À mort le sport !

Publié le par ottolilienthal

 

 

Elodie Emery - Marianne

 

On croyait la critique de l’idéologie de la performance sportive engloutie avec les années 70. Des philosophes et de jeunes sociologues la remettent pourtant au goût du jour en librairie, tandis que se profilent les Jeux Olympiques de Londres cet été.

 

     
Ça commence par un bruit de fond, à peine un doute. Un chiffre qui sonne tout drôle aussi. Le budget des Jeux Olympiques, qui débuteront le 27 juillet prochain à Londres, s’élève à 28,6 milliards d’euros. Quand on sait que Montréal a mis trente ans à rembourser les dettes contractées pour les jeux d’été de 1976, que la Grèce, qui les a organisés en 2004, est loin d’être rentrée dans ses frais - 9 milliards d’euros -, on se demande si les Anglais ont vraiment de quoi exulter. Contrairement à une idée reçue en effet, les Jeux enrichissent rarement la ville qui les organise, et profitent avant tout à la médiatisation des marques.

Mais ce formidable moment de communion entre les peuples ne doit surtout pas être entaché par des mesquineries comptables ! Voilà des années qu’on s’entend répéter que le sport exalte des vertus universelles telles que la compétition et le dépassement de ses propres limites. La performance à tout prix. La passion du « plus vite, plus haut, plus fort », comme le rappelle justement la devise olympique. Malgré l’ambiance de liesse générale, le doute se précise aux yeux de certains : à l’heure d’une crise du modèle capitaliste qui n’en finit plus d’étouffer l’Europe, ces « saines » valeurs ressemblent à s’y méprendre à celles qui nous ont conduits dans le mur.

Conséquence du calendrier (deux grandes kermesses viendront rythmer l’été, les JO et la Coupe d’Europe de football), des voix s’élèvent aujourd’hui pour dénoncer le règne hégémonique du sport, ce « fléau mondial », pour reprendre le sous-titre du livre de Marc Perelman (1), réédité cette année. Le philosophe Robert Redeker, collaborateur de « Marianne », publie également un essai intitulé L’emprise sportive (2) analysant ce phénomène mondial dont « chacun fait comme s’il allait de soit ». Un ouvrage collectif de jeunes sociologues, Le sport contre la société (3), s’interroge aussi sur cette « institution centrale de la société capitaliste dominante » qui ne souffre nullement de la récession financière. Des revues telles que Inflexions (4) ou Vacarme (5) ont également consacré des numéros à la réflexion sur la place du sport, quand une autre, intitulée Quel sport ? (6) en est à son 16ème numéro sur le sujet. Un roman, enfin, Dernier shoot pour l’enfer (7), raconte l’enquête d’un journaliste sportif qui accuse l’équipe de France de football de s’être dopé quand elle a gagné la Coupe du monde de 1998. « Bien qu’inspirée de faits réels et fondée sur de nombreux témoignages et documents, cette histoire est une fiction », prévient l’auteur – qui écrit néanmoins sous pseudonyme, au cas où la « fiction » défriserait certains.

Pour l’essentiel, les thèses de ces ouvrages sont issues en droite ligne des années 70, quand baba cools et intellectuels critiques étaient unis dans une même aversion pour le culte de la performance. Les chaînes de télévision thématiques (Tennis TV, Foot +, Golf Channel…) n’avaient pas encore envahi les bouquets satellite, mais le sport était déjà accusé de focaliser l’attention de la planète entière sur ces jeux du cirque modernes, transformant « l’intelligence en un muscle tendu vers la victoire et le gain » (Robert Redeker). A l’époque, l’écho de ces idées ne se limitait pas au timide bruit de fond que l’on croit entendre aujourd’hui. Le sociologue Jean-Marie Brohm, ancien professeur d’Education Physique et figure tutélaire de la critique radicale du sport en France, se souvient : « Quand nous avons organisé le Comité pour le boycott de l’organisation par l’Argentine de la Coupe du Monde de football en 1978, il y avait eu un véritable mouvement de masse. Nous avions le soutien de Vladimir Jankélévitch, de Foucault, de Catherine Deneuve… ». Mais aussi de Jean-Paul Sartre, de Jean-Marie Domenach, Louis Aragon, Simone Signoret ou Marek Halter. La pétition lancée par le comité avait récolté pas moins 150.000 signatures. C’était il y a 30 ans.

Entre-temps, des centaines de « records historiques », de « rencontres au sommet» et de « performances inoubliables » ont façonné notre passion collective. Unanimement considéré comme une bénédiction pour l’humanité, le sport a éjecté tout pensée dissonante hors du débat public. Une sentence qui a revêtu un caractère définitif le 12 juillet 1998, quand l’équipe de France a remporté la Coupe du monde de football. Politiques, intellectuels de droite comme de gauche, femmes, enfants, publicitaires, cols blancs et cols bleus, blacks, blancs, beurs : un orgasme généralisé a voué la France à une joie unanime. En 1997, anticipant peut-être la déferlante, Jean-Marie Brohm choisissait de dissoudre sa revue pionnière dans la critique radicale du sport (« Quel corps ? », qui ressuscitera 10 ans plus tard sous le nom « Quel sport ? »). « D’un côté, cela confirmait nos thèses au-delà de nos espérances, c’était une véritable mystification de masse ! Mais de l’autre, l’événement a placé notre discours dans une telle situation de décalage qu’il fallait réfléchir à notre orientation stratégique ».

D’autres éléments sont venus donner raison à Jean-Marie Brohm et à ses camarades de lutte. Les institutions sportives internationales comme le CIO (Comité International Olympique), indifférentes aux multiples scandales de corruption qui les ont éclaboussées, n’hésitent plus à le claironner sur leurs sites internet : « Les Jeux olympiques sont l’une des plateformes les plus efficaces de marketing international dans le monde, atteignant des milliards de personnes dans plus de 200 pays et territoires à travers le monde » (8). Des Etats ayant une conception pour le moins élastique des droits de l’Homme, comme la Chine, continuent à se servir de ces manifestations internationales pour légitimer leur pouvoir et polir leur image. La course aux médailles a aussi autorisé une sélection des athlètes dès le berceau et des rythmes d’entraînement qui feraient presque passer l’univers totalitaire dédié au sport qu’imaginait Georges Perec dans W ou le souvenir d’enfance (1975) pour une promenade de santé. Dans Le Sport contre la société, le sociologue Clément Hamel rappelle ainsi les circonstances infiniment poétiques qui ont présidé à la naissance du joueur de basketball chinois Yao Ming : « Lorsque sa mère, Fang Fenghi, 1,88 mètre et capitaine de l’équipe nationale féminine, prend sa retraite, les autorités sportives “lui suggèrent”, comme c’est l’usage depuis Mao, de “produire un champion”. Elles lui trouvent rapidement un père, Yao Zhiyuan, 2 mètres et joueur d’un des clubs pro de Shanghai ». Résultat : un rejeton de 2,29 m, prêt à l’usage. Les records devant être battus à chaque compétition pour assurer le show, la nature a certes besoin d’un coup de pouce pour fabriquer des athlètes à la hauteur du défi. « Là-dessus il faut être cohérent et un peu honnête, confie le footballeur Vikash Dhorasoo à la revue Vacarme. On ne peut pas demander aux gars de battre des records, aux cyclistes de monter des cols à des vitesses incroyables, et tout ça à l’eau claire. Défendre à la fois la course à la performance à tout prix et la chasse au dopage, c’est prendre les gens pour des imbéciles ». Cette violence que les sportifs retournent contre eux-mêmes, les supporters s’en font l’écho à leur manière. Dans son dernier numéro, « Quel sport ? » dresse une liste non exhaustive des « centaines de faits de violence mortifères avérés qui ont lieu depuis chaque saison, depuis une bonne quarantaine d’années, à l’intérieur et autour des stades » : « Maroc, 7 morts après un match de foot », « Hooliganisme : 13 personnes condamnées à Lucerne », « Tunisie : un stade de football évacué après des violences », etc.

Seulement voilà, ces scandales n’intéressent personne. Tenus pour des dérives n’ayant rien à voir avec l’ « essence » du sport, ils sont oubliés en moins de temps qu’il n’en faut pour décapsuler une bière devant un bon OM-PSG. Difficile, en effet, d’exercer encore un jugement critique quand le sport s’est infiltré dans tous les domaines de nos vies. « Ce n’est plus tant la guerre qui est un « grand match », mais la vie elle-même, la « lutte » de tous contre tous dans un monde au devenir incertain, écrit Luc Robène dans Inflexions. L’univers de l’entreprise, à son tour, est irradié par ces images de chocs d’affrontements, de stages physiques, de préparations au combat économique, de constitutions d’équipes de collaborateurs offensifs coachés par des directeurs de ressources humaines inspirés ». Sur nos CV, nous n’oublions jamais de mentionner nos faits d’armes sportifs pour démontrer notre combativité. Le ministère de la Santé et ses injonctions au « bougisme » ont scellé dans les esprits le lien entre « sport » et « santé », et c’est bien pour dompter nos corps toujours trop flasques comparés à ceux des « dieux du stade » que nous nous précipitons sur les tapis de course et rameurs des clubs de fitness. « Ces milliers de coureurs du dimanche qui éructent et crachent leurs poumons avec leur MP3 sur les oreilles comme des troupeaux hypnotisés par l'idéologie du bien-être égocentré » ne laissent pas de consterner Fabien Ollier, digne héritier de Jean-Marie Brohm. Dans son lycée du Sud de la France, ce prof d’Education Physique et Sportive, philosophe, s’efforce de déclencher chez ses élèves une prise de conscience de l’impact du sport sur les liens sociaux.

« L’incitation majeure des pouvoirs publics et des médias, c’est d’éprouver son corps dans la douleur. La valorisation incessante de cette défonce physique a un sens politique : il s'agit d'une auto-chloroformisation des consciences par le biais de la fatigue volontaire. Les endorphines opioïdes sont sécrétées, le corps plane, on ne pense plus. C’est un shoot généralisé que chacun se prodigue pour oublier la triste réalité. »

Il ne s’agit naturellement pas de dire que posséder une paire de Nike est le plus court chemin vers la servitude volontaire. Mais on constate que, tandis que l’on s'autorise aujourd’hui à remettre en cause le néo-libéralisme, l’idéologie sportive, elle, n’est jamais inquiétée. Rêver d’un autre modèle économique, d’accord, mais à condition de ne jamais bousculer un phénomène qui concentre pourtant toutes les tares du vieux système.

 

(1) Le sport barbare, Marc Perelman. Réédité en 2012 chez Michalon
(2) Robert Redeker, L’emprise sportive, François Bourin Editeur, sortie le 23 mai 2012
(3) Clément Hamel, Simon Maillard, Patrick Vassort, Le sport contre la société, Le bord de l’eau éditions, sortie le 14 juin
(4) Inflexions n°19, Le sport et la guerre, La documentation française
(5) Vacarme n°45, textes disponibles en ligne
(6) Quel sport ?, disponible en ligne
(7) Ludo Sterman, Dernier shoot pour l’enfer, Fayard noir
(8) Cité dans Le sport contre la société
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