esclavage, d'autres regards..

Publié le par ottolilienthal

Racisme entre Africains, une histoire de proverbes et d'expressions

C'est souvent au détour d'une blague anodine ou d'une expression que se véhiculent le racisme et les stéréotypes entre les peuples africains.

«Un travail d’arabe», pour qualifier une activité de mauvaise qualité. «Des cheveux de noirs» pour parler de cheveux abîmés voire moches, voilà des tournures que l’on utilise tous les jours, de manière inconsciente. Entrées dans le langage courant, les expressions comme «sentir le dingari» ou juste «dingari» — qui renvoient à la forte odeur des vêtements portés par des Maliens ou Sénégalais — contribuent à la dévalorisation d'une culture ou d'une race. Souvent les personnes qui font appel à ces stéréotypes n'ont pas l'intention de blesser ou d'offenser la personne qu'elles ont en face d'eux. Naïvement, elles utilisent une expression sans connaître sa véritable origine. 

Leurs origines très anciennes

Utilisés depuis des générations, ces proverbes découlent pour la plupart de stéréotypes raciaux instaurés pendant l’époque coloniale. Selon une étude menée par EthnoArt, une association créée en 2002 à l’initiative d’ethnologues et d’artistes en Ile-de-France, l'administration coloniale française classait les populations dont il avait la charge en trois catégories: le Jaune, le Brun et le Noir. À l’époque cette classification était considérée comme scientifique, avec pour chacune, une caractéristique particulière.

EthnoArt illustre son propos:

«Physiquement limité, l’Asiatique est un fervent travailleur, mais le mystère qui l’entoure suscite la méfiance. L’Arabe dit le Brun est souvent musulman et dangereux, c’est un fanatique et un fourbe. Mais avec de l’encadrement, il peut se révéler un valeureux combattant bien qu’il soit fainéant. Fort et docile, l’Africain est quant à lui un bon enfant. Un comportement qui fait de lui dans la hiérarchie des races le moins évolué de tous. Il occupait la position la plus proche de l’état d’animalité. Pour preuve, il a le rythme dans la peau.»

Rivalité

 

A cela s'ajoute les rivalités entre pays voisins comme le révèle ce proverbe de la République du Congo:

«Si tu croises un serpent et un zaïrois dans la forêt, prend le serpent et laisse le zaïrois».

En mai dernier, l'existence de groupes Facebook incitant au lynchage de «beurettes» par la communauté arabe cristalisait les passions. Récemment ce sont les qualifications de la coupe du Monde de Football 2014 qui ont retenu l'attention des amateurs d'expressions et proverbes en tout genre (enfin, souvent racistes).

Alors que l’Algérie et le Burkina Faso s’affrontaient, des supporters algériens se sont emportés sur la Toile. Ainsi pouvait-on lire des commentaires comme «les tribunes burkinabè, on dirait les cales d'un bateau d'esclaves». Sous le couvert de l’anonymat, en invoquant l’humour et la liberté d’expression, Internet s’est révélé une parfaite couverture pour diffuser ces idées reçues.

Greta Mulumbu

Journaliste

source : slate afrique

L'esclavage en terre d'islam

Après la mort du prophète Mahomet et la soumission de la péninsule arabe, les musulmans conquièrent les rives méridionales et orientales de la Méditerranée. Multipliant les prises de guerre, ils prolongent dans ces régions l'esclavage à la mode antique. Ils inaugurent aussi une longue et douloureuse traite négrière qui va saigner l'Afrique noire jusqu'à la fin du XIXe siècle.

L'esclavage en terre d'islam est hélas une réalité qui dure comme le montre l'anthropologue Malek Chebel.

Islam et esclavage

Le Coran, texte sacré de l'islam, entérine l'existence de l'esclavage (voir la sourate XVI, Les abeilles) tout comme d'ailleurs les textes bibliques. Notons que le premier muezzin désigné par le Prophète pour l'appel à la prière est un esclave noir du nom de Bilal originaire d'Éthiopie.

La loi islamique ou charia, qui s'appuie sur le Coran et les dits du prophète (hadiths), considère qu'en pays d'islam, seuls sont esclaves les enfants d'esclaves et les prisonniers de guerre. Elle autorise d'autre part la réduction en esclavage de quiconque provient d'un pays non musulman (si un esclave vient à se convertir, il n'est pas affranchi pour autant).

Très tôt, du fait de la rapidité même de leurs conquêtes, les Arabes se heurtent à une pénurie d'esclaves. Ils ne peuvent asservir les populations des pays soumis à leur loi et se voient donc dans l'obligation d'importer en nombre croissant des esclaves des pays tiers, qu'ils soient ou non en voie d'islamisation.

Comme les chrétiens du haut Moyen Âge, ils s'abstiennent de réduire en esclavage leurs coreligionnaires mais cette règle souffre de nombreuses transgressions et l'on ne rechigne pas à asservir des musulmans, notamment noirs, au prétexte que leur conversion est récente (*).

Une économie fondée sur l'esclavage

L'esclavage devient rapidement l'un des piliers de l'économie de l'empire abasside de Bagdad du fait de très nombreuses prises de guerre et de l'avènement d'une très riche bourgeoisie urbaine. Pour s'en convaincre, il n'est que de lire Les Mille et Une Nuits, un recueil de contes arabes censés se dérouler sous le règne du calife Haroun al-Rachid, contemporain de Charlemagne.

Les harems du calife et des notables de Bagdad se remplissent de Circassiennes. Il s'agit de femmes originaires du Caucase et réputées pour leur beauté ; ces belles esclaves ont continué jusqu'au XXe siècle d'alimenter les harems orientaux en concurrence avec les beautés noires originaires d'Éthiopie. Pour les tâches domestiques et les travaux des ateliers et des champs, les sujets du calife recourent à d'innombrables esclaves en provenance des pays slaves, de l'Europe méditerranéenne et surtout d'Afrique noire. Ces esclaves sont maltraités et souvent mutilés et castrés.

D'autres esclaves et eunuques sont employés comme soldats et chefs de guerre par les différentes dynasties musulmanes, du Maroc aux Indes. Ces esclaves-là accèdent parfois à des fonctions élevées et parfois au pouvoir suprême. Ainsi en est-il des fameux Mamelouks d'Égypte, que Bonaparte devra combattre en 1798.

Eunuques et castrats

Inventée et développée à grande échelle par la Chine impériale, exportée dans les pays musulmans et jusqu'en Italie (les castrats), l'exploitation des eunuques (hommes castrés) est l'une des formes d'esclavage les plus inhumaines qui soient.

Elle poursuit deux objectifs principaux : empêcher que les esclaves étrangers ne fassent souche ; éviter les relations sexuelles entre les femmes des harems et leurs serviteurs. Les castrats sont aussi recherchés par les mélomanes pour leur voix à la fois puissante et très aigüe.

La castration consiste en l'ablation des parties génitales, soit totale, soit limitée aux testicules (pour empêcher la reproduction). Elle est le plus souvent pratiquée à la pré-adolescence et se solde par une mortalité effroyable.

Les esclaves mâles originaires d'Afrique noire sont généralement castrés en Égypte par des moines coptes pour le compte des trafiquants musulmans. À l'époque carolingienne, les captifs slaves destinés aux marchés orientaux sont quant à eux castrés à Verdun, principal marché d'étape de ce trafic.

Esclaves blancs en terre d'islam

Dans les premiers temps de l'islam, les notables de Bagdad s'approvisionnent en esclaves blancs auprès des tribus guerrières du Caucase mais aussi auprès des marchands vénitiens qui leur vendent des prisonniers en provenance des pays slaves, encore païens.

À la fin du Moyen Âge, comme le vivier slave s'épuise du fait de la christianisation de l'Europe orientale, les musulmans se tournent vers les pirates qui écument la Méditerranée. Ces derniers effectuent des razzias sur les villages côtiers des rivages européens, y compris même dans l’océan Atlantique jusqu’aux limites du cercle polaire. En 1627, des barbaresques algérois lancent un raid sur l’Islande et en ramènent 400 captifs. Le souvenir des combats livrés par les habitants à ces pirates perdure dans... la tête de prisonnier maure qui sert d'emblème à la Corse.

On évalue à plus d'un million le nombre d'habitants enlevés en Europe occidentale entre le XVIe et le XVIIIe siècle, au temps de François 1er, Louis XIV et Louis XV. Ces esclaves, surtout des hommes, sont exploités de la pire des façons dans les orangeraies, les carrières de pierres, les galères ou encore les chantiers d'Afrique du nord (*). Des organisations chrétiennes déploient beaucoup d'énergie dans le rachat de ces malheureux, tel Miguel de Cervantès ou plus tard Saint Vincent de Paul.

En Europe orientale et dans les Balkans, pendant la même période, les Ottomans prélèvent environ trois millions d'esclaves.

Jusqu’au début du XIXe siècle, les princes de la côte nord-africaine tirent eux-mêmes de grands profits de la piraterie en imposant de lourds tributs aux armateurs occidentaux en échange de la garantie que leurs navires ne seraient pas attaqués par les pirates. En 1805, le président américain Thomas Jefferson lance une expédition navale contre le dey de Tripoli, en Libye, pour l’obliger à renoncer à ce rackett. Le dey d’Alger le poursuivra quant à lui jusqu’à la conquête française en 1830.

Esclaves noirs en terre d'islam

Si la traite des esclaves blancs a rapidement buté sur la résistance des Européens, il n'en a pas été de même du trafic d'esclaves noirs en provenance du continent africain.

La traite arabe commence en 652, vingt ans après la mort de Mahomet, lorsque le général arabe Abdallah ben Sayd impose aux chrétiens de Nubie (les habitants de la vallée supérieure du Nil) la livraison de 360 esclaves par an. La convention, très formelle, se traduit par un traité (bakht) entre l'émir et le roi de Nubie Khalidurat.

Ce trafic ne va cesser dès lors de s'amplifier. Les musulmans « blancs » de la frange sahélienne (Peuls, Touaregs, Toubous etc) multiplient les attaques contre les villages des Bantous de la forêt et enlèvent les meilleurs éléments pour les vendre aux habitants de l'empire ottoman ou du Maroc.

Les spécialistes évaluent de douze à dix-huit millions d'individus le nombre d'Africains victimes de la traite arabe au cours du dernier millénaire, du VIIe au XXe siècle. C'est à peu près autant que la traite européenne à travers l'océan Atlantique, du XVIe siècle au XIXe siècle.

Le trafic suit d'abord les routes transsahariennes. Des caravanes vendent, à Tombouctou par exemple, des chevaux, du sel et des produits manufacturés. Elles en repartent l'année suivante avec de l'or, de l'ivoire, de l'ébène et, donc, des esclaves pour gagner le Maroc, l'Algérie, l'Égypte et, au-delà, le Moyen-Orient. Au XIXe siècle se développe aussi la traite maritime entre le port de Zanzibar (aujourd'hui en Tanzanie) et les côtes de la mer Rouge et du Golfe persique.

Le sort de ces esclaves, razziés par les chefs noirs à la solde des marchands arabes, est dramatique. Après l'éprouvant voyage à travers le désert, les hommes et les garçons sont systématiquement castrés avant leur mise sur le marché, au prix d'une mortalité effrayante, ce qui fait dire à l'anthropologue et économiste Tidiane N'Diyae : « Le douloureux chapitre de la déportation des Africains en terre d'Islam est comparable à un génocide. Cette déportation ne s'est pas seulement limitée à la privation de liberté et au travail forcé. Elle fut aussi - et dans une large mesure- une véritable entreprise programmée de ce que l'on pourrait qualifier d'"extinction ethnique par castration" » (*).

Les contes des Mille et Une Nuits, écrits au temps du calife Haroun al-Rachid (et de Charlemagne), témoignent des mauvais traitements infligés aux esclaves noirs et du mépris à leur égard (bien qu'ils fussent musulmans comme leurs maîtres).

Ce mépris, légitimé par la malédiction de Cham, a perduré au fil des siècles. Ainsi peut-on lire sous la plume de l'historien arabe Ibn Khaldoun (1332-1406) : « Il est vrai que la plupart des nègres s'habituent facilement à la servitude ; mais cette disposition résulte, ainsi que nous l'avons dit ailleurs, d'une infériorité d'organisation qui les rapproche des animaux brutes. D'autres hommes ont pu consentir à entrer dans un état de servitude, mais cela a été avec l'espoir d'atteindre aux honneurs, aux richesses et à la puissance » (Les Prolégomènes, IV). Ces propos précèdent de deux siècles la traite atlantique des Occidentaux.

Esclavage et décadence

Les contingents très importants de main-d'oeuvre servile ont contribué à la stagnation économique du monde musulman en décourageant l'innovation technique et sociale. Ils ont causé aussi de nombreux troubles. C'est ainsi qu'à la fin du IXe siècle, la terrible révolte des Zendj (ou Zenj, d'un mot arabe qui désigne les esclaves noirs), dans les marais du sud de l'Irak, a entraîné l'empire de Bagdad sur la voie de la ruine et de la décadence.

« Comparé à la traite des Noirs organisée par les Européens, le trafic d'esclaves du monde musulman a démarré plus tôt, a duré plus longtemps et, ce qui est plus important, a touché un plus grand nombre d'esclaves », écrit en résumé l'économiste Paul Bairoch (*). Cet auteur note qu'il ne reste plus guère de trace des esclaves noirs en terre d'islam en raison de la généralisation de la castration, des mauvais traitements et d'une très forte mortalité, alors que leurs descendants sont au nombre d'environ 70 millions sur le continent américain (*).

Alban Dignat

Il y a des esclaves dans votre chocolat..

Avec moins de 9.000 esclaves recensés, la France n’est pas dans le haut de la liste des pays ayant le plus recours au travail forcé. Elle fait d’ailleurs partie des meilleurs élèves de la classe. Mais selon le rapport que vient de publier cette semaine Walk Free, une organisation de défense des droits de l’Homme basée en Australie, il y a toutefois un risque important que les Français, comme la plupart des habitants des pays riches, aient recours à l’esclavage, de façon indirecte, dans leur vie de tous les jours, en buvant leur café ou leur chocolat, en consultant leur smartphone etc…

Selon les chiffres publiés dans le Global Slavery Index 2013, la plupart des 29,8 millions d’esclaves estimés dans le monde sont recensés dans les pays en voie de très fort développement et fournisseurs de produits destinés aux pays occidentaux et aux populations les plus riches de ces mêmes pays.

Le pays avec le plus grand nombre d’esclaves est l'Inde —entre 13,3 et 14,7 millions de personnes. S’il y a parmi eux quelques ressortissants étrangers, détaille l’étude, la plupart de ces esclaves sont des citoyens indiens, réduit en servitude pour régler des dettes.

Le deuxième pays avec le plus grand nombre d'esclaves est la Chine (2,8 à 3,1 millions d’esclaves), beaucoup étant employés dans de nombreux secteurs de l'économie, allant de la servitude domestique à la mendicité forcée, l'exploitation sexuelle des femmes et des enfants, le mariage forcé et le travail en usine. C’est sur ce dernier point qu’insiste l’ONG Walk Free, qui s’est justement donné pour mission de renseigner cette forme d’esclavage pour mieux l’éliminer des chaînes de montage.

Quartz a de son côté détaillé quelques exemples qui nous relient à ces esclaves :

  • Un Australien incarcéré en Chine a ainsi révélé cet été que des prisonniers fabriquaient des écouteurs pour des compagnies aériens, telles que Qantas ou British Airways. Ces prisonniers n’étaient pas payés et étaient régulièrement victimes de mauvais traitements. Selon le Global Slavery Index, certains de ces esclaves vivent dans des camps de travail dirigés par l’Etat chinois ou des compagnies privées pour assembler des biens électroniques, des sacs, etc.
  • En Côte d’Ivoire, premier exportateur mondial de cacao, ce sont des enfants qui sont employés de force pour récolter les fèves. La Côte d’Ivoire reconnaît l’utilisation de 30.000 mineurs, mais l’index Walk Free estime leur nombre entre 20 et 30 fois plus!

Malgré les efforts de Mondelēz International, un des plus grands fabricants de chocolat au monde, qui selon Quartz a investi près de 400 millions de dollars pour résoudre le problème et réussir à créer une filière de «cacao durable», il y a de fortes probabilités qu’il y ait des traces d’esclavagisme dans le chocolat Milka ou la barre de Toblerone de votre goûter.

Pour vous sensibiliser à ce phénomène, Slavery Footprint avait lancé en 2011 un petit outil pour mesurer votre impact sur l'esclavage en calculant combien d'esclaves travaillaient pour vous...

JH

L’esclavage ne recule pas dans le monde… au contraire

 

L’esclavage a augmenté dans le monde de près de 30% depuis 2014. C'est la conclusion effrayante de l’étude annuelle sur l’esclavage publiée par l’Association australienne de défense des droits de l’homme, Walk Free Foundation. Elle a évalué l’esclavage dans les 167 pays les plus peuplés de la planète. Il en ressort que 45,8 millions de personnes dans le monde sont aujourd’hui des esclaves contre 35,8 millions en 2014.

 

Les formes d’esclavage comprennent à la fois le trafic d’êtres humains pour des raisons sexuelles par les mafias, le travail forcé dans certains pays dictatoriaux et la saisie des personnes qui ne peuvent rembourser leurs dettes dans certains pays en développement. Cette estimation du nombre d’esclaves dans le monde est le double de celle des Nations Unies.

Sans surprise, l’Inde et la Corée du nord sont les pays où l’esclavage est le plus présent. Pas moins de 18,4 millions d’Indiens seraient esclaves, sexuels ou pour payer leurs dettes et celles de leurs familles, tout comme 3,4 millions de Chinois et 2,1 millions de Pakistanais. Il y a 1,1 million d’esclaves d’Etat en Corée du nord, soit 4,4% de la population du pays. Les pays où les gouvernements ferment le plus les yeux ou sont complices et même acteurs de l’esclavage sont dans l’ordre: la Corée du nord, l’Iran, l’Erythrée, la Guinée Equatoriale et Hong Kong.

Le fondateur de la Walk Free Fondation, Andrew Forrest, explique que ces chiffres alarmants sont la résultante à la fois d’enquêtes plus poussées et des migrations qui rendent les personnes plus vulnérables. L’esclavage est illégal dans tous les pays au monde. La Mauritanie est le dernier à l’avoir aboli, en 1981, et à l’avoir criminalisé en 2007.

Les personnes qui deviennent esclaves travaillent le plus souvent dans l'industrie du sexe, l’agriculture, la pêche et le bâtiment. Ils ont les tâches les plus dangereuses et les plus pénibles. En Syrie, en Irak, au Yémen et dans les Territoires palestiniens, des enfants ont été forcés de participer à des conflits armés et contraints de devenir des informateurs ou de mener des attentats suicides.

Slate.fr

L’esclavage a été aboli dans quasiment tous les pays du monde. Il est pourtant loin d’avoir disparu. Le phénomène est-il aujourd’hui plus important qu’hier ?

 

En Inde, alors que la classe moyenne représente 30% des 1,2 milliard d’habitants, de plus en plus d’aides domestiques sont réduites à l’esclavage. Les abus sur les migrants issus d’Afrique, du Moyen-Orient et d’autres régions de l’Asie du Sud sont de plus en plus fréquents.

 

Tant qu’il n’y aura pas de régulation pour régir les agences de placement de travailleurs domestiques, trafiquants et employeurs pourront continuer à agir en toute impunité. Selon un article de l’agence de presse Reuters, les aides domestiques en Inde sont estimées à 90 millions de personnes.

 

Si aucun chiffre fiable n’est disponible quant au nombre de travailleurs victimes de trafic, le gouvernement estime que 126 321 enfants ont été sauvés de la servitude en 2011/2012, soit une augmentation de 27% par rapport à l’année précédente. Selon les activistes, si l’on inclue les femmes de plus de 18 ans, les chiffres pourraient atteindre des centaines de milliers.

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Incontestablement. Dans son dernier rapport annuel, le département d’Etat américain évalue à 27 millions de nombre d’esclaves dans le monde. Pour l’Organisation internationale du travail, ce sont 21 millions de personnes qui seraient victimes du travail forcé. Et l’Union européenne considère que 5,5 millions d’enfants seraient concernés. Les économies développées compteraient au moins 1,5 millions d’esclaves.

 

L’esclavage constitue selon l’ONU le 3ème trafic mondial le plus lucratif. Il génèrerait ainsi entre 25 et 30 milliards d’euros de bénéfices par an dont il est extrêmement difficile de dire à qui, outre qu’il s’agit de réseaux mafieux, et quoi ils profitent concrètement.

Quelles formes l’esclavage prend-il aujourd’hui ?

On distingue :

  • l’esclavage à des fins sexuelles qui concerne des femmes et des enfants, enlevés ou/et trompés par des réseaux mafieux en vue de les prostituer. Il s’agit de la forme la plus visible.
  • le travail forcé qui concerne des personnes contraintes sous la menace d’effectuer des travaux difficiles dans des conditions dangereuses sans rétribution et étant soumises à des menaces et des violences. Les enfants réduits à la mendicité rentrent dans cette catégorie. Ainsi que l’esclavage domestique qui s’organise soit par le biais d’agences qui recrutent des domestiques aux Philippines, au Sri Lanka, en Inde ou en Afrique de l’Est  pour les pays du Proche et du Moyen Orient, soit directement, par exemple en Afrique de l’Ouest ou du Nord où de très jeunes filles, presque des enfants, sont mises en servitude. Un phénomène auquel les pays développés n’échappent pas. Ni aucune classe sociale. En France, par exemple, seuls 20% des cas de traite d’êtres humains sont le fait de personnels diplomatiques ou de richissimes nababs ;
  • l’esclavage pour dettes qui concerne les personnes qui s’endettent pour payer leur logement, des soins ou des médicaments pour leurs enfants, leur passeur etc. et qui, ne parvenant jamais à rembourser leur créancier, tombent en situation d’esclavage – situation dont leurs enfants héritent par la suite ;
  • l’esclavage traditionnel qui existe encore dans quelques pays comme la Mauritanie qui ne l’a aboli que partiellement qu’en 1981 ;
  • les enfants soldats ;
  • le trafic d’organes ;
  • les mariages serviles qui concernent les jeunes filles mariées  qui ne servent que de domestiques à la famille.
 

Comment expliquer cette recrudescence ?

Les candidats à une vie meilleure sont de plus en plus nombreux et de plus en plus vulnérables. Prêts à croire toutes les promesses et à tout pour trouver un travail qui les sortira de la misère, ils constituent des cibles faciles et abondantes pour le trafic d’êtres humains. D’autant que la prévention dans les pays d’origine est largement insuffisante. Difficile en effet de faire entendre à des personnes désespérées que leur sort pourrait être pire ailleurs.

Comment dans ces conditions lutter efficacement ?

Si le volet prévention est fondamental, il ne suffit pas. Il faut également assurer la protection des victimes et punir les responsables. Or le défaut de prise de conscience de l’ampleur du phénomène constitue un frein à la mise en place de politiques réellement efficaces. La France s’est dotée en 2007 d’une législation contre la traite des êtres humains qui prévoit notamment des dispositifs de protection des victimes mais elle n’est pas appliquée. Pourtant les cas ne manquent pas – on estime à plusieurs milliers le nombre de cas d’esclavage domestique sur le territoire. Le Comité contre l’esclavage moderne a aujourd’hui la charge de 123 personnes. Depuis 1999, nous avons accompagné plus de 160 procès devant toutes les juridictions. Mais les tribunaux ont tendance à considérer ces cas sous le prisme de l’emploi d’une personne en situation irrégulière et évitent de les faire entrer dans le cadre de la traite des êtres humains. Et quand ils le font, les peines sont très faibles – il y a deux ans, un couple reconnu coupable à Lyon n’a été condamné qu’à un an de prison avec sursis. Insuffisamment formés, policiers et les magistrats butent sur la difficulté pour les victimes d’apporter des preuves de faits qui se produisent bien souvent à huis clos. Et le droit français ne définit ni la servitude, ni le travail forcé. Ce qui pose problème et a valu à la France une condamnation de la Cour européenne des droits de l’Homme en octobre dernier.

 

 

Peut-être la transposition en droit français de la directive européenne contre la traite des êtres humains et les formes d’esclavage fera évoluer les pratiques notamment en termes de protection des victimes. Force est néanmoins de constater, qu’à l’heure actuelle, nos actions sont souvent plus reconnues à l’étranger qu’elles ne le sont en France.

 

Sylvie O'Dy

Sylvie O’Dy est présidente du Comité contre l’esclavage moderne (CCEM). Journaliste pigiste, elle a été rédactrice en chef de Glifpix (site de journalisme contributif), elle a également travaillé pour les groupes Bayard et Prisma ainsi que pour l’hebdomadaire L’Express.

 

Elle est l’auteur de Esclaves en France aux éditions Albin Michel (2001), préfacé par Robert Badinter.

 
http://www.atlantico.fr/decryptage/grand-retour-esclavage-sylvie-o-dy-591883.html?page=0,1

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