La perte inquiétante de l'indépendance alimentaire de la France

Publié le par ottolilienthal

Souveraineté alimentaire : la France au bord de la falaise

Un rapport du Sénat documente l’échec d’années de politiques de « montée en gamme » dans l’agriculture, alors que des filières menacent de disparaître.

L'histoire pourrait ressembler à un conte pour enfants dans lequel les habitants d'un pays comblé par la nature, croulant sous ses bienfaits, en seraient curieusement venus à se persuader que les richesses les entourant étaient le fruit, non pas de siècles de labeur des générations précédentes, du climat ou de la géographie, mais de leur propre vertu… Et qui, à force de s'aveugler sur eux-mêmes, en viendraient à détruire leur trésor. Publié le 28 septembre après six mois de travaux, un nouveau rapport de la commission des Affaires économiques du Sénat tire, pour la énième fois, le signal d'alarme : la « ferme France » ne va pas bien, elle produit de moins en moins et, pour nourrir le « peuple France », les importations explosent.

Les chiffres parlent d'eux-mêmes : hier encore deuxième exportateur mondial, la France a reculé au sixième rang ; alors que la demande ne cesse d'augmenter, ses parts de marché à l'export sont passées de 11 % à moins de 5 % en dix ans ; sa surface agricole diminue, ses rendements s'amenuisent, la profession se dépeuple. Pire : sans les vins et spiritueux qui la maintiennent à flot, la balance commerciale agricole basculerait dans le rouge, avec un déficit de 6 milliards d'euros en 2021. Nous importons 60 % des fruits que nous consommons, 40 % des légumes. Plus d'un tiers des volailles sont importées (contre 13 % en 2000)

Et la France, non, n'est plus le « grenier à blé » de l'Europe : si la production de blé brut stagne, nos meuniers ont décroché, et nos exportations de farine de blé tendre sont passées de 2 millions de tonnes en 1995 à moins de 160 000 tonnes aujourd'hui, et nous en importons plus de 240 000 tonnes. Le constat est sévère, et méconnu : un paquet de farine sur trois acheté en grande surface est un paquet de farine… allemand.

L'obsession de la « montée en gamme »

Maintes fois développées dans une foule de rapports, les causes du décrochage de l'agriculture française, pourtant la plus durable au monde, sont connues : surcharges, surréglementation, manque d'investissements dans l'industrie agroalimentaire, faiblesse de la recherche appliquée, défauts de structuration des filières… Pour la première fois, cependant, les sénateurs ont voulu aller plus loin en interrogeant l'esprit des différentes réformes, et l'idéologie sous-tendant les politiques qui, depuis une quinzaine d'années, en prétendant lutter contre ce déclin, l'ont en réalité aggravé.

« Avec le conflit en Ukraine, nous voyons à quel point l'arme agricole est stratégique », s'alarme le sénateur de Haute-Loire Laurent Duplomb (LR), l'un des auteurs du rapport, avec Sophie Primas (Yvelines, LR), Pierre Louault (Indre-et-Loire, Union centriste) et Serge Mérillou (Dordogne, PS.) « Nous avons une fiscalité affolante, des exigences normatives délirantes qui alourdissent les coûts et les charges, un climat politico-médiatique atroce qui éreinte la profession en critiquant, par exemple, la taille d'exploitations qui sont pourtant plus petites que celles de nos concurrents, un État qui ne les défend pas dans les accords de libre-échange », énumère-t-il. « Et la seule réponse pour tenter de redresser la barre a été : il faut monter en gamme ! » dit-il, citant le discours d'Emmanuel Macron à Rungis en octobre 2017, lorsque le président avait appelé à « arrêter des productions, qu'il s'agisse de la volaille ou du porc, qui ne correspondent plus à nos goûts, à nos besoins, et qui font que nous allons lancer la concurrence sur des marchés internationaux face à des pays contre lesquels nous ne pouvons rien », plaidant pour « la montée en qualité, la montée du bio ». Pour les sénateurs, cette politique, dans la continuité de celle conduite par les gouvernements précédents, tempère Sophie Primas, « nous a conduits dans l'impasse ».

Pour illustrer leur approche et engager un nouveau paradigme dans la façon d'aborder la question agricole, les sénateurs ont concentré leur étude sur cinq produits emblématiques de la consommation quotidienne des Français, « qui présentent un concentré des problèmes de la ferme France », explique Sophie Primas. Le poulet – dont les importations ont quadruplé en vingt ans, la production ne correspondant plus à la demande française –, le lait, la farine, les tomates, et la pomme, cette dernière illustrant à la perfection, comme dans un conte pour enfants, donc, une forme de fuite en avant.

La pomme à prix d'or

Historiquement, la France fut l'un des premiers fournisseurs de pommes dans le monde. Elle jouit d'un climat idéal, de territoires diversifiés lui permettant de cultiver de nombreuses variétés… Mais, alors que partout dans le monde la consommation de pommes explose, tirée par la démographie et la hausse des niveaux de vie, alors que tous les pays producteurs de pommes, sans exception, ont augmenté leur production, la France est le seul pays… où elle a baissé. Elle s'est même effondrée : depuis 1990, la production de pommes dans l'Hexagone a été quasiment divisée par deux. En cause ? Des contraintes réglementaires de plus en plus délirantes, ayant poussé les pomiculteurs à des adaptations toujours plus coûteuses, et à des impasses telles que beaucoup, voyant leurs rendements et leurs revenus chuter, ont préféré arracher leurs vergers : il y en a aujourd'hui deux fois moins qu'il y a 30 ans. Sur les marchés d'export, les États-Unis, la Turquie, la Pologne, l'Ukraine ont pris la place de la France…

Nos pomiculteurs ont pourtant pleinement joué le jeu de la « montée en gamme » en s'adaptant, notamment, à une surtransposition drastique des règles entourant l'emploi de pesticides : alors que 454 substances actives sont permises et utilisées en Europe, la France n'en autorise, elle, que 309… Pour remplacer des produits interdits, il a fallu se reporter sur des produits moins efficaces, multiplier la main-d'œuvre pour désherber, équiper les vergers de filets contre les insectes… Les rendements ont baissé et les coûts, explosé. Aujourd'hui, la pomme française se vend 1,18 dollar à l'export, soit 34 centimes de plus que la pomme allemande et 66 centimes de plus que la pomme polonaise.

Autre effet connexe : « La qualité de notre production est telle qu'il n'y a quasiment plus de pommes "moches", qui étaient utilisées dans la transformation », détaille Laurent Duplomb. On importe donc, à moindre coût, pour fabriquer des compotes, les confitures, les conserves… « 96 % des fruits congelés sont d'importation », expose le rapport. Mais ce très haut de gamme, de loin le produit le mieux disant au monde, ne trouve plus preneur assez riche sur les étals français, le pouvoir d'achat n'étant pas extensible. « La consommation régulière de pommes françaises pourrait, à court terme, n'être réservée qu'aux ménages français les plus aisés, reléguant les ménages les plus modestes à ne manger que des pommes importées, transformées ou fraîches, alors qu'elles sont produites selon des normes inférieures à celles imposées aux producteurs français », regrettent les sénateurs.

La tomate chinoise dans les Caddies français

C'est déjà le cas des tomates, concurrencées notamment par les productions du Maroc (où la main-d'œuvre coûte 17 fois moins cher) : depuis un accord de libre-échange signé en 1996, le fruit rouge a littéralement déferlé depuis l'autre côté de la Méditerranée. « La tomate industrielle, utilisée dans les sauces, les coulis, les pizzas, est à 85 % importée », majoritairement… de Chine, qui a considérablement augmenté sa production. Les producteurs ont bien tenté de se recycler sur un marché de niche : la tomate cerise… Jusqu'à ce que le Maroc s'y mette aussi. « Aujourd'hui, il ne reste que les variétés anciennes pour se distinguer », soupire Sophie Primas. « Nous avons un impact CO2 colossal de ces importations. On fait venir nos tomates de Chine, sans se soucier de la façon dont elles sont produites. Et cela ne gêne personne ! » s'indigne le socialiste Serge Mérillou.

Les sénateurs insistent sur un effet pervers d'une politique aveugle aux enjeux de long terme, qu'ils appellent « l'effet tarte Tatin » : pour préserver leurs revenus, « les producteurs français sont tentés de monter en gamme en se recentrant sur le marché intérieur, quitte à réduire les exportations. En réalité, par un renversement de situation, l'effet tarte Tatin, applicable à la farine et à la pomme, démontre qu'avec une telle stratégie les exportations baissent, mais les importations explosent, les produits étrangers plus compétitifs conquérant le "cœur de gamme" de la consommation ».

Pour éviter un décrochage complet avec « le marché de masse », c'est-à-dire la majorité des consommateurs français contraints par leur portefeuille, les sénateurs préconisent un renversement de politique en se focalisant sur la compétitivité française, rongée par la fiscalité, les normes, la surtransposition. « Il ne s'agit pas du tout d'abaisser nos exigences en termes de protection de l'environnement ni d'aller vers un modèle intensif, mais simplement d'avoir les mêmes armes que nos concurrents en Europe », plaide Sophie Primas, qui s'inquiète que l'Europe semble s'être engagée, à rebours de l'histoire, sur le chemin de la « décroissance agricole » avec sa stratégie « Farm To Fork », qui prévoit une diminution des rendements et des terres agricoles. « À l'heure où l'on découvre le prix de la dépendance, qui peut envisager que la disparition de notre agriculture soit souhaitable ? »

 
Stratégie agricole: un suicide européen

Baisses dramatiques de production, hausse des importations et bénéfices environnementaux quasi inexistants... Les études se multiplient sur la stratégie agricole européenne à 2030 : accablantes !

La stratégie agricole européenne à 2030, appelée Farm to fork, découle de la volonté de parvenir à la neutralité carbone en 2050. Elle consiste, entre autres, à pousser à 25 % la part de l’agriculture biologique, à ramener à zéro les importations de soja, à baisser de moitié les usages de pesticides et d’antibiotiques vétérinaires, de 20 % les épandages d’engrais, et à diminuer de 10 % les surfaces cultivées sur le continent. Economistes, agriculteurs, spécialistes de la géopolitique tirent la sonnette d’alarme. C’est un sacrifice économique à l’échelle du continent pour des effets environnementaux nuls, voire pire !

Farm to fork : de la ferme à la fourchette. La stratégie agricole européenne pour 2030 pourrait difficilement être plus mal nommée. Au vu des études économiques qui se succèdent, c’est à un désastre qu’il faudrait se préparer tout au long de la chaîne alimentaire si cette vision politique communautaire devait se concrétiser telle quelle.

De l’avis du Copa-Cogeca, le grand syndicat agricole européen, du vice-président à la commission agriculture du Parlement européen, Paolo de Castro, comme de nombreux économistes, la Commission européenne a fixé des objectifs de réduction des intrants « sortis du chapeau », sans étudier a priori ni les conséquences pour la production, ni les moyens et outils pour y parvenir. Elle n’a tenu aucun compte des alertes. « Les notes du Copa-Cogeca et des spécialistes sont parties à la poubelle, sous la pression des ONG », s’indigne Thierry Pouch, chef économiste à l’Apca, l’Assemblée des chambres d’agriculture.

D’autres se sont chargés, depuis, d’étudier les effets des objectifs élaborés à la louche par la Commission. Un corpus de trois études complètes existe désormais. L’une a été produite par le département américain de l’Agriculture (USDA), parue en novembre 2020. Une autre a été émise discrètement au cœur de l’été par le JRC (Joint research center), un centre de recherche de la Commission européenne elle-même. Elle a été retenue un an tant elle est explosive !

Enfin l’Université allemande de Kiel s’est livrée à une réelle étude d’impact, à la demande de l’interprofession céréalière allemande. Il faut y ajouter une quatrième, attendue courant octobre, rédigée par l’Université néerlandaise de Wageningen. On en a, pour l’heure, que les premières conclusions.

Volumes faméliques. Un point commun à ces quatre études : elles prévoient toutes de drastiques chutes de production. L’étude américaine anticipe une baisse globale des volumes de nourriture pour le continent de 12 %. L’étude JRC prévoit, elle, des baisses de 14 % dans la production de viande, de 15 % dans la production de céréales. Même baisse pour les oléagineux. Dégringolade de 13 % pour les fruits et légumes, de 10 % pour les produits laitiers, de 17,5 % pour la viande bovine, un peu plus de 15 % pour le porc et la volaille.

L’étude de l’université de Kiel est encore plus sévère : -20 % pour la viande et les céréales. L’étude de Wageningen, elle, envisage un effondrement d’un tiers de la production de vin, l’amputation d’un cinquième de la production de sucre (alors même que le sucre français alimente surtout l’Europe et que son remplaçant éventuel ne peut être que brésilien) et de 10 % pour les céréales.

Corollaire : une hausse du coût de l’alimentation en Europe de 17 %, selon l’USDA. L’étude JRC, chiffre l’inflation alimentaire à 12 %. Et pour l’université de Kiel, les hausses de prix atteindraient 12,5 % pour les céréales et 58 % pour le bœuf ! « Et cela, explique Quentin Mathieu, responsable des études économiques pour la Coopération agricole, sans prendre en compte les importations, qui dépasseraient les actuels quotas et seraient donc surtaxées… »

Dépendance. Car oui, l’Europe ne pourrait plus compter sur elle-même pour se nourrir. Selon le JRC, les exportations passeraient de 27 à 15 millions de tonnes par an pour les céréales. Baisse aussi pour le porc, la volaille. La dépendance aux importations s’accroîtrait pour les oléoprotéagineux, les fruits et légumes, le bœuf !

Pour l’Université de Kiel, c’est pire. La balance commerciale en céréales, excédentaire de 22 millions de tonnes pour l’UE, plongerait dans le rouge de 6,5 millions de tonnes. Le déficit en fruits et légumes (10 millions de tonnes actuellement) ferait plus que doubler et passerait à 22 millions.

« C’est terrible, constate, navré, Quentin Mathieu. L’étude souligne en plus que, faute de traitements suffisants sur les plantes, on risque des pertes de récoltes et la baisse de qualité des aliments, avec des contaminations, ce qui pénaliserait à la fois les consommateurs européens et le reliquat d’exportations. »

Soviet suprême. Pour Yves Madre, économiste et responsable du think tank bruxellois FarmEurope, « c’est un plan digne du Soviet suprême. On fixe des objectifs et ensuite, cela doit devenir ce qu’on a décidé. Pour la com’, c’est attrayant. Mais personne ne s’est demandé si c’était crédible, si cela nourrirait les citoyens européens. Qui peut se permettre de payer son alimentation 10 % à 15 % plus cher ? 75 % à 80 % de la population européenne n’en ont pas les moyens ! Et qui peut accepter qu’il y ait une alimentation à deux vitesses, avec du local pour les riches, et de l’importé pour les pauvres ? On ne va pas créer un système européen de l’assistanat alimentaire… D’autant que cela financera d’autres agricultures, les études ne prennent pas en compte l’appel d’air qui sera créé en Europe pour les productions à prix compétitif venu d’ailleurs. »

Pour Yves Madre, on n’a pas pris non plus en compte les effets collatéraux des destructions d’emplois dans le secteur agricole et agroalimentaire induits par la perte de 15 % de la production primaire. « Sans compter que dans les zones difficiles d’Europe, il deviendra tout simplement impossible de pratiquer l’agriculture faute d’intrants suffisants et de rentabilité. Effets dominos à prévoir. »

« A la lecture de ces études, on peut penser que l’agriculture européenne va disparaître des écrans radar, se désole Thierry Pouch. C’est terrible, car elle est la première exportatrice et la plus vertueuse au monde. C’est une fuite en avant environnementaliste. »

Saccage. Environnementaliste ? Il faut le dire vite. Les effets écologiques de la stratégie Farm to fork, quand on se penche dessus, sont navrants. L’étude européenne JRC expliquait, cet été, que les deux tiers des émissions de gaz à effet de serre non CO2 seraient simplement « exportés ». L’étude de l’Université de Kiel a augmenté le nombre de paramètres et affiné les calculs.

« Farm to fork prévoit d’économiser 109 millions de tonnes équivalent carbone par an, dissèque Quentin Mathieu. Mais les modèles montrent qu’en fait, 54,3 millions de tonnes sont des “fuites”, c’est-à-dire qu’elles sont déportées dans les pays tiers qui nous fourniront la nourriture que nous ne produirons plus. 50 autres millions sont invalidés par les dégagements de carbone dus au changement d’affectation des terres. »

Traduction : on va saboter la souveraineté européenne, déstructurer les équilibres mondiaux pour ne rien économiser et même faire pire ! Le modèle Capri utilisé explique qu’il ne faut pas oublier le transport et la déforestation supplémentaire dans le monde, liés à la déprise agricole européenne.

« Déporter les productions européennes vers des pays tiers fera augmenter la pression environnementale ailleurs, renchérit Yves Madre. Même si nous imposons des critères verts pour nos importations, ce qui sera produit au Brésil pour la Chine le sera dans des conditions désastreuses. On s’achète une bonne conscience ». Il insiste, impitoyable : « On va mettre le bazar dans les marchés mondiaux en retirant les flux venus d’Europe. On laissera aux autres le soin de fournir. A quelles conditions ? L’Europe va entraîner tout le monde dans sa chute. »

Clauses miroir. Que faire maintenant que ce constat catastrophique est là ? Pour Julien Denormandie, le ministre français de l’Agriculture, « il ne faut pas prendre Farm to fork pour autre chose qu’une feuille de route politique, qui doit encore être traduite en lois, pendant deux ou trois ans. Il va falloir être vigilants dans l’application, sur les moyens mis en œuvre. Les enjeux sont importants. »

Le ministre pense poser le sujet sur la table avec la présidence française de l’Union européenne : « Pour moi, il faut imposer des mesures miroir, c’est-à-dire de la réciprocité avec les partenaires commerciaux. C’est au niveau de l’OMC que cela se joue : nous ne devons pas importer l’alimentation que nous refusons de produire. C’est un combat et nous ne devons pas renoncer ».

C’est le premier temps. Ensuite, « notre position sur les produits phytosanitaires est claire : on n’interdit pas sans solutions. Et surtout, cette transition ne doit pas se faire sans les innovations qui nous permettront d’atteindre les objectifs sans sacrifier les productions. Machinisme, robotisation, numérique, gestion de l’eau, biocontrôle, génétique avec les NBT… Nous ne devons négliger aucun levier du progrès. Nous avons des objectifs (souveraineté, biodiversité, carbone) qui peuvent parfois se contrecarrer les uns les autres. Nous ne devons pas perdre de vue le fait que la fonction principale de l’agriculture, c’est de nourrir les populations. Or, ce recul sur le rôle nourricier de l’Europe vis-à-vis du monde n’est pas assez présent dans les débats. Le continent ne doit pas se désengager. »

 
L’Amérique prête à se substituer à l’Europe pour nourrir la planète

Le retrait de l’Europe de la scène agricole mondiale, que risque de provoquer la stratégie « Farm to fork » de Bruxelles, se traduira par le remplacement de nos productions par d’autres, moins vertueuses environnementalement et socialement

C’était à Florence, le 18 septembre, lors de la rencontre des ministres de l’Agriculture du G20. The Fence Post, un magazine américain spécialisé dans les questions agricoles, rapporte les propos tenus par le secrétaire d’Etat a l’Agriculture à des reporters au cours d’une conférence téléphonique : Tom Vilsack explique être en train d’essayer de rallier une coalition de pays autour des Etats-Unis pour faire croître leurs productions agricoles, afin de « contrer » la stratégie européenne Farm to fork. Il dit craindre la réduction de la productivité mondiale si d’autres pays que l’Europe adoptent une voie similaire à celle du plus important exportateur agricole du monde.

Selon lui, le Brésil, le Canada, le Mexique et plusieurs pays d’Amérique du Sud sont prêts à joindre cette coalition. « Les dirigeants de ces pays sont contents que les Etats-Unis se réengagent ainsi sur la scène internationale », se délectait Tom Vilsack. Et il y aura des marchés à prendre, avec une éventuelle déprise agricole européenne : la nature, comme les estomacs, a horreur du vide, et la planète comptera 10 milliards d’habitants en 2050.

Paradoxe : la population européenne pourrait être supérieure de 200 à 300 millions d’habitants à celle d’aujourd’hui, du fait des migrations climatiques. Personne n’a pensé, en imaginant la réduction drastique des volumes de nourriture européens, qu’il faudrait, aussi, les alimenter... Laissera-t-on cette tâche, avec une dépendance alimentaire organisée, aux Etats-Unis, au Brésil, ou à la Russie qui se réarme massivement d’un point de vue agricole ?

Standards de qualité. « Il n’est pas responsable, si l’on est attentif aux besoins du monde, de faire de l’Europe un paradis écologique, d’abandonner la puissance agricole qui contribue à l’équilibre de régions entières comme le pourtour méditerranéen, pour laisser le champ libre à des agricultures qui n’ont pas nos standards de qualité… et qui vont faire le pari de décarboner leur agriculture en produisant massivement, en utilisant la science et les nouvelles technologies de sélection variétale », s’inquiète Sébastien Abis, spécialiste de la géopolitique agricole, à la tête du think tank Demeter.

Pour le géographe, l’attitude stratégique de l’Europe est incompréhensible géopolitiquement. Il pointe le fait que le Moyen-Orient et le Maghreb, climatiquement sinistrés et démographiquement dynamiques, auront bientôt besoin de deux fois plus d’importations qu’il y a trente ans. « La Commission Van der Leyen veut marcher sur deux pieds, le Green deal dont découle Farm to fork, et la puissance mondiale retrouvée. Or, le désarmement productif de l’un des seuls secteurs qui soit vraiment un atout pour l’Europe – l’agriculture, perfectible mais vertueuse aussi bien environnementalement que socialement au regard de ses concurrents – est incompatible avec la volonté de puissance. C’est comme forcer le continent à sauter à cloche-pied en lui coupant le pied de la souveraineté agricole, tout en affaiblissant le pied valide du rayonnement international. »

Paolo de Castro (Parlement européen): «La Commission oublie que nous avons une population à nourrir»

La stratégie Farm to tork de la Commission européenne « se contente de fixer des objectifs (-50% de pesticides, -20% d’engrais) sans jamais se soucier de la façon dont on y parviendra », déplore l’eurodéputé italien. « Les fermiers européens utilisent ces produits parce qu’ils ont des récoltes à protéger, une population à nourrir »

Membre du groupe Socialistes et démocrates, Paolo de Castro est vice-président de la commission agriculture au Parlement européen. Il fut, par deux fois, ministre de l’Agriculture en Italie.

Les études se suivent, plus inquiétantes que les unes que les autres, sur les conséquences des stratégies européennes pour l’agriculture (« Farm to fork ») et la biodiversité, déterminées par la Commission de Bruxelles. Que pensez-vous faire ?

Nous allons présenter et expliquer au Parlement l’étude issue du Centre commun de recherche de la Commission (JRC), publiée cet été dans la plus grande discrétion. Les députés européens doivent se rendre compte quelles sont, en l’état, les conséquences à attendre de la stratégie globale : chute de production, flambée des prix et hausse des importations, avec un bénéfice climatique douteux. La question n’est pas de savoir si on doit réduire les intrants et les phytosanitaires, tout le monde est d’accord là-dessus. Mais Farm to tork se contente de fixer des objectifs (-50% de pesticides, -20% d’engrais) sans jamais se soucier de la façon dont on y parviendra et de ce que cela produira. Les fermiers européens n’utilisent pas ces produits par plaisir, mais parce qu’ils ont des récoltes à protéger, une population à nourrir. La Commission européenne ne s’est jamais posé la question ! J’ai demandé à Frans Timmermans, son vice-président, d’où sortaient ces objectifs de réduction des intrants, sur quelle base ils avaient été calculés. Il ne m’a jamais répondu. Il est crucial, avant que Farm to fork soit traduit législativement, d’étudier ses effets de près, de modéliser et d’imaginer les alternatives, car sinon, cette stratégie sera inapplicable. C’est d’ailleurs l’avis du « ​trade comittee » au Parlement européen.

Quelles sont les réponses techniques à apporter pour remplir les objectifs?

Il faut que nous parvenions à appliquer Farm to fork sans chute de production, en restant compétitifs et sans perdre de marchés. Sans cela, c’est notre souveraineté qui est menacée. La Commission doit se donner les moyens de développer une agriculture de précision, numérisée, connectée. Il faut du concret sur les thématiques des énergies renouvelables, du stockage du carbone via les légumineuses, de la production d’hydrogène ; faire des points précis, filière par filière, des avancées possibles. Cela suppose de gros investissements. La PAC va dans la bonne direction mais elle sera loin d’être suffisante.

Vous aimez dire que l’agriculture a besoin de la science...

Oui. L’Europe doit autoriser les nouvelles technologies de sélection variétales (NBT), qui permettent de produire des plantes résistantes aux maladies, à la sécheresse, plutôt que d’utiliser des pesticides. Ce sont des techniques légères, peu coûteuses, même les petites universités peuvent s’en servir. Pour l’heure, la distinction entre OGM et NBT n’a pas été faite par la Cour européenne de Justice. La Commission a ouvert la porte à une clarification, mais elle n’est pas aidée par l’idée fausse que ce sont de « nouveaux OGM ». La commissaire à la santé va se prononcer au printemps 2022 et la législation a des chances d’avancer, d’autant que les ministres de l’Agriculture des grands pays agricoles que sont la France, l’Espagne et l’Italie sont pour, ainsi qu’une bonne partie des Vingt-Sept. Et puis, avec la pandémie, le vaccin, les mentalités ont progressé en Europe sur ces questions scientifiques. Sans vision globale, nous mangerons chinois.

 

Fruits et légumes: adieu souveraineté alimentaire!

 

Les surfaces cultivées reculent, les importations dépassent désormais les exportations. Coût du travail, surtransposition des normes, jeu ambigu de la grande distribution concourent à ce désastre

 
 

« Pas de France forte sans agriculture forte », plaide Julien Denormandie dans une interview à l’Opinion. Le nouveau ministre de l’Agriculture met l’accent, pour le volet agricole du plan de relance, sur la nécessité de défendre la souveraineté alimentaire française. Il y a fort à faire. Dans les faits, la France ne se suffit plus à elle-même pour nombre de productions, en particulier les fruits et légumes.

«  Il faut manger des produits frais français, il n’y a rien de mieux pour la santé, l’environnement », martèle le ministre de l’Agriculture, Julien Denormandie. Depuis son arrivée au ministère, en juillet, il a fait de la souveraineté alimentaire l’épine dorsale de son action, qu’il n’oppose pas pour autant à la nécessité de rester une nation agricole exportatrice.

Pourtant, la puissance agricole française s’est considérablement érodée. Insidieusement. Les données publiées au fil de l’eau dessinent l’effarant panorama d’une France agricole qui ne se suffit plus, et de loin, à elle-même. Fruits et légumes, qui incarnent l’idée de ces fameux « produits frais français de qualité », en sont la triste illustration. La France se voit encore comme un immense verger ? « La vérité est que la production de fruits et légumes ne répond plus à notre propre demande », assène Thierry Pouch, chef économiste des chambres d’agriculture (APCA).

En 2000, selon les données Agreste, la France comptait 145 033 hectares de vergers pour les six principales productions (abricots, cerises, pêches, prunes, poires et pommes). En 2019, la surface était tombée à 86 990 hectares, soit une dégringolade de 40 %. Entre 2010 et 2016, la France a perdu 30 % de ses exploitations arboricoles.

Zones urbaines. « C’est particulièrement vrai pour les pommes, une de nos anciennes productions reines, déplore Josselin Saint-Raymond, directeur de l’Association nationale pommes-poires. Entre 1992 et 2016, la surface de pommiers a chuté de 38 %. Ceux qui ont été arrachés n’ont été remplacés par rien. » Ou plutôt, si, « par des zones urbaines », précise Thierry Pouch. Cela ne va pas s’arranger : « 30% des pommiers français ont plus de vingt ans. C’est leur durée de vie maximale. Il n’y a pas de soutien pour les remplacer. Or il en coûte 50 000 euros à l’hectare. Un investissement que beaucoup de producteurs ne feront pas, tant le contexte est devenu peu propice », ajoute Josselin Saint-Raymond.

La pomme française, qui était championne européenne des exportations – et reste la seule production fruitière à exporter – est l’ombre d’elle-même. Entre 2002 et aujourd’hui, les tonnages ont été divisés par deux (400 000 tonnes cette année). Après l’embargo russe, Italie, Belgique, Pays-Bas et la Pologne ont pris ses parts de marché.

Les surfaces consacrées aux asperges ont été divisées par deux. Les carottes en ont perdu un quart. Un cinquième pour les courgettes

Pour les légumes, les surfaces cultivées sont passées, selon Eurostat, de 303 300 hectares en 1997 à 262 000 en 2019 (-13 %). Les tonnages récoltés ont baissé de 11 % dans le même temps. Mais dans le détail, certaines productions, parmi les plus populaires, ont été massacrées en vingt ans : les surfaces consacrées aux asperges ont été divisées par deux. Les carottes en ont perdu un quart. Un cinquième pour les courgettes. Exprimée en tonnes, la production de choux-fleurs et brocolis a décroché de 34 %.

Les effets sur la balance commerciale sont délétères. Une note de la direction du Trésor de 2018 indique que le solde était, l’année précédente, négatif de 1,1 milliard sur les légumes (et encore, parce que les pommes de terre masquent le marasme de toutes les autres productions), de 3,4 milliards sur les fruits et de 2,1 milliards sur les préparations à base de fruits et légumes. En 2000, le solde était encore équilibré sur les légumes, négatif de respectivement 986 millions et 865 millions d’euros sur les fruits et les préparations.

Que s’est-il passé ? La conjonction de maux bien français. Le coût du travail, d’abord, pour des productions très consommatrices de main-d’œuvre : elle représente 50 % à 60 % du coût final du fruit. « Le problème de différentiel du coût de main-d’œuvre entre la France et ses voisins, en particulier l’Allemagne, l’Espagne, les Pays-Bas, l’Italie et la Belgique, a été soulevé à maintes reprises, déplore Bertrand Rival, directeur de Légumes de France. Cette distorsion condamne tous les producteurs pour la grande distribution ou en vente directe. » Les surcoûts (coût du smic horaire et charges) se chiffrent à 22 % par rapport à l’Allemagne. Avec l’Espagne, le différentiel est proche de 35 %, et de 45 % avec les Pays-Bas.

« Au-delà, nombre d’Etats européens, comme l’Italie et l’Espagne, pratiquent une forme d’exploitation humaine. Il existe parfois une fraude chez nous, mais la France est un des rares pays d’Europe à contrôler et réprimer, ce qui n’est pas le cas dans ces pays, notamment en Italie où la mafia tient les cultures d’olives, de tomates, de raisins, d’agrumes », s’alarme Josselin Saint-Raymond.

Cahiers des charges. Les distorsions de concurrence ne se limitent pas aux coûts. La surtransposition systématique des normes environnementales en France est un énorme handicap. « Les autorités sanitaires européennes émettent des directives pour les utilisations de produits phytosanitaires, détaille le directeur de l’Association nationale pommes-poires. La France est systématiquement – je dis bien systématiquement – plus restrictive sur les doses, le nombre de traitements autorisés. Les impasses techniques que connaît le secteur de la betterave sont le lot quotidien du secteur des fruits et légumes ». L’interdiction unilatérale du glyphosate par la France, l’an prochain, en sera une nouvelle illustration.

« Cette année, faute de traitements adaptés, nous avons perdu 30 à 40 % de la récolte de pommes granny, détaille Josselin Saint-Raymond. Or un hectare de vergers bio, c’est une production deux fois inférieure à un celle d’un verger conventionnel. » Pour lui, la responsabilité est lourde de la grande distribution, qui prend pour des acquis les baisses des utilisations de pesticides et les inscrit même dans les cahiers des charges, sans pour autant accepter de hausses de prix. Les exploitations ne s’en sortent plus.

Pendant ce temps-là, les tonnages de légumes frais grimpent ailleurs : +52 % entre 1997 et 2018 en Allemagne, +30 % en Espagne, +43 % aux Pays-Bas, + 16 % en Pologne, selon Eurostat. Un cercle vicieux : un marché commun, des coûts de production inférieurs, des normes européennes moins disantes mais respectées, une grande distribution qui ne joue le jeu du « manger français » qu’en apparence… Les consommateurs français, incités à consommer des fruits et légumes locaux, en sont réduits à constater leur inexistence devant les étals

La France puissance agricole inébranlable bien installée sur son piédestal, totalement indépendante alimentairement. C’est une image d’Épinal, mais c’est aujourd’hui une vieille photo décolorée. Avec une production supérieure à 70 milliards d’euros en 2020, la France domine pourtant encore totalement le top 5 européen, loin devant l’Allemagne en deuxième position. En grossissant à peine le trait, l’agriculture française c’est celle du Royaume-Uni et de l’Espagne réunie. Là où l’image s’écorne un peu, c’est que le poids de l’agriculture française dans l’UE se réduit au fil du temps passant de 20% de la production agricole européenne à la fin des années 90 à environ 17% aujourd’hui.


Perte de compétitivité et d’indépendance


Deuxième encoche, la perte de compétitivité de la « ferme France » dans son ensemble. La part de marché mondial de l’agriculture française a été divisée par deux depuis le début des années 90 pour tomber juste au-dessus de 4%. Désormais, l’Allemagne et les Pays-Bas ont des parts de marché supérieures à celle de la France qui a glissé de la 2e place des principaux pays exportateurs agricoles au début des années 80 à la 6e aujourd’hui. La contrepartie de cette descente se paie par une performance extérieure qui se détériore avec des excédents qui ont fondu, divisés par quatre depuis 2013 en y intégrant les produits de la mer. Pire encore, la France a été déficitaire courant 2017. Cette cassure historique est avant tout liée à la diminution des excédents avec l’Union européenne et à la montée de la concurrence avec de nos principaux voisins — Allemands, Néerlandais, Espagnols, Britanniques et, depuis peu, ceux venus d’Europe de l’Est.


En d’autres termes, l’indépendance alimentaire de la France s’est réduite et cela se paie notamment par une contribution des excédents agricoles au commerce extérieur de plus en plus faibles. Cette vision macroscopique masque en outre de véritables carences, dans la filière fruits, des produits de la mer et des légumes notamment.


Encore faut-il, pour prendre la pleine mesure des conséquences de la perte de notre indépendance alimentaire, intégrer l’industrie des produits transformés, c’est-à-dire les IAA (hors boissons), les excédents viti-vinicoles masquant la tendance de fond dans l’alimentaire. Avec cette vision élargie, pas de doute possible, « exit » l’indépendance alimentaire pour la France. Le solde a plongé dans le rouge courant 2014 sans jamais revenir ne serait-ce une fois à l’équilibre depuis.


L’affaiblissement du duo agriculture/IAA s’autorenforce, c’est une machine infernale et désormais les importations couvrent une part de plus en plus importante de l’alimentation des Français : près d’un fruit et légume sur deux consommés en France est aujourd’hui importé, plus d’un tiers de la consommation intérieure de volaille (c’était 13% en 2000) et un quart de la consommation de porc. Pour certaines filières, l’extérieure est devenue la première source d’approvisionnement : ainsi si la viande de bœuf d’origine française représente 93% des ventes dans la grande distribution, cette part tombe à 48% dans la restauration qui s’approvisionne massivement avec des produits importés.

 
Problèmes de traçabilité


La montée de la part des produits importés dans nos assiettes n’a pas simplement un coût économique, cela soumet aussi le pays au risque d’un assèchement brutal de ses sources d’approvisionnements en cas de fermetures des frontières, une véritable épée de Damoclès. Mais c’est aussi une traçabilité moins efficiente pour ne pas dire déficiente.


Sur les produits bruts d’abord. Si dans le domaine de l’élevage par exemple, de la naissance à l’abattage la traçabilité individuelle totale (de la naissance de l’animal jusqu’à son abattage) est obligatoire dans l’UE , e n’est pas le cas des autres principaux pays exportateurs de viande, tout particulièrement les États du Mercosur, ce qui expose les consommateurs à des risques sanitaires accrus. De même pour les produits transformés estampillés made in France, leur composition peut très bien être issue de produits venus d’ailleurs au risque de tromper le consommateur. La perte de dépendance alimentaire est aussi antinomique avec le locavorisme, une aspiration de plus en plus forte de la population. Selon les enquêtes de consommation menées auprès des ménages, la demande en produits locaux ou régionaux est à un sommet depuis le début des années 90. A cela s’ajoute l’impact environnemental non pas forcément lié aux méthodes de production, mais tout simplement au transport.


Le prix de notre perte indépendance alimentaire, ce sont des recettes extérieures qui se tarissent, de la croissance et des emplois en moins, des IAA moins performantes, une menace de pénuries sur nos approvisionnements, une traçabilité moins efficace qui s’accompagne des risques sanitaires et de tromperies sur les produits, sans parler du revenu des agriculteurs. C’est aussi une remise en cause du locavorisme et un coût environnemental élevé. Entre hypercompétitivité, sécurité, environnement, le modèle agricole n’a pas fait ses choix et se retrouve aujourd’hui en plein questionnement.

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