Laki, le volcan de la Révolution

Publié le par ottolilienthal

 

L'éruption du Laki, en 1783 au sud de l'Islande, a provoqué un bouleversement climatique tel qu'il a jeté les prémices de la révolte du peuple français.

 

 

En mai 2010, un mois après l'éruption de l'Eyjafjöll, une mystérieuse hécatombe d'hirondelles frappe la France. De par l'effet de cloche formé par les vapeurs et particules mortifères, les températures s'étaient sensiblement refroidies. Dès lors, il devenait parfaitement impossible pour les populations d'hirondelles, revenues sous nos latitudes épuisées et affamées par un si long voyage, de se refaire une santé. Cela marqua fortement les esprits. Ce n'était pourtant pas la première fois que l'éruption d'un volcan islandais semait la pagaille en Europe.

 

En 1709 déjà, le royaume de France plonge en plein cauchemar. À partir du 6 janvier, un froid extraordinaire s'abat sur le pays et les zones voisines. On peut aller à pied des côtes du Danemark à celles de la Suède, tous les canaux et lagunes de Venise sont pris par les glaces, les récoltes européennes crèvent sur pied, les oiseaux tombent congestionnés en plein vol, les loups sortent des bois, l'encre gèle dans les encriers, le vin et le pain sur les tables. Cette vague de froid est suivie d'une terrible famine, le prix du blé ayant été multiplié par cinq. Des épidémies de tous genres ravagent l'Europe pour les années à venir et de nombreuses révoltes paysannes éclatent. À Versailles, le vieux roi Louis XIV ne peut que constater les dégâts, loin d'imaginer que la cause de cette apocalypse météorologique a pu être provoquée par les spectaculaires éruptions du mont Fuji au Japon, du Santorin et du Vésuve pour l'Europe, dont les poussières masquaient le soleil.

 

Fissure de 40 kms

 

Et c'est encore un autre caprice volcanique qui jeta les prémices de la Révolution française. Le 8 juin 1783, le Laki, endormi depuis des siècles, entre dans une terrible éruption. Pendant cinquante jours, la fissure de plus de 40 km vomit des torrents de lave à un débit moyen estimé à 2 200 mètres cubes par seconde, soit l'équivalent du débit du Rhin à son embouchure. En février 1784, les coulées de lave recouvrent au total une surface de 565 kilomètres carrés, pour un volume global, gigantesque, estimé à 12,3 kilomètres cubes. Les projections de cendres et de gaz hautement soufrés forment un nuage d'une telle intensité, d'une telle opacité que tout le climat insulaire en est bouleversé, avec un hiver permanent en plein printemps, puis en plein été. Les pluies acides s'abattent sur les côtes sud de l'Islande. 80 % du cheptel islandais meurt de faim, de froid et de fluorose, bientôt suivis de 20 % de la population, réduite à la famine.

 

En temps normal, les vents dominants auraient dû pousser ce nuage toxique vers le nord, en direction du cercle polaire. Mais ils tournent vers le sud, attirant les vents et le nuage vers l'Europe. On sait maintenant que ce cataclysme était simultané avec l'éruption de l'Asama, au Japon, tout aussi dévastateur bien qu'un peu plus faible. Conjointement, les deux volcans ont influencé tout l'hémisphère Nord pendant des années. L'analyse des relevés de températures de l'Observatoire royal météorologique de Bilt, en Hollande, fait nettement apparaître un abaissement de la température en Europe à cette époque.

 

Louis XVI à l'échafaud

 

Et de fait, à partir de 1783, la France connaît des hivers terriblement froids, des printemps catastrophiques, avec orages, pluies diluviennes, grêles, toujours au moment où les récoltes à venir sont sur pied. Puis, peu avant 1789, les jonctions d'approvisionnement en denrées agricoles entre deux saisons deviennent impossibles à réaliser. Le blé est si cher que le travail d'une semaine d'un ouvrier lui permet alors à peine d'acheter le pain nécessaire à sa propre nourriture. La situation des paysans est désespérée, la Révolution éclate en 1789.

 

Certes, y voir l'unique lien de cause à effet est peut-être "aller vite en besogne, nuance l'historien du climat Emmanuel Garnier. "C'est oublier que les terribles inondations de février et mars 1784 furent suivies d'un printemps et d'un été exceptionnellement chaud. Pour les peuples affligés par les flots impétueux, les récoltes abondantes et de qualité leur furent salutaires." Certes, ce n'est pas à cause des colères d'un petit volcan que Louis XVI fut conduit à l'échafaud, mais tous les ingrédients qui façonnèrent la Révolution furent distribués par les caprices de ce volcan, que les habitants de l'île surnommèrent le "volcan de la Révolution".

 

À lire

Les volcans, le climat et la Révolution française de Roland Rabartin et Philippe Rocher (1993 - mémoire de l'Association volcanologique européenne, n° 1).

Récits étranges de l'Histoire par Didier Audinot, Grancher, 2010.

Les dérangements du temps : 500 ans de chaud et froid en Europe par Emmanuel Garnier, Plon, 2010.

 

  

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