conquistadors et empires

Publié le par ottolilienthal

Aguada Fénix : Le plus grand et plus ancien site maya révèle ses mystères au Mexique

 

C’est grâce au Lidar, un instrument de télédétection par laser et embarqué sur un aéronef, que cette découverte au Mexique a pu être faite.

 

Une immense plateforme de 1,4 kilomètre de long, bâtie par la civilisation maya, a été découverte au Mexique. Baptisé Aguada Fénix, il s’agit du plus grand site maya connu à ce jour. Il aurait été édifié il y a 3 000 ans – bien avant les célèbres pyramides qu’on trouve dans la région –, ce qui en fait aussi le plus ancien monument maya. Cette découverte est décrite dans un article publié le 3 juin dans Nature.

 

Dirigée par les chercheurs Takeshi Inomata et Daniela Triadan, chercheurs à l’université de l’Arizona, l’équipe à l’origine de la découverte a depuis mené d’importants travaux d’excavation et de datation, révélant que cet important lieu de culte aurait été construit entre 1000 et 800 avant notre ère.

3,2 à 4,3 millions de m3 de terre

Cette plateforme rectangulaire mesure 1413 mètres de long, 399 mètres de large et 10 à 15 mètres de haut. D’après les scientifiques, sa construction a demandé 3,2 à 4,3 millions de m3 de terre.

« [La région où se trouve le site] est développée, commente Takeshi InomataCe n’est pas la jungle ; des gens vivent ici, mais ce site demeurait inconnu tant il est plat et étendu. Il ressemble simplement à un paysage naturel. Mais, avec le Lidar, il apparaît comme une forme bien étudiée. » L’importance de cette structure dans l’histoire de la civilisation maya n’est pas des moindres, explique-t-il. Elle offre en effet de nouvelles clés de compréhension concernant l’apparition et le développement de la civilisation maya, un sujet encore largement débattu aujourd’hui, et sur son organisation sociale à ses débuts.

Le Lidar, première pour une nouvelle technologie

De par sa conception, Aguada Fénix semblait ouverte à tous comme un lieu communautaire. La chercheuse Daniela Triadan précise : « L’ensemble de la construction semble être un espace ouvert commun. Il n’y a aucun signe de monuments construits pour les membres d’une classe dirigeante puissante, telles que de grandes statues. »

 

Cette découcerte a été réalisée grâce au Lidar, un instrument qui utilise des rayons laser pour créer des cartes 3D du sol. Il a été embarqué à bord d’un avion qui a survolé la zone d’étude située dans l’État de Tabasco, dans le sud-est du pays. C’est la première fois que cette technologie est utilisée dans ce contexte.

500 ans plus tard, on sait pourquoi des millions d'Aztèques ont été décimés

En étudiant l'ADN de squelettes vieux de près de 500 ans, des scientifiques viennent de découvrir que l'une des plus grandes épidémies qui a décimé la civilisation aztèque provient d'une salmonelle. LCI a demandé à une spécialiste de l'histoire des Aztèques de décrypter cette découverte.

On en sait plus sur l'une des plus grandes épidémies de l'histoire, qui a décimé des millions d'Aztèques, entre 1545 et 1550. Dans un article publié lundi dans la revue Nature Ecology and Evolution, des scientifiques affirment que cette pandémie provient d'une salmonelle et a provoqué une fièvre typhoïde qui s'est propagée parmi cette civilisation basée au sud du Mexique.

Vingt ans avant l'apparition de cette épidémie, au moment de l'arrivée des conquistadors espagnols, une première vague de variole avait déjà tué plusieurs millions d'Aztèques, précise The Guardian. LCI a contacté l'anthropologue et ethnohistorienne française Danièle Dehouve, spécialiste du Mexique et directrice de recherche au CNRS, pour en savoir plus sur cette période charnière de l'histoire. 

 

LCI : Que sait-on désormais sur les épidémies qui ont décimé les Aztèques ?

Danièle Dehouve : On sait depuis longtemps que des épidémies ont touché la population aztèque. Ces maladies étaient décrites avec le vocabulaire d'époque mais on ne savait pas à quelle maladie moderne celà correspondait. Concernant les épidémies qui ont eu lieu avant 1540, il est très compliqué pour les chercheurs de savoir ce qui s'est passé, car on n'enterrait pas les morts dans des cimetières. Ce sont les Espagnols qui ont introduit cette coutume-là. Ce qui est nouveau dans cette récente découverte, c'est que, pour la première fois, une épidémie de fièvre typhoïde est liée à une salmonelle.

LCI : Comment s'est manifesté cette épidémie ?

Danièle Dehouve : Il existe très peu de textes d'époque qui décrivent les symptômes. Il existe quelques images de la fin du XVIe siècle qui montrent des morts ayant des petits points sur le corps, ce qui correspond aux symptômes de la fièvre typhoïde. Nous avons aussi le codex Telleriano-Remensis , un manuscrit d'époque montrant des morts, ou des malades, avec des choses qui leur sortent de la bouche et du nez. Mais l'ADN est une preuve beaucoup plus sérieuse.

LCI : Combien d'Aztèques sont morts ?

Danièle Dehouve : Le bilan de cette épidémie fait l'objet de nombreuses polémiques entre les chercheurs. On estime que 80 % des Aztèques sont morts dans les terres côtières, et 50% dans les terres plus centrales. Mais il est compliqué d'estimer le nombre de morts, car les Espagnols n'ont commencé à recenser la population aztèque qu'en 1540, soit cinq ans avant l'épidémie.

LCI : Y a-t-il d'autres causes qui expliquent la mort d'autant de personnes ?

Danièle Dehouve : Oui. Les Espagnols ont également réduit en esclavage des populations aztèques puis les ont contraints au travail forcé. Quand les conquistadors sont arrivés, ils sont entrés en contact avec la noblesse locale et leur ont demandé des tributs : des dindons, de l'or, du cacao, mais aussi des personnes. Ils ont utilisé ces indiens pour aller chercher de l'or dans les rivières, ce qui a occasionné des déplacements de population très meurtriers.

LCI : Que restait-il de la civilisation aztèque après cette colonisation meurtrière ?

Danièle Dehouve : La civilisation aztèque n'a pas disparu. Leurs coutumes n'ont pas disparu, mais les Aztèques étaient juste beaucoup moins nombreux. La population a même commencé à augmenter de nouveau à partir de la fin du XVIIe siècle. Des régions entières se sont redéveloppées à partir de très peu de personnes. Aujourd'hui, on constate que la culture aztèque s'est mélangée à la culture espagnole. Mais il n'y a pas eu de disparition totale de la population à cause de l'arrivée de colonisateurs, comme sur certaines îles des Antilles.

La nature de cette épidémie, appelée "cocolztli", ou "maladie" en langue aztèque, faisait l'objet de plusieurs hypothèses, comme la grippe, la variole ou la rougeole. Les scientifiques ont tranché, grâce à l'analyse ADN de 29 squelettes datant de cette période. Ils supposent que les salmonelles se sont propagées à travers les animaux apportés par les Espagnols lors de la conquête de cette région au XVIe siècle.

Pourquoi la civilisation Nazca a-t-elle entièrement disparu ?

La civilisation pré-Incaïque sud-péruvienne des Nazca est surtout connue pour avoir laissé d’immenses « géoglyphes », des dessins tracés à même le sol représentant généralement des animaux, utilisés, on le suppose, à des fins rituelles. Mais un mystère encore plus épais plane sur cette civilisation : sa disparition totale et brutale aux alentours de l’an 500. Ce n’est que très récemment qu’une réponse fut apportée, notamment par l’archéologue David Beresford-Jones. Selon lui, les Nazca ont eux-même provoqués leur propre perte en épuisant leurs ressources, notamment les forêts de huarango, un arbre qui leur servait aussi bien en menuiserie qu’à la cuisine. En défonçant leurs vallées, ils ont modifié leur climat et la fertilité de leurs sols, ce qui est une mauvaise idée quand on habite dans le désert. Ajoutez à cela des inondations massives dues à El Nino (et aggravées par l’absence d’arbres) et vous avez tous les ingrédients pour faire disparaître une civilisation de la carte.

Des sécheresses extrêmes sont à l’origine de l’effondrement des Mayas

 

De nouvelles données confirment le rôle du climat dans la disparition de la civilisation Maya classique.

 
 
 
 
 

Le monde maya fascine, et les causes de son effondrement également. Depuis bientôt trois décennies, les spécialistes s'attachent à mieux comprendre les raisons pour lesquelles cette société complexe qui s'étendait sur un territoire recouvrant l'actuel Mexique, le Guatemala, le Belize et le Honduras avec ses imposantes cités aux colossales pyramides à degrés, telles que Tikal (Guatemala) ou Calakmul (Mexique) a soudain commencé à s'effondrer. Parmi les hypothèses tangibles les plus citées, figurent en bonne place des modifications des conditions environnementales. En particulier, une fragilisation due à des épisodes de sécheresse répétés sur plusieurs années. Et ces changements climatiques corrélés à des transformations sociopolitiques viennent d'être précisés par un groupe de chercheurs de l'Université de Cambridge (Royaume-Uni) et de l'Université de Floride (États-Unis).

 

 

Dans une étude publiée dans la revue Science, ces scientifiques expliquent de quelle façon, en utilisant des méthodes géochimiques, ils ont pu détailler ces phases de dérèglement. Pour ce faire, ils ont analysé et mesuré les isotopes de l'eau piégée dans des cristaux de gypse (sulfate de calcium hydraté) extraits des sédiments du lac Chichancanab, dans la péninsule du Yucatan, au Mexique. A partir de ces résultats, ils sont parvenus à déterminer les niveaux de précipitations, d'humidité et de sécheresse qui s'étaient succédé entre 700 à 1000 de notre ère. Ceux ayant mené à l'abandon progressif des grandes cités mayas. Ils ont en effet constaté que les précipitations annuelles avaient diminué de 41% à 54% en moyenne au cours de ces cycles, et jusqu'à 70% pendant les sécheresses. L'effondrement de la civilisation maya classique des Basses terres a bien été victime de ces bouleversements climatiques, entérinant une série d'hypothèses émises depuis les années 1990, y compris par David A. Hoddell, un des signataires de l'article de Science. Mais comment cela s'est-il concrètement passé? Au fil des siècles, s'était mis en place chez les Mayas, un système politique basé sur des rivalités et conflits incessants entre les principales cités (lire encadré).

 

 

 

Les véritables compétitions de prestiges -pour posséder les pyramides les plus hautes, ou les plus richement ornées- ont entraîné un accroissement des guerres, autant qu’une surexploitation du milieu naturel. Dans ce contexte d’affaiblissement, la succession de sécheresses extrêmes a rapidement affecté l’accès à l’eau. Tant pour la consommation domestique que l'agriculture. La culture du maïs, base de l’alimentation maya dépendait essentiellement de l’abondance de la saison des pluies. Toutefois, l’impact de ces années sans pluies n’a pas été le même sur l’ensemble du territoire. Les populations du nord, moins subordonnées aux pluies saisonnières du fait de leur accès à des eaux souterraines, furent un temps épargné.

 

L’effondrement de la civilisation classique maya


Vers 750, la société classique Maya, alors à son apogée, implosa. Les centres urbains et leurs grandioses édifices furent délaissés. Aux alentours du Xe siècle, les cités Mayas qui parsemaient le centre et le sud de la péninsule du Yucatan se vidèrent de leurs habitants.  Ce fut le cas de la majestueuse Tikal. Lorsque les conquistadors espagnols foulèrent le sol de l’Amérique centrale, au début du XVIe siècle, ils ne découvrirent que des ruines mais furent impressionnés par les vestiges monumentaux qu’ils croisaient. Les Mayas rencontrés n’étaient toutefois plus les occupants des vastes cités. Il ne restait que des villages avec à leur tête de petits caciques. L’effondrement de la civilisation classique maya –c’est-à-dire la disparition de la plupart des cités entre 800 et 900 de notre ère–, a précédé ce que l’on a appelé plus tard "l’effondrement post-classique", avec l’abandon des deux ultimes cités mayas préhispaniques, Chichen Itza, en 1221, et Mayapan, en 1450. Totalement désertées, la plupart des cités mayas furent englouties par la forêt. 

 

Par Bernadette Arnaud le 07.08.2018 à 16h51

Le tour du monde des cannibales #1 : les insatiables Aztèques

 Cet été, « Le Point » part sur les traces des cannibales. Aujourd'hui : les Aztèques qui pratiquaient une anthropophagie de masse d'une effrayante férocité.

Sacrifice et cannibalisme chez les Azteques
Sacrifice et cannibalisme chez les Aztèques © DR
 

La bactérie à l'origine de l'épidémie mortelle qui décima les Aztèques a peut-être été identifiée

 

La maladie mystérieuse qui a frappé les Aztèques il y a 500 ans a sûrement été identifiée. En 1545, ce peuple installé dans le plateau du Mexique avait été frappé par une épidémie. Près de 15 millions de personnes (80 % de la population) trouvèrent la mort en quelques années, succombant en quelques jours à de fortes fièvres, des maux de tête, et des saignements des yeux.

Le Guardian explique ce mardi qu’une étude scientifique a permis de déterminer les causes de la maladie. En analysant l’ADN extrait de plusieurs squelettes enterrés à cette période dans des fosses communes, les chercheurs ont retrouvé des traces de salmonelles, des bactéries qui se transmettent via l’eau ou la nourriture.

« Sérieux candidat »

« Les salmonelles auraient pu arriver au Mexique via des animaux domestiques amenés par les Espagnols », explique l’équipe de recherche citée par le quotidien britannique.

Les chercheurs se montrent néanmoins prudents et rappellent que la bactérie retrouvée n’est pas forcément la cause de l’épidémie, même si elle est un « sérieux candidat ».

 

Nicolas Raffin

Comprendre l’économie d’aujourd’hui avec l’Espagne des conquistadors

 

L’Espagne, en son temps, a eu une politique d’argent facile et de protectionnisme. La gueule de bois due à trop de liquidités et à la monnaie frelatée l’a frappée.Nous avons visité un musée dans le centre-ville de Salta en Argentine.

Il est dédié à l’histoire de la ville et de la province. Il a été créé dans le bâtiment réaménagé de la mairie, sur la place principale.

Nous avions débuté la journée en assistant à la messe dans l’ancienne cathédrale, de l’autre côté de la place : un bâtiment très ornementé illustrant l’opulence de l’architecture coloniale.

La cathédrale est magnifique. C’est un bâtiment classique, cruciforme, avec une grande coupole au centre et des plafonds aux voûtes en berceau.

Derrière l’autel, dans l’abside, se trouve l’un des décors de sanctuaire les plus démesurés qu’il m’ait été donné de voir.

Il contient tant d’éléments décoratifs recouverts à la feuille d’or, étincelant, brillant et reflétant la lumière de toutes parts, qu’on en reste le souffle coupé.

 

« L’Amérique d’abord » ? « L’Espagne d’abord » n’a pas très bien marché au XVIème siècle…

Salta ne nous attirait pas, a priori. Mais hier, nous avons été étonnés. Après la messe, nous nous sommes arrêtés boire un café à l’une des terrasses de la place.

La place, avec ses arcades – la cathédrale et la mairie de part et d’autre – est splendide. Au centre, il y a un parc avec des palmiers, de l’herbe verte et un énorme monument en granit.

Des couples s’embrassaient sur les bancs et des familles accompagnées de jeunes enfants se promenaient. À proximité, un accordéoniste aveugle a joué nos tangos préférés. Le temps était idéal.

Le musée est vaste et contient des collections dédiées à trois périodes.

La période préhispanique y est exposée, avec ses poteries, têtes de flèches et pétroglyphes remontant à quelque 1 000 ans. Une exposition est également consacrée à la période coloniale, et une autre à la Guerre d’Indépendance.

C’est la période coloniale qui nous a le plus intéressés. Dans une salle, en particulier, étaient exposés des échantillons de monnaies utilisées dans les colonies, et quelques explications étaient données sur la façon dont l’économie de cette ère avait fonctionné.

Nous avons appris des choses qui sont peut-être intéressantes.

Premièrement, l’argent falsifié est toujours source de problèmes.

Deuxièmement, le concept de « l’Espagne d’abord » n’a pas très bien fonctionné à son époque.

Resituons d’abord le contexte…

Francisco Pizarro et son armée massacrèrent 2 000 Incas lors de la bataille de Cajamarca, en 1532.

Mais sa drôle de bande d’aventuriers et de desperados ne tardèrent pas à s’entretuer, se jalousant butins, célébrités et honneurs.

Six ans plus tard, Pizarro remporta une bataille sur son ancien partenaire Diego de Almagro… à qui il infligea le supplice du garrot avant de le faire décapiter. Plus tard, les partisans d’Almagro assassinèrent Pizarro.

La meilleure façon de gérer ce bouillonnement d’énergie meurtrière consista à le canaliser par de nouvelles explorations et conquêtes. Il fallait trouver d’autres cités d’or, croyait-on… et donc, on se mit en route.

L’or « gratuit » de l’Espagne

En 1582, Salta fut fondée par le conquistador espagnol Hernando de Lerma. Les Incas avaient conquis cette région de l’Argentine actuelle environ 100 ans avant l’arrivée des Espagnols.

Au lieu de la reconquérir, les Espagnols prirent simplement le relais des Incas, faisant des habitants leurs vassaux. D’autres conquistadors prirent sans difficulté les régions formant aujourd’hui le Pérou, la Bolivie et le Chili – offrant ainsi à la couronne d’Espagne un vaste empire au sein du Nouveau Monde.

Les effets immédiats et évidents furent bénéfiques. En revanche, ce ne fut pas le cas des conséquences plus durables et moins évidentes : en particulier lorsque les Espagnols prirent des décisions politiques de type Trump.

De toute évidence, le Nouveau Monde fut littéralement une mine d’or pour la monarchie espagnole.

En échange de la libération de l’empereur inca Atahualpa, fait prisonnier, Pizarro exigea que les Incas remplissent une pièce d’environ 6,5 mètres de long sur 5 mètres de large et 2,5 mètres de haut avec de l’or et deux fois plus d’argent. Cela dura plusieurs mois.

Les Incas remplirent consciencieusement cette pièce. Pizarro fit tout de même étrangler Atahualpa.

Les premiers vaisseaux, leur ligne de flottaison s’enfonçant sous le poids des cargaisons d’or et d’argent, partirent sans tarder en direction du Trésor royal en Espagne.

L’argent gratuit, à l’image de l’amour libre et de l’alcool à volonté, c’est excitant… au début. La gueule de bois survient plus tard.

Gueule de bois monétaire en Espagne

Cet or en provenance du Nouveau Monde augmenta énormément la masse monétaire du Vieux Monde. Les prix augmentèrent lentement, partout en Europe… leur niveau grimpant globalement de 500% entre 1550 et 1700.

En Espagne, cependant, les dégâts furent bien plus importants. L’argent gratuit vint enrichir encore plus de nombreuses familles comptant déjà parmi les plus riches, et bénéficiant des meilleures relations… sans qu’elles n’aient à fournir le moindre effort ou le moindre travail.

Alors qu’elles ne produisaient rien, elles avaient la possibilité d’acheter des biens et services. Les historiens de l’économie affirment que c’est ce qui a provoqué le déclin de l’Espagne, faisant du pays « le parent pauvre de l’Europe » pendant les 300 années suivantes.

Les Espagnols s’étant habitués à cet afflux d’argent frais, il leur en fallut de plus en plus pour suivre le rythme de l’augmentation des prix.

Selon le musée de Salta, cela les poussa à extraire la moindre once d’or… et, plus tard, d’argent-métal… des colonies.

Donc, bien que l’Espagne se retrouva rapidement avec trop d’argent, la ville de Salta, elle, en manqua. Cela força le gouverneur royal à faire fonctionner une économie sans argent réel. À la place, il décréta que les métaux de base – le cuivre, le fer, etc. – étaient de la « monnaie ».

La courte explication accompagnant l’exposition des pièces de monnaie coloniales en décrit les conséquences : l’argent falsifié ne pouvait fournir des informations stables et précises concernant les prix ; il ne pouvait offrir aux gens un moyen de conserver et protéger leur argent ; « il fut à l’origine d’une grande confusion et de nombreuses erreurs ».

Bref, cet argent a produit ce que le dollar américain fondé sur le crédit produit depuis les années 1970. En 1970 aux États-Unis, il était possible d’acheter une maison moyenne pour environ 25 000 $. À présent, elle coûte 200 000 $, soit à peu près sept fois plus.

En outre, le dollar falsifié a déformé le reste de l’économie, créé des bulles, égaré l’investissement, gaspillé des ressources et un temps précieux.

Autrement dit… rien de nouveau sous le soleil.

La politique de « l’Espagne d’abord » a aussi énormément contribué à retarder le développement économique des colonies espagnoles.

À l’époque, tout comme à présent, la monarchie et les compères pensaient qu’ils pouvaient récupérer un avantage en forçant les autres à conclure des accords soumis à leurs propres conditions. Ils voulaient conclure des accords gagnant-perdant, où ils occupaient la place du gagnant.

Ils ont donc organisé un monopole commercial avec les colonies, soigneusement contrôlé, de sorte que seule l’Espagne (et ses initiés) pouvait en tirer profit.

Là aussi, cela a provoqué des conséquences inévitables.

Le commentaire du musée nous indique que tout le commerce passait par des ports spécifiques, tels que Buenos Aires, où il était approuvé et taxé par des administrateurs royaux.

Cela provoqua des pénuries, des retards et des augmentations de prix aussi bien côté acheteur que côte vendeur. Cela contribua également à la création de tout un secteur dont le seul but était d’échapper aux réglementations.

Les navires, entrepreneurs et banquiers étrangers ne tardèrent pas à déjouer ce système en établissant leurs propres systèmes de contrebande.

« L’Espagne d’abord » a ralenti la croissance économique des colonies espagnoles. Mais cela a probablement accéléré le développement de la flotte marchande britannique, débordante d’activité.

 

Bill Bonner.

 

En l'an 1492, la très catholique cour d'Espagne savoure sa victoire. Elle vient d'achever sa « reconquista » avec la chute de Grenade, qui met fin à plus de cinq siècles de présence musulmane dans la péninsule et à sa riche civilisation arabo-andalouse. Cette même année, la reine Isabel la Catolica, forte d'une flotte qui sillonne les côtes africaines et la Méditerranée, s'est laissé convaincre par un jeune audacieux de financer une expédition pour atteindre les Indes en passant par l'Atlantique, pour « rejoindre le Levant par le Ponant ».

 

 

En abordant les Caraïbes, Christophe Colomb va découvrir un « Nouveau Monde » dans lequel vont s'engouffrer d'autres navigateurs aux motivations moins idéalistes : des conquistadores devenus célèbres, comme Hernan Cortés, Francisco Pizarro ou Diego de Almagro. Car, durant ce XVIe siècle, ce qui motive les puissants du continent européen, c'est l'or, ce métal synonyme de richesse, et dans une moindre mesure, l'argent. Pour l'Espagne, c'est le début du « Siglo de oro », le bien nommé « Siècle d'or » qui atteindra son apogée durant le règne du roi Philippe II (1527-1598) sur un empire « où le soleil ne se couche jamais ».

 

Durant plus de cinquante ans, les Espagnols vont piller jusqu'aux tombes l'or du Nouveau Monde, en particulier les trésors des Aztèques au Mexique et des Incas au Pérou. Brutaux et cruels, ces conquérants se livrent à des massacres de masse, comme le narrera l'aumônier Bartolomé de las Casas dans sa « Très Brève Relation de la destruction des Indes ». Cette fièvre aurifère passe aussi par l'exploitation minière. Les populations locales forcées de travailler dans des conditions effroyables sont rapidement décimées. Les nouveaux maîtres vont devoir trouver une main-d'oeuvre plus nombreuse et plus robuste. Elle viendra d'Afrique. La juteuse traite négrière va même concourir à intensifier le trafic maritime, les cales étant chargées d'esclaves à l'aller et d'or, d'argent, d'épices, de bois exotiques au retour.

 


En moins d'un siècle, le volume cumulé d'or en circulation en Europe va tripler, celui de l'argent va quintupler. 8 milliards de livres d'or et d'argent (3,8 millions de tonnes) franchissent ainsi l'Atlantique alors qu'il ne s'élevait qu'à 1 milliard de livres à la fin du XVe siècle. L'accumulation aussi rapide d'une telle richesse est inédite dans l'Histoire. Elle va permettre à l'Espagne d'imposer sa domination, sous la férule d'un État royal au pouvoir absolu, qui durant des dizaines d'années sera en guerre contre la France, l'Angleterre, les Provinces-Unies (la Hollande), le Portugal, la Catalogne, l'Italie du sud.

 

Cette richesse bouleverse l'économie du pays et de ses voisins. L'activité des chantiers navals connaît un boom à Cadix et à Lisbonne, mais aussi en France, en Angleterre ou encore à Anvers. Il faut de plus en plus de bateaux pour effectuer des voyages d'une durée de quelque huit mois, durant lesquels il faut affronter les pirates et essuyer des tempêtes violentes. Très vite, il s'agit d'organiser la traite négrière : comment aménager des cales pour acheminer un maximum d'esclaves ou, dans un autre registre, concevoir des navires escorteurs pour protéger les précieuses cargaisons. Pour financer de tels projets, l'emprunt est la solution. C'est l'époque de l'apparition des compagnies coloniales, ces sociétés privées, constituées par l'émission d'actions, mais placées sous le contrôle des États.

 

Séville, centre régional qui tirait son importance de l'activité agricole des alentours, va, grâce à son port, devenir le centre de gravité et la plaque tournante du trafic entre les deux continents, mais aussi concentrer une partie de l'activité commerciale et industrielle européenne : secteurs industriels comme l'armement, place financière, marchés agricoles, particulièrement vigne et olive, immenses entrepôts pour le stockage. Au centre-ville, trône la Casa de la Contratación. Elle organise, contrôle, taxe ce commerce et son trafic. Le dynamisme de Séville attire une population cosmopolite, qui va compter jusqu'à 300.000 âmes, le triple d'antan. La richesse s'affiche aussi à travers les maisons luxueuses, les spectacles, la culture (les peintres Vélasquez et Zurbaran feront une partie de leur carrière dans la cité sévillane).

 

Pourtant, cette concentration rapide de métaux précieux a son revers. Malgré la perception d'un quart de l'or rentrant sur le territoire, le grand train mené par l'Espagne oblige le roi Philippe II, protecteur du catholicisme, à s'endetter auprès de l'armée et de banquiers étrangers. Le royaume connaît des situations de faillites, en 1557, 1575 et 1596. Pour honorer ses dettes, il met de plus en plus de pièces en circulation, provoquant une dépréciation de la valeur de l'or. Dans le même temps, le boom démographique se traduit par une envolée de la demande de biens de consommation, de produits de base et de services concourant, avec la dévalorisation de l'or, à une augmentation des prix et à une inflation galopante. Ainsi, le prix du blé va tripler. Même la France en fait les frais : la livre tournois, sa monnaie de référence, perdra les quatre cinquièmes de sa valeur en moins de cent ans.


En outre, les fortunes rapidement amassées par les nouveaux riches s'investissent dans les ouvrages de marque. Églises et monastères se multiplient grâce à la générosité de donateurs qui rivalisent pour se faire bien voir du monarque catholique. C'est à cette époque que sera construit le palais et monastère de l'Escurial, ce joyau architectural. Aveuglées par l'abondance, noblesse et aristocratie ne se préoccupent pas de l'avenir. L'investissement productif est négligé. Des secteurs comme l'agriculture ou l'industrie textile, jusqu'alors fleurons du pays, commencent à péricliter, plus du tiers des terres cultivées sont laissées en friche. Situation inouïe, c'est durant le Siècle d'or que la Castille, région du centre du pays, va connaître des périodes de disette, les céréales importées des régions de la Baltique ne pouvant être acheminées.

 


Les Espagnols ne sont pas les seuls à faire preuve d'avidité pour l'or. Leurs galions avec leur riche cargaison sont une proie facile pour les nombreux pirates qui sillonnent les océans. L'un des plus célèbres est Francis Drake. Ce corsaire s'attaque non seulement aux navires, mais aussi aux colonies fondées par l'Espagne. Après trente-quatre mois passés en mer, à bord de son bateau, le « Golden Hind » (le « Cul doré »), il ramène une forte cargaison d'or en Angleterre. Le 30 septembre 1580, la reine le fait chevalier de Sa Majesté. Il est vrai qu'elle avait personnellement financé l'expédition et en retirait un substantiel bénéfice !

 

À la fin du XVIe, l'Espagne se retrouve économiquement affaiblie. La production industrielle s'est inexorablement amenuisée, la détention des richesses extraordinaires se révélant incompatible avec une certaine application au travail. Les besoins se sont accrus, mais ils sont satisfaits par l'industrie des autres pays. Et quand le royaume impose un contrôle sévère des frontières, la contrebande prend le relais.

 

En 1627, le Premier ministre de Philippe IV, le comte d'Olivares, Gaspar de Guzman, prend une série de mesures pour redresser l'économie : lutte contre la corruption et l'inflation, centralisation de l'administration, recherche d'un excédent commercial grâce au développement du commerce extérieur, théorie connue sous le nom de mercantilisme. Mais il est trop tard pour enrayer le déclin. L'Espagne voit sa présence sur le Vieux Continent entamée par la France, l'Angleterre et surtout la Hollande. Les Provinces-Unies, en particulier le port d'Amsterdam, s'imposent militairement et commercialement sur les mers du globe. Ironie de l'histoire, une large part de la réussite hollandaise est à mettre au compte des proscrits juifs chassés de la péninsule Ibérique par la Très Sainte Inquisition : marchands, banquiers, ingénieurs, savants. Ce sera au tour de la Hollande de connaître son siècle d'or.

 

Nul mieux que Jean Bodin (1529-1596), économiste et juriste français, ne résumera les raisons qui entraînèrent l'affaiblissement du royaume catholique : « L'Espagnol qui ne tient vie que de France est contraint, par force inévitable, de prendre ici les blés, les toiles, les draps, le pastel, le papier, les livres, voire la menuiserie et tous les ouvrages de main, et nous va chercher au bout du monde l'or, l'argent et les épiceries. » Bodin, pour la première fois, théorisa la relation étroite entre la masse monétaire en circulation et la hausse des prix des marchandises dans un pays. La leçon reste d'actualité !

 

Robert Jules

 

 

http://www.latribune.fr/opinions/tribunes/20130814trib000779529/l-espagne-du-siecle-d-or-vaincue-par-sa-conquete.html

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