le foot, subprimes et décrépitude..

Publié le par ottolilienthal

Crise LFP/Mediapro : « La Ligue a été aveuglée par le milliard »

Spécialiste de l'économie du football et codirecteur de l'Observatoire Sport, Pierre Rondeau décrypte le fiasco Mediapro et anticipe les conséquences pour les clubs français.

Le football français est plus que jamais en crise. Frappé de plein fouet par la crise sanitaire qui le prive de recettes en billetterie et au sortir d'un mercato relativement atone, le football français fait désormais face à un différend de taille avec son diffuseur principal, Mediapro. Le lundi 5 octobre dernier, le groupe sino-espagnol a décidé de bloquer la deuxième échéance des droits TV de la Ligue 1, estimée à 172 millions d'euros (sur les 814 millions d'euros par an, L2 comprise). La LFP a alors réagi en saisissant le tribunal de commerce de Paris afin d'obtenir le règlement du mois d'octobre. La guerre est déclarée.

Il paraît donc déjà bien loin le temps où les dirigeants du football professionnel français fanfaronnaient dans tous les médias sportifs pour annoncer « le plus gros contrat de l'histoire de la Ligue 1 ». L'euphorie a depuis laissé place à l'inquiétude après que le groupe sino-espagnol a fait connaître son intention de ne pas payer et de renégocier à la baisse les droits de la Ligue 1, chèrement acquis en 2018. Des décisions qui mettent aujourd'hui en péril le foot français.

Le Point : La Ligue de football professionnel (LFP) s'est-elle fait complètement berner par Mediapro ?

 

Pierre Rondeau : La LFP est en partie responsable de la situation dans laquelle elle se trouve. Il y a d'abord eu le précédent italien [Mediapro avait tenté d'acheter les droits pour les revendre, en vain, NDLR] sur lequel les dirigeants français ont fermé les yeux. Ensuite, la Ligue n'a exigé aucune garantie bancaire. Seulement une garantie de l'actionnaire majoritaire de Mediapro, le groupe chinois Orient Hontai Capital. C'était une erreur. Dès 2018, et l'obtention des droits TV par Mediapro, la commission des affaires culturelles s'était inquiétée du modèle économique du groupe. Beaucoup d'observateurs et d'analystes avaient alerté sur la non-viabilité du projet de Mediapro. On considérait que l'explosion des droits TV pouvait à terme provoquer une implosion du système et, donc, la probable défaillance du foot français.

La Ligue s'est certes fait berner. Mais elle est bien évidemment fautive parce qu'elle a été complètement aveuglée par le milliard promis. Les objectifs fixés reposaient sur le prix de vente et non sur la capacité du diffuseur à honorer son contrat. Quand on réécoute Didier Quillot, il y a quelque temps, il était persuadé que ça allait fonctionner. Il n'en est rien !

Acheter les droits TV pour les renégocier à la baisse, était-ce la stratégie de départ de Mediapro ?

 

Penser ce genre de choses c'est sombrer dans la théorie du complot. Mediapro n'a pas pu anticiper la crise sanitaire du Covid-19 ni la crise économique qui en découlerait. Ce qui est certain, c'est qu'en 2018 le projet prévoyait que Mediapro serait producteur et diffuseur de matchs, mais aussi revendeur en sous-licence des droits TV. C'est notamment ce que fait le groupe en Espagne, où il est propriétaire des droits ibériques pour le marché international. L'une de ses principales activités est la revente des droits pour le marché étranger. En France, par exemple, beIN Sports passe par Mediapro pour diffuser la Liga.

Mais le souci, c'est que, cette année, la concurrence (Canal+ et beIN Sports) n'a pas voulu racheter les droits de la Ligue 1 à un prix plus élevé que prévu. Au final, Mediapro s'est donc retrouvé tout seul à diffuser les rencontres en France alors qu'il n'avait aucune expérience en France, aucune crédibilité, aucune légitimité, aucune popularité. Ils ont été obligés de racheter un nom à TF1 pour exister et ont été à la source d'une très mauvaise campagne publicitaire. Un certain nombre de dirigeants de clubs de Ligue 1 s'étaient déjà plaints auprès de la Ligue dès le mois d'août, pour critiquer la campagne de médiatisation et de publicité de Téléfoot. Ils regrettaient notamment que rien n'eût été fait pour activer la captation d'abonnés, pour attirer le consommateur. En réalité, rien n'avait été fait pour atteindre l'objectif des 3,5 millions d'abonnés.

D'ici à un mois, la chaîne Téléfoot pourrait bien cesser de diffuser les matchs de Ligue 1 et de Ligue 2. La LFP va donc devoir trouver un nouveau diffuseur sans perdre trop au change. Est-ce possible ?

 

Toute la question est de savoir quelle va être la stratégie mise en place par les acheteurs de droits. Il y a deux scénarios possibles. Soit ils vont vouloir maximiser leurs profits et récupérer les droits au rabais. Soit ils doivent attirer des abonnés sur un contenu compétitif et donc éviter de trop faire chuter le prix des droits, au risque que la L1 devienne un championnat de seconde zone (à l'instar de la ligue néerlandaise, portugaise ou belge).

Chez Canal+, la rumeur dit que deux camps s'affrontent. Celui de Maxime Saada, qui prône un maintien de la compétitivité du football en se positionnant à un prix quasi similaire à celui de 2016 à 2020. Et celui de Vincent Bolloré (PDG de Vivendi) qui souhaite dépenser le moins d'argent possible et prendre une Ligue 1 au rabais. De mon côté, je ne peux pas croire que la Ligue 1 soit rabaissée à moins de 700 millions d'euros.

On le sait, l'économie de nombreux clubs Ligue 1 repose essentiellement sur l'argent des droits TV. Faute de sommes promises, ces clubs sont-ils en péril ?

À court terme, il n'y aura pas de défaillance ou de faillite du système, car des crédits sont mis en place pour faire face à l'absence de trésorerie. L'inquiétude porte davantage sur le moyen et long terme. Les clubs vont faire face à une chute des recettes de billetterie, une chute des revenus de trading, une chute des revenus commerciaux, de sponsoring, de marketing, de merchandising… Tout cela vient se cumuler à la perdition de Mediapro, et à la dévalorisation à terme des droits TV.

Le problème c'est que tous les clubs ont élaboré leur comptabilité sur les prévisions du budget des quatre prochaines années. Si ce budget s'effondre, l'ensemble du projet des clubs est déconstruit. Il y aura inévitablement des répercussions néfastes pour les clubs. Que se passera-t-il en 2021, 2022, 2023 quand les clubs vont devoir rembourser les crédits, payer les joueurs, les frais de fonctionnement, avec de l'argent en moins en raison de la crise économique et la chute d'un diffuseur ? Il va donc falloir s'attendre à des rééquilibrages sur la masse salariale, des licenciements, des plans sociaux au sein des clubs. La masse salariale va devenir la principale variable d'ajustement. Une variable d'ajustement qui peut malheureusement provoquer des déboires sportifs. Si vous vous séparez de vos meilleurs joueurs ou réduisez les salaires, vous perdez en niveau sportif. Si vous perdez en niveau sportif, vous perdez au niveau économique. C'est un cercle vicieux qui peut avoir des répercussions sur le long terme.

En situation de crise, il y a un président de club qui est toujours très inventif : Jean-Michel Aulas. Il a récemment émis l'idée de droits TV « à la carte », où le téléspectateur ne paierait que les matchs qu'il veut regarder. Quelle est votre position sur le sujet ?

Je n'y suis pas opposé, mais j'ai peur des effets pervers que cela peut engendrer. L'idée du « à la carte » est dans l'intérêt premier du consommateur. Mais le revers de la médaille, c'est qu'à terme les clubs ne sont plus rémunérés sur leur performance sportive, mais sur leur seule notoriété, sur leur capacité à attirer des consommateurs. Cela portera donc préjudice à la compétitivité sportive de la Ligue 1, car on ne financera que les clubs les plus populaires. C'est notamment ce qu'il se passe au Portugal, où l'on constate des écarts de 1 à 15. La compétition sportive en Liga portugaise est complètement inexistante. Avec ce système-là, on aurait donc trois ou quatre clubs ultradominateurs (Paris, Marseille, Lyon) et dans une moindre mesure, peut-être Lille ou Bordeaux. Des clubs populaires avec un fort bassin démographique. Et le reste n'aurait quasiment rien.

Mais n'est-ce pas là le sens de l'histoire ?

Ce système du « à la carte » fonctionnerait dans un championnat sur le modèle américain. Si demain on passe à une SuperLeague européenne fermée (sans relégation), ce modèle pourrait être appliqué et à soutenir. Il serait même le meilleur modèle possible ! Les clubs feraient tout pour capter des consommateurs, ce serait super intéressant. Mais en ligue ouverte, avec des clubs plus ou moins connus, là ça ne serait pas viable du tout.

N'y aurait-il pas alors une alternative qui reposerait sur la vente des droits TV par journée de championnat plutôt que par clubs ?

C'est ce qu'il devrait se produire, si la LFP récupère les droits de la saison 2020-2021. En cas de rupture du contrat avec Mediapro d'ici la fin de l'année civile, la vente des droits TV sera effective qu'en juin prochain, car dans la réglementation des appels d'offres, un vendeur a six mois de délai à respecter entre l'annonce et la date de la vente. Pour cette saison, les matchs devront donc être revendus par lots de journées à Canal+ ou beIN Sports, qui se choisiraient les meilleures dates. Dans ce cas, on peut même raisonnablement imaginer que les Gafa (Google, Apple, Facebook et Amazon) se positionnent sur des matchs clés comme le Clasico ou l'Olympico !

Le conseil d'administration de la LFP a validé la contraction d'un emprunt de 120 millions d'euros, qui s'ajoute à celui contracté pendant le confinement (224 millions d'euros). Peut-on dire que la situation économique de la Ligue est délicate ?

 
 

Actuellement, la Ligue et les clubs peuvent faire face à leur manque de trésorerie grâce aux prêts. Toutefois, un prêt vous engage et doit être remboursé. Celui contracté par la LFP est un prêt commercial avec des intérêts à hauteur de 4 % ! C'est une situation qui rappelle, toutes proportions gardées, la crise des subprimes de 2008 : l'accumulation des crédits des ménages américains qui provoque la faillite des banques. Si le football français est obligé de passer par la case bancaire pour vivre « normalement », cela pourrait à terme provoquer une implosion du système. Car si la crise perdure et que les recettes continuent à chuter, comment les clubs français seront-ils en mesure de rembourser ces crédits et retrouver l'équilibre ? Cette situation va produire ses effets dans les prochaines années (2021, 2022, 2023) et préfigure à coup sûr une décrépitude des clubs de football français.

Publié le | Le Point.fr

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