Guerre en Ukraine

Publié le par ottolilienthal

100e jour de guerre en Ukraine : d'une opération éclair ratée à un conflit d'usure

Le 24 février, Moscou lance la plus vaste offensive militaire en Europe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Après l'échec de leur offensive-éclair pour faire tomber le régime de Kiev, les forces russes ont réduit leurs ambitions pour se concentrer sur la conquête de la région ukrainienne du Donbass, où se joue désormais une guerre d'usure après 100 jours de conflit.

S'il n'a pas encore obtenu de victoire majeure sur le terrain et a dû même réviser sa stratégie en se repliant sur l'Est de l'Ukraine, Vladimir Poutine ne donne aucun signe de vouloir s'interrompre.

Cent jours après le début de l'invasion de l'Ukraine, les forces russes contrôlent actuellement « environ 20% » du territoire ukrainien, soit près de 125 000 km², a déclaré jeudi Volodymyr Zelensky.

La tactique du rouleau compresseur appliquée par Moscou pour grignoter lentement le Donbass semble porter ses fruits: malgré la résistance ukrainienne, les forces russes contrôlent désormais une partie de la ville-clé de Severodonetsk.  « 80% de la ville est occupée » par les forces russes et les combats de rue font rage, a précisé  le gouverneur de la région de Lougansk, Serguiï Gaïdaï, dans la nuit de mercredi à jeudi. 

D’une guerre de mouvement à une guerre de position

« Dans les semaines qui viennent, Moscou sera dans la nécessité de passer d'une guerre de mouvement à une guerre de position. Son matériel n'est pas régénéré, ses forces s'épuisent. Les positions vont prochainement se geler », explique Mathieu Boulègue, expert au centre de réflexion britannique Chatham House.   

Après la prise du port stratégique de Marioupol (sud-est), permettant de relier la Russie à la Crimée, une victoire militaire dans le Donbass serait bienvenue pour Vladimir Poutine.

Trois fronts simultanés sont ouverts, diluant les forces russes: au Nord vers la capitale Kiev, à l'Est et dans le Sud.

La manœuvre mobilise 160 000 hommes, soit un rapport de forces légèrement supérieur à un pour un contre les Ukrainiens. Or, la doctrine militaire préconise un ratio de trois pour un pour mener une attaque.

Environ 15 000 soldats russes tués

Sous-estimées par l'agresseur et alimentées en armement anti-char et anti-aérien par les Occidentaux, les troupes ukrainiennes infligent de lourds dommages aux Russes

 De sources occidentales, on estime qu'environ 15 000 soldats russes ont été tués. Sans doute moins côté ukrainien, dont ne sort aucune estimation décente, même si Volodymyr Zelensky a estimé perdre « de 60 à 100 soldats par jour », dans un entretien au média américain Newsmax publié mercredi.

Selon un recensement établi par le blog Oryxspioenkop, à partir d'images remontées du théâtre, les Russes ont perdu 739 chars, 428 blindés, 813 véhicules de combat d'infanterie, une trentaine d'avions de chasse, 43 hélicoptères, 75 drones et neuf navires, dont leur bateau-amiral en mer Noire, le Moskva.

Côté ukrainien, on ne parle que de 185 chars, 93 blindés, 22 avions de combat, 11 hélicoptères et 18 navires. 

Du côté des civils, le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme (HCDH) dénombre un total de 8 462 victimes civiles dans le pays : 3 930 tués et 4 532 blessés, au cours de l'attaque militaire russe contre l'Ukraine au 23 mai 2022. Toutefois, le HCDH précise que les chiffres réels pourraient être plus élevés. 

Dans une vidéo, Volodymyr Zelensky affirme que la Russie a « déporté » « plus de 200 000 enfants ukrainiens » depuis le début du conflit. Et annonce que 243 enfants sont morts depuis le début de la guerre, que 446 ont été blessés et que 139 sont portés disparus. L'Unicef, elle, dénombre 262 enfants tués et 415 blessés depuis que le conflit a éclaté.

un sixième paquet de sanctions dont pour la première fois visant le pétrole russe.'Otan se renforce


La Russie a dit avoir lancé son assaut contre l'Ukraine à la fois pour y empêcher un prétendu génocide de populations russophones et pour empêcher l'expansion de l'Otan.

L'échec est patent: l'alliance militaire se renforce sous le parapluie plus que jamais omniprésent des Etats-Unis, déverse des armes à l'Ukraine, et interroge l'Union européenne sur son point d'équilibre et sur son autonomie stratégique.

La Suède et la Finlande, deux pays traditionnellement non alignés, ont déposé leurs demandes d'adhésion à l'Otan. Les Etats-Unis et leurs alliés européens ont aussi déployé des milliers de soldats aux frontières de la Russie, en Pologne et dans les Etats baltes.

Des sanctions en cascade

Soudée comme elle l'a rarement été, l'UE a approuvé lundi un sixième paquet de sanctions dont pour la première fois visant le pétrole russe.

Les dirigeants de l'UE concluent le 30 mai un accord qui devrait permettre de réduire de quelque 90% les importations de pétrole russe d'ici la fin de l'année.

Embargo sur le pétrole russe, investissements interdits, gels des avoirs, restrictions bancaires, des espaces aériens et maritimes: les pays occidentaux ont pris depuis fin février des sanctions d'une ampleur inégalée visant tous les secteurs en Russie et son allié biélorusse dont l'impact reste encore à mesurer.

Mais les effets de la guerre se font sentir à travers le monde, impactant la croissance économique, les chaînes d'approvisionnement et les secteurs alimentaire et énergétique. Et faisant notamment craindre une crise alimentaire, tout particulièrement en Afrique du Nord.

« Ce conflit va être une longue guerre d'attrition », prédit Mark Cancian, de l'institut de recherches américain CSIS. « Aucune des parties n'a l'air de vouloir faire de compromis ou de passer un accord », ajoute-t-il. D'ici là, « on pourrait assister à une pause informelle, une espèce de conflit gelé de basse intensité ».

Par A. SI. avec AFP

 

https://www.lejsl.com/defense-guerre-conflit/2022/06/03/100e-jour-de-guerre-en-ukraine-d-une-operation-eclair-ratee-a-un-conflit-d-usure

Selon les services secrets et le ministère de la Défense britanniques, l'armée russe aurait perdu un tiers de ses forces terrestres engagées en février en Ukraine.

Les services secrets britanniques ont estimé ce dimanche 15 mai que la Russie avait perdu environ un tiers de sa force de combat terrestre déployée en février. L'offensive russe dans le Donbass aurait pris "un retard important" et il serait peu probable que l'armée russe progresse rapidement au cours des trente prochains jours, a évalué le renseignement du Royaume-Uni, dont l'analyse a été relayée par CNBC, l'agence de presse Reuters, ainsi que le ministère de la Défense britannique sur son compte Twitter.

L'offensive de la Russie dans l'est de l'Ukraine, dans la région de Donbass, aurait perdu son élan. Elle "n'a pas réussi à réaliser des gains territoriaux substantiels au cours du mois dernier", a souligné le ministère britannique de la Défense sur Twitter. Contacté par CNBC, le ministère russe de la Défense n'a pas répondu à une demande de commentaire. Selon le Royaume-Uni, l'armée russe aurait été particulièrement touchée par les destructions de ses drones et de ses équipements permettant de franchir les cours d'eau. "Les drones russes sont essentiels pour la connaissance tactique et la direction de l'artillerie, mais ils ont été vulnérables aux capacités antiaériennes ukrainiennes", a précisé le ministère britannique de la Défense sur son compte Twitter.

La semaine dernière, une tentative russe de traverser une rivière dans l'est de l'Ukraine avait été repoussée par les soldats ukrainiens avec de lourdes pertes de matériel, explique CNBC. Enfin, le moral en berne et une efficacité moindre au combat auraient accentué les retards dans l'offensive, selon le ministère britannique. D'autant que "bon nombre de ces capacités ne peuvent être remplacées ou reconstituées rapidement". "Dans les conditions actuelles", peut-on lire sur le compte Twitter de la Défense du Royaume-Uni, "il est peu probable que la Russie accélère considérablement son rythme de progression au cours des trente prochains jours".

 

 

https://www.capital.fr/economie-politique/la-russie-aurait-perdu-un-tiers-de-ses-forces-militaires-terrestres-selon-le-royaume-uni-14

 

L'Ukraine peut gagner la guerre, mais la Russie n'acceptera pas de la perdre

Quels sont les « buts de guerre » des Etats-Unis, alors qu’ils vont accroître considérablement leur aide militaire à l’Ukraine ? Certes, Washington se tient officiellement en dehors d’une guerre qui n’a d’ailleurs jamais été juridiquement déclarée. Pourtant, l’engagement américain au côté de Kiev, chaque jour plus évident, touche aux limites d’une cobelligérance, dénoncée par la Russie. Les Etats-Unis entraînent même derrière eux une coalition ad hoc de près de 40 pays occidentaux – dont la France. Ceux-ci se sont réunis, mardi 26 avril, sur la base américaine de Ramstein, en Allemagne. Le surlendemain, le président Joe Biden a annoncé que les Etats-Unis allaient débloquer dans les prochains mois 20 milliards de dollars d’aide militaire à l’Ukraine, plus 13 autres dans les domaines économique et humanitaire. C’est un montant énorme, qui s’ajoute aux trois milliards déjà versés (sur les quatre reçus par Kiev) : la moitié du budget de la défense de la France. Pour Washington et ses alliés, il s’agit d’aider l’Ukraine contre la Russie. Mais jusqu’où ? C’est là que les choses se compliquent. Si l’on en croit le général Lloyd Austin, secrétaire américain à la défense, l’objectif dépasse le seul théâtre ukrainien : « Nous voulons voir la Russie affaiblie au point qu’elle ne puisse plus faire le genre de choses qu’elle a fait en Ukraine ». De quoi donner du grain à moudre à la rhétorique paranoïaque du Kremlin. Imaginons la réaction de n’importe quelle administration américaine si Moscou ou Pékin déclaraient vouloir « affaiblir les Etats-Unis au point qu’ils ne puissent faire le genre de choses qu’ils ont fait en Irak ». Joe Biden a été plus prudent et diplomate, se contentant de dire qu’il fallait «soutenir l’Ukraine dans sa lutte pour la liberté » – ce que personne ne contestera.

« Résilience »

. Dans la revue Foreign Affairs, Richard Haas, ancien diplomate américain et président du Council on Foreign Relations, s’interroge pourtant : « Que veut l’Occident en Ukraine ? » et demande que l’on définisse ce que serait un « succès, avant qu’il ne soit trop tard ». Après deux mois de guerre, les performances comparées des armées russes et ukrainiennes suscitent en effet une sorte d’euphorie en Occident, sur le thème : « L’Ukraine peut vaincre la Russie. Aidons-là à y parvenir ». Cette analyse est largement partagée en Ukraine même, face à la médiocrité des forces russes et à l’efficacité – inattendue – de leur propre armée. Lors de l’invasion russe, le 24 février, personne n’aurait misé un kopeck sur ce scénario. Même les Américains, qui pourtant formaient et conseillaient l’armée ukrainienne depuis 2014, ne croyaient pas à sa « résilience ». N’avaient-ils pas proposé d’exfiltrer le président Zelensky, après avoir retiré leurs diplomates de Kiev ? Sur le terrain, il est envisageable que les Ukrainiens parviennent à vaincre les forces russes. Celles-ci ont déjà été contraintes de revoir leur ambition à la baisse en abandonnant l’assaut contre Kiev pour se concentrer sur la conquête du Donbass. Cette nouvelle phase a débuté depuis deux semaines déjà et l’offensive majeure attendue ne donne, pour l’heure, que de maigres résultats, avec des progressions de quelques kilomètres, surtout dans la partie nord du front.

Le colonel Michel Goya, expert militaire français, estime que la prise du secteur convoité, un « rectangle de 100 km sur 70 km, l’équivalent d’un département français, pourrait durer de deux à trois mois ». Une nouvelle fois, les effectifs russes sont trop faibles pour la mission qui leur est assignée.

Avant l’invasion, les spécialistes du renseignement français nous disaient que « l’Ukraine était un trop gros morceau pour la Russie ». Ils avaient raison, mais se trompaient sur la conclusion en croyant que Vladimir Poutine bluffait, au motif que connaissant le vrai rapport de force, il renoncerait finalement à cette aventure.

Escalade.

Deux mois plus tard, mieux vaudrait ne pas commettre de telles erreurs. Par exemple, en surestimant les capacités ukrainiennes, comme elles avaient été sous-estimées avant la guerre. Et de la même façon, vis-à-vis des forces russes. Mais surtout ne pas se tromper sur les intentions de Vladimir Poutine. S’adressant, jeudi 28 avril, à son Parlement, le président russe n’a pas été très rassurant : « Si quelqu’un a l’intention de créer des menaces stratégiques contre la Russie, cela sera inacceptable pour nous. Ils devraient savoir que les frappes que nous mènerons en représailles seront fulgurantes ». Parmi les menaces, Vladimir Poutine a expliqué que l’Occident voulait, par exemple, découper son pays en plusieurs morceaux… Dans le vocabulaire de la dissuasion, on parlerait d’« intérêts vitaux de la nation ». Ce sont ceux qui justifient l’emploi d’une arme atomique. Vu du Kremlin, et même si l’on trouve cela déraisonnable, l’affaire ukrainienne relève aujourd’hui de cette catégorie. Qui peut prendre le pari que Vladimir Poutine plaisante ?

Si l’Ukraine peut peut-être gagner la guerre du Donbass, la Russie n’acceptera sûrement pas de la perdre. Le spécialiste américain de la stratégie Edward Luttwak en est persuadé : « Poutine n’acceptera jamais la défaite ». D’où le risque de plus en plus fort, d’une escalade dangereuse. Luttwak dénonce ainsi le « lobby de la victoire » en Occident qui refuse tout cessez-le-feu en espérant que Poutine finisse par s’avouer vaincu avant, sans doute, d’abdiquer…

Aider l’Ukraine à se battre est nécessaire. Le faire sans construire, avec la même énergie, un chemin vers une issue négociée est un jeu dangereux. Le général de Gaulle rappelait que « la guerre, c’est comme la chasse, sauf qu’à la guerre, les lapins tirent ».

Et le lapin Poutine a toujours des choses très déplaisantes dans son terrier…

Jean-Dominique Merchet

« Poutine tente d’encercler les meilleures unités ukrainiennes »

Refoulées dans le Nord, les troupes de Poutine se massent dans le Donbass. À quoi faut-il s’attendre ? Les réponses du stratégiste Benoist Bihan.

Retour dans le Donbass. Après l'échec de son offensive dans le nord de l'Ukraine, Vladimir Poutine a revu ses plans. Ses troupes se concentrent désormais sur l'est du pays, qu'elles occupent partiellement depuis 2014, et ont pris la quasi-totalité de la ville portuaire de Marioupol. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky y voit le début d'une nouvelle phase du conflit. En bon stratège, il n'a pas découvert ce front, malgré les percées russes autour de Kiev. Les meilleures troupes d'Ukraine sont toujours retranchées dans les deux régions du Donbass (l'oblast de Louhansk et celui de Donetsk) et promettent à l'envahisseur russe un combat acharné s'il tente de s'en emparer intégralement. Benoist Bihan est historien militaire et stratégiste. Conseiller de la rédaction Guerres et Histoire, il a publié en 2020 l'ouvrage La Guerre. La penser et la faire aux éditions Jean-Cyrille Godefroy. Il analyse la situation sur le terrain et tente de déchiffrer les nouveaux objectifs de guerre de Vladimir Poutine. Entretien.

Le Point : Est-ce vraiment le début de la seconde phase de l'offensive russe ?

Benoist Bihan : Ça y ressemble. Les troupes russes sont sur le point de s'emparer de la totalité de Marioupol et on note un début de relance de l'offensive de la part des unités qui ont basculé du nord vers l'est et le sud-est du pays. Depuis le début de la semaine, Moscou semble mener des actions préparatoires : beaucoup de frappes et des avancées prudentes, qui s'apparentent à des reconnaissances en force. La Russie, n'a pas – encore – lâché les chevaux, elle est prudente et se contente pour l'heure de tester les défenses ukrainiennes, notamment dans la région de Kramatorsk et Severodonetsk.

La première phase de la guerre est-elle un échec pour Vladimir Poutine ?

Oui, c'est un constat d'échec pour la Russie. Son armée a été refoulée devant Kiev et ses dirigeants ont dû revoir leurs présupposés. Ils pensaient que l'Ukraine tomberait rapidement, que l'opération ressemblerait à un raid ou à une « opération de police » géante. Ils se sont trompés. C'est un scénario similaire qui s'est déroulé à Budapest en 1956, où les Soviétiques ne s'attendaient pas à une véritable résistance et ont dû battre en retraite avant de revenir mieux préparés. En Ukraine, la Russie semble désormais s'être donné un objectif immédiat moins ambitieux qu'au début : la prise du pourtour de la mer d'Azov et des deux oblasts du Donbass.

Toutes les troupes russes ont-elles été transférées du nord vers l'est de l'Ukraine ?

Difficile de savoir quelle proportion d'unités a déjà été redéployée et quelles sont celles qui sont encore en train d'être reconstituées. Car les forces engagées initialement face à Kiev, depuis la Biélorussie ou sur l'axe de Sumy, ont souffert. Plusieurs ont été ramenées vers l'arrière après avoir subi des pertes humaines et matérielles conséquentes.

Dans le Donbass, on dit que la Russie va trouver face à elle les meilleures troupes ukrainiennes.

Il y a eu un certain nombre de redéploiements au début de la guerre vers le front nord, notamment du matériel et des moyens antiaériens. Mais le gros des brigades du Donbass est resté en place. Elles sont expérimentées, combattent depuis des positions préparées et connaissent parfaitement le terrain. Elles peuvent compter sur certains renforts venus du nord, maintenant que la menace semble levée. La question est cependant de savoir quel est leur état actuel, après des semaines de combats et de frappes russes. Les Russes ont certes subi des pertes conséquentes, mais les Ukrainiens aussi. Certaines de ces unités sont sans doute très amoindries.

Le plus dur commence ?

Peut-être. Les Russes sont en train de changer leurs méthodes. On assiste désormais à une planification militaire en bonne et due forme, alors que l'opération initiale ressemblait plutôt à quelque chose de préparé par les services de sécurité. La Russie semble avoir pris la mesure de la résistance ukrainienne. Moscou, dont les méthodes sont déjà dures, pourrait finir d'enlever les gants en termes de moyens engagés, notamment d'artillerie, le principal atout de l'armée russe – c'est la raison pour laquelle Kiev demande avec insistance des moyens d'artillerie occidentaux, capables de contrebattre les pièces russes. Dans le Donbass, les combats seront sans doute encore plus intenses.

Quel est le nouvel objectif militaire de Vladimir Poutine ?

Le but immédiat pourrait être de créer une poche pour tenter d'encercler les meilleures unités ukrainiennes. Il y a deux options. La première, assez ambitieuse, verrait les troupes russes remonter depuis le front sud vers Dnipro et faire la jonction avec celles positionnées dans l'Est. Mais je doute qu'ils aient pu reconstituer assez de forces pour cela dans l'immédiat. La seconde, plus modeste et accessible, consiste à descendre depuis Izyum vers Sloviansk et Kramatorsk, piégeant les unités ukrainiennes du saillant de Severodonetsk. C'est cette « petite solution » qui semble se dessiner actuellement. Les Ukrainiens l'ont d'ailleurs anticipée, et ont mené une contre-attaque sur le flanc des unités russes, au nord d'Iziom depuis Kharkiv. Ce n'est pas une réussite complète apparemment, mais elle peut avoir perturbé les plans russes. Les combats à venir s'annoncent, quoi qu'il arrive, plus brutaux. Les Russes vont désormais jouer sur leur atout, leur puissance de feu. Ils savent qu'ils n'ont pas la supériorité du nombre.

La différence matérielle n'est pas flagrante entre les deux armées. Où sont les redoutables armes de Poutine ?

Les fameuses armes dont tout le monde parle sont davantage destinées à dissuader l'Otan qu'à appuyer des opérations terrestres, comme celles en Ukraine. La Russie a un arsenal décent, notamment en termes de missiles de croisière à longue portée, comme les Kalibr ou les Iskander. L'armée ukrainienne compte de plus en plus sur les armes fournies par les Occidentaux, mais elle dispose également d'armes sophistiquées. Les missiles Neptune, qui auraient coulé le navire amiral russe en mer Noire, le Moskva, ont été développés en Ukraine. Les Russes n'ont pas un avantage décisif technologique sur terre. Dans le domaine aérien en revanche, ils disposent d'avions de combat plus nombreux et plus avancés que les Ukrainiens. Mais là aussi, ils n'ont pas pour l'heure réussi à s'imposer.

C'est l'une des surprises du conflit : la Russie n'est pas maître du domaine aérien.

Non, toujours pas complètement, même si elle dispose indéniablement de l'avantage sur l'aviation et les défenses sol-air ukrainiennes. Le nombre de sorties aériennes russes reste modeste, environ 200 par jour. S'ils ont considérablement usé les défenses lourdes ukrainiennes, ils ont plus de mal avec les défenses sol-air portatives, qui continuent de faire des dégâts, en particulier contre les hélicoptères, qui volent plus bas.

La Russie a subi plusieurs revers depuis le début de la guerre, mais semble sur le point d'arracher sa première grande victoire à Marioupol. Suffisant pour crier victoire le 9 mai, jour où la Russie commémore la victoire sur l'Allemagne nazie ?

Je pense qu'on exagère l'importance de cette date. Il devrait y avoir des annonces ce jour-là – et la prise de Marioupol pourrait être l'une d'elles –, mais sans doute pas de déclaration de victoire. Sauf effondrement soudain de la défense ukrainienne, qui paraît peu probable, on est entré dans une phase d'attrition, qui devrait durer.
Le principal intérêt pour les Russes de s'emparer de Marioupol, c'est de pouvoir dégager les unités fixées par le siège de la ville. Mais là encore, leur nombre n'est pas impressionnant. C'est d'ailleurs pour cela que la prise de Marioupol a tant traîné.

Les Russes veulent conquérir de nouveaux territoires, puis les occuper. Ont-ils assez d'hommes pour cela ?

Probablement pas. L'armée russe actuelle n'est pas faite pour mener des offensives. Elle est organisée et préparée à la défense active et aux contre-attaques proches de ses frontières. Paradoxalement, c'est une armée fondamentalement conçue pour la défensive ! Par ailleurs, elle compte beaucoup sur sa supériorité matérielle et ses moyens de feu – chars, artillerie et missiles –, et dispose en particulier de peu d'infanterie. Difficile pour elle dans ces conditions d'occuper le terrain. En outre, les Russes sont en infériorité numérique, car ils n'ont pas mobilisé leurs réserves, contrairement aux Ukrainiens.

La Russie dispose-t-elle d'une réserve de troupes mobilisable rapidement ?

 
 

Elle pourrait décréter une mobilisation partielle, rappeler les conscrits des années passées, comme l'ont fait les Ukrainiens, mais politiquement Moscou ne semble pas s'y être résolu. Et quand bien même : rappeler ou lever des hommes, les équiper, les armer, les entraîner, tout cela prend du temps et de l'argent. Et ça désemplit les entreprises, au moment où la Russie a besoin de soutenir son économie face aux sanctions. En cas de guerre longue, le vainqueur est celui qui s'épuise le moins vite. À l'heure actuelle, parce qu'elle semble précisément se refuser à s'inscrire dans une guerre longue, la Russie paraît plus proche de l'épuisement militaire que l'Ukraine.

Propos recueillis par

pourquoi la première phase de l’offensive russe est un échec

La vaillance de la résistance ukrainienne n’est pas la seule raison du revers des troupes russes dans le nord du pays. Moscou va devoir revoir sa stratégie.

« C'est une immense tragédie pour nous. » La phrase est aussi forte qu'inhabituelle dans la bouche d'un responsable russe. Interrogé sur la chaîne britannique Sky News, le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov s'exprimait jeudi 7 avril sur le déroulement de l'offensive en Ukraine. Sans donner de chiffres, il a reconnu des « pertes importantes » au sein des troupes envoyées par Moscou dans le pays. Même au plus haut sommet de l'État, impossible désormais de faire comme si le plan des généraux russes se déroulait sans heurts. Quelle différence avec la sortie il y a quelques semaines de Vladimir Poutine qui vantait le « succès » d'une opération, se déroulant « en stricte conformité » avec les objectifs initiaux.

L'offensive surprise lancée le 24 février dans le nord de l'Ukraine devait permettre de s'emparer rapidement de la capitale et de faire fuir les dirigeants locaux. De ce point de vue, c'est un échec. Kiev n'est pas tombée et les Russes ont été contraints de se replier. La ville de Tchernihiv, longtemps encerclée, est de nouveau reliée au reste du pays et les forces ukrainiennes ont même repris possession de postes-frontières avec la Biélorussie, occupés depuis le début du conflit par des soldats russes.

« La vitesse avec laquelle les troupes russes se retirent du nord du pays est surprenante », observe un responsable du renseignement militaire français. Selon lui, environ 60 000 soldats prennent part à ce grand basculement de troupes, qui va du front nord vers celui de l'est. Une réorganisation d'autant plus inquiétante pour Moscou que les observateurs s'attendaient à ce que des troupes fraîches arrivent pour participer à la seconde phase de l'offensive, annoncée dans le Donbass. Ce sont en réalité des soldats déjà usés par des combats difficiles puis par des déplacements longs qui vont venir prêter main-forte à leurs camarades. L'acte II de la guerre est en préparation, le regroupement des troupes russes en cours. Reste à savoir quand et où elles passeront à l'attaque.

Contestés sur terre… et dans les airs

Comment expliquer que le plan initial ait échoué ? Avant le conflit, on présentait l'armée russe comme l'une des meilleures au monde et on donnait peu de chances aux Ukrainiens face à l'ogre russe. La réalité du terrain aura surpris autant les stratèges russes que les observateurs occidentaux. Notamment dans les airs. Les Russes ne sont toujours pas maîtres du ciel, malgré leur flotte de chasseurs et leurs batteries de missiles antiaériens. Le missile S-400, présenté comme l'arme absolue pour descendre les aéronefs ou des missiles ennemis, est quasi-absent des combats. En face, les Ukrainiens ont abattu de nombreux chasseurs et hélicoptères, grâce à des missiles sol-air, notamment fournis par les Occidentaux, qu'ils parviennent à déployer très rapidement sur le terrain.

Sur terre, on estime que les 120 000 soldats déployés par la Russie ont trouvé face à eux entre 150 000 et 200 000 Ukrainiens. Insuffisant pour mener une offensive efficace, estime l'expert français. « Il faut un ratio de trois assaillants contre un défenseur pour pouvoir s'emparer d'un vaste territoire. Pour le combat urbain, comme ce qu'il se passe en Ukraine, ça monte à 5, voire 10, contre 1. On en est loin ! » Selon lui, la qualité des troupes russes laisse aussi à désirer. Alors que Moscou avait envoyé des forces spéciales du FSB et du GRU se battre en Syrie, en Ukraine il y a beaucoup de conscrits et de réservistes.

Kiev avait anticipé que la guerre se gagnerait dans les villes

Quant aux forces d'élite, elles ont été mal utilisées. Les prestigieux et redoutés parachutistes russes, le VDV, sont parvenus à s'emparer de cibles stratégiques, mais ils ont souvent été contraints de les abandonner rapidement aux Ukrainiens, comme ce fut le cas à l'aéroport Antonov de Hostomel, au nord-ouest de Kiev. Les spécialistes occidentaux décriaient l'insouciance des Ukrainiens avant la guerre, faisant remarquer qu'ils ne gardaient même pas leur frontière. En réalité, Kiev se préparait et avait anticipé que la guerre ne se gagnerait pas aux frontières, mais dans les villes.

Côté matériel, les experts s'étonnent de voir que la Russie utilise peu ou pas ses équipements les plus avancés. Avant la guerre, dans les salons d'armement, Moscou exhibait régulièrement son arsenal d'armes de dernières générations. En Ukraine, ce sont majoritairement des hélicoptères, des chasseurs et des blindés un peu âgés qui sont déployés. Face à eux, les Ukrainiens disposent d'ailleurs souvent du même matériel, ce qui leur permet de réparer les engins laissés par les Russes pour les retourner contre eux. Dans les combats rapprochés, l'étude de photos prises à Marioupol laisse penser que les troupes engagées dans les batailles urbaines ne sont pas bien équipées pour ce type de combat.

Le 9 mai en ligne de mire

Sur mer enfin, les experts s'interrogent sur le rôle exact des 40 navires militaires russes présents en mer Noire. En effet, contrairement à ce qui était attendu, aucune opération amphibie majeure n'a été menée jusqu'ici. Pire, depuis le 25 février et la spectaculaire attaque contre trois navires russes dans le port de Berdyansk, Moscou n'a plus utilisé ce port stratégique. Quant à la grande ville portuaire d'Odessa, elle n'a pas encore été approchée. Aucun bombardement massif non plus, les seuls bâtiments détruits par Moscou sont des cibles logistiques.

Contraints de revoir leurs plans, que préparent les généraux russes ? Pour eux, la prochaine échéance importante est celle du 9 mai, jour où le pays célèbre la grande victoire patriotique, la victoire sur l'Allemagne nazie. Quel trophée pourront-ils apporter à Vladimir Poutine ce jour-là ? Une victoire totale dans le Donbass ? Les experts militaires français jugent l'objectif inatteignable. « En tout cas pour le 9 mai de l'année 2022 », grince un officier supérieur, qui rappelle une chose : dans l'est du pays, la Russie va trouver face à elle les meilleures troupes ukrainiennes.

Conquérir un territoire est une chose, il faut ensuite être en mesure de le tenir, et ça demande beaucoup de troupes disponibles », abonde un autre. « Le plus dur reste à faire », résume-t-il en lançant un avertissement : « L'impatience russe commence à se faire sentir et elle aura une conséquence directe : l'augmentation du niveau de violence. »

Julien Peyron

Tchernobyl : la folle histoire des soldats russes contaminés

Impréparation ? Mépris des troupes ? Pour occuper la centrale nucléaire, des militaires russes ont traversé la « forêt rouge », un lieu hautement radioactif…

L'histoire est folle et révélatrice de la manière dont les dirigeants russes considèrent leurs propres militaires. Il existe une forêt en bordure du réacteur numéro 4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl, prise par les Russes quelques heures après l'invasion du 24 février. Ce lieu boisé, qui abrite un véritable écosystème, porte un nom : la « forêt rouge ». Après l'explosion du réacteur numéro 4 le 26 avril 1986, la forêt de pins a pris une teinte rouge en raison des retombées radioactives qui ont tué la chlorophylle. Depuis, elle se trouve dans la zone d'exclusion, interdite au public dans un rayon de 30 kilomètres autour de la centrale. Elle est même un des endroits les plus contaminés du périmètre. Ces derniers jours, l'armée russe a quitté le site, permettant aux ouvriers, jusqu'ici retenus, de retrouver leurs familles. L'agence Reuters a pu interviewer deux de ces employés de la centrale, dont le témoignage est éminemment instructif.

D'abord, les deux hommes ont été sidérés de voir les chars russes rouler à vive allure dans la zone d'exclusion, soulevant à leur passage de la poussière radioactive. « Le convoi a soulevé une grosse colonne de poussière. De nombreux capteurs de radioprotection ont montré des niveaux élevés », a expliqué un des deux témoins. Leur étonnement fut encore plus grand en constatant qu'aucun des militaires russes venus pour prendre la centrale nucléaire n'était équipé de tenue de protection. « C'est suicidaire », selon un des deux ouvriers, car la poussière inhalée est susceptible de provoquer des radiations internes. Energoatom, l'agence nucléaire ukrainienne, a mesuré une augmentation des niveaux de radiations à Tchernobyl, sept fois supérieure à la normale, en raison de la perturbation des sols. En outre, des tranchées auraient été constatées dans la zone d'exclusion après le départ des blindés russes. « La Russie a fait preuve d'irresponsabilité sur tous les plans, que ce soit le refus de laisser le personnel de la centrale remplir ses fonctions ou le creusement de tranchées dans la zone contaminée », a affirmé le ministre ukrainien des Affaires étrangères, Dmytro Kuleba. « Sans surprise, les occupants ont reçu des doses importantes de radiations. Ils ont paniqué au premier signe de maladies [diarrhées, vomissements… : NDLR]. Et c'est apparu très soudainement », déclare l'agence dans un communiqué, qui indique que du matériel hautement contaminé a été enterré à la hâte non loin de la centrale. Beaucoup de soldats russes auraient été accueillis à l'hôpital de Gomel, un centre de radiothérapie en Biélorussie.

Une semaine après l'occupation de la centrale, des spécialistes de l'armée russe formés à la gestion des radiations sont arrivés sur le site. Un peu tard au regard des risques encourus. Après avoir vu les soldats russes traverser la « forêt rouge », un des ouvriers les a mis en garde sur les risques pour leur vie. Les soldats en question, certains très jeunes, n'avaient jamais entendu parler de l'explosion d'un réacteur nucléaire… « Quand on leur a demandé s'ils étaient au courant de la catastrophe de 1986, l'explosion du quatrième bloc, ils n'en avaient aucune idée. »

 

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l’armée russe affiche ses limites

Le général François Chauvancy et Marie Mendras, politologue au CNRS et au CERI, analysent la stratégie de l’armée russe, qui est dispersée en Ukraine et montre des failles.

 

 

“L’armée russe est complètement dispersée sur le théâtre des opérations. Conquérir une ville demande beaucoup d’hommes. Je ne pense pas que l’armée russe ait autant d’hommes que l’on croit”, explique le général François Chauvancy. “On peut estimer entre 120 000 et 150 000 hommes russes sur le terrain pour conquérir un territoire plus grand que la France et très urbanisé”, note le général. Pour lui, la stratégie de Vladimir Poutine est de “limiter les cibles”

“Il n’y a pas de but de guerre”

“L’échec ou le succès dépend de ce qu’était le but de la guerre au départ. C’est le grand point d'interrogation et c'est ce qui rend le travail de la mission des commandants militaires de l’armée russe totalement inextricable”, analyse Marie Mendras, politologue au CNRS et au CERI. “Il n’y a pas de but de guerre”, assure-t-elle.

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"le pays peut être matraqué, en partie détruit, mais les Russes ne gagneront pas", estime un expert en stratégie militaire

D'après Pierre Servent, Vladimir Poutine n'aura pas assez de soldats pour organiser l'occupation totale du territoire ukrainien et ses 44 millions d'habitants. Mais "le rouleau compresseur russe va continuer à se dérouler, à écraser les villes qui résistent".

L'évacuation des civils se poursuit, mardi 8 mars, dans plusieurs villes ukrainiennes pour échapper aux bombardements de l'armée russe, après l'annonce d'une série de cessez-le-feu par Moscou. Deux semaines après le début de la guerre, la capitale Kiev, Karkhiv (nord-est), la deuxième ville du pays et Marioupol (sud), résistent encore. Mais jusqu'à quand ? "L'Ukraine a prouvé une capacité de résistance assez extraordinaire", juge Pierre Servent, spécialiste des questions de défense, auteur de Cinquante nuances de guerre aux éditions Robert Laffont.  Il y a eu un certain nombre de défaillances dans le mode opératoire mais le rouleau compresseur russe va continuer à se dérouler, à écraser les villes qui résistent. Kharkiv, Irpin, Marioupol, etc."

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franceinfo : Les États-Unis ont-ils raison de dire que les russes ont déjà mobilisé la quasi-totalité de leurs troupes massées à la frontière dans la guerre en Ukraine ?

Pierre Servent : Selon mes informations, oui, c'est à dire en gros, les 190 000 hommes qui étaient positionnés en Biélorussie et en Russie sont engagés dans la bataille. Les derniers qui n'avaient pas été engagés se trouvaient en Biélorussie. Il s'agit des unités composées d'appelés du contingent, donc de soldats qui font leur service militaire et qui ont été engagés tardivement parce que le commandement militaire, considérait, à juste titre, que c'était des unités qui n'étaient pas suffisamment combatives pour se retrouver en face de civils qui pourraient s'opposer en combattant. L'ensemble des forces est engagé, mais on a noté des faiblesses du dispositif, à savoir notamment sur tout ce qui est approvisionnement et logistique. On note aussi une coordination assez faible entre l'aviation et les troupes au sol. Cela explique en partie pourquoi le rouleau compresseur russe marque un peu le pas.

Il n'y a pas de ruse dans la façon d'avancer des Russes aujourd'hui ? 

Non, il n'y a pas de ruse. Pour tous ceux qui ont analysé les guerres en Tchétchénie, en Géorgie, mais surtout en Syrie, les Russes reviennent à leur "savoir-faire", c'est à dire on assiège, on étrangle, on se sert des civils comme levier de guerre pour casser le moral des militaires. Il s'agit de toutes les opérations pour couper l'eau, l'électricité, la possibilité d'utiliser le portable, internet, etc. Le but, c'est vraiment de démoraliser des civils. L'objectif est de segmenter le terrain, de le matraquer par avions, avec des missiles de croisière, des lance-roquettes, multiples, des bombes thermobariques.

"Une fois que ce travail de destruction sera considéré comme à peu près terminé, il y aura pénétration au sol, y compris de tueurs spécialisés."

Pierre Servent

à franceinfo

Les Tchétchènes, qui sont concentrés notamment du côté de Tchernobyl, les commandos de Wagner qui sont au sud et les Américains disent -je n'ai pas pu vérifier cette information - qu'éventuellement des miliciens syriens, ceux qui étaient spécialisés dans l'épuration ethnique en Syrie pourraient être engagés également. Il y a deux points qui bloquent, qui posent problème à Poutine, c'est Odessa et Kiev, car il a construit un narratif sur la libération de l'Ukraine des nazis. Les nazis, à partir de 1941 quand ils ont envahi l'Ukraine, n'ont pas détruit ni Kiev ni Odessa. Et donc là, il a un tout petit problème d'image.

On a tort de penser que l'armée russe est en difficulté aujourd'hui ?

Les choses ne se sont pas déroulées comme Poutine l'imaginait. Le Président russe pensait que le pays s'effondrerait assez rapidement, que le président Zelensky fuirait et qu'il serait donc possible, à la façon soviétique, de prendre la capitale Kiev. Un peu à la façon de ce que les Russes avaient fait en 1956 à Budapest, puis en 1968 à Prague. C'est ça le mode de fonctionnement russe, et c'est d'ailleurs pour ça que Poutine n'a pas engagé toutes les forces qui étaient massées autour du pays. Mais les choses ne se sont pas passées ainsi.

"L'Ukraine a prouvé une capacité de résistance assez extraordinaire. Il y a eu un certain nombre de défaillances dans le mode opératoire. Le rouleau compresseur russe va toutefois continuer à se dérouler, à écraser les villes qui résistent. Kharkiv, Irpin, Marioupol, etc."

Pierre Servent

à franceinfo

Et cela sans aucune distinction d'objectifs civils et militaires, et même en visant assez cyniquement les hôpitaux ou les bâtiments universitaires, les bâtiments civils, les maternités, etc. C'est un classique. Je crois qu'il n'y a vraiment que ceux qui n'ont pas suivi les derniers conflits qui sont surpris par cela. Ensuite il y aura la conquête au sol. Tout cela peut prendre encore plusieurs semaines, notamment parce que l'armée ukrainienne, d'une façon assez étonnante ne sombre pas. Elle fait face de façon incroyable alors qu'elle n'est pas ravitaillée et qu'elle n'a pas des stocks inépuisables. Alors, il y a peut-être les armements européens qui arrivent, je ne sais pas comment d'ailleurs, mais c'est vrai que l'armée ukrainienne résiste. Donc là, il y a quelque chose qui patine du côté russe, mais ils vont continuer à mettre le paquet et ils ont une maîtrise totale du ciel et une capacité en missiles de tous types, y compris de missiles de croisière navals, puisque ils ont le contrôle de la mer d'Azov et une partie de la mer Noire. Donc, en effet, cela va moins vite que ce que les russes pensaient, mais ils vont continuer à mettre toutes leurs forces dans la bataille.

On ne peut pas parler de difficultés?

Il y a difficulté par rapport aux plans d'origine, c'est à dire l'idée d'une conquête très rapide du territoire, une chute de Kiev facilitée par un coup d'État. Ce plan-là est déjoué puisqu'au treizième jour, des villes très importantes comme Kiev, Kharkiv, Marioupol ou Odessa résistent toujours. La machine russe bute sur la résistance ukrainienne. Mais dans la durée, sauf miracle, malheureusement, le rouleau compresseur russe dont parle le chef d'état-major des Armées, le général Thierry Burkhard, arrivera à ses fins. Cela ne veut pas dire que la résistance ukrainienne sera tuée. C'est pour ça que les buts de guerre de Poutine sont fous. Ils sont fous car avec 200 000 hommes, imaginer tenir un pays comme l'Ukraine, qui est plus grand que la France, qui a une population de 44 millions d'habitants c'est impossible.

 

"Vladimir Poutine rentre dans un conflit qui pourrait à terme le faire sauter ou marquer la fin du personnage."

Pierre Servent

à franceinfo

Les Ukrainiens, l'armée ukrainienne peut perdre, le pays peut être envahi, matraqué, détruit en partie mais à mon avis, les Russes ne gagneront pas au final. Je rappelle qu'en France occupée durant la Seconde Guerre mondiale, les Allemands avaient jusqu'à 440 000 soldats d'occupation en France, dans un pays qui était administré par le régime collaborateur et antisémite de Vichy. Ce qui fait que toute la partie administration, police, gendarmerie était prise en charge par les Français du système collaborateur. Mais il y avait quand même 440 000 hommes. Donc, est ce que Poutine va mettre son million de soldats en occupation en Ukraine ? Je ne sais pas. Je ne comprends pas ce qu'il cherche à l'arrivée.

Nathanael Charbonnier - franceinfo
Radio France
 
Publié

 

https://www.francetvinfo.fr/monde/europe/manifestations-en-ukraine/guerre-en-ukraine-le-pays-peut-etre-matraque-en-partie-detruit-mais-les-russes-ne-gagneront-pas-estime-un-expert-en-strategie-militaire_4998324.html#xtor=EPR-2-[newsletterquotidienne]-20220310-[lestitres-coldroite/titre5]

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D
Celui qui gagne, ce n’est pas le vainqueur militaire.<br /> L’Ukraine, un nouveau bourbier pour la Russie.<br /> Mais quel désastre humanitaire.
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