leçons de la crise », rappelle l’historienne Claude Gauvard

20 Minutes a interrogé l’historienne Claude Gauvard, grande spécialiste du Moyen-Age, sur les conséquences de l'épidémie de peste noire du 14e siècle

Au 14e siècle, la peste noire s’abat sur l’Europe et ravage la société médiévale. En quelques mois, « la bête », comme on l’appelle alors, décime des villages entiers, tue des dizaines de millions de personnes, entre un tiers et la moitié de la population mondiale, selon les estimations. C’était il y a plus de 600 ans et pourtant, la « grande peste » offre un éclairage intéressant sur la pandémie de coronavirus, qui touche le monde actuel depuis plusieurs semaines.

« Nous ne sommes pas si différents des gens du Moyen-Age », assure l’historienne Claude Gauvard. 20 Minutes a interrogé cette grande spécialiste du la société médiévale, membre du Laboratoire de médiévistique occidentale de Paris.

Le Covid-19 est apparu en Chine avant de toucher l’ensemble du globe. D’où vient la peste noire ? Comment s’est-elle propagée ?

Probablement d’Asie, mais il est difficile de connaître le pays d’origine. Certaines sources racontent que lors d’un siège de Caffa [port génois des bords de la Mer noire en Crimée], les Mongols lançaient des corps malades par-dessus les murailles pour atteindre les habitants, comme une arme de guerre biologique. On sait que la peste est importée en Occident par un navire génois, qui accoste notamment dans le port de Marseille en 1347.

La maladie se propage en Occident à une très grande vitesse, par les transports terrestres. La remontée s’effectue par le sillon rhodanien et se diffuse partout, dans l’Empire (actuelle Allemagne), les Pays-Bas actuels, mais aussi l’Angleterre. En un an, tout l’Occident est touché, sauf quelques régions montagneuses comme le Béarn.

A l’époque, il n’y a ni avions, ni voitures comme aujourd’hui… Comment expliquer cette propagation rapide ?

On imagine parfois à tort une population médiévale statique. Or tout le tissu économique se fait par les routes, les chemins, à travers les marchés, les foires. Il y a énormément de contacts. A la différence de nous, ils vivent les uns avec les autres, avec un sens plus élevé de la communauté, des liens familiaux. Quand ils sont malades, au lieu de mourir enfermés chez eux, ils retrouvent leurs proches.

Il y a l’exemple de cette marchande, la veuve Bouret, qui habite Trigny, en Champagne, et se rend compte qu’elle a attrapé la peste : « Sur le chemin, la bête m’a prise », dit-elle. Elle choisit alors de se rendre à Reims pour retrouver sa famille et mourir avec les siens, munie des sacrements. Au final, elle contamine sa mère et son fils, qui décèdent le même jour, « comme faisaient plusieurs de ladite ville ». Ces mouvements de population ont permis à l’épidémie de se propager.

Combien de morts a-t-elle causés ?

Il y a en fait deux formes de maladie : la peste bubonique [des ganglions se forment après les morsures de puces infectées], où quelques rémissions sont possibles, et une peste pulmonaire, qui se transmet par les postillons, qui est mortelle dans 100 % des cas. On estime qu’entre un tiers et la moitié de la population mondiale a péri. La première vague d’épidémie de la peste noire dure jusqu’à environ 1352, mais il y a ensuite de nombreuses résurgences de pestes, qui sont parfois très meurtrières, 

jusqu'en 1720 en France.

Comment les autorités réagissent-elles ? Un confinement est-il mis en place ?

Pas tout de suite. Les hautes sphères de la société, comme à Florence, peuvent s’isoler et s’en sortir, enfermées chez elles, mais tout le monde n’a pas la chance d’avoir des serviteurs pour aller chercher des provisions. Il faut attendre le 15e siècle pour que des villes ferment leurs portes et interdisent les étrangers. Car il y a aussi une forte xénophobie, une recherche de boucs émissaires : les juifs, les lépreux et tous ceux qui sont en marge de la société.

Les services hospitaliers sont aujourd’hui dépassés. Comment réagit le monde médical au 14e siècle ?

La peste surprend tout le monde, et on n’a pas notion de ce que sont une bactérie ou un virus. On ne sait pas que la maladie se transmet par les puces présentes sur les rats. Il y a par ailleurs très peu d'Hôtels-Dieu [établissements gérés par l’Eglise], qui accueillent malades et pèlerins. Ils sont débordés, avec déjà trois ou quatre malades par lits habituellement. La mortalité est alors énorme chez les soignants, les ordres mendiants, et aussi chez ceux qui enterrent les corps. On entasse les cadavres, des fosses communes sont creusées un peu partout

La peur de la mort est-elle aussi présente qu’aujourd’hui ?

Oui, car la peste est perçue en Europe comme une condamnation de Dieu, au même titre qu’un tremblement de terre ou une comète. Dieu punit le monde de ses péchés. La société médiévale est fondée sur la tradition, les séparations entre riches et pauvres, hommes et femmes, jeunes et vieux. Mais la peste touche tout le monde. Le fils n’enterre plus forcément le père. Il y a un grand désarroi car le tissu social de différenciations est balayé et l’uniformité est perçue comme un désordre.

Pourtant le monde médiéval n’est-il pas plus habitué à la mort ?

La population médiévale est habituée aux famines, aux guerres, à certaines maladies, à disparaître à 40, 20 ans ou même avant, bien sûr. La "bête", c’est une autre angoisse. Il n'y a alors rien de pire que la mort subite, la male-mort, la mauvaise mort, en solitaire, sans pouvoir recevoir les rites funéraires nécessaires à la survie dans l'au-delà. Les gens sont surpris par la peste, qu’ils ne connaissent pas. La dernière remonte au 6e siècle. C’est un peu comme aujourd’hui : on banalise l’accident de voiture, pas la pandémie.

Quelles conséquences sur la société ?

On se dit qu’il faut répondre à la colère de Dieu, en purifiant les mœurs qui se seraient perverties. Cela signifie suivre davantage les préceptes divins, avoir une vie plus simple, réduire notamment les excès de table. Cela alimentera, je crois, l’idée de réformes politiques et religieuses, jusqu’à la Réforme [protestante en 1517]. Il y a cette idée de vengeance divine à laquelle il faut répondre.

Il y a quelques jours, Nicolas Hulot évoquait le coronavirus ainsi : « Je crois que nous recevons une sorte d’ultimatum de la nature », nous n’en sommes pas loin…

En effet. C’est ce que l’historien britannique Postan explique avec cette idée : « La nature châtie l’homme pour lui avoir trop demandé ». Il y a eu une telle expansion au 13e siècle, on a défriché à outrance, donc cela a entraîné des famines au début du siècle suivant. Les gens étaient affaiblis et ont subi la peste noire d’autant plus. Le remède pour les moralistes a donc été un retour à l’état de nature, plus équilibré.

Il y a une autre conséquence. Après la peste noire, on a copulé à outrance, dans un instinct de survie. On a fait beaucoup d’enfants pour en quelque sorte défendre l’espèce.

Quelles ont été les conséquences de toutes ces morts ? Aujourd’hui, beaucoup s’inquiètent notamment d’une baisse de l’activité économique…

A l’époque, le système de production s’est aussi arrêté. L’économie reposait alors essentiellement sur l’agriculture, et certains villages ont été presque entièrement décimés. Mais il est plus « facile » de reprendre un champ qu’une usine. Et à l’époque, n’oublions pas que tout citadin est éleveur et agriculteur, il a son petit cochon, ses poules, et peut subsister.

D’un point de vue politique, ces désorganisations ont, sur le long terme, renforcé l’Etat naissant de la royauté française. Avec le grand nombre de morts, l’emprise de ses institutions s’est mathématiquement accentuée sur la population restante. Enfin, on a appris à mourir seul. La place de l’individu s’est donc développée, à travers les arts notamment et l’apparition du portrait.

Pourquoi la peste est-elle restée dans les mémoires ? Quelle leçon peut-elle nous apporter sur la crise actuelle ?

Il faut imaginer le traumatisme des populations. Il n’y a pas eu de pandémie comparable dans l’histoire, c’est pour ça que la peste noire est restée dans la mémoire. L’historienne que je suis sait qu’à l’époque, après la peste noire, la société médiévale n’a pas tiré les leçons de la crise, que rien n’a vraiment changé. La crise a au contraire développé l’individualisme et exacerbé la xénophobie, le repli.

Certains piliers humains subsistent à travers les siècles et entraînent des réactions similaires. Car l’Homme du 21e siècle n’est pas si différent de celui du Moyen-Age. Il faut donc espérer que les conséquences de la crise actuelle soient plus positives.

Propos recueillis par Thibaut Le Gal

 

 

 

 
 
 

« Nous ne nous trouvons pas face à une surprise stratégique ! »

Une crise majeure semblable à celle du Covid-19 était prévue depuis 2002. Les gouvernements le savaient et n'ont pas suffisamment agi, explique le directeur de l'Irsem.

 

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Florine 28/09/2020 06:27

Je suis l’actualité concernant le Coronavirus, mais j’ai découvert des choses intéressantes en lisant cet article, notamment au sujet du nombre de décès en Taïwan. Merci beaucoup pour ce partage et bonne journée.

6667inefficacité 14/04/2020 17:01

Tout, absolument tout est sous contrôle bureaucratique hormis…. la pandémie.Curieuse façon de « lutter » contre la pandémie de covid19 :d’une certaine façon une armée de forcenés tente d’écraser un coronavirus dit « invisible » à l’aide de masses au risque de détruire les fragiles équilibres économiques, sociaux, politiques de sociétés occidentales prétendument « avancées » et sans résultat tangible…En réalité la situation sanitaire des pays occidentaux est hors de contrôle.Il s’agit donc de reprendre le contrôle de la situation en luttant efficacement contre la pandémie de coronavirus à l’aide des instruments adéquats :dépistage massif,isolement des malades (# toute la population),traitement des malades,protection du + grand nombre.