Chine, l'empire du Milieu..

Publié le par ottolilienthal

"Nous avons systématiquement abdiqué devant les revendications de la Chine: transferts de technologies, traités inégaux, droits de douane déséquilibrés, razzia sur nos entreprises sans réciprocité. En résumé, un Munich industriel." François Genthial, Red chef magazine Capital.

(extrait de https://2000watts.org/index.php/energies-fossiles/peak-oil/1165-energies-economie-petrole-et-peak-oil-revue-mondiale-juin-2020.html)

Coronavirus: Pékin cherche toujours à prendre sa revanche sur l’histoire

Vue de Chine, la pandémie actuelle pourrait rebattre les cartes et lui permettre de tourner définitivement la page des humiliations du passé

 

   

La médiatisation de la « convocation » au ministère des Affaires étrangères de Lu Shaye, ambassadeur de Chine en France, pour « certains propos » liés au coronavirus est un nouvel épisode dans l’affrontement entre une partie de l’Occident et Pékin que la crise sanitaire actuelle ne fait qu’exacerber.

Au-delà des affirmations parfois contestables publiées, le 12 avril, sur le site de l’ambassade de la République populaire de Chine en France par « un diplomate chinois en poste à Paris », il convient en effet d’interpréter cette séquence comme la prise de conscience, de part et d’autre, d’un possible basculement de l’équilibre international en faveur de la deuxième puissance économique de la planète.

Face à cette évolution qui n’est pas nouvelle, mais qui s’accentue dans ce contexte de pandémie mondiale, nous sommes entrés dans une phase inédite où la Chine affiche de plus en plus ouvertement son message, voire ses ambitions. L’affirmation de Pékin s’inscrit dans un temps long et son accélération depuis quelques semaines exprime un opportunisme que les circonstances actuelles lui procurent.

Depuis son accession au pouvoir en novembre 2012, Xi Jinping a cherché à donner de la perspective à sa politique et à la présenter comme une continuité d’une histoire interrompue inopinément par la guerre de l’opium en 1840. Rappelons que sa première intervention marquante en tant que secrétaire général du Parti communiste s’était déroulée au Musée national, où se tenait une exposition intitulée « La route vers le renouveau ». Il y avait construit un lien entre la Chine impériale et celle dont il avait désormais la charge. Il présente alors la renaissance du pays comme « le rêve le plus cher de la nation chinoise dans l’histoire moderne », citant à la fois des poètes classiques et Mao Zedong.

Les premiers signes de l’affaiblissement occidental lors de la crise financière de 2008 ont été l’occasion pour les responsables chinois de l’époque de commencer à contester l’ordre mondial issu de la fin de la Seconde Guerre mondiale

Modernisation de l’armée. Il s’agit d’effacer l’humiliation subie par la Chine face à l’Occident au XIXe siècle. L’actuel dirigeant n’est pas le premier à viser cet objectif, mais il est celui qui peut sans doute y parvenir grâce au poids pris par son pays dans divers domaines, de la finance à la technologie en passant par la diplomatie.

Les premiers signes de l’affaiblissement occidental lors de la crise financière de 2008 ont été l’occasion pour les responsables chinois de l’époque de commencer à contester l’ordre mondial issu de la fin de la Seconde Guerre mondiale et largement façonné par les Américains et les Européens. Mais la relative faiblesse militaire de leur pays les incite tout de même à une certaine prudence tandis qu’ils lancent, grâce à des gros moyens financiers, la modernisation tous azimuts de leur armée. Xi Jinping, qui, rappelons-le, a construit son influence interne dans l’ombre des militaires, a récolté les fruits de cette politique, tout en réorganisant et en mettant au pas du Parti l’Armée populaire de libération.

De la même manière, il s’est beaucoup investi dans l’élaboration de la politique étrangère comme en témoigne la tenue répétée de la Conférence centrale sur le travail relatif aux affaires étrangères que ses prédécesseurs, Jiang Zemin et Hu Jintao, n’avaient organisée qu’une seule fois pendant leur mandat. Il y a rappelé, en 2018, que « la diplomatie représentait la volonté de l’Etat, et que le pouvoir diplomatique devait rester au sein du Comité central du PCC », en d’autres termes entre ses mains, et qu’il fallait défendre « l’autorité du Comité central du PCC comme principe général et renforcer le leadership centralisé et unifié du Parti sur le travail diplomatique ».

Depuis plusieurs mois, les autorités chinoises ont pris l’habitude de répondre du tac-au-tac aux critiques occidentales que ce soit sur les liens entre Huawei et le pouvoir, sur la question des Ouïghours ou celle de Hong Kong

Intensification. Il en a d’abord découlé une intensification des propositions chinoises sur la scène internationale, que ce soit dans le cadre des relations bilatérales ou celui des instances multilatérales. Le doublement du budget alloué au ministère des Affaires étrangères chinois entre 2012 et 2018, en est l’une des plus évidentes illustrations. Cette activité a permis à Pékin de faire avancer certains de ses projets comme les nouvelles Routes de la soie et à renforcer son influence dans plusieurs organisations internationales au moment où les Etats-Unis réduisaient la voilure.

En décidant de ne plus financer l’Organisation mondiale de la santé, dont il met en cause « la mauvaise gestion » dans la crise du coronavirus en affirmant que « si l’OMS avait fait son travail et envoyé des experts médicaux en Chine pour étudier objectivement la situation sur le terrain, l’épidémie aurait pu être contenue à sa source avec très peu de morts », Donald Trump fait le jeu de Pékin et manifeste une certaine faiblesse. Cela donne des arguments à la Chine pour poursuivre sa politique et affirmer de plus en plus fort ses positions.

Depuis plusieurs mois, les autorités chinoises ont pris l’habitude de répondre du tac-au-tac aux critiques occidentales que ce soit sur les liens entre Huawei et le pouvoir, sur la question des Ouïghours ou celle de Hong Kong. Ce qui a changé, c’est que la parole occidentale résonnait plus puissamment comme l’a illustré l’année écoulée, mais avec la crise du coronavirus, elle s’est affaiblie et l’écho chinois se fait davantage entendre au point de réveiller la diplomatie française.

 

Claude Leblanc

Les méthodes de la Chine pour contrôler ses minorités en France

VIDÉO. Ouïgours, Tibétains ou Hongkongais, ils font l'objet de mesures d'intimidation du régime chinois. L'objectif ? Les faire taire, raconte Franceinfo.

 

Alimentation: comment la Chine a raflé le pouvoir mondial

La direction de l’Organisation de l’ONU pour l’agriculture et l’alimentation (FAO) vient d’échapper à la France. Face à Pékin, pour qui la fin a justifié les moyens, Paris a péché par naïveté

 

Qu Dongyu a été élu le 23 juin à tête de la FAO, l’organisation de l’ONU dédiée à l’agriculture et à l’alimentation. Le candidat chinois a battu dès le premier tour la Française Catherine Geslain-Lanéelle, soutenue par l’Europe. En exclusivité, l’Opinion fait le récit d’une impitoyable campagne chinoise émaillée de coups tordus.

 
 
 

La campagne pour la tête de la FAO, l’agence de l’ONU pour l’agriculture et à l’alimentation, se résume en une image, frappante. Le 23 juin au matin, jour du vote au siège de l’organisation internationale, à Rome, la candidate française Catherine Geslain-Lanéelle arrive en minivan. Avec elle, son équipe de campagne et des représentants de l’ambassade de France. Devant la barrière, deux énormes autobus Pullman sont garés. On s’amuse dans le minivan : « Voilà la délégation chinoise ! » Sauf que la blague n’en est pas une. « Ils étaient 80, nous sept », confie Catherine Geslain-Lanéelle.

Cette disproportion des forces aura marqué toute la campagne et, surtout, son issue. Ce soir-là, la candidate de la France et de l’Europe concède une défaite incontestable. Le chinois Qu Dongyu est élu au premier tour, avec 108 voix. Catherine Geslain-Lanéelle en recueille 71. Le Quai d’Orsay tablait sur 85. Il n’y aura pas de second tour. Du jamais vu.

La journée fut électrique. On s’observe. Les votes des 192 représentants à la FAO sont supposés être secrets. Mais dans les jours précédents, selon un courrier diplomatique que l’Opinion a consulté, la France a des soupçons. Elle demande, en vain, à la FAO l’installation de portiques de détection, afin que les délégués ne puissent entrer dans l’isoloir avec leurs téléphones portables. La Chine et ses alliés s’y opposent. Et pour cause. Plusieurs votants ont rapporté à la délégation française que la Chine avait demandé à ses soutiens de photographier leur bulletin de vote dans l’isoloir. « Le pays a conditionné le versement de subsides à la certitude du vote pour son candidat. Il a exigé des preuves avant de débloquer les fonds », raconte un membre de l’équipe. Catherine Geslain-Lanéelle évoque aussi des « menaces de rétorsion », rapportées par ses soutiens.

 
 

Catherine Geslain-Lanéelle a fait le choix d’une campagne transparente. Elle n’a rien caché de ses rencontres. Entre septembre 2018 et l’élection, elle a visité 65 pays. Certes, la France et l’Europe la soutiennent. Le président Macron l’emmène deux fois en voyage officiel ; les commissaires européens Hogan (Agriculture), Mimica (Développement) et Vella (Environnement) s’engagent. Federica Mogherini (Affaires étrangères) mobilise le réseau diplomatique de l’UE… Mais point de négociations financières parallèlement à la pêche aux voix. La stratégie chinoise est autre. « Ce n’est pas Qu Dongyu qui a fait campagne. C’est l’Etat chinois, qui avait commencé un travail invisible bien en amont. Je le dis sans esprit de revanche : la Chine voulait la FAO, elle a fait ce qu’il fallait pour l’avoir », déplore Catherine Geslain-Lanéelle.

En mars, le candidat camerounais se désiste. La Chine a annulé 64 millions d’euros de dette, deux mois plus tôt. Le 3 juin, la Chine annule 18 millions d’euros de dette congolaise. Et ça continue : Côte d’Ivoire, Zambie, Centrafrique, Madagascar, Tchad... La Chine efface massivement ses créances et multiplie les dons, pour plus de 200 millions d’euros. Des accords commerciaux sont signés. La Serbie obtient un accès libre au marché chinois pour le lait et la viande. Le Pérou pour son quinoa. D’accord en accord, des bastions traditionnels de soutien à la France tombent.

Les personnes rencontrées par la candidate sont systématiquement contactées dans les heures qui suivent par des équipes chinoises. La DGSI intervient pour « dépoussiérer » le matériel informatique

Au final, la candidate française obtient les voix des Européens, de pays des Caraïbes et du Pacifique et quelques voix africaines. Mais beaucoup ont fait défaut, surtout chez les alliés historiques d’Afrique centrale. Le Burkina et le Sénégal ont aussi failli voter chinois. La Chine, elle, a engrangé les voix en Asie, en Amérique latine et en Afrique, bénéficiant du soutien du G77, plateforme de pays du sud. L’union des Européens derrière Catherine Geslain-Lanéelle, pour nouvelle et positive qu’elle soit, n’a pas suffi. « La candidature européenne, c’est une force, explique-t-on dans l’entourage de la candidate française. Mais à l’avenir, il faudra mieux valoriser notre aide, nouer des alliances avec l’Océanie, les pays du sud ou l’arc caribéen et mieux répartir le travail européen ».

Et s’interroger sur les moyens mis en œuvre pour conquérir une institution internationale. Face à la politique du carnet de chèques, le budget de campagne de la France est anecdotique : 237 417 euros, hors salaires d’une équipe de quatre personnes.

La campagne a aussi été émaillée d’effarants coups tordus qui soulignent la naïveté européenne. Mi-mars, l’équipe Geslain-Lanéelle conçoit des soupçons sur la confidentialité de ses communications. Les personnes rencontrées par la candidate sont systématiquement contactées dans les heures qui suivent par des équipes chinoises. La DGSI (renseignements intérieurs) intervient pour « dépoussiérer » le matériel informatique, c’est-à-dire l’analyser. Le 8 avril, quatre jours avant l’audition des candidats à la FAO, ses équipes donnent la confirmation que la boîte mail de la candidate, une adresse officielle en .gouv.fr, rattachée au ministère de l’Agriculture qui l’héberge, a été lue par des yeux extérieurs. Les contacts entre Catherine Geslain-Lanéelle et son équipe ont été espionnés. Par qui ? Les services français ont leur petite idée...

Plus grave : les échanges avec l’Elysée, le Quai d’Orsay, la diplomatie européenne, la FAO ont aussi été épluchés. Programmes, rendez-vous, discussions stratégiques, discours… Tout a fuité. C’est le Quai d’Orsay qui s’est chargé début avril, de doter Catherine Geslain-Lanéelle de matériel crypté et d’un accès à un réseau sécurisé. La méfiance gagne l’équipe qui décide alors seulement de se servir d’ordinateurs hors réseau et de clés USB pour échanger sur les sujets sensibles.

Les téléphones sont aussi surveillés. « Ils grésillaient beaucoup », raconte un membre de l’équipe. Le 12 avril, au retour de Rome où Catherine Geslain-Lanéelle a présenté son programme à la FAO, un mobile, rallumé à l’aéroport Charles-de-Gaulle, affiche mystérieusement une localisation à Shanghai plutôt qu’à Paris. Selon le «  » écrit adressé le 8 juillet par l’équipe de la candidate aux ministres des Affaires étrangères et de l’Agriculture, la Chine a utilisé des « moyens de surveillance importants » à Paris comme à Rome, peut-être même Bruxelles. De façon très surprenante, le cabinet du ministre de l’Agriculture, Didier Guillaume, disait lundi n’avoir « pas été vraiment au courant et n’avoir entendu que des rumeurs » sur l’espionnage de « la cellule FAO », pourtant hébergée dans ses murs.

Les enseignements de la défaite française sont cruciaux. « La montée de la Chine à l’ONU est un élément central, en contrepoint d’une Amérique en retrait, explique le diplomate Francis Delattre, qui vient de quitter son poste d’ambassadeur de France auprès du Conseil de sécurité. Pékin est en passe de prendre le pouvoir à l’ONU. Elle met des ressources financières, humaines, et envoie des diplomates remarquables… » La prochaine bataille, au sein des organisations internationales, se jouera bientôt au FMI, après le départ de Christine Lagarde. L’économiste Tao Zhang occupe l’un des postes de directeur général adjoint. Pékin pourrait briguer la direction générale, une fonction qui revient théoriquement aux Européens. Sauront-ils, cette fois, défendre leurs positions ?

 

En Chine, un système de notation des citoyens encore flou mais aux ébauches effrayantes

Le « système de crédit social » que souhaite déployer Pékin dès 2020 n’a pas encore été précisément défini. Les premiers tests inquiètent largement les universitaires.

 

Le « système de crédit social » (SCS) que le gouvernement chinois entend mettre en place à compter de 2020 ressemble à un épisode de la série d’anticipation dystopique Black Mirror.

Les détails de ce que l’on présente couramment comme un système unifié de notation des citoyens, fonctionnaires et entreprises chinois sont encore flous. Et pour cause : Pékin expérimente encore plusieurs options avant d’en choisir la meilleure pour la déployer dans tout le pays. Actuellement, plusieurs dizaines de systèmes différents coexistent et permettent d’entrevoir les grandes lignes du système qui sera choisi par les autorités. L’économiste Antonia Hmaidi, doctorante à l’université allemande de Duisbourg et Essen, les a présentés lors d’une conférence à la 35e édition du Chaos Communication Congress, la grand-messe annuelle des hackeurs qui se tient à Leipzig (Allemagne) jusqu’au 30 décembre.

La légalité et la moralité passées au crible

« L’idée est de collecter des centaines de données sur les individus et les entreprises, depuis leur capacité à tenir leurs engagements commerciaux jusqu’à leur comportement sur les réseaux sociaux, en passant par le respect du code de la route », résumait en octobre la sinologue Séverine Arsène dans une tribune au Monde.

Seront donc passées au crible la légalité et la moralité dans les domaines économiques, sociaux et politiques, avec pour but un score dont découleront des récompenses ou des sanctions. Les Chinois pourront se voir ainsi restreindre l’accès à certains emplois, prêts, écoles ou transports publics. De telles « listes noires » existent déjà, par exemple dans le transport ferroviaire.

« En Occident et en Chine, ce système est perçu complètement différemment, explique en préambule Antonia Hmaidi. Ici, on le voit comme une grande dystopie orwellienne. En Chine, ils estiment plutôt que la technologie va régler les problèmes de la société. »

Et de rappeler que l’objectif-clé de ce projet du gouvernement chinois est de rétablir de la « confiance » au sein de la société, et ce, afin d’assainir les transactions économiques. « Il s’agit globalement de diviser ses citoyens en deux catégories : d’un côté, les personnes de confiance, de l’autre, ceux qui la rompent. »

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Soixante-dix projets pilotes

Pour tenter de comprendre à quoi va pouvoir ressembler le système de crédit social et ses possibles conséquences dans le futur, Antonia Hmaidi s’est penchée sur trois projets pilotes, les plus aboutis parmi les soixante-dix déployés par le gouvernement. En effet, Pékin a désigné des villes-tests mais aussi autorisé des entreprises comme Alibaba, concurrent d’Amazon, à développer leur propre système de notation. Centralisé ou hyperlocal, reposant sur des logiciels informatiques ou plutôt sur un vaste catalogue de règles, la Chine n’a négligé aucune possibilité.

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La chercheuse a donc étudié et généré des simulations à partir des protocoles établis :

  • dans la ville de Suining (Sichuan), « qui a porté en germe plusieurs éléments du SCS même s’il a été abandonné après de vives critiques de la part des citoyens et des médias d’Etat, notamment parce qu’il reposait essentiellement sur la sanction » ;
  • de celui testé à Rongcheng (Shandong), « un système très avancé et à plusieurs niveaux » ;
  • et, enfin, le système de crédit Sésame, développé par l’entreprise Alibaba, « le seul qui ait réellement utilisé le machine learning et l’intelligence artificielle pour traiter les données ». Il a notamment permis à l’Amazon chinois de garder captifs les internautes sur ses services et produits, faciliter les paiements et déterminer leur solvabilité dans un pays ou encore beaucoup de gens n’ont pas de carte de crédit ou de compte en banque.

Pour ses travaux, Antonia Hmaidi s’est essentiellement focalisée sur le système de Rongcheng, car elle estime que c’est vers un système décentralisé comme celui-ci que la Chine pourrait tendre. Celui-ci va jusqu’à classer les individus à l’échelle de quartiers ou entreprises dans six catégories allant de AAA à D. Les habitants se voient attribuer 1 000 points de base qui fluctueront selon un catalogue de comportements établis qui vont du remboursement de dettes à une naissance planifiée en passant par le fait de planter des arbres dans son jardin.

De surcroît, des personnes référentes sont désignées au niveau local pour transmettre des informations au niveau hiérarchique supérieur. Les autorités n’hésitent pas non plus à afficher publiquement certains profils et informations pour inciter les gens à mieux se comporter, voir « s’autocensurer ».

Des systèmes largement biaisés

Les recherches d’Antonia Hmaidi, mais aussi les premiers résultats des expérimentations chinoises, révèlent plusieurs écueils. « A Rongcheng, on s’est aperçu que les personnes référentes reportaient plus d’informations sur les gens qu’ils n’aimaient pas que ceux qu’ils appréciaient, prend comme exemple la spécialiste. Et les individus pouvaient remonter leur note en faisant des dons publics. » A l’inverse de l’effet recherché par Pékin, Antonia Hmaidi pointe également une possible érosion du principe de confiance : « Ces systèmes marquent encore plus le fait que soit on appartient au groupe, soit on est un outsider. » Quant à la criminalité, « elle se déplace : les gens vont être vigilants là où ils sont surveillés mais les crimes pourront être commis ailleurs, hors ligne notamment ».

L’an dernier déjà, on redoutait au Chaos Communication Congress les effets d’un système de surveillance à si grande échelle. Antonia Hmaidi s’inquiète également des possibles nouveaux biais qui pourront accompagner le déploiement du SCS. « Ce système va reposer sur un numéro d’identité unique que se voient attribuer les Chinois à la naissance et nécessaire pour tout : acheter un téléphone, faire des démarches administratives, etc. Que se passe-t-il pour ceux qui n’en ont pas ? » Qu’adviendra-t-il aussi des citoyens, souvent ruraux, qui n’ont pas d’accès à Internet ? L’universitaire craint également que ce système ne soit un levier supplémentaire de discrimination envers certaines des cinquante-cinq minorités peuplant le pays « et qui pourraient être mises sous contrôle accru ».

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La question des données personnelles des ressortissants chinois se pose également avec le SCS : « Nombre de Chinois sous-évaluent leurs données, n’ont pas conscience qu’ils en produisent. De même avec le système du numéro d’identité unique, il est facile d’avoir accès légalement à un grand nombre de données pour une petite centaine d’euros, y compris de la géolocalisation en temps réel. »

A quelques années du lancement officiel du score de crédit social, les observateurs se demandent encore jusqu’où ira la Chine dans ce vaste système d’évaluation. « On ne sait pas si les citoyens seront amenés à se noter entre eux et comment ils y seront obligés, on ignore s’il s’agira de plusieurs notes ou d’une note unique comme à Rongcheng, jusqu’à quel point les informations seront partagées, rendues publiques. Mais aussi quelle sera l’implication des entreprises dans ce processus », égrène Antonia Hmaidi. De quoi largement alimenter encore les doutes et les scénarios orwelliens.

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Pauline Croquet (Envoyée spéciale à Leipzig)

La Chine, Trump et le piège de Thucydide

 
 
Hormis l’ordre alphabétique, peu de choses rapprochent Donald Trump de Thucydide. Historien grec du IVème siècle avant J.-C., il n’aurait sans doute pas été intéressé par l’Art of the Deal de l’actuel président américain. Par contre, alors que ce dernier a lancé une guerre commerciale des plus radicales contre la Chine, il gagnerait à méditer l’Histoire du Péloponnèse de Thucydide. Une guerre qu’il jugeait inéluctable : « La montée d’Athènes et la peur qu’elle a inspiré à Sparte rendait inévitable la guerre du Péloponnèse. »

Le piège de Thucydide

Deux mille cinq cents ans plus tard, sa réflexion reste d’actualité. Elle a amené Graham Allison à forger la notion de « piège de Thucydide ». Lorsqu’une puissance émergente conteste l’hégémonie d’une puissance établie, l’histoire montre que cette dernière lui a souvent fait la guerre. C’est la conclusion qu’Allison tire de l’analyse de seize cas de « passage de relais » d’une puissance à l’autre depuis le XVIème siècle : dans quatre cas seulement, dont la succession du Royaume-Uni par les États-Unis, les protagonistes ont évité le piège de Thucydide.
 
Qu’en sera-t-il de l’Amérique ? Une guerre sino-américaine est-elle inévitable ? Il est difficile d’imaginer une guerre entre deux puissances nucléaires, aussi Allison pense-t-il que Washington ne prendra pas l’initiative d’un troisième conflit mondial pour détruire la Chine avant que celle-ci l’ait rattrapé. Cependant, la guerre peut revêtir d’autres formes et la réflexion de Thucydide peut se réécrire ainsi : « Les ambitions technologiques de la Chine et la peur qu’elles ont inspirée aux États-Unis rendaient inévitable une guerre économique ! »

Les étapes de la montée en puissance chinoise vues depuis Washington

Non seulement la montée en puissance de la Chine a été plus rapide que celle d’Athènes, mais elle a été accélérée par les initiatives de Washington !

A commencer par l’attribution du statut de la « Nation la plus favorisée » (NPF) à la Chine en 1979, alors même que Pékin ne respectait pas l’amendement Jackson-Vanik (1974) liant l’obtention de ce statut à la libre circulation des personnes. Interrogé sur ce point par le président Carter, Deng Xiaoping avait répondu par une boutade : « Combien de Chinois voulez-vous ? Un ou dix millions ? » Et les États-Unis de faire une exception pour la Chine – le statut NPF lui a été renouvelé chaque année, y compris après Tian’anmen. À la fin de la décennie 1990, Washington a donné le feu vert à l’adhésion de la Chine à l’OMC. Dans l’esprit des négociateurs américain, l’insertion de l’empire du milieu dans le commerce mondial accélérerait sa croissance et en élargissant la classe moyenne, conduirait à la démocratisation.
 
L’accélération qui a suivi cette adhésion a surpris les Américains comme les Chinois ! L’écart entre le PIB chinois et américain a diminué plus rapidement encore après la crise de 2008 dont la Chine est sortie en investissant plus en dollars courants que les États-Unis. En 2009, les exportations chinoises ont dépassé les exportations américaines et en 2010, la Chine a détrôné les États-Unis à la première place mondiale dans le secteur manufacturier. Une place qu’ils avaient ravie au Royaume-Uni à la fin du XIXème. Cette nouvelle n’a pas eu un grand retentissement en Amérique où par contre, en 2014, l »annonce du dépassement du PIB américain par le PIB chinois en parité de pouvoir d’achat a marqué les esprits. Depuis, l’écart s’est creusé et le prolongement – hasardeux – des courbes montre que le PIB chinois (en dollars courants) rattrapera le PIB américain dans moins de dix ans.
 
Les États-Unis conserveront-ils leur avantage dans les hautes technologies et dans l’intelligence artificielle ? C’est un enjeu bien plus stratégique. En fermant leur marché, les Chinois ont construit l’équivalent des GAFA, avec Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi, dont les services n’ont rien à leurs envier. Le plan « Made in China 2025 » vise à renforcer l’industrie chinoise dans une dizaine de secteurs dont la robotique et l’IA, où l’avance américaine se réduit. Au congrès de l’Intelligence artificielle à la Nouvelle Orléans en février dernier, Américains et Chinois ont presque fait jeu égal dans le nombre de communications acceptées. Par contre, la Chine a pris l’avantage sur les États-Unis dans la mise en œuvre de l’IA : elle dispose du plus grand réservoir de données et son gouvernement ne protège pas la vie privée des citoyens.

Les ripostes américaines

Mobilisés par les guerres au Proche-Orient, les États-Unis ont tardé à prendre la mesure de ce rattrapage jusqu’à l’élection de Barack Obama à la Maison Blanche. Pour contenir cette émergence, le président américain a cherché à l’enserrer entre deux alliances de pays partageant les mêmes valeurs libérales : le Partenariat Trans-Pacifique (TPP) et son cousin germain le Partenariat transatlantique ou TAFTA. Ces deux traités contiennent des mesures « au-delà des frontières » que la Chine aurait eu du mal à accepter. Vue de Pékin, la stratégie américaine se traduisait par l’équation : TPP + TAFTA = TSC, « Tout sauf la Chine » !
Pendant la campagne électorale de 2016, Donald Trump – de même que Bernie Sanders ou Hilary Clinton qui avait « vendu » le TPP en tant que Secrétaire d’État – ont critiqué ce traité. La première décision du président Trump a été d’en sortir. Il a ensuite attendu décembre 2017 pour déclencher son offensive contre la Chine sur plusieurs fronts. Menée sur le front commercial et technologique, l’offensive de Donald Trump – bien accueillie par sa base électorale – vise le même objectif : ralentir la progression chinoise.
 
Comment ? D’abord en renforçant le Comité pour l’investissement étranger aux États-Unis (CFIUS), qui depuis le mois d’août évalue tous les investissements étrangers (y compris les participations minoritaires). Ainsi, Washington a provoqué l’effondrement des Investissements directs étrangers (IDE) chinois sur le marché américain en 2018.
 

Deuxième pilier de l’offensive : les taxes douanières ont été portées à 10 % ce mois de septembre (25 % en janvier 2019) sur 200 milliards d’importations chinoises. De cette manière, Washington vise des milliers de produits souvent ciblés par le plan « Made in China 2025 » et crée un climat d’incertitude pour freiner les IDE américains vers la Chine. Ces hausses visent moins à réduire le déficit américain – il sera compensé par le creusement du déficit avec d’autres pays asiatiques – qu’à freiner les exportations et la croissance chinoises. Elles peuvent amener Pékin à renoncer à sa stratégie de désendettement et à prendre le risque de s’endetter davantage pour financer une relance.

 

Qui gagnera ce conflit en passe de se transformer en guerre froide économique ? Tout le monde, si les protagonistes arrivent à un compromis que chacun présentera comme une victoire. Qui la perdra ? Tout le monde, si le conflit s’aggrave et fragilise l’architecture institutionnelle qui a favorisé l’émergence depuis 1945 d’un multilatéralisme économique mondial.
 
 
Jean-Raphaël Chaponnière est chercheur associé à Asie21 (Futuribles) et membre d'Asia Centre. Il a été économiste à l’Agence Française de Développement, conseiller économique auprès de l’ambassade de France en Corée et en Turquie, et ingénieur de recherche au CNRS pendant 25 ans. Sa dernière publication avec M. Lautier : Les économies émergentes d’Asie, entre Etat et marché

Etats-Unis-Chine : les vraies raisons d’une tempête commerciale

La nouvelle étape de l’escalade protectionniste de Donald Trump pourrait être vue comme une démonstration supplémentaire de son instabilité profonde et du chaos qu’elle crée. En menaçant de taxer à 25 % près de 200 milliards de dollars de produits importés chaque année en provenance de Chine – au lieu de 10 % – et en ajoutant à la liste potentielle des produits taxés l’ensemble des produits importés de Chine (une tranche supplémentaire de plus de 250 milliards de dollars annuels), le protectionnisme des Etats-Unis prend une tournure autrement plus concrète.

L’impact va au-delà de la seule Chine. Beaucoup de produits y sont assemblés à partir de composants fabriqués un peu partout dans le monde – surtout en Asie – et le déficit bilatéral entre la Chine et les Etats-Unis agrège un déficit plus global de ces derniers avec le reste du monde. Où tout cela peut-il mener ?

Un protectionnisme inefficace

 
 

Comme d’autres l’ont déjà dit (voir par exemple la note récente du CAE de Martin, Sapir et Sébastien), le mercantilisme naïf de Donald Trump est contre-productif et inconséquent. Demander à la Chine d’accroître ses achats de gaz américain pourrait sans doute réduire le déficit bilatéral sur le produit, éventuellement combler en partie le déficit commercial global des Etats-Unis, mais il ne changerait rien au fond.

Le déficit commercial américain découle en partie de déséquilibres macroéconomiques, comme le taux d’épargne global important de la Chine ou celui, faible, des Etats-Unis ; de l’effet des politiques monétaires, dont celle des Etats-Unis, sur les taux d’intérêt et sur les flux de capitaux, des régimes de change et de la place très spécifique qu’occupe le dollar américain dans l’équilibre mondial

D’autres éléments jouent, comme la compétitivité, mais résultent aussi de la globalisation financière. Le compte de revenu, c’est-à-dire les revenus tirés de la propriété d’entreprises localisées à l’extérieur de son territoire, comme les plus-values réalisées dans le compte de capital jouent un rôle croissant dans le bilan des échanges. Même avec des produits qui ne sont pas fabriqués sur le territoire américain, les profits tirés de ces investissements à l’étranger peuvent être complètement américains (on appelle ça la « matière noire » du commerce, voir les travaux de Ricardo Haussman par exemple). Les profits des Gafa sont une manifestation très spectaculaire de ces gains cachés au commerce.

 

La Chine pose certes des problèmes

On pourrait se rassurer en se disant que les foudres de Donald Trump tombent maintenant sur la Chine alors que l’Union européenne a réussi à négocier une trêve, comme pour les droits de douane sur les automobiles contre lesquels les Allemands étaient prêts à presque toutes les concessions. Après tout, les contentieux avec la Chine sont nombreux, Washington ayant depuis longtemps dénoncé des pratiques commerciales douteuses.

La liste des reproches à la Chine est longue : non-respect de la propriété intellectuelle ; rachats « stratégiques » d’entreprises par des fonds souverains pour acquérir des technologies, des informations ou encore des têtes de pont géographiques ; des subventions publiques massives conduisant à un dumping (comme dans les panneaux solaires) ; barrières pour l’accès au marché chinois – pas plus de 49 % d’étrangers dans une joint-venture ; normes strictes (comme la nécessité d’utiliser des batteries chinoises dans un véhicule électrique roulant en Chine) ; et blocage d’Internet empêchant les géants américains d’opérer auprès des consommateurs chinois et poussant Google, au grand dam de certains de ses employés, à développer un moteur de recherche sous contrôle de la censure gouvernementale.

La Chine est devenue membre en 2001 de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), s’engageant à des réformes profondes de son économie et en particulier à respecter le traité Trips sur la propriété intellectuelle. Depuis 2001, la Chine est passée du rang de 7e exportateur mondial à celui de premier en multipliant presque par quatre sa part dans les exportations mondiales. Le point de vue qui tend à s’imposer aux Etats-Unis est que la politique bienveillante vis-à-vis de la Chine menée depuis l’ouverture de Richard Nixon ne produit pas les résultats attendus et qu’ils ont été systématiquement détournés par les Chinois à leur avantage, sans bénéfice pour les Etats-Unis (voir l’analyse de deux anciens membres de l’administration Obama).

Des bouleversements profonds

Le chaos initié par Donald Trump s’inscrit donc dans un mouvement plus profond de l’évolution de la position des Etats-Unis vis-à-vis de la Chine. En matière commerciale, celle-ci fait figure d’un louveteau introduit dans la bergerie et qui a bien grandi depuis en se nourrissant des moutons, notamment américains… La menace des droits de douane et une moindre attention vers d’autres partenaires comme l’Europe annonce alors de profonds changements de l’architecture des accords commerciaux.

L’absence de règles claires et de processus de résolution des conflits peut conduire à un possible effondrement de l’OMC

Le premier viendra de la paralysie du schéma de règlements des différends commerciaux de l’OMC. En effet, faute de nominations des membres de l’organe d’appel de l’OMC, en décembre 2019 au plus tard, cet organe d’appel ne pourra plus fonctionner. Il n’y aura pas le quorum de trois membres nécessaire pour instruire un dossier en appel. Or, l’organe d’appel est essentiel au règlement des conflits commerciaux, puisque les appels sont suspensifs des mesures de rétorsion et sont le seul moyen d’aboutir à une décision. Les États-Unis ont signifié que tant que l’organe d’appel ne sera pas réformé et que de nouvelles règles ne seront pas établies, ils feront tout pour empêcher que de nouveaux membres soient nommés.

Il faut dire que l’échec du cycle de négociation de Doha (commencé en 2001, dont l’entrée de la Chine à l’OMC a été un moment important) n’a pas permis de produire des résultats sur les sujets nouveaux du commerce international. Les règles sont ainsi peu adaptées aux pratiques et aux besoins en matière de normes de sécurité, environnementales, de régulation financière, de tertiarisation de l’économie (finance, e-commerce) ou encore de protection de la propriété intellectuelle (ou de ses limites). L’absence de règles claires et de processus de résolution des conflits va ouvrir un possible effondrement du dispositif qui, après le Gatt (accord général sur les tarifs douaniers et le commerce), a permis de développer et réguler bon an mal an le commerce mondial.

Les griefs des Etats-Unis sont donc fondés.

Le point de vue chinois

Mais le point de vue de la Chine vaut d’être entendu. Le plan « Made in China 2025 », publié il y a trois ans, affiche de solides ambitions dans l’ensemble des technologies de demain (robotique, nanotechnologie, biotechnologie agrotechnologie, intelligence artificielle, informatique avancée, véhicules autonomes et électriques, rails, etc.), posant la Chine comme futur leader mondial et visant à dupliquer l’hégémonie américaine actuelle. Le cœur du conflit entre la Chine et les Etats-Unis porte sur le leadership technologique (voir l’analyse de Robert Manning) à venir.

Au fond, ces technologies sont pour beaucoup associées à des rendements d’échelle massifs, presque infinis, qui contrastent avec ce que la technologie du fordisme impliquait. Les rendements d’échelle d’alors étaient conséquents, permettant la réduction des coûts avec l’extension des marchés. Et des marchés suffisamment grands autorisaient des compétiteurs suffisamment nombreux pour que la concurrence abaisse les profits. A l’inverse, les rendements croissants illimités induisent le monopole, et l’extension du marché est couronnée par un « winner takes all ». La part de marché de Google, de Microsoft ou de Facebook, dans leur domaine, découle de ces rendements illimités dus aux effets de réseau.

La protection de la propriété intellectuelle n’est pas alors un rempart permettant la juste rétribution de l’effort de recherche et développement consenti, mais le moyen de sécuriser un monopole d’autant plus difficile à réguler et à taxer que sa localisation est diffuse. En fait, seule la politique d’isolation de la Chine a limité l’extension du pouvoir de marché des Etats-Unis.

Une régulation multilatérale dépassée

Dans ce monde qui s’annonce et qui est déjà bien amorcé, la conception des gains à l’échange de Bretton Woods est périmée. L’architecture de l’OMC ne correspond plus qu’à un panier de biens traditionnels dont le poids dans le panier du consommateur globalisé ne peut que diminuer. Partager (ou réguler) le magot mondial des activités à rendements infiniment croissants ne sera pas une affaire si simple dès lors que les intérêts nationaux seront en jeu.

Ceci d’autant plus que d’autres questions occultées par la croissance d’après-guerre refont surface. La sécurité alimentaire, la protection de la vie privée, la sécurité, la limitation de ce que l’argent peut acheter sans oublier la préservation des biens communs mondiaux comme le climat sont indubitablement plus importantes que les gains que l’on peut espérer à l’accroissement des échanges mondiaux.

Le chaos de Trump n’est donc pas que du hasard. L’administration américaine a une perception aiguë de ses intérêts et est prête à faire table rase d’une institution mondiale bloquée dans le passé. Les décisions récentes de l’Union européenne sur les droits voisins, sur la protection de la vie privée (RGPD) ou encore le projet de taxation des Gafa laissent penser que le sujet n’a pas complètement échappé aux Européens. Malgré tout, leur attachement à l’OMC, pourtant au bord de l’implosion, pourrait les conduire à entrer à reculons dans le nouveau monde des échanges internationaux. Au lieu de se focaliser sur la défense du multilatéralisme, qui n’est que l’instrument, il faut sans tarder définir les objectifs et les principes que l’on souhaite voir appliquer dans les échanges internationaux, au risque sinon de perdre la bataille majeure qui s’annonce.

 

Xavier Timbeau Directeur de l’OFCE

 

La Chine rouvre des camps "pour rééduquer les musulmans"

Sous couvert de lutte contre le terrorisme, l'État chinois aurait mis en place dans la région du Xinjiang, majoritairement musulmane, un vaste de réseau de camps de rééducation.

La méthode rappelle les tristes heures de la Révolution culturelle, sous Mao. Les autorités chinoises ont mis en place dans l'Empire du milieu un réseau de camps de rééducation idéologique ciblant prioritairement les musulmans de la région du Xinjiang, révèle ce week-end Le Figaro (lien payant).

Plusieurs centaines de milliers de personnes

Les premières traces de ce vaste programme d'enfermement avaient été dénoncées dès septembre 2017 par la radio américaine Radio Free Asia (RFA). Mais une nouvelle étude du chercheur allemand Adrian Zenz, se basant sur un rapport publié mi-mai par la Jamestown Foundation, dépeint plus précisément les conditions de cette vaste opération menée en secret.

 
 

Selon le scientifique, plusieurs centaines de milliers, voire plus d'un million, de musulmans auraient été envoyés dans ces camps depuis 2017. Le taux d'internement des Ouïgours et Kazakhs (minorités dont la religion principale est l'islam) pourrait ainsi atteindre 10% dans les villes (de l'ouest du pays) où ils sont majoritaires.

"Chaque famille" est concernée

"Presque chaque famille ouïgoure a au moins un membre de sa famille ou un proche en camp de rééducation", précise l'universitaire, qui rappelle que le Xinjiang compte 14 millions de musulmans, dont plus de 11 millions de Ouïgours.

L'Etat chinois se retranche derrière une guerre contre le "terrorisme", "l'extrémisme" et le "séparatisme" dans la région mais pour le chercheur allemand, cette politique "se transforme de plus en plus en une guerre contre la religion, les langues et d'autres expressions de l'identité ethnique".

“Le XXIe siècle ne sera pas le siècle de la Chine”

En 2015, Jean Ruffier anticipait dans une précédente tribune une possible présidence à vie de Xi Jinping. Cette anticipation semble se vérifier, au moins au regard des pouvoirs mis à sa disposition par la nouvelle Constitution chinoise. Aujourd’hui, avec Rigas Arvanitis, il s’interroge sur le pouvoir économique du nouvel homme fort chinois, qui se compare à Mao Zedong et utilise les mêmes formes d’exercice du pouvoir (culte de la personnalité, contrôle politique et répressif de l’opinion publique et intellectuelle et des voix discordantes). Venu au pouvoir au nom de la lutte contre la corruption, Xi Jinping saura-t-il satisfaire les citoyens du nouveau géant économique mondial qu’est devenue la Chine ?

Le sort des Chinois a connu des évolutions considérables au XXe siècle. En guerre pratiquement ininterrompue pendant toute la première moitié du siècle, le pays dont Mao Zedong prend la tête en 1949 est alors un des plus pauvres de la planète. La période maoïste sera une lutte constante de Mao pour le pouvoir absolu. Il n’y aura pas consensus au sein du Parti communiste et Mao, plusieurs fois mis sur la touche, n’hésitera pas à déclencher une véritable guerre des générations, la révolution dite “culturelle”, pour se maintenir seul au sommet. À sa mort, en 1976, il réussit à transmettre ce pouvoir à sa femme. Les luttes internes au parti se traduisent ensuite par la mise en place d’une forme de pouvoir, qui nous semble historiquement assez rare, que nous pourrions appeler oligocratie (pouvoir d’un petit nombre) ou cryptocratie (pouvoir tenu par des personnes inconnues). Nul doute que ce pouvoir collégial mais opaque est un facteur essentiel de la survie de ce régime communiste. Le socialisme s’effondre politiquement et économiquement au tournant des années 1990. Il ne sera plus défendu que par très peu d’intellectuels. La politique d’ouverture sera effectuée dans un consensus dans tout le spectre politique, dans le monde entier.

Pourtant, avant les succès économiques spectaculaires qui se confirmeront dans les trente années de réforme, la Chine a été secouée par un mouvement de contestation dont le premier secrétaire du Parti, Zhao Ziyang, a fait les frais. Paradoxalement, le pouvoir se relèvera plus fort que jamais de cette épreuve, qui eut ceci de particulier qu’elle portait sur les formes d’expression politique mais pas sur la distribution du pouvoir économique : la contestation politique de Tiananmen en juin 1989 a été de ce fait réprimée dans le sang.

“Nous assistons à un véritable changement de régime politique. Ce qui faisait l’originalité historique du pouvoir chinois vient de disparaître”

S’il est hasardeux de dresser un bilan économique du maoïsme, catastrophique en plusieurs aspects, il faut mettre à son crédit la domination du Parti communiste sur le pays. Ce gouvernement central dans un pays qui ne connaissait que des gestions régionales différentes a permis d’imposer le rôle du Parti sur la vie quotidienne des Chinois : c’est le parti qui décide des carrières dans la fonction publique, c’est lui qui décide des jugements, c’est lui qui décide des naissances, des mariages, de la possibilité de voyager… En revanche, c’est toujours le même tout petit groupe qui gouverne le Parti, depuis qu’il a pris le pouvoir en 1949. Dans un premier temps, ce furent les dirigeants de l’Armée rouge qui formèrent l’ossature du pouvoir central ; ce sont leurs enfants et leurs petits-enfants qui en assurent toujours l’exercice.

D’une manière très opaque, une partie de ces quelques deux mille personnes désigne de manière collégiale le numéro un, lequel peut exercer une forme de pouvoir absolu mais à durée limitée. Les politologues spécialistes de la Chine se perdent en conjectures sur la composition du bureau politique ou sur les équilibres entre camps distincts et partage des fonctions entre le numéro un et le numéro deux, lequel semble représenter, au sein du pouvoir, une vision politique assez différente de celle qu’incarnerait le numéro un. Lorsque le pouvoir a vacillé en juin 1989, le premier secrétaire du Parti a été écarté et remplacé pendant un temps relativement court par Li Peng par ce petit groupe collégial. Le pouvoir n’était donc pas entièrement dans les mains du numéro un. Li Peng a exercé le pouvoir central le temps de gérer la répression du mouvement populaire, puis il a été remplacé par des dirigeants plus faciles à faire accepter au peuple chinois. La Chine avait ainsi inventé un système dictatorial pratiquant l’alternance, ce que confirment les exemples de Jiang Zemin et de son successeur Hu Jintao. Xi Jinping a, semble-t-il, pu se libérer de la tutelle de ceux qui l’ont mis en place et, de ce fait, n’a cessé de renforcer son pouvoir. Nous en concluons que nous assistons à un véritable changement de régime politique. Ce qui faisait l’originalité historique du pouvoir chinois vient de disparaître.

Cette période d’oligocratie chinoise a vu une croissance économique sans précédent dans l’histoire. La Chine a quitté le groupe des pays les plus pauvres pour devenir, un temps, le principal lieu du recul de la pauvreté mondiale. Plus de quatre cents millions de personnes ont quitté une économie de subsistance dépendant des caprices du climat pour entrer dans des emplois d’abord industriels, puis industriels et tertiaires. Ayant assisté à cette période et l’ayant suivie, nous avons été impressionnés par la vitesse et la profondeur de ces changements. Les collègues universitaires qui travaillaient dans notre centre cantonais ne possédaient rien au départ ; certains sont devenus plus riches que nous. Tous sont aujourd’hui plus riches qu’ils ne l’avaient imaginé dans leurs rêves de jeunes étudiants. Au-delà de l’enrichissement, une classe moyenne inexistante au moment des réformes s’est constituée. Comme la plupart des spécialistes du développement, nous n’avons pas su prévoir un tel “décollage”. Alors que la plupart des analyses publiées tout au long des années 1990 et jusque vers 2005 prévoyaient un arrêt rapide de cette croissance inouïe, le Gouvernement semblait toujours trouver le moyen d’éviter cet échec. La Chine faisait preuve d’une capacité à intégrer les technologies plus rapidement que nous ne l’anticipions. Et puis, chercheurs du développement industriel, nous voyions les usines s’amasser dans la région cantonaise. Plus elles s’installaient, plus elles se développaient et d’autres venaient s’ajouter à elles. L’atelier du monde se cristallisait sous nos yeux dans une zone essentiellement rurale. Aujourd’hui encore, cette zone constitue la plus importante zone industrielle mondiale.

Quelque chose se passait donc, que nous ne comprenions pas et qui assurait à ce pays un dynamisme étonnant. Peu à peu, les spécialistes de la Chine se sont mis à douter de leurs analyses et à se demander s’il n’existait pas un génie culturel chinois, ou une efficacité insoupçonnée des systèmes dictatoriaux. Ces questionnements allaient de pair avec une perte de confiance dans le libéralisme économique et dans la démocratie.

Nous ne prétendons pas avoir une théorie économique et sociale plus performante que celle de nos collègues. Comme scientifiques, nous ne pouvons que constater que l’économie est un art bien risqué, tant le comportement des acteurs est difficile à prévoir et contrôler. Autrement dit, malgré les progrès dans l’analyse des données économiques, la capacité des États à aider les performances des entreprises est assez limitée. Certaines mesures sont connues pour être bénéfiques, dans les infrastructures, la formation, la promotion d’un environnement économique stable, l’amélioration des échanges entre les entreprises, la gestion des flux financiers. On sait aussi qu’il y a des erreurs à éviter.

Certains faits objectifs permettent d’expliquer le décollage chinois : un assez bon niveau d’éducation, une industrie variée, la proximité de Hong Kong dans le rôle moteur du sud de la Chine, les capitaux des Chinois de l’étranger. N’eût été son aventure maoïste, le pays aurait connu cette croissance beaucoup plus tôt. Mais c’est la force de ce développement qui intrigue. Dans les travaux auxquels nous avons participé au sein du réseau Inidet ou des équipes de recherche de l’université Sun-Yatsen à Canton, nous avons souvent relevé que les politiques industrielles n’étaient pas homogènes, que beaucoup de tactiques différentes étaient tentées en même temps, avec des succès différents. Nous avons aussi observé une grande capacité des dirigeants locaux à laisser faire ce qui marchait, indépendamment des grands principes. C’était comme si les pouvoirs publics laissaient toujours le débat ouvert et évitaient de prendre des mesures de manière hiérarchique en s’imposant du haut.

Une autre chose nous étonnait : si les publications, les déclarations publiques, étaient extrêmement formatées et contrôlées, les débats dans l’Université étaient très ouverts, même lorsque des officiels étaient présents, y compris sur des sujets politiques “chauds” et sensibles mettant en cause le bien-fondé de certaines mesures. La qualité des discussions que nous avions avec les décideurs publics nous fascinait. Les dirigeants locaux participaient aux débats, toujours à l’écoute d’une idée nouvelle, d’une vision sous un autre angle. Ce n’est pas que l’ouverture y était plus grande que dans notre propre pays, mais les débats y étaient plus intéressants car nous avions conscience de participer d’un élan et de la définition de politiques qui pouvaient se traduire, ou pas, par de véritables réussites économiques. Il y avait bien des lignes rouges à ne pas franchir : il n’était pas question de mettre en cause le pouvoir du Parti, ni l’intégrité du territoire chinois, mais on pouvait chercher ouvertement les causes des problèmes dans les entreprises, l’Université ou les pouvoirs locaux, et débattre d’hypothèses multiples sur l’organisation du travail et la résolution des conflits, nombreux, que nous constations notamment dans les entreprises.

Le contrôle du Parti sur tous les aspects de la vie des citoyens chinois n’impliquait pas d’interdire aux intellectuels de s’informer sur les différentes autres théories. Il n’empêchait pas non plus le débat. Le pouvoir paraissait exercé par des individus aux idées parfois contraires, donnant, a contrario, force aux consensus. Encore maintenant, beaucoup d’étrangers s’étonnent de la difficulté à formaliser des décisions claires à différents niveaux de l’administration chinoise. Cette clarté n’est pas recherchée, car, dès lors que ceux qui s’opposent s’entendent, ils n’ont pas besoin de décisions écrites pour avancer. Un règlement ou une décision, aussi précis soient-ils, ne valent que par un certain degré d’adhésion des personnes concernées. À bien y regarder, le dynamisme que nous observions n’était pas dénué d’échecs, de fausses voies, d’individus brisés faute d’avoir réussi. De plus, les défauts d’une administration par trop centralisée et tatillonne étaient visibles, mais parfois le besoin de trouver de nouvelles voies laissait des marges de liberté étonnantes aux acteurs.

Ayant suivi des patrons cantonais dans des missions d’exploration en Europe, nous avons été surpris par leurs remarques sur le manque de liberté des entrepreneurs occidentaux. Par exemple, les entreprises occidentales ne peuvent construire un bâtiment qu’en se mettant en conformité avec les règlements existants. En Chine, elles ne se mettent en conformité que dans la mesure où, une fois le bâtiment construit et opérationnel, il est visité par une administration qui leur reproche telle ou telle pratique. Alors vient pour eux la négociation entre ce qu’ils veulent faire et ce que l’Administration est prête à autoriser. Autrement dit, d’un côté, seule la connaissance des règles et leur respect permettent d’avancer ; de l’autre, l’action s’effectue assez librement, sans se préoccuper des lois, quitte à devoir les respecter après coup. Cette liberté comporte un danger de taille : alors que les entrepreneurs français savent comment éviter de passer par la case “prison”, les entrepreneurs chinois savent que la prison ou de très graves sanctions sont une éventualité.

“Les Chinois utilisent la corruption comme un outil industriel et économique”

Aujourd’hui, la Chine est face à des problèmes économiques nouveaux. Elle ne peut plus compter sur les bas salaires pour entrer en compétition avec les entreprises du reste du monde. Il lui faut donc réadapter son appareil économique, agricole et industriel. La difficulté est réelle. Les pouvoirs publics misent sur l’innovation et aident massivement les entreprises à développer leur recherche-développement, mais ils ont plus de mal à leur donner accès à des prêts nécessaires pour les investissements dont elles ont besoin pour se transformer. L’essentiel des financements va à quelques groupes industriels publics que le pouvoir contrôle directement. Pour continuer à croître, il va falloir continuer à rechercher des idées nouvelles, à débattre, à tester, et c’est là que le changement de système politique peut constituer une entrave. Car aujourd’hui les dirigeants industriels, qu’ils soient publics ou privés, évitent davantage de prendre des décisions. Les campagnes contre la corruption frappent aveuglément et les décideurs évitent de prendre des décisions qui les exposent. Contrairement aux habitants des États de droit qui voient la corruption comme un problème, les Chinois utilisent la corruption comme un outil industriel et économique. En effet, si les acteurs économiques ne peuvent se tourner vers les tribunaux pour exiger le respect d’un accord industriel ou commercial, alors ils ne passent contrat qu’avec des amis, dont ils s’assurent, notamment par des cadeaux, la fidélité : c’est la définition même de la corruption, laquelle a été “industrialisante” en Chine.

“Nous revenons à un modèle classique de pouvoir dictatorial qui mène assez systématiquement à des effondrements économiques”

Il ne fait nul doute que la connaissance des théories économiques, et celle du monde occidental, sont plus fortes chez Xi Jinping qu’elles ne l’étaient chez Mao. Mais tout indique un retour vers une autocratie, un pouvoir sans contre-pouvoir. Xi écoutera les conseillers qu’il aura choisis, il ne sera pas obligé d’entendre les voix discordantes auxquelles étaient soumis ses prédécesseurs. Il se sentira plus fort, plus efficace, moins freiné, donc ses erreurs éventuelles seront moins vite corrigées. Nous revenons à un modèle classique de pouvoir dictatorial qui mène assez systématiquement à des effondrements économiques lorsque le dictateur reste trop longtemps au pouvoir. Nous aimerions nous tromper, mais nous voyons mal comment le pouvoir évitera de s’engager dans des voies sans issue. Car, de plus,

les espaces de débat se réduisent dans l’Université chinoise. Les collègues craignent de se voir reprocher des idées trop différentes de celles professées aujourd’hui par Xi Jinping. Alors, le pouvoir devra compter sur sa seule clairvoyance et non sur la qualité des conseils et l’originalité des idées auxquelles il aura accès. Nous ne doutons pas que la Chine sera encore le lieu de succès et de réussites remarquables, mais l’élan se brise en ce moment, et les conditions ne sont pas réunies pour trouver et imposer les mesures qui lui permettraient de devenir vraiment la première puissance mondiale. Dans ces conditions, le XXIe siècle ne sera pas le siècle de la Chine.

 

  • par Jean Ruffier, directeur de recherches au CNRS, et Rigas Arvanitis, directeur de recherches à l’IRD (Institut de recherche pour le développement)
[Les intertitres sont de la rédaction]

« C'est une erreur de croire que la Chine deviendra un jour une démocratie »

Le sinologue Philippe Barret, qui publie « N'ayez pas peur de la Chine » (Robert Laffont), dénonce l'ignorance et les illusions des Occidentaux. Entretien.

 

 

 

Les personnes avec une faible "note sociale" ne pourront plus prendre l'avion ou le train


 

CHINE - Mal garer un vélo, fumer dans un espace public, être grossier... Ces incivilités font baisser la "note sociale" attribuée à chaque citoyen chinois, et pourront bientôt en empêcher certains de prendre le train ou l'avion. La Chine a annoncé qu'elle allait commencer à appliquer, à partir du mois de mai, de (nouvelles) restrictions pour les personnes avec une "note sociale" basse, annonce Reuters le 16 mars.

 

Depuis 2014, le pays travaille sur un système de notation des citoyens qui sera complètement opérationnel et obligatoire en 2020. La note sera attribuée en fonction du comportement, du casier judiciaire, mais aussi de la situation financière, de la civilité - des opinions politiques - et globalement de tous les faits et gestes. Dans moins de deux mois, les personnes qui auront une note trop basse seront ainsi interdites d'avion ou de train.

 

Depuis plusieurs années déjà, le gouvernement du désormais indéboulonnable Xi Jinping, limitait les déplacements des citoyens trop endettés. Le choix des restrictions se base sur une liste noire des "débiteurs" établie par la Cour populaire suprême en 2013. Selon Reuters, les personnes figurant dans la liste peuvent voir leur accès restreint dans les hôtels de luxe ou la fréquentation de clubs de golf. Ou encore rencontrer des difficultés pour inscrire leurs enfants dans des écoles cotées, faire des achats en ligne ou faire une demande carte de crédit.

 

Désormais, les petites incivilités pourront aussi faire descendre la note des personnes concernées. L'accès limité aux transports n'est que la dernière sanction en date, indique The Verge, parmi d'autres déjà imposées à plus de sept millions de Chinois.

 

Sanctionnés pour des excuses "pas sincères"

Il est très simple de voir sa note descendre en flèche. Peuvent perdre des points les citoyens qui ont donné de "fausses alertes sur le terrorisme", causé des "problèmes" sur des vols, utilisé des billets de trains expirés, fumé dans un espace public, mal garé leurs vélos ou qui ont présenté des excuses qui ne sont pas jugées "sincères".

"Les autorités gouvernementales chinoises espèrent clairement créer une réalité dans laquelle les mesquineries bureaucratiques pourraient considérablement limiter les droits des personnes. À mesure que le pouvoir du président Xi Jinping prendra de l'ampleur et que le système approche de sa pleine mise en œuvre, d'autres abus viendront", assénait Maya Wang de l'ONG Human Rights Watch.

Ce système de notation est au cœur de l'intrigue d'un épisode de la série "Black Mirror", "Chute libre", dans lequel les citoyens se notent entre eux. Ceux qui ont de mauvaises notes finissent en marge de la sociétés, parias.

 

Par Claire Tervé

Le massacre de Tiananmen aurait fait en réalité 10000 morts

Dix mille morts, des cadavres «en pâte» sous les blindés et des manifestants achevés à la baïonnette par l’armée chinoise. Vingt-huit ans après, une archive britannique livre un récit cauchemardesque de la répression de Tiananmen à Pékin en juin 1989.

«Estimation minimale des morts civils 10 000.» Le 5 juin 1989, Alan Donald, ambassadeur de Grande-Bretagne à Pékin, conclut un télégramme secret adressé à son gouvernement au lendemain de la répression sanglante de sept semaines de manifestations pour la démocratie en Chine.

Ce document des Archives nationales britanniques a été rendu public plus de 28 ans après les faits. L’estimation est presque dix fois plus élevée que les évaluations admises communément à l’époque et qui faisaient généralement état de plusieurs centaines à plus d’un millier de morts.

200 morts selon le régime communiste

Le régime chinois, qui impose un tabou sur cette période, avait de son côté affirmé fin juin 1989 que la répression des «émeutes contre-révolutionnaires» avait fait 200 morts chez les civils et «plusieurs dizaines» du côté des forces de l’ordre.

Le rapport d’Alan Donald livre un témoignage terrifiant de la violence qui s’est déchaînée dans la nuit du 3 au 4 juin, lorsque l’armée a entamé son avance en direction de la gigantesque place Tiananmen, cœur symbolique du pouvoir communiste occupée par les manifestants.

Ils «ont ouvert le feu sur la foule avant de lui rouler dessus»

«Les blindés de transport de troupes de la 27e Armée ont ouvert le feu sur la foule (...) avant de lui rouler dessus», écrit l’ambassadeur. Alan Donald cite pour source une personne dont le nom est caché mais qui a obtenu ses informations d’un «ami proche, actuellement membre du Conseil d’Etat», le gouvernement chinois.

«Après seulement cinq minutes, les blindés ont attaqué»

Une fois les militaires arrivés place Tiananmen «les étudiants ont cru comprendre qu’ils avaient une heure pour évacuer, mais après seulement cinq minutes, les blindés ont attaqué», rapporte Alan Donald. Les manifestants «ont été taillés en pièces».

Les blindés ont ensuite «roulé sur les corps à de nombreuses reprises, faisant comme une "pâte" avant que les restes soient ramassés au bulldozer. Restes incinérés et évacués au jet d’eau dans les égouts», rapporte-t-il en style télégraphique.

«Quatre étudiantes blessées qui imploraient d’être épargnées ont reçu des coups de baïonnette», ajoute l’ambassadeur, avant d’évoquer des ambulances militaires qui «ont essuyé des coups de feu alors qu’elles tentaient d’intervenir».

Ces exactions sont imputées principalement à la 27e Armée, composée de soldats originaires de la province du Shanxi (nord) «illettrés à 60% et qualifiés de primitifs». Elle est commandée par Yang Zhenhua, neveu de Yang Shangkun, alors président de la République populaire - un poste honorifique.

Tensions au sein de l'armée

Selon le document, la répression a engendré des tensions au sein de l’armée, le commandant militaire de la région de Pékin refusant de fournir nourriture et casernes aux soldats venus des provinces pour ramener l’ordre. «Certains membres du gouvernement considèrent que la guerre civile est imminente», affirme l’ambassadeur.

Estimation crédible

Quant à son évaluation du nombre de morts, «je pense que c’est fiable», déclare l’ancien leader étudiant Xiong Yan, désormais naturalisé américain.

Elle est également jugée crédible par le sinologue français Jean-Pierre Cabestan, qui rappelle que des documents déclassifiés ces dernières années aux États-Unis ont abouti au même ordre de grandeur. «Cela fait deux sources assez indépendantes qui disent la même chose».

Ce bilan «n’est pas tellement étonnant vu le monde qu’il y avait à Pékin, du nombre de gens mobilisés» contre le gouvernement chinois, souligne le sinologue de l’Université baptiste de Hong Kong, qui se trouvait dans la capitale chinoise dans les jours qui ont précédé la répression.

Le régime «avait perdu le contrôle de Pékin», rappelle-t-il, avec de nombreux check-points tenus par des contestataires dans toute la ville. «Les Pékinois se sont battus, il y a eu forcément beaucoup plus de batailles qu’on ne croit».

AFP

Asie du Sud-Est : pourquoi le système autoritaire chinois fait des émules

 
 
 

Progressivement, le pouvoir chinois prend de l'assurance: économiquement (après la crise financière de 2008 qui a frappé l'Occident) et plus encore aujourd'hui, politiquement (alors que les démocraties occidentales sont en plein doutes). Le régime chinois conçoit la pluralité des systèmes politiques comme le reflet d'une lutte pour la survie du plus apte, qu'il est peut-être en train de remporter. Les crises multiples qui frappent les hyper-démocraties occidentales dans leurs aspects économiques, industrielles, migratoires, identitaires, confortent le pouvoir chinois dans ses choix. Cette confiance est incarnée par un leader, Xi Jinping, qui tranche avec les personnages falots qui l'ont précédé. Le président Xi, malgré l'immensité des défis auxquels la Chine est confrontée, donne à son pays un visage nouveau: celui d'une puissance sûre d'elle, en mesure de s'appuyer sur ses succès récents comme sur son histoire et sa culture, pour proposer une alternative autoritaire au système libéral.

Le système autoritaire chinois, fondé sur un exécutif fort, hors de portée des critiques et des remises en cause de la société civile, et sur la défense de la construction d'une société " harmonieuse ", qui expulse la conflictualité hors de la communauté pour la concentrer sur l'étranger ou sur ceux accusés de vouloir nuire à la patrie, exerce aujourd'hui un attrait certain sur un nombre croissant de pays. L'adoption de ce modèle en cours de consolidation par ses voisins serait aussi pour Pékin la confirmation de sa validité. De la même façon que le modèle libéral a pu se diffuser loin de son origine occidentale, renforçant ainsi sa légitimité, la diffusion du modèle chinois hors de la Chine, serait la preuve de son attractivité. Du côté des pays susceptibles de l'adopter, ce modèle est d'autant plus attrayant qu'il promet au pouvoir une longévité impossible dans un contexte démocratique, et la domination sans partage ni contestation sur le reste de la société. Cependant, si ce modèle attire les élites, son effet sur le reste de la population est beaucoup plus incertain.

 

Dix-neuvième coup d’État perpétré en Thaïlande

L'Asie du Sud-Est constitue un espace de choix pour cette ambition. Pour des raisons objectives (proximité géographique et localisation sur les grands axes d'échange, liens historiques, présence de communautés chinoises, potentiel économique) ainsi que des raisons géopolitiques (concurrence avec les États-Unis), Pékin en a fait une cible de sa stratégie de diffusion de son modèle. Les " Nouvelles Routes de Soie ", gigantesque projet chinois de développement des infrastructures mondiales dont l'Asie du Sud-Est est une des cibles privilégiées, sera pour Pékin l'occasion de renforcer son emprise économique sur la région.

Les convergences culturelles anciennes entre la Chine et les pays de la région favorisent puissamment ces rapprochements. C'est notamment le cas en Thaïlande, en Malaisie et dans une moindre mesure aux Philippines. En Thaïlande par exemple, le dix-neuvième coup d'État perpétré par les forces armées le 22 mai 2014 s'est donné pour mission " de ramener le bonheur " dans le pays – le général Prayuth, le chef du CNPO, a d'ailleurs écrit une chanson sur ce thème… Alors que les États-Unis et l'Union européenne dénoncent les atteintes à la démocratie, la Chine s'abstient de toute déclaration et active ses vecteurs d'influence sur place. Bien reçus par une junte isolée, elle rassure les militaires et leur octroie des moyens inespérés. En décembre 2014, le porte-parole du gouvernement Yongyuth Mayalarp indique que la visite du Premier ministre chinois Li Keqiang " est une opportunité pour démontrer que nos problèmes politiques ne sont pas un obstacle à de meilleures relations avec la Chine ". Il ajoute – et les termes empruntés sont intéressants: " la situation ici est normale et nous travaillons à la mise en place d'une nouvelle démocratie thaïlandaise ".

Difficile de distinguer la « nouvelle démocratie thaïlandaise » de la dictature chinoise

A quoi ressemble cette « nouvelle démocratie »? En Thaïlande un petit groupe éclairé est constitué autour du général Prayuth qui suspend d’abord la constitution de 2007 jugée trop libérale, dissout le Sénat et dans la même opacité qu’en Chine, multiplie les arrestations arbitraires « au nom de la protection de la monarchie » et de « la sécurité de l’État ». Les membres du Pheu Thai Party ou du Front Uni pour la démocratie contre la dictature (UDD) sont particulièrement visés ; certains comme Prom Janara, défenseur du droit à la terre, sont relâchés au bout de quelques jours ; d’autres, comme Nopporn Suppipat, un homme d’affaires libéral, sont obligés de fuir ; Yingluck Shinawatra, arrêtée par l’armée, est sous surveillance et ne peut quitter le territoire… Il devient décidément de plus en plus difficile de distinguer la « nouvelle démocratie thaïlandaise » de la dictature chinoise. D’ailleurs, leurs intérêts vont convergents: le 13 juin dernier, le Premier ministre a annoncé qu’il pourra s’octroyer les pleins pouvoirs pour « débloquer les problèmes techniques » qui freinent la mise en œuvre du gigantesque projet de ligne ferroviaire entre le Yunnan et Bangkok.

Par Sophie Boisseau du Rocher, chercheur associée au Centre Asie de l’IFRI, et Emmanuel Dubois de Prisque, chercheur associé à l’Institut Thomas More

Moody's abaisse la note de la dette chinoise, Pékin conteste

 

L'agence de notation s'inquiète de l'endettement du géant asiatique, et prévoit un tassement de sa croissance économique dans les prochaines années. 

Le président chinois à Davos, un "merveilleux numéro d'illusionniste"

Pour Jacques Gravereau, auteur de "La Chine conquérante", le discours de Xi Jinping au Forum économique mondial est une simple "opération de communication".

Jacques Gravereau, président d'honneur de l'Institut HEC Eurasia et auteur de La Chine conquérante, enquête sur une étrange superpuissance, à paraître jeudi, décrypte le discours de défense de la mondialisation tenu par le président chinois Xi Jinping au Forum économique mondial de Davos, mardi.

Le Point.fr : Que vous inspire le discours de Xi Jinping au Forum économique mondiale de Davos, dans lequel il défend le libre-échange et la mondialisation ?

C'est la première fois qu'un président chinois vient à Davos. C'est donc un événement, d'autant que cela intervient pile la semaine de l'investiture de Donald Trump. Xi Jinping a été accueilli en superstar à Davos, aux côtés de dirigeants chinois comme le patron d'Alibaba. Il a fait un discours patelin, tout en rondeur, se posant comme un chantre de la mondialisation, affirmant qu'elle est irréversible, que la Chine adore le libre-échange et qu'elle est très favorable à l'accord de Paris sur le climat. Ce faisant, il peint la Chine comme une puissance stable, prévisible, ouverte, contrairement à l'Amérique de Donald Trump.

Est-ce qu'il faut y croire ? On sait bien que la Chine n'est pas si ouverte que cela au libre-échange...

C'est un merveilleux numéro d'illusionniste, parce qu'à Davos, par nature, énormément de gens respectent les puissants : ils sont donc prêts à dire que Xi Jinping est un homme remarquable. Tout le monde sait que le gouvernement traite de façon totalement différente ses champions nationaux et les entreprises étrangères. Le gouvernement chinois a signé le traité de l'Organisation mondiale du commerce en 2001, mais ne le respecte pas sur un très grand nombre de points. Des secteurs entiers sont fermés alors qu'ils devraient être ouverts, comme le secteur automobile. Un constructeur chinois peut racheter le suédois Volvo alors qu'aucune entreprise occidentale ne peut racheter un constructeur chinois puisqu'il faut une joint-venture possédée à 50 % par les Chinois. C'est la même chose dans les télécoms, les services, etc. Et sur les commandes publiques, la Chine n'est ouverte qu'en théorie. En pratique, elle est irrémédiablement fermée. Son discours ne trompe donc aucun spécialiste, mais si ça peut faire passer une image positive du pays chez le bon peuple...

C'est aussi pour mieux marquer le contraste avec le discours de fermeture de Donald Trump ?

Très clairement. Tump a déjà signifié que dès son arrivée au pouvoir, il s'en prendrait aux "vilains Chinois", allait imposer des surtaxes. Tout le monde a peur d'une guerre commerciale avec la Chine. Reste à savoir si c'est une simple position tactique de Trump pour être plus fort dans les futures négociations ou s'il va vraiment opérer une bascule stratégique des États-Unis. C'est la grande question qui va nous occuper en 2017.

Par ce discours, la Chine cherche-t-elle à se défausser de toute responsabilité en cas de guerre commerciale avec les États-Unis ?

Ce n'est rien de plus qu'une opération de relations publiques ! Xi Xinping présente la Chine en pays sérieux, aimable, pôle de stabilité par rapport à des Américains agités qui pourraient mener à une guerre commerciale. Il prévient que personne n'en sortira vainqueur, ce qui est sans doute exact. Il ajoute que toute fermeture aux échanges de capitaux et de biens est impossible et irait à rebours de l'histoire. La Chine se pose en leader mondial quasi moral.

Cette volonté de participer davantage à l'ordre mondial, de coopérer dans les institutions internationales, n'est-elle pas authentique ?

Non, la Chine a un poids important dans le monde grâce à ses 1,4 milliard d'habitants et ses 11 000 milliards de dollars PIB, un niveau juste en dessous de celui des États-Unis. Elle veut donc jouer selon ses propres règles sur la scène mondiale. C'est ce qu'elle fait en mer de Chine en bétonnant des petits atolls qui n'appartiennent à personne pour revendiquer leur propriété ainsi que celle de l'espace maritime.

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Quand Xi Jinping dit qu'il faut mieux réguler la mondialisation, combattre les inégalités, mieux répartir les gains entre le capital et le travail, c'est aussi de la communication ?

Oui, c'est un discours moral, qui ne mange pas de pain.

Vous dites dans votre livre que la Chine est une "étrange puissance, étrangère à nos modes de pensée". Que voulez-vous dire par là ?

Nous, les Occidentaux, nous avons créé les Nations unies sur l'idée de liberté, d'égalité et de fraternité entre les peuples, avec des règles de droit communes. Demandez à un Chinois ce que veut dire la liberté, ou la démocratie, sa réponse n'aura rien à voir avec la nôtre. Le dialogue culturel est donc très difficile. Leur conception des contrats, par exemple, n'est pas du tout la même que la nôtre. Je le dis d'autant plus facilement que j'enseigne en Chine à des responsables. Ils ne conçoivent pas que le reste du monde puisse ne pas penser comme eux.

À écouter le discours de Xi Jinping, on pourrait pourtant penser qu'il endosse les règles du jeu définies par les Occidentaux, légitime les institutions nées dans l'après-Seconde Guerre mondiale

Évidemment, il fait passer l'idée que personne ne lave plus blanc que lui. Mais les promesses n'engagent que ceux qui y croient.

Quand il dit que la Chine va réduire sa suproduction, notamment dans l'acier, n'est-ce pas un gage vis-à-vis des Européens ?

Elle est bien obligée de le faire ! Sa production d'acier atteint 600 millions de tonnes alors que le deuxième producteur mondial en produit 120 millions ! C'est aussi le cas dans le ciment de verre, l'acier, le charbon, etc., car toutes les entreprises d'État travaillent à perte en raison du ralentissement de la croissance. Il faut garder en tête que l'activité est passée de 10 % dans les années 2000 à 6,5 %. Ils ont déjà mis 700 000 personnes au chômage dans l'acier et le charbon l'année dernière et 600 000 en 2015. Ce n'est donc absolument pas une concession aux Européens qui se plaignent de leur acier bradé.

 

Publié le | Le Point.fr

En Chine, les ravages de l’enfant unique sont pour demain

Philippe Cohen
Mercredi 12 Octobre 2011

 

 

Avec son ouvrage « Au pays des enfants rares », Isabelle Atamé, chercheuse à l’Institut national d’études démographiques (INED), montre que la Chine va dans le mur car ses dirigeants n’ont pas anticipé les conséquences de la politique de l'enfant unique.




Les économistes, les experts et les journalistes   sont inépuisables sur la puissance économique de la Chine. La montée en puissance de l'Empire du Milieu est presque toujours présentée comme un phénomène inexorable, que ce soit pour recommander de s'y adapter, ou bien pour le dénoncer. Mais dans l'ensemble, la société chinoise dans ses profondeurs, est une société du silence. D’abord parce que la réalité du pays est immense, et ensuite parce que le régime ultra-autoritaire de Pékin fait tout pour distraire la curiosité des visiteurs du pays, notamment journalistes. Nous pouvons voir énormément de reportages sur la Chine. Mais il s'agit le plus souvent de raconter les villes chinoises, leur modernité et leur gigantisme.

Isabelle Atamé n’est pas journaliste mais chercheuse à l’Institut national d’études démographiques (INED). Est-ce son statut qui lui a permis d’écrire un livre fourmillant d’autant d’histoires de vie surgies des villes mais aussi des campagnes chinoises ? Curieusement l’ouvrage ressemble à celui d’un journaliste par l’écriture et la diversité des témoignages recueillis. Mais elle y ajoute son expérience et sa rigueur de chercheuse, que l’on avait déjà remarquées dans ses précédents ouvrages sur la Chine.

La politique de l’enfant unique adoptée par les dirigeants chinois dans les années 1970 offre des destinées diamétralement opposées aux enfants chinois selon qu’ils vivent dans les milieux aisés urbains ou dans les régions rurales.

Un inactif pour un actif d'ici à 2030

A la campagne, on continue d’avorter les futures filles ou de ne pas les soigner ; souvent les enfants sèchent l’école pour aider aux travaux des champs. A la ville, les enfants de riches vivent un enfer qui les conduit parfois au suicide. Le darwinisme obtus qui s’est imposé dans les classes dirigeantes chinoises conduit nombre de parents à imposer à leurs progéniture un apprentissage qui rappelle le film Top gun. Au jardin d’enfants « Intelligence et performance » (ça ne s’invente pas…),  on apprend dès 18 mois les maths, les sciences, l’anglais, l’art, la musique avant de passer au tennis et au golf...

Les experts qui s’esbaudissent devant le modèle chinois négligent ce que les démographes appellent le « bonus démographique » : quand un pays fait moins d’enfants, il commence par être compétitif car il dépense peu et que le nombre des actifs devient dans un premier temps plus important que celui des inactifs. Mais une fois la génération de l’enfant unique devenue adulte, les ennuis commencent. Les dirigeants tentent bien de redresser la barre et de stopper la politique de l'enfant unique. Mais les urbains chinois rechignent à faire un second enfant. La réussite personnelle est devenue la priorité qui écrase toutes les autres....

D’ici à 2030, il y aura 1,1 inactif – en général un vieux – pour un actif dans l’empire du milieu et il manquera alors des dizaines de millions de femmes. Isabelle Attamé montre que les dirigeants de la Chine n’ont pas anticipé les problèmes immenses qui surgiront alors : problèmes de santé publique, de pénurie de main d'oeuvre, de dépendance du quatrième âge, etc. Mais cet avenir lourd et incertain explique peut-être en partie la politique économique expansionniste de la Chine : comme les dirigeants de Berlin, ceux de Pékin veulent accumuler du capital pour faire face. Sauf que toutes ces questions ne peuvent pas forcément se résoudre seulement par l'argent.
  • Au pays des enfants rares par Isabelle Attamé, 274 pages, 19€.

http://www.marianne2.fr/En-Chine-les-ravages-de-l-enfant-unique-sont-pour-demain_a211168.html

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