Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

le tabou de l'esclavagisme arabo-musulman

Publié le par ottolilienthal

Racisme anti-Noirs au Maroc : « Le Coran ne soutient pas la pratique de l’esclavage mais son abolition »

Chouki El Hamel, historien marocain installé aux Etats-Unis, retrace le passé esclavagiste du royaume chérifien pour décrypter le racisme qui perdure au Maroc.

Chouki El Hamel, professeur à l’Université d’Arizona, a réédité en français son ouvrage Le Maroc noir, une histoire de l’esclavage, de la race et de l’islam, aux éditions La Croisée de Chemins.

Traduit en français par Anne-Marie Teewissen, l’ouvrage était écrit à l’origine en anglais par le chercheur marocain, installé aux Etats-Unis, après des études à La Sorbonne. L’ouvrage exhume le passé esclavagiste du Maroc et déconstuit les stéréotypes sur les Noirs pour analyser le racisme qui sévit encore dans le royaume chérifien.

Pourquoi l’histoire de l’esclavage est-elle encore taboue et n’avait été que peu étudiée auparavant ?

Chouki El Hamel Des études visant à restaurer le rôle oublié des Noirs en Afrique du Nord viennent seulement de commencer. Elles visent à remettre en question les interprétations conventionnelles de l’esclavage en terre d’islam, de raconter l’histoire des sous-représentés et de révéler le système d’inégalité, les sentiments de supériorité et la narration nationaliste en tant que système de contrôle social des minorités marocaines marginalisées. Malgré la diversité et l’africanité du Maroc, l’esclavage a été profondément façonné par les identités raciales et il était alors associé à des origines africaines, comme si le Maroc n’était pas africain.

A quand remonte le racisme envers les Noirs au Maroc ?

La société marocaine était malheureusement divisée par la couleur et la « race ». J’ai soutenu dans ce livre que les concepts de « race » et de racisme ne sont pas une invention euro-américaine. J’ai tracé des généalogies distinctes de ces concepts en Afrique du Nord pendant la période islamique. Dès le XVIe siècle, des dynasties marocaines ont lié la « blancheur » à la légitimité politique et à la liberté, comme le sultan Ahmad Al-Mansour (r. 1578-1603).

L’Histoire est aussi témoin de musulmans asservissant d’autres musulmans. Par exemple, les Haratine [terme qui désigne les Maures noirs], des « Noirs libres », anciens esclaves, ont été asservis pendant le règne du sultan Moulay Ismaïl au XVIIe siècle. Cet asservissement illégal a marqué un tournant crucial dans l’histoire marocaine et a façonné l’avenir des relations raciales futures et de « l’identité noire ».

Pourquoi la politique de Moulay Ismaïl a-t-elle été si marquante ?

En 1672, le sultan alaouite Moulay Ismaïl a voulu former une armée permanente et loyale pour faire face à l’instabilité politique. Dans un projet discriminatoire, il donna l’ordre d’asservir tous les Noirs, dont les Haratine, qui étaient pourtant libres par leur statut. Pourtant, selon la loi islamique, aucun musulman libre ou devenu libre ne peut être soumis à l’esclavage. Afin de justifier la construction de cette armée de Marocains noirs grâce à l’esclavage, Moulay Ismaïl estima que les Haratine étaient des gens différents des Arabes ou Amazighs, plus patients et plus obéissants.

Lire aussi Racisme anti-noir : « Comment le Maghreb en est-il venu à rejeter son africanité ? »

D’autres musulmans noirs ont été asservis en Afrique, mais l’exception marocaine réside dans l’ampleur et les méthodes de cette opération. Au total, sous le règne du sultan Moulay Ismaïl (1672 à 1727), plus de 221 320 personnes noires ont été humiliées et violées, leurs droits légaux, dont leur liberté, bafoués. Ce projet a perpétué le statut d’esclave de tous les Noirs, même de ceux qui étaient libres.

En quoi est-ce pionnier d’étudier l’esclavage à travers le prisme de l’islam ?

Il s’agissait d’un racisme religieux à code couleur. L’asservissement des musulmans noirs et de Noirs marocains a été légitimé dans une culture islamique par leur prétendu statut d’esclaves et leur passé païen. Dans mon livre, je soutiens que, contrairement à plusieurs textes judiciaires islamiques dominants, le Coran ne soutient pas la pratique de l’esclavage, mais plutôt son abolition. Le Coran préconise une structure sociale visant à créer un environnement juste, au service de Dieu, et non pas des relations de hiérarchie et de servitude entre les groupes sociaux ou les peuples.

Peut-on dire que le Coran a été utilisé politiquement pour justifier l’esclavage ?

Il n’existe dans le Coran aucun verset qui indique l’acception de l’esclavage en tant que pratique sociale normale. Malheureusement, la plupart des interprètes masculins dans le monde islamique ont prévalu contre cette voix éthique et ont fait exactement le contraire des recommandations du Coran.

Lire aussi « La criminalisation de l’aide aux migrants crée un malaise dans la démocratie »

Dès le début, l’interprétation et la codification du droit islamique ont été intimement liées à la création de l’Empire islamique. Le message initial du Coran a été progressivement érodé par les aspirations politiques et de pouvoir du régime élitiste. Les oulémas [théologien du Coran et des traditions musulmanes] se sont appuyés sur certains hadith [traditions relatives aux actes et aux paroles de Mahomet] obscures et dans leurs propres interprétations sélectives du Coran.

Quelles ont été les résistances à l’esclavage au Maroc ?

Le rejet moral de l’esclavage a toujours existé dans l’histoire islamique. Des personnages importants ont tiré des conclusions fondées sur le Coran qui justifieraient l’abolition de l’esclavage. Mais leurs interprétations ont été inefficaces jusqu’au XIXe siècle, quand les idées modernes occidentales en faveur du mouvement abolitionniste ont prévalu. Les interprétations du texte sacré sont si contradictoires que la Tunisie a rendu l’esclavage illégal en 1846, avant même la France [l’abolition définitive date de 1848]. En revanche, l’esclavage au Maroc n’a jamais été aboli par aucun décret de l’autorité royale. L’esclavage a plutôt disparu du fait du système capitaliste introduit par l’occupation coloniale française du Maroc.

Justement, l’esclavage existait-il toujours au Maroc pendant le protectorat ?

Le trafic d’esclaves était officiellement aboli. Mais il était interdit aux fonctionnaires du protectorat de s’immiscer dans les foyers des musulmans. L’autorité coloniale a donc consenti tacitement à l’esclavage, utilisé principalement à des fins domestiques. Elle se limitait à prendre des mesures administratives contre les aspects de l’esclavage qui choquaient, dans les cas d’excès et d’abus évidents. A partir de 1935, l’establishment royal marocain coopéra pour lutter contre la vente clandestine d’esclaves. A noter que les commerçants français ont profité de la traite négrière pour embarquer en tant que passagères à bord de navires français des Sénégalaises qui étaient ensuite vendues à des riches Marocains à titre privé.

Quel est l’héritage de cette histoire noire sur la société marocaine actuelle ?

A l’heure actuelle, tous les termes désignant les Noirs tels que « Haratine » et « Kuhal » – pluriel de « couleur noire » – sont utilisés de manière interchangeable dans la plupart des régions du pays. Le mépris racial persiste donc à l’égard des Haratine et des Noirs en général.

Si certains Noirs ont intégré les couches sociales élevées et exercé toutes sortes de professions, la majorité se bat encore en marge d’une société injuste. Il existe toujours des villages entiers considérés comme des groupes marginalisés privés de services sociaux et administratifs de base. Les mariages mixtes entre Arabes ou Amazighs et Noirs à la peau claire sont encore perçus comme un tabou social et honteux dans le sud du Maroc.

 

 

La Mauritanie esclave de son passé

(extrait)

..l'élection de Mohamed Ould Ghazouani à la tête de la République islamique de Mauritanie a tout d'une victoire civile..(..)..dans ses promesses figurait la volonté d'éradiquer toute forme d'injustice et, notamment, d'en finir avec la marginalisation des esclaves ou de leurs descendants.

C'est un fait : aboli en 1981 et pénalisé en 2015, l'esclavage des Africains noirs par la communauté arabo-berbère a la vie dure. Selon les militants anti-esclavagistes, comme Biram Ould Dah Ould Abeid, lui-même haratine- fils d'émancipés- et candidat malheureux à l'élection, arrivé deuxième avec 18,58 %, il reste encore 150 000 esclaves dans le pays...

 

Le Canard enchaîné, 26/06/2019

 

« En Afrique du Nord, il y a des codes sociaux qui excluent les Noirs »

 

 

Conséquence d’une abondante production d’essais, les débats sur la race auront été au cœur du Salon africain qui s’est tenu dans le cadre du 33e Salon du livre de Genève, du mercredi 1er au dimanche 5 mai. Suffit-il d’ôter le mot « race » de la Constitution pour éradiquer le racisme ? Est-ce la race qui crée le racisme ou l’inverse ? Pourquoi ce mot, si courant outre-Atlantique, fait tant tiquer en France ? Telles sont les interrogations soulevées lors des débats.

Lire aussi Au Salon africain de Genève, lire pour « se réapproprier son identité »

Outre une discussion entre l’historien Nicolas Bancel, codirecteur du livre Sexe, Race & Colonies (La Découverte, 2018), et Françoise Vergès, qui a publié en février l’essai Un féminisme décolonial (La Fabrique), deux autres rencontres traitaient du thème de la race : « De la race en Amérique et en France » d’une part, autour du livre L’Assignation, Les Noirs n’existent pas, de Tania de Montaigne (Grasset, 2018) et de la revue America ; « De la race au Maghreb » d’autre part, un échange entre l’écrivain congolais In Koli Jean Bofane (RDC) et la géographe tunisienne Maha Abdelhamid. Ce dernier débat, qui faisait le lien entre passé de l’esclavage, identités africaines et actualité des migrations, a passionné le public.

Dans son roman La Belle de Casa (Actes sud, 2018), In Koli Jean Bofane traite des relations entre Marocains et migrants subsahariens à Casablanca, tandis que le racisme envers les Noirs en Tunisie est au cœur du rapport d’enquête co-écrit par Maha Abdelhamid : Etre noir, ce n’est pas une question de couleur (Nirvana, 2017). La chercheuse tunisienne, qui vit à Paris, est par ailleurs cofondatrice de la première association pour la défense des Noirs en Tunisie.

« Les flux de migrants ont choqué les Tunisiens »

Qui sont les Noirs de Tunisie ? Ils proviennent en partie d’un contexte esclavagiste qui a duré du XIIe au XIXe siècle, répond l’universitaire – même si tous n’étaient pas esclaves, certaines familles étant venues étudier l’islam à la mosquée Zitouna de Tunis. Selon Maha Abdelhamid, l’esclavage est un fait historique qui a été étouffé politiquement, conduisant les Noirs du Maghreb à évoluer dans les marges de la société. A tel point que personne, à l’intérieur du pays comme à l’étranger, ne semble avoir conscience de leur existence.

Cette ignorance se retrouve chez les Tunisiens noirs eux-mêmes, poursuit la chercheuse : « Dans les familles noires, on ne s’interroge pas sur une présence africaine. Nous sommes noirs, certes, mais nous sommes arabes, musulmans et beaucoup plus tournés vers la Méditerranée. J’ai une tante qui parle de l’Afrique subsaharienne comme d’un univers lointain. Elle me dit que nous sommes tunisiens. Le président Bourguiba [1957-1987] a beaucoup travaillé sur la “tunisianité”. »

Lire aussi Racisme anti-noir : « Comment le Maghreb en est-il venu à rejeter son africanité ? »

L’autre fait méconnu est que l’abolition de l’esclavage en Tunisie a eu lieu en 1846, soit très tôt par rapport au monde arabe et à la France, où elle n’est intervenue que deux ans plus tard. « Cependant, rien n’est prévu à l’époque pour intégrer les Noirs dans la société, ajoute Maha Abdelhamid. D’où la marginalisation et la pauvreté de cette population, causes de la révolte des Tunisiens noirs au moment de la révolution de 2011. »

Longtemps, le racisme a été nié par la gauche en Tunisie, qui se contentait, d’après la chercheuse, de répéter que les Noirs ont toujours été là et qu’il n’y a pas de racisme. « Mais il y a des codes dans les sociétés d’Afrique du Nord qui font par exemple que certains postes clés ne sont pas accessibles aux Noirs, même si aucune loi ne le dit », explique-t-elle.

Aujourd’hui, Maha Abdelhamid se définit comme Africaine et Tunisienne. Une position jugée inadmissible, y compris dans son milieu universitaire : « En Tunisie, les gens se vivent comme détachés du reste du continent. Les flux de migration, mais aussi l’installation de la Banque africaine de développement à Tunis, de 2003 à 2014, avec l’arrivée d’Africains subsahariens pour y travailler, ont choqué la population. Ils avaient l’image d’Africains pauvres et ils voient arriver ces Noirs qui sont plus riches que les Tunisiens ! »

« Je voulais abolir la frontière du Sahara »

Ce Maghreb qui tourne le dos à l’Afrique a également inspiré In Koli Jean Bofane, qui habite à Bruxelles : « Les Marocains forment la première communauté africaine de Belgique. Ils nous disent “Vous, les Africains”, alors qu’on les regarde comme des frères. Je voulais abolir la barrière du Sahara, qui est devenue une frontière avec la colonisation alors qu’auparavant c’était une route. Je voulais aussi rebâtir la solidarité africaine, même si c’est un vieux rêve des années 1960. »

Le romancier, qui a séjourné à Rabat, Marrakech et Casablanca, trouve qu’il y a clairement du racisme au Maroc. « Alors j’ai souhaité mettre ensemble les gens d’Afrique subsaharienne et du Maghreb dans un roman, pour voir ce qui se passe », explique-t-il. La Belle de Casa s’ouvre par la découverte du corps d’Ichrak dans un quartier populaire de Casablanca, sur fond de malversations immobilières. La jeune Marocaine s’était liée d’amitié avec Sese Soko, un clandestin congolais. Le roman, qui se vend très bien dans les librairies marocaines, va être adapté au cinéma par Hicham Ayouch, qui a prévu de faire de la relation entre Ichrak et Sese une histoire d’amour, conscient du potentiel explosif des couples mixtes à l’écran.

Lire aussi Au Maghreb, le racisme anti-Noirs persiste

De Casablanca, In Koli Jean Bofane est reparti avec le sentiment que de nombreux migrants subsahariens souhaitent s’installer au Maroc : « Dans le quartier populaire en face de la mosquée Hassan II, j’ai croisé des Ivoiriens et des Congolais. Ils sont intégrés, ils m’ont montré leur appartement, ils m’ont dit qu’ils travaillaient dans le commerce. »

Maha Abdelhamid a également vu comment la crise migratoire a transformé la Tunisie en lieu de passage : « On a assisté à plusieurs agressions, notamment autour des matchs de foot. Le meurtre du président de l’association des Ivoiriens de Tunisie a créé un choc dans la société civile, qui s’est trouvée obligée de se présenter comme hostile au racisme. » Depuis le 9 octobre 2018, une loi criminalise les discriminations raciales. Pour Maha Abdelhamid, la prochaine bataille devra se jouer sur le terrain de l’université, car, hormis les travaux remarquables de Salah Trabelsi et d’Inès Mrad Dali, la question des Noirs et de l’esclavage reste le parent pauvre dans la recherche en sciences sociales en Tunisie.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Loi pénalisant le racisme en Tunisie : une première victoire pour la minorité noire

Maha Abdelhamid constate que les Tunisiens ont voulu étouffer la question du racisme envers les Noirs de Tunisie en présentant les immigrés subsahariens comme bien plus dangereux. La militante observe que perdure la figure du Noir gentil, qu’il faut défendre dans sa lutte pour l’égalité car il ne peut pas le faire seul. Elle conclut en rappelant la banalisation de l’esclavage dans les expressions et proverbes quotidiens. Ainsi, en arabe, on ne dit pas « Noir » mais « Oussif », qui désigne les esclaves domestiques. Elle cite enfin ce proverbe : « Bête le jour, belle la nuit », rappel que les esclaves étaient aussi exploitées sexuellement par leurs maîtres.

Chaque dimanche, le rendez-vous des idées du « Monde Afrique »

Le Monde Afrique vous propose un nouveau rendez-vous, tous les dimanches, consacré au débat d’idées sur le continent et dans ses diasporas. Un regard singulier qui prendra la forme d’un entretien, d’un portrait, d’une tribune ou d’une analyse : c’est « le rendez-vous des idées ».

Gladys Marivat (Genève, envoyée spéciale)

« Que les nations arabo-musulmanes se penchent enfin sur leurs traites négrières »

Entretien avec l'auteur du "Génocide voilé", Tidiane N'diaye

 
 
 

Chercheur, anthropologue, économiste et écrivain franco-sénégalais, Tidiane N’Diaye a publié de nombreux essais sur l’esclavage des Noirs. L’un d’eux, Le Génocide voilé (2008), est une brillante enquête historique sur les traites négrières arabo-musulmanes. 


Dans Mémoire d’errance (1998), vous aviez écrit que « malgré son  isolement, l’Afrique a vu de grandes civilisations se développer sur son sol. Mais elle est longtemps restée méconnue de l’Europe et plus généralement du monde ». En savons-nous maintenant plus sur ces civilisations ?

Tidiane N’Diaye : Avant d’être asservie, l’Afrique fut le siège de civilisations grandioses. Selon certains scientifiques, qui font de l’Afrique le berceau de l’humanité, l’histoire des peuples noirs commence même bien avant celle des peuples indo-européens. Il est temps de revisiter ces remarquables civilisations que sont les royaumes du Grand Zimbabwe, de l’Egypte négro-africaine (25ème dynastie nubienne des pharaons noirs), d’Ethiopie, du Ghana, du Mali. L’Empire du Ghana est considéré comme le premier Etat structuré de l’Afrique de l’Ouest. L’Empire du Mali a été fondé au XIIe siècle. Tombouctou, ville du Mali, a connu un âge d’or au cours duquel des milliers de livres auraient été écrits. Ces livres, près de 100 000 manuscrits qui commencent à être exhumés, vont permettre de mieux connaître l’histoire de l’Afrique. Leurs contenus, qui couvrent les domaines de l’astronomie, de la musique, de la botanique, du droit, des sciences, de l’histoire, de la religion, du commerce, témoignent d’une Afrique qui écrit sa propre histoire. Hélas, l’histoire des royaumes subsahariens des deux derniers millénaires, est mal connue par manque de sources écrites ou de vestiges archéologiques.

Au début du VIIe siècle, dans quel état se trouve l’Afrique? 

Pendant plusieurs siècles, le continent noir a vécu en quasi-autarcie. Il fut coupé du reste du monde du néolithique à l’âge de fer. Grecs et Romains n’avaient visité que les régions de la partie nord, sans pousser plus en avant leurs entreprises. L’usage de l’oralité n’a jamais empêché la pratique de bon nombre de disciplines scientifiques au sein des civilisations africaines. Pendant très longtemps, cette tradition orale a également servi de vecteur naturel dans la transmission des connaissances en Europe où, jusqu’au XIIIe siècle, seule une minorité d’aristocrates savait lire et écrire. À Tombouctou, haut lieu de culture, dès le XIIe siècle l’université de Sankoré soutenait avantageusement la comparaison avec les universités européennes. Là s’enseignait depuis bien longtemps la géométrie, l’astronomie et l’arithmétique.

A lire aussi: Traite négrière: l’histoire enchaînée

Dans Le Génocide voilé (2008), vous situez le début de la traite négrière arabo-musulmane au moment de l’islamisation du continent. Vous évoquez l’année 711, où les Arabes reviennent de la péninsule ibérique pour islamiser les peuples africains…

La conquête arabe du continent s’était déroulée à l’Est et au Nord. Selon des sources orales que nous avons difficilement vérifiées, il semblerait qu’au moment où, sous le commandement du gouverneur Hasan, les Arabes occupaient l’Afrique du Nord en 703, une autre tentative d’invasion militaire ait eu lieu vers le Sud du continent. Mais elle fut stoppée par la mouche tsé-tsé, qui sévit dans les forêts. Si cette bestiole a la particularité de transmettre la maladie du sommeil à l’homme, elle tue les chevaux. Ainsi, l’action des forces d’invasion arabes s’arrêtera, dans un premier temps, aux territoires situés à la limite du Sahara et, d’une façon marginale, à l’Est africain. Par la suite, les Arabes, ayant conquis l’Égypte, allaient y asservir de nombreux peuples venant de la Nubie, de Somalie et du Mozambique ou d’ailleurs, au cours de la première expansion islamique.

Pour les soldats de la guerre sainte islamique, le monde est divisé en deux parties : il y a les territoires de l’Islam et le reste. Pour ces fous de Dieux, il était du devoir des musulmans de soumettre et de convertir tous ceux qui ne l’étaient pas. Aussi, devant les assauts répétés des « djihadistes » arabes, les Nubiens préférèrent négocier la paix en concluant en 652 un traité connu sous le nom de « Bakht ». Ce traité inaugurait une traite négrière en grand, car l’émir et général Abdallah ben Saïd imposa aux Nubiens, par ce « Bakht », la livraison annuelle et forcée de 360 esclaves. La majorité des hommes objets de ce contrat, était prélevée sur les populations du Darfour. Et ce fut le point de départ d’une énorme ponction humaine, qui sera effectuée non seulement dans toute la bande soudanaise, mais aussi de l’océan Atlantique à la mer Rouge passant par l’Afrique orientale. Cette ponction se répartira soit localement, soit beaucoup plus loin que toutes les régions du monde musulman et ce, du VIIe au XXe siècle.

Dix-sept millions de victimes tuées, castrées ou asservies pendant plus de treize siècles sans interruption. Le Génocide voilé contient de nombreuses horreurs qui font froid dans le dos. Comment se fait-il que cette page sombre de l’Histoire reste encore peu connue ? 

Un tel génocide, chose curieuse, très nombreux sont ceux qui souhaiteraient le voir recouvert à jamais du voile de l’oubli, souvent au nom d’une certaine solidarité religieuse voire politique. L’Afrique compte aujourd’hui entre 500 et 600 millions de musulmans. Raison pour laquelle la plupart des historiens africains ou autres, ont restreint le champ de leurs recherches sur les traites négrières à celle pratiquée par les nations occidentales. Notre propos n’a rien de moralisateur, car comment comparer ce qui fut, compte tenu des mentalités et des sensibilités de l’époque, avec notre présent. Le souhait est que les générations futures soient informées de l’antériorité et de la dimension de la traite transsaharienne et orientale. Et que les nations arabo-musulmanes se penchent enfin sur cette sinistre page de leur histoire, assument leur responsabilité pleine, entière et prononcent un jour leur aggiornamento comme les autres et c’est cela aussi, l’Histoire.

Vous avez écrit trois ouvrages sur la traite transatlantique. On ne peut donc absolument pas vous soupçonner de complaisance envers cette dernière. Mais vous racontez dans Le Génocide voilé que c’est la colonisation européenne, notamment française, qui a mis fin à la traite arabo-musulmane… 

Après les abolitions occidentales, des traités furent signés pour éradiquer cette ignominie. Au congrès de Vienne, en 1815, et à celui de Vérone, en 1822, l’horreur de la traite négrière fut dénoncée comme « un fléau qui a longtemps désolé l’Afrique, dégradé l’Europe et affligé l’humanité ». Par la suite, la publication des récits de voyages de David Livingstone et de Henry Stanley incita sans doute le roi des Belges, Léopold II, à agir. Du moment que la traite arabe ne pouvait plus trouver de débouchés sur l’océan Indien, le souverain belge se proposait d’en extirper les dernières racines dans l’Est du Congo. Il entreprit d’inviter à Bruxelles la Conférence internationale de Géographie. Préparée par Émile Banning, cette rencontre se déroula du 12 au 19 septembre 1876 et rassemblait des personnalités aussi éminentes que Georg Schweinfurth (Allemagne), Verney Cameron (Grande-Bretagne) et le vice-amiral de la Roncière-le Noury (France). Une « Association Internationale pour l’Exploration et la Civilisation de l’Afrique centrale » fut créée. Les Arabes seront battus et chassés du Congo. Le 1er aout 1890, les Anglais poussèrent officiellement – comme les Français en Afrique du Nord – le sultan de Zanzibar à promulguer un décret, interdisant la traite et l’esclavage.

A lire aussi: Juifs, chrétiens et musulmans: l’Espagne médiévale ne fut pas l’éden multiculturel qu’on croit

Ceci étant, l’abolition de la traite transatlantique n’a pas mis fin à des rapports pervers et déshumanisants entre colons français et colonisés africains. Sans même se référer à des études historiques, il suffit de relire l’aventure coloniale de Céline en Afrique relatée dans Voyage au bout de la nuit pour en avoir le cœur net…

Au XIXe siècle, l’Europe était en pleine révolution industrielle et urbaine. Ses puissances tentaient de convaincre qu’un tel tournant dans l’histoire de l’humanité était lié au triomphe de leur civilisation. Du fait de la toute nouvelle industrialisation, comme des avancées scientifiques et techniques, elles prétendaient apporter le progrès à des « peuples attardés ». Alors qu’après l’abolition de l’esclavage, l’intérêt que ces pays portaient encore à l’Afrique, était éminemment mercantile. L’horreur passée, que des raisons économiques avaient engendrée, les mêmes raisons aidèrent tout simplement à la défaire. L’abolition de l’esclavage devait beaucoup plus à l’économie qu’à la morale. Elle intervenait, à un moment où la révolution industrielle opérait une grande mutation. Et les industries de transformations nées de cette révolution avaient besoin d’autres choses que de bras serviles à mener par le fouet. Elles étaient tributaires d’un nouveau type de main-d’œuvre, de matières premières et de débouchés. Comme par malédiction, tous ces éléments indispensables à la nouvelle économie se trouvaient encore en Afrique. Les rapports entre Européens et Africains seront donc pendant longtemps ceux de dominants à dominés.

L’actuel racisme anti-noirs des pays du Maghreb est-il lié aux très longues traites arabo-musulmane auxquelles ces pays ont participé ? 

Dans l’inconscient des Maghrébins, cette histoire a laissé tellement de traces que, pour eux, un « nègre » reste un esclave. Ils ne peuvent pas concevoir de noirs chez eux. Regardons ce qui se passe en Lybie, au Maroc ou ailleurs dans les pays du Golfe. On retrouve des marchés d’esclaves en Libye ! Seul le débat permettrait de dépasser cette situation-là. En France, pendant la traite et l’esclavage, il y a eu des philosophes des Lumières, comme l’abbé Grégoire ou même Montesquieu, qui ont pris la défense des noirs alors que, dans le monde arabo-musulman, les intellectuels les plus respectés, comme Ibn Khaldoun, étaient aussi des plus obscurantistes et affirmaient que les « nègres » étaient des animaux. Cette posture a survécu au temps et dans l’esprit des arabo-musulmans en général.

Revenons chez nous : le 7 novembre 2018, la Cour de Cassation de Paris a rejeté une demande de réparation et d’indemnisation des descendants  d’esclaves de la traite transatlantique. Que vous inspire le rejet de cette demande ? 

Les Antilles françaises ont enregistré un boom économique sans précédent grâce aux esclaves africains. Le travail de ces déportés a fait la fortune des colons et des maîtres créoles mais aussi de la France. À la fin du XVIIIe siècle, les échanges de la Martinique, de la Guadeloupe et de Saint-Domingue avec l’étranger, constituaient les deux tiers du commerce extérieur français. Grâce à l’économie des îles antillaises, la France des négociants de 1787 était le plus grand distributeur d’Europe de produits exotiques. Après l’abolition, en compensation de leur « perte de main d’œuvre », la France a versé aux anciens maîtres esclavagistes, la somme de 6 millions de francs, ce qui, en franc constant converti à l’Euro actuel, est énorme. Dans le même temps, les noirs ou « nouveaux libres », seront jetés dans la rue comme si la liberté seule pouvait gommer toutes les horreurs du passé. A ces esclaves libérés, rien ne fut accordé. Au demeurant, si réparations il doit y avoir, cela devrait concerner avant tout les descendants de ces enfants, de ces femmes et de ces hommes, dont la vie a basculé sans retour dans l’horreur et la désolation. Ils vivent aujourd’hui aux Antilles, en Guyane et à la Réunion. Quelles formes pourraient prendre ces réparations ? Aux autorités françaises d’examiner un jour la question.

par
Alexis Brunet
-

Le racisme anti-noirs aux pays du Maghreb

Les critiques à l'égard de Miss Algérie ne sont pas un cas isolé

 
 
 

C’est un racisme dont on parle peu: celui dont sont victimes les populations noires dans les pays d’Afrique du Nord, et notamment du Maghreb. S’il ne date pas d’hier, la récente élection d’une Miss Algérie jugée « trop noire » pour les réseaux sociaux prouve qu’il est bien d’actualité.


La majorité des pays d’Afrique du Nord ont signé le pacte de Marrakech sur les migrations. Seule l’Algérie, jugeant le texte flou sur certains aspects, s’est abstenue. Le Maroc, la Tunisie, la Libye et, dans une moindre mesure, l’Egypte sont en effet devenus des interfaces inévitables pour des centaines de milliers de migrants originaire d’Afrique subsaharienne, rêvant de rejoindre une Europe idéalisée, via les enclaves espagnoles de Melilla et Ceuta, ou l’île italienne de Lampedusa. Ces pays sont au cœur d’un problème qui va prendre de plus en plus d’ampleur dans les années à venir.

Miss Algérie 2019, jugée « trop noire »

Or, les gouvernements de ces pays sont acculés à leur tour par la grogne grandissante de leurs administrés refusant de côtoyer ces populations à leurs yeux indésirables. Cette réaction lève le voile sur le racisme endémique des sociétés maghrébines contre les populations noires, même de religion musulmane. Un sentiment loin d’être nouveau mais qui a longtemps été esquivé, jusqu’en France, dans les rapports entre les différentes communautés.

Au Maghreb, plusieurs faits divers ont fait resurgir la xénophobie et le racisme de populations ayant perdu tout rapport à l’altérité depuis la fin du colonialisme. Les « kahlouche » (« nègres ») ou les « ‘abids » (« esclaves ») soulèvent toujours un mépris profond de la part des populations. A Djerba, les populations noires sont souvent enterrées dans le cimetière des « esclaves », à l’écart des autres. Plus généralement, les mariages entre arabo-berbères et noirs sont souvent hors de question et, en France, on trouve bien peu de mariages mixtes. De même, au Maghreb, plus on grimpe les échelons dans la société et plus les noirs sont absents. Alors quand Khadidja Benhamou, la Miss Algérie 2019, originaire d’Adrar dans le sud du pays, est élu le 5 janvier dernier, des flots de haine se déversent sur les réseaux sociaux : elle est jugée trop « noire » par certains. Mais les mots ne sont pas les seuls témoins de ce racisme

L’héritage de l’esclavage

Depuis une quinzaine d’années, de graves incidents se sont multipliés contre les populations noires en Afrique du Nord. Du Maroc à la Libye, en passant par l’Algérie. On ne compte plus les ratonnades policières, les lynchages, humiliations et autres faits divers consternants.

Cette vision de l’homme noir est intimement liée aux traites négrières. Pas celles du commerce triangulaire enseignées à nos élèves de quatrième. Non, les autres. Ces traites ont duré du VIIe au XXe siècle et ont fait 20 millions de captifs, d’après l’économiste sénégalais Tidiane N’Diaye dans son essai à succès, Le Génocide voilé.

A lire aussi: Juifs, chrétiens et musulmans: l’Espagne médiévale ne fut pas l’éden multiculturel qu’on croit

Ces noirs africains se retrouvaient sur les marchés d’esclaves du Caire, de Bagdad, de Tombouctou, d’Istanbul ou de La Mecque. La plaque tournante de ce marché était Zanzibar et son terrible roi Tippo Tip. Car le trafic était d’abord interne à l’Afrique. Beaucoup des enfants mourraient de castration, expliquant le faible métissage des pays d’Afrique du Nord. Au cours de ces trafics, les contacts avec les pays du Maghreb ont bien existés : les villes de Sijilmassa ou Ghardaia ont été des villes caravanières pendant des siècles. Au XVIIe, le sultan du Maroc, Mulay Ismail, organisa son armée uniquement avec des soldats noirs achetés sur les marchés du Soudan, de Djenné ou de Tombouctou.

Certains intellectuels musulmans, comme le grand historien du XIVe siècle Ibn Khaldun, ont même justifié ces activités. Selon lui, « les seuls peuples à accepter l’esclavage sont les nègres, en raison d’un degré inférieur d’humanité, leur place étant plus proche de l’animal », comme le rappelle Tidiane N’Diaye.

Migrants not welcome

Tout cela laisse des traces profondes dans la psyché des masses. En 1969, le festival panafricain, immortalisé par le film de William Klein, montrait Alger comme la « Mecque des Révolutions ». Des artistes de toute l’Afrique dansaient dans la Casbah fêtant une Afrique libre et décolonisée. Mais derrière ce spectacle musical et coloré, le vieux quartier algérois fut aussi le théâtre de viols, d’agressions racistes…

Au Maroc, l’Etat a été visé plusieurs fois par des plaintes émanant d’associations des droits de l’homme. Près du port de Tanger, des migrants essentiellement ivoiriens, ont constitué une jungle comme à Calais. A de nombreuses reprises, l’armée et la gendarmerie sont très violemment intervenues pour les faire partir. En 2014, dans le quartier de Boukhalef, c’est à la machette que des candidats à l’émigration sont attaqués. Bilan : un Sénégalais tué et quatorze blessés.

La géopolitique particulièrement instable dans le Sahel pèse sur le comportement des autorités. L’Algérie, jusqu’en 2012, a mené une politique peu contraignante sur les migrants venus du Mali. Mais avec le développement de la crise migratoire, ses méthodes ont changé. En décembre 2016, 1 200 personnes ont été renvoyées du pays. D’autres expulsions ont depuis été menées dans les grandes villes du pays. Emmenés en bus jusqu’à Tamanrasset, à 2 000 km au sud d’Alger, ils ont ensuite été relâchés de l’autre côté de la frontière, côté nigérien, parfois en plein désert.

En Libye, la chute de Kadhafi a lâché les fauves. Dans un premier temps, les soldats tchadiens, qui composaient la garde rapprochée de l’ancien dictateur, ont été lynchés par la foule. Puis ce fut au tour des réfugiés soudanais du Darfour, dans le Fezzan au sud du pays.

Quelques lueurs d’espoir d’une amélioration de la situation existent toutefois. Des associations luttent contre ce fléau. En 2016, une campagne de sensibilisation a été menée par des militants antiracistes algériens, marocains, tunisiens et mauritaniens réunis dans le collectif « Ni Oussif Ni Azzi, baraka et yezzi » (en français, « Ni esclave, ni nègre, stop, ça suffit »). Et en octobre 2018, le Parlement tunisien a voté une loi punissant le racisme que peuvent subir les populations du sud, souvent de peau sombre, et les migrants subsahariens.

 

Cyril Garcia

-

Racisme entre Africains, une histoire de proverbes et d'expressions

C'est souvent au détour d'une blague anodine ou d'une expression que se véhiculent le racisme et les stéréotypes entre les peuples africains.

«Un travail d’arabe», pour qualifier une activité de mauvaise qualité. «Des cheveux de noirs» pour parler de cheveux abîmés voire moches, voilà des tournures que l’on utilise tous les jours, de manière inconsciente. Entrées dans le langage courant, les expressions comme «sentir le dingari» ou juste «dingari» — qui renvoient à la forte odeur des vêtements portés par des Maliens ou Sénégalais — contribuent à la dévalorisation d'une culture ou d'une race. Souvent les personnes qui font appel à ces stéréotypes n'ont pas l'intention de blesser ou d'offenser la personne qu'elles ont en face d'eux. Naïvement, elles utilisent une expression sans connaître sa véritable origine. 

Leurs origines très anciennes

Utilisés depuis des générations, ces proverbes découlent pour la plupart de stéréotypes raciaux instaurés pendant l’époque coloniale. Selon une étude menée par EthnoArt, une association créée en 2002 à l’initiative d’ethnologues et d’artistes en Ile-de-France, l'administration coloniale française classait les populations dont il avait la charge en trois catégories: le Jaune, le Brun et le Noir. À l’époque cette classification était considérée comme scientifique, avec pour chacune, une caractéristique particulière.

EthnoArt illustre son propos:

«Physiquement limité, l’Asiatique est un fervent travailleur, mais le mystère qui l’entoure suscite la méfiance. L’Arabe dit le Brun est souvent musulman et dangereux, c’est un fanatique et un fourbe. Mais avec de l’encadrement, il peut se révéler un valeureux combattant bien qu’il soit fainéant. Fort et docile, l’Africain est quant à lui un bon enfant. Un comportement qui fait de lui dans la hiérarchie des races le moins évolué de tous. Il occupait la position la plus proche de l’état d’animalité. Pour preuve, il a le rythme dans la peau.»

Rivalité

 

A cela s'ajoute les rivalités entre pays voisins comme le révèle ce proverbe de la République du Congo:

«Si tu croises un serpent et un zaïrois dans la forêt, prend le serpent et laisse le zaïrois».

En mai dernier, l'existence de groupes Facebook incitant au lynchage de «beurettes» par la communauté arabe cristalisait les passions. Récemment ce sont les qualifications de la coupe du Monde de Football 2014 qui ont retenu l'attention des amateurs d'expressions et proverbes en tout genre (enfin, souvent racistes).

Alors que l’Algérie et le Burkina Faso s’affrontaient, des supporters algériens se sont emportés sur la Toile. Ainsi pouvait-on lire des commentaires comme «les tribunes burkinabè, on dirait les cales d'un bateau d'esclaves». Sous le couvert de l’anonymat, en invoquant l’humour et la liberté d’expression, Internet s’est révélé une parfaite couverture pour diffuser ces idées reçues.

Greta Mulumbu

Journaliste

source : slate afrique

L'esclavage en terre d'islam

Après la mort du prophète Mahomet et la soumission de la péninsule arabe, les musulmans conquièrent les rives méridionales et orientales de la Méditerranée. Multipliant les prises de guerre, ils prolongent dans ces régions l'esclavage à la mode antique. Ils inaugurent aussi une longue et douloureuse traite négrière qui va saigner l'Afrique noire jusqu'à la fin du XIXe siècle.

L'esclavage en terre d'islam est hélas une réalité qui dure comme le montre l'anthropologue Malek Chebel.

Islam et esclavage

Le Coran, texte sacré de l'islam, entérine l'existence de l'esclavage (voir la sourate XVI, Les abeilles) tout comme d'ailleurs les textes bibliques. Notons que le premier muezzin désigné par le Prophète pour l'appel à la prière est un esclave noir du nom de Bilal originaire d'Éthiopie.

La loi islamique ou charia, qui s'appuie sur le Coran et les dits du prophète (hadiths), considère qu'en pays d'islam, seuls sont esclaves les enfants d'esclaves et les prisonniers de guerre. Elle autorise d'autre part la réduction en esclavage de quiconque provient d'un pays non musulman (si un esclave vient à se convertir, il n'est pas affranchi pour autant).

Très tôt, du fait de la rapidité même de leurs conquêtes, les Arabes se heurtent à une pénurie d'esclaves. Ils ne peuvent asservir les populations des pays soumis à leur loi et se voient donc dans l'obligation d'importer en nombre croissant des esclaves des pays tiers, qu'ils soient ou non en voie d'islamisation.

Comme les chrétiens du haut Moyen Âge, ils s'abstiennent de réduire en esclavage leurs coreligionnaires mais cette règle souffre de nombreuses transgressions et l'on ne rechigne pas à asservir des musulmans, notamment noirs, au prétexte que leur conversion est récente (*).

Une économie fondée sur l'esclavage

L'esclavage devient rapidement l'un des piliers de l'économie de l'empire abasside de Bagdad du fait de très nombreuses prises de guerre et de l'avènement d'une très riche bourgeoisie urbaine. Pour s'en convaincre, il n'est que de lire Les Mille et Une Nuits, un recueil de contes arabes censés se dérouler sous le règne du calife Haroun al-Rachid, contemporain de Charlemagne.

Les harems du calife et des notables de Bagdad se remplissent de Circassiennes. Il s'agit de femmes originaires du Caucase et réputées pour leur beauté ; ces belles esclaves ont continué jusqu'au XXe siècle d'alimenter les harems orientaux en concurrence avec les beautés noires originaires d'Éthiopie. Pour les tâches domestiques et les travaux des ateliers et des champs, les sujets du calife recourent à d'innombrables esclaves en provenance des pays slaves, de l'Europe méditerranéenne et surtout d'Afrique noire. Ces esclaves sont maltraités et souvent mutilés et castrés.

D'autres esclaves et eunuques sont employés comme soldats et chefs de guerre par les différentes dynasties musulmanes, du Maroc aux Indes. Ces esclaves-là accèdent parfois à des fonctions élevées et parfois au pouvoir suprême. Ainsi en est-il des fameux Mamelouks d'Égypte, que Bonaparte devra combattre en 1798.

Eunuques et castrats

Inventée et développée à grande échelle par la Chine impériale, exportée dans les pays musulmans et jusqu'en Italie (les castrats), l'exploitation des eunuques (hommes castrés) est l'une des formes d'esclavage les plus inhumaines qui soient.

Elle poursuit deux objectifs principaux : empêcher que les esclaves étrangers ne fassent souche ; éviter les relations sexuelles entre les femmes des harems et leurs serviteurs. Les castrats sont aussi recherchés par les mélomanes pour leur voix à la fois puissante et très aigüe.

La castration consiste en l'ablation des parties génitales, soit totale, soit limitée aux testicules (pour empêcher la reproduction). Elle est le plus souvent pratiquée à la pré-adolescence et se solde par une mortalité effroyable.

Les esclaves mâles originaires d'Afrique noire sont généralement castrés en Égypte par des moines coptes pour le compte des trafiquants musulmans. À l'époque carolingienne, les captifs slaves destinés aux marchés orientaux sont quant à eux castrés à Verdun, principal marché d'étape de ce trafic.

Esclaves blancs en terre d'islam

Dans les premiers temps de l'islam, les notables de Bagdad s'approvisionnent en esclaves blancs auprès des tribus guerrières du Caucase mais aussi auprès des marchands vénitiens qui leur vendent des prisonniers en provenance des pays slaves, encore païens.

À la fin du Moyen Âge, comme le vivier slave s'épuise du fait de la christianisation de l'Europe orientale, les musulmans se tournent vers les pirates qui écument la Méditerranée. Ces derniers effectuent des razzias sur les villages côtiers des rivages européens, y compris même dans l’océan Atlantique jusqu’aux limites du cercle polaire. En 1627, des barbaresques algérois lancent un raid sur l’Islande et en ramènent 400 captifs. Le souvenir des combats livrés par les habitants à ces pirates perdure dans... la tête de prisonnier maure qui sert d'emblème à la Corse.

On évalue à plus d'un million le nombre d'habitants enlevés en Europe occidentale entre le XVIe et le XVIIIe siècle, au temps de François 1er, Louis XIV et Louis XV. Ces esclaves, surtout des hommes, sont exploités de la pire des façons dans les orangeraies, les carrières de pierres, les galères ou encore les chantiers d'Afrique du nord (*). Des organisations chrétiennes déploient beaucoup d'énergie dans le rachat de ces malheureux, tel Miguel de Cervantès ou plus tard Saint Vincent de Paul.

En Europe orientale et dans les Balkans, pendant la même période, les Ottomans prélèvent environ trois millions d'esclaves.

Jusqu’au début du XIXe siècle, les princes de la côte nord-africaine tirent eux-mêmes de grands profits de la piraterie en imposant de lourds tributs aux armateurs occidentaux en échange de la garantie que leurs navires ne seraient pas attaqués par les pirates. En 1805, le président américain Thomas Jefferson lance une expédition navale contre le dey de Tripoli, en Libye, pour l’obliger à renoncer à ce rackett. Le dey d’Alger le poursuivra quant à lui jusqu’à la conquête française en 1830.

Esclaves noirs en terre d'islam

Si la traite des esclaves blancs a rapidement buté sur la résistance des Européens, il n'en a pas été de même du trafic d'esclaves noirs en provenance du continent africain.

La traite arabe commence en 652, vingt ans après la mort de Mahomet, lorsque le général arabe Abdallah ben Sayd impose aux chrétiens de Nubie (les habitants de la vallée supérieure du Nil) la livraison de 360 esclaves par an. La convention, très formelle, se traduit par un traité (bakht) entre l'émir et le roi de Nubie Khalidurat.

Ce trafic ne va cesser dès lors de s'amplifier. Les musulmans « blancs » de la frange sahélienne (Peuls, Touaregs, Toubous etc) multiplient les attaques contre les villages des Bantous de la forêt et enlèvent les meilleurs éléments pour les vendre aux habitants de l'empire ottoman ou du Maroc.

Les spécialistes évaluent de douze à dix-huit millions d'individus le nombre d'Africains victimes de la traite arabe au cours du dernier millénaire, du VIIe au XXe siècle. C'est à peu près autant que la traite européenne à travers l'océan Atlantique, du XVIe siècle au XIXe siècle.

Le trafic suit d'abord les routes transsahariennes. Des caravanes vendent, à Tombouctou par exemple, des chevaux, du sel et des produits manufacturés. Elles en repartent l'année suivante avec de l'or, de l'ivoire, de l'ébène et, donc, des esclaves pour gagner le Maroc, l'Algérie, l'Égypte et, au-delà, le Moyen-Orient. Au XIXe siècle se développe aussi la traite maritime entre le port de Zanzibar (aujourd'hui en Tanzanie) et les côtes de la mer Rouge et du Golfe persique.

Le sort de ces esclaves, razziés par les chefs noirs à la solde des marchands arabes, est dramatique. Après l'éprouvant voyage à travers le désert, les hommes et les garçons sont systématiquement castrés avant leur mise sur le marché, au prix d'une mortalité effrayante, ce qui fait dire à l'anthropologue et économiste Tidiane N'Diyae : « Le douloureux chapitre de la déportation des Africains en terre d'Islam est comparable à un génocide. Cette déportation ne s'est pas seulement limitée à la privation de liberté et au travail forcé. Elle fut aussi - et dans une large mesure- une véritable entreprise programmée de ce que l'on pourrait qualifier d'"extinction ethnique par castration" » (*).

Les contes des Mille et Une Nuits, écrits au temps du calife Haroun al-Rachid (et de Charlemagne), témoignent des mauvais traitements infligés aux esclaves noirs et du mépris à leur égard (bien qu'ils fussent musulmans comme leurs maîtres).

Ce mépris, légitimé par la malédiction de Cham, a perduré au fil des siècles. Ainsi peut-on lire sous la plume de l'historien arabe Ibn Khaldoun (1332-1406) : « Il est vrai que la plupart des nègres s'habituent facilement à la servitude ; mais cette disposition résulte, ainsi que nous l'avons dit ailleurs, d'une infériorité d'organisation qui les rapproche des animaux brutes. D'autres hommes ont pu consentir à entrer dans un état de servitude, mais cela a été avec l'espoir d'atteindre aux honneurs, aux richesses et à la puissance » (Les Prolégomènes, IV). Ces propos précèdent de deux siècles la traite atlantique des Occidentaux.

Esclavage et décadence

Les contingents très importants de main-d'oeuvre servile ont contribué à la stagnation économique du monde musulman en décourageant l'innovation technique et sociale. Ils ont causé aussi de nombreux troubles. C'est ainsi qu'à la fin du IXe siècle, la terrible révolte des Zendj (ou Zenj, d'un mot arabe qui désigne les esclaves noirs), dans les marais du sud de l'Irak, a entraîné l'empire de Bagdad sur la voie de la ruine et de la décadence.

« Comparé à la traite des Noirs organisée par les Européens, le trafic d'esclaves du monde musulman a démarré plus tôt, a duré plus longtemps et, ce qui est plus important, a touché un plus grand nombre d'esclaves », écrit en résumé l'économiste Paul Bairoch (*). Cet auteur note qu'il ne reste plus guère de trace des esclaves noirs en terre d'islam en raison de la généralisation de la castration, des mauvais traitements et d'une très forte mortalité, alors que leurs descendants sont au nombre d'environ 70 millions sur le continent américain (*).

Alban Dignat

Il y a des esclaves dans votre chocolat..

Avec moins de 9.000 esclaves recensés, la France n’est pas dans le haut de la liste des pays ayant le plus recours au travail forcé. Elle fait d’ailleurs partie des meilleurs élèves de la classe. Mais selon le rapport que vient de publier cette semaine Walk Free, une organisation de défense des droits de l’Homme basée en Australie, il y a toutefois un risque important que les Français, comme la plupart des habitants des pays riches, aient recours à l’esclavage, de façon indirecte, dans leur vie de tous les jours, en buvant leur café ou leur chocolat, en consultant leur smartphone etc…

Selon les chiffres publiés dans le Global Slavery Index 2013, la plupart des 29,8 millions d’esclaves estimés dans le monde sont recensés dans les pays en voie de très fort développement et fournisseurs de produits destinés aux pays occidentaux et aux populations les plus riches de ces mêmes pays.

Le pays avec le plus grand nombre d’esclaves est l'Inde —entre 13,3 et 14,7 millions de personnes. S’il y a parmi eux quelques ressortissants étrangers, détaille l’étude, la plupart de ces esclaves sont des citoyens indiens, réduit en servitude pour régler des dettes.

Le deuxième pays avec le plus grand nombre d'esclaves est la Chine (2,8 à 3,1 millions d’esclaves), beaucoup étant employés dans de nombreux secteurs de l'économie, allant de la servitude domestique à la mendicité forcée, l'exploitation sexuelle des femmes et des enfants, le mariage forcé et le travail en usine. C’est sur ce dernier point qu’insiste l’ONG Walk Free, qui s’est justement donné pour mission de renseigner cette forme d’esclavage pour mieux l’éliminer des chaînes de montage.

Quartz a de son côté détaillé quelques exemples qui nous relient à ces esclaves :

  • Un Australien incarcéré en Chine a ainsi révélé cet été que des prisonniers fabriquaient des écouteurs pour des compagnies aériens, telles que Qantas ou British Airways. Ces prisonniers n’étaient pas payés et étaient régulièrement victimes de mauvais traitements. Selon le Global Slavery Index, certains de ces esclaves vivent dans des camps de travail dirigés par l’Etat chinois ou des compagnies privées pour assembler des biens électroniques, des sacs, etc.
  • En Côte d’Ivoire, premier exportateur mondial de cacao, ce sont des enfants qui sont employés de force pour récolter les fèves. La Côte d’Ivoire reconnaît l’utilisation de 30.000 mineurs, mais l’index Walk Free estime leur nombre entre 20 et 30 fois plus!

Malgré les efforts de Mondelēz International, un des plus grands fabricants de chocolat au monde, qui selon Quartz a investi près de 400 millions de dollars pour résoudre le problème et réussir à créer une filière de «cacao durable», il y a de fortes probabilités qu’il y ait des traces d’esclavagisme dans le chocolat Milka ou la barre de Toblerone de votre goûter.

Pour vous sensibiliser à ce phénomène, Slavery Footprint avait lancé en 2011 un petit outil pour mesurer votre impact sur l'esclavage en calculant combien d'esclaves travaillaient pour vous...

JH

L’esclavage ne recule pas dans le monde… au contraire

 

L’esclavage a augmenté dans le monde de près de 30% depuis 2014. C'est la conclusion effrayante de l’étude annuelle sur l’esclavage publiée par l’Association australienne de défense des droits de l’homme, Walk Free Foundation. Elle a évalué l’esclavage dans les 167 pays les plus peuplés de la planète. Il en ressort que 45,8 millions de personnes dans le monde sont aujourd’hui des esclaves contre 35,8 millions en 2014.

 

Les formes d’esclavage comprennent à la fois le trafic d’êtres humains pour des raisons sexuelles par les mafias, le travail forcé dans certains pays dictatoriaux et la saisie des personnes qui ne peuvent rembourser leurs dettes dans certains pays en développement. Cette estimation du nombre d’esclaves dans le monde est le double de celle des Nations Unies.

Sans surprise, l’Inde et la Corée du nord sont les pays où l’esclavage est le plus présent. Pas moins de 18,4 millions d’Indiens seraient esclaves, sexuels ou pour payer leurs dettes et celles de leurs familles, tout comme 3,4 millions de Chinois et 2,1 millions de Pakistanais. Il y a 1,1 million d’esclaves d’Etat en Corée du nord, soit 4,4% de la population du pays. Les pays où les gouvernements ferment le plus les yeux ou sont complices et même acteurs de l’esclavage sont dans l’ordre: la Corée du nord, l’Iran, l’Erythrée, la Guinée Equatoriale et Hong Kong.

Le fondateur de la Walk Free Fondation, Andrew Forrest, explique que ces chiffres alarmants sont la résultante à la fois d’enquêtes plus poussées et des migrations qui rendent les personnes plus vulnérables. L’esclavage est illégal dans tous les pays au monde. La Mauritanie est le dernier à l’avoir aboli, en 1981, et à l’avoir criminalisé en 2007.

Les personnes qui deviennent esclaves travaillent le plus souvent dans l'industrie du sexe, l’agriculture, la pêche et le bâtiment. Ils ont les tâches les plus dangereuses et les plus pénibles. En Syrie, en Irak, au Yémen et dans les Territoires palestiniens, des enfants ont été forcés de participer à des conflits armés et contraints de devenir des informateurs ou de mener des attentats suicides.

Slate.fr

L’esclavage a été aboli dans quasiment tous les pays du monde. Il est pourtant loin d’avoir disparu. Le phénomène est-il aujourd’hui plus important qu’hier ?

 

En Inde, alors que la classe moyenne représente 30% des 1,2 milliard d’habitants, de plus en plus d’aides domestiques sont réduites à l’esclavage. Les abus sur les migrants issus d’Afrique, du Moyen-Orient et d’autres régions de l’Asie du Sud sont de plus en plus fréquents.

 

Tant qu’il n’y aura pas de régulation pour régir les agences de placement de travailleurs domestiques, trafiquants et employeurs pourront continuer à agir en toute impunité. Selon un article de l’agence de presse Reuters, les aides domestiques en Inde sont estimées à 90 millions de personnes.

 

Si aucun chiffre fiable n’est disponible quant au nombre de travailleurs victimes de trafic, le gouvernement estime que 126 321 enfants ont été sauvés de la servitude en 2011/2012, soit une augmentation de 27% par rapport à l’année précédente. Selon les activistes, si l’on inclue les femmes de plus de 18 ans, les chiffres pourraient atteindre des centaines de milliers.

_____________

 

Incontestablement. Dans son dernier rapport annuel, le département d’Etat américain évalue à 27 millions de nombre d’esclaves dans le monde. Pour l’Organisation internationale du travail, ce sont 21 millions de personnes qui seraient victimes du travail forcé. Et l’Union européenne considère que 5,5 millions d’enfants seraient concernés. Les économies développées compteraient au moins 1,5 millions d’esclaves.

 

L’esclavage constitue selon l’ONU le 3ème trafic mondial le plus lucratif. Il génèrerait ainsi entre 25 et 30 milliards d’euros de bénéfices par an dont il est extrêmement difficile de dire à qui, outre qu’il s’agit de réseaux mafieux, et quoi ils profitent concrètement.

Quelles formes l’esclavage prend-il aujourd’hui ?

On distingue :

  • l’esclavage à des fins sexuelles qui concerne des femmes et des enfants, enlevés ou/et trompés par des réseaux mafieux en vue de les prostituer. Il s’agit de la forme la plus visible.
  • le travail forcé qui concerne des personnes contraintes sous la menace d’effectuer des travaux difficiles dans des conditions dangereuses sans rétribution et étant soumises à des menaces et des violences. Les enfants réduits à la mendicité rentrent dans cette catégorie. Ainsi que l’esclavage domestique qui s’organise soit par le biais d’agences qui recrutent des domestiques aux Philippines, au Sri Lanka, en Inde ou en Afrique de l’Est  pour les pays du Proche et du Moyen Orient, soit directement, par exemple en Afrique de l’Ouest ou du Nord où de très jeunes filles, presque des enfants, sont mises en servitude. Un phénomène auquel les pays développés n’échappent pas. Ni aucune classe sociale. En France, par exemple, seuls 20% des cas de traite d’êtres humains sont le fait de personnels diplomatiques ou de richissimes nababs ;
  • l’esclavage pour dettes qui concerne les personnes qui s’endettent pour payer leur logement, des soins ou des médicaments pour leurs enfants, leur passeur etc. et qui, ne parvenant jamais à rembourser leur créancier, tombent en situation d’esclavage – situation dont leurs enfants héritent par la suite ;
  • l’esclavage traditionnel qui existe encore dans quelques pays comme la Mauritanie qui ne l’a aboli que partiellement qu’en 1981 ;
  • les enfants soldats ;
  • le trafic d’organes ;
  • les mariages serviles qui concernent les jeunes filles mariées  qui ne servent que de domestiques à la famille.
 

Comment expliquer cette recrudescence ?

Les candidats à une vie meilleure sont de plus en plus nombreux et de plus en plus vulnérables. Prêts à croire toutes les promesses et à tout pour trouver un travail qui les sortira de la misère, ils constituent des cibles faciles et abondantes pour le trafic d’êtres humains. D’autant que la prévention dans les pays d’origine est largement insuffisante. Difficile en effet de faire entendre à des personnes désespérées que leur sort pourrait être pire ailleurs.

Comment dans ces conditions lutter efficacement ?

Si le volet prévention est fondamental, il ne suffit pas. Il faut également assurer la protection des victimes et punir les responsables. Or le défaut de prise de conscience de l’ampleur du phénomène constitue un frein à la mise en place de politiques réellement efficaces. La France s’est dotée en 2007 d’une législation contre la traite des êtres humains qui prévoit notamment des dispositifs de protection des victimes mais elle n’est pas appliquée. Pourtant les cas ne manquent pas – on estime à plusieurs milliers le nombre de cas d’esclavage domestique sur le territoire. Le Comité contre l’esclavage moderne a aujourd’hui la charge de 123 personnes. Depuis 1999, nous avons accompagné plus de 160 procès devant toutes les juridictions. Mais les tribunaux ont tendance à considérer ces cas sous le prisme de l’emploi d’une personne en situation irrégulière et évitent de les faire entrer dans le cadre de la traite des êtres humains. Et quand ils le font, les peines sont très faibles – il y a deux ans, un couple reconnu coupable à Lyon n’a été condamné qu’à un an de prison avec sursis. Insuffisamment formés, policiers et les magistrats butent sur la difficulté pour les victimes d’apporter des preuves de faits qui se produisent bien souvent à huis clos. Et le droit français ne définit ni la servitude, ni le travail forcé. Ce qui pose problème et a valu à la France une condamnation de la Cour européenne des droits de l’Homme en octobre dernier.

 

 

Peut-être la transposition en droit français de la directive européenne contre la traite des êtres humains et les formes d’esclavage fera évoluer les pratiques notamment en termes de protection des victimes. Force est néanmoins de constater, qu’à l’heure actuelle, nos actions sont souvent plus reconnues à l’étranger qu’elles ne le sont en France.

 

Sylvie O'Dy

Sylvie O’Dy est présidente du Comité contre l’esclavage moderne (CCEM). Journaliste pigiste, elle a été rédactrice en chef de Glifpix (site de journalisme contributif), elle a également travaillé pour les groupes Bayard et Prisma ainsi que pour l’hebdomadaire L’Express.

 

Elle est l’auteur de Esclaves en France aux éditions Albin Michel (2001), préfacé par Robert Badinter.

 
http://www.atlantico.fr/decryptage/grand-retour-esclavage-sylvie-o-dy-591883.html?page=0,1
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article