Overblog Tous les blogs Top blogs Économie, Finance & Droit Tous les blogs Économie, Finance & Droit
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Publicité

Greenpeace, entreprise de propagande

Publié le par ottolilienthal

Publicité
Publicité

Ce genre d'argument, « le nucléaire ne sert a rien, c'est que 10% du mix électrique » en dit quand même énormément sur a quel point Greenpeace prend ses sympathisants pour des abrutis qui ne savent rien, ne se renseigneront pas, ne douteront pas.

Tristan Kamin

 

L’autre visage de Greenpeace

ENQUÊTE. Énergie nucléaire, gaz, idéologie, financements, lobbying… Plongée dans une organisation tentaculaire et moins écolo qu’il n’y paraît.

Dans le froid d'une aube mordante, ce 31 mars 2022, une quinzaine de militants de Greenpeace s'introduisent, à la lueur de lampes frontales, sur le site du chantier de l'EPR de Flamanville (Manche). Il est 5 h 15 du matin, des grimpeurs s'élancent sur de hautes structures de métal et déploient leurs banderoles « Nucléaire = Danger ! ». Les caméras immortalisent l'instant. Devant elles, le directeur général de Greenpeace France Jean-François Julliard, qui sera arrêté quelques instants plus tard et bientôt relâché, prend un ton dramatique : « J'ai choisi de m'engager personnellement dans cette action aujourd'hui, car nous sommes à quelques jours d'une élection cruciale pour l'avenir écologique et énergétique de la France. » « Cruciale », le mot est de circonstance. Mais pour une autre raison : au même moment, à 200 kilomètres, une flamme s'allumait pour la toute première fois dans la nouvelle centrale au gaz de Landivisiau (Finistère), qui commençait ce 31 mars à cracher ses 365 grammes de CO2 par kilowattheure produit (l'EPR de Flamanville n'en relâchera que 6 grammes)… dans l'indifférence de l'ONG écolo. Un paradoxe ?

Quelques semaines plus tard, en juillet 2022, les dirigeants de Greenpeace se répandront dans les médias pour déplorer l'inclusion du gaz et du nucléaire dans la taxonomie verte européenne (cette nouvelle classification de finance durable visant à orienter les financements vers des énergies propres ou de transition), dénonçant une « défaite pour le climat »… Et oubliant un peu vite les efforts longtemps déployés par l'organisation pour favoriser le gaz au détriment du nucléaire, la lutte contre l'atome passant alors avant celle contre le réchauffement climatique. « Leurs contradictions deviennent lourdes à porter », observe l'historienne Anna Veronika Wendland, ancienne figure des Verts allemands, aujourd'hui affolée par le bilan climatique désastreux de la politique énergétique conduite outre-Rhin, où la coalition Verts-SPD du Bundestag vient de décider d'intensifier la production de ses centrales à charbon. « On ne peut pas lutter contre une source d'énergie bas carbone et prétendre en même temps défendre le climat. Pour la première fois depuis vingt ans, leur narratif se fissure… » Et les interrogations qui planent autour de l'organisation, devenue en cinquante ans une formidable multinationale de l'agit-prop, refont surface.

David contre Goliath. Car, depuis sa création en 1971 par un groupe de hippies et d'opposants à la guerre du Vietnam protestant contre des essais nucléaires américains prévus au large de l'Alaska, la mythique ONG n'a pas seulement changé de dimensions, avec ses 410 millions d'euros de budget pour l'année 2020. Elle a aussi changé de nature… « Ils sont devenus des boulets du climat », tacle l'ancien ministre de la Transition écologique et solidaire (2018-2019) François de Rugy , qui sera souvent resté interdit, raconte-t-il, devant « leur acharnement à détruire les meilleurs outils de la lutte contre le réchauffement climatique ». Qui sont actuellement les représentants de ces « guerriers verts » ? Qui les finance ? Servent-ils réellement l'intérêt général ?

En un peu plus d'un demi-siècle d'actions coups d'éclat, l'ONG la plus connue du monde s'est forgé une inébranlable réputation de valeureux David luttant contre le dangereux Goliath qu'incarnent les puissances étatiques et économiques mondiales. Une mythologie construite au long d'une histoire mouvementée, grâce à un mode opératoire qui deviendra l'étalon de la lutte militante : une action spectaculaire, couplée à une campagne médiatique intense et internationale, attirant la sympathie du public et des donateurs par millions. Chacun garde en mémoire les actions mises en scène pour la protection des baleines ou contre les essais atomiques, qui culminent en 1985 avec le scandale du Rainbow Warrior (coulé le 10 juillet 1985 dans le port néo-zélandais d'Auckland par les services secrets français, à la veille d'une nouvelle campagne contre les essais de Mururoa). Mais lorsqu'un moratoire illimité sur la chasse commerciale est adopté, dès 1982, les arraisonnements de baleiniers se font rares… Et l'abandon des essais nucléaires prive l'organisation de son objet premier.

En 1991, David McTaggart, charismatique homme d'affaires qui avait rejoint Greenpeace dès ses débuts en mettant à sa disposition son bateau, le Vega, démissionne de la présidenceQuatre ans plus tard, l'ONG prend un virage historique avec l'arrivée à sa tête de l'Allemand Thilo Bode, ex-cadre commercial d'une société sidérurgique affichant l'ambition d'en faire, selon ses propres termes, un « groupe de pression politique ». Les coups montés par Greenpeace, qui se recycle dans la lutte contre les OGM et contre le nucléaire civil, restent indispensables pour maintenir la pression du public et récolter des dons. Mais ils masquent un travail de recherche et de lobbying intense auprès des entreprises et des pouvoirs publics, l'organisation se spécialisant dans la production de rapports chocs pour imposer ses vues… Un mode opératoire redoutablement efficace qui va permettre au mouvement d'acquérir une puissance et un statut le plaçant au rang d'une instance supranationale. Un interlocuteur reconnu des pouvoirs publics dans la négociation politique, participant activement à la rédaction des règlements et traités internationaux, des lois… Au nom de la planète, vraiment ?

Dogme. Si certaines campagnes permettront de vrais progrès en forçant les entreprises à la prise de conscience, de leur impact écologique et à une profonde modification de leurs pratiques (en matière de déforestation, de recyclage, de surpêche…), d'autres n'ont qu'un lointain rapport avec l'environnement et ont poussé plusieurs historiques du mouvement à prendre leurs distances. « Le premier objectif de Greenpeace aujourd'hui est de répandre la peur - du nucléaire, des OGM, de la technologie -, car la peur leur permet de récolter des dons », éreinte Patrick Moore, qui fut l'un des premiers présidents de l'organisation. En 1986, il claque la porte lorsque Greenpeace décide d'organiser une campagne mondiale pour faire bannir le chlore, l'un des éléments du tableau de Mendeleïev. « J'étais sidéré. La science nous montre que la présence de chlore dans l'eau potable est un des progrès majeurs de l'histoire de la santé. Elle a permis d'éliminer le choléra ! explique-t-il au Point. À partir de cette date, Greenpeace a cessé de s'appuyer sur la science et sur la logique pour devenir une sorte de religion… »

Un dogme décrypté par le journaliste Marc Lomazzi dans son livre Ultra Ecologicus (Flammarion), une enquête fouillée sur « les nouveaux croisés de l'écologie » : « Le refus de la société technicienne et de son corollaire, la consommation de masse, va alimenter la contestation de Mai 68, qui se focalise dans les années suivantes sur les luttes antinucléaires de Fessenheim, de Superphénix, de Golfech, de Plogoff… L'écologie politique naîtra de la convergence à cette époque des antinucléaires, des défenseurs de la nature et de la conversion d'une partie de la gauche marxiste à l'écologie et à la critique de la société industrielle. » 

Des militants issus des rangs de Greenpeace essaimeront dans les partis d'extrême gauche et tiendront des positions éminentes chez Les Verts (fondés en 1984), comme Michèle Rivasi (directrice de Greenpeace France de 2003 à 2004, aujourd'hui eurodéputée EELV) ou Yannick Jadot (directeur des campagnes de Greenpeace France de 2002 à 2008)… Où ils poursuivront leur combat contre les sciences « dangereuses » issues d'un « modèle capitaliste » honni : OGM, nanoparticules, pesticides de synthèse, ondes électromagnétiques… Michèle Rivasi en assume l'héritage. « C'est une grosse machine, mais étant donné la puissance des lobbys en face… Je pense que les avantages surpassent les inconvénients », indique-t-elle au Point. L'un des cofondateurs de Greenpeace, Bennett Metcalfe, aura des mots tranchants : « Quand je repense à toutes ces années, à tout ce qui s'est passé depuis que nous avons fondé cette organisation, j'ai vraiment l'impression d'avoir créé un monstre. » 

Il ne reste, en effet, pas grand-chose de la bohème, de l'aventure et de la passion des premières années. Organisation tentaculaire, Greenpeace, devenue experte dans le marketing ciblé sur la collecte de dons, est organisée sur le même modèle qu'une multinationale, ses dirigeants venant d'ailleurs plus souvent du monde de la finance que du terrain associatif. Lourdement critiquée dans les années 1990, quand il a été démontré que plusieurs branches du mouvement n'utilisaient qu'une faible partie de leurs fonds dans les campagnes proprement dites, Greenpeace a fait des progrès et se pose de nos jours dans sa communication publique comme un modèle de vertu et de transparence. Ses comptes sont dûment publiés, accessibles, tout comme ses états financiers… Mais dans un tel écheveau, il est quasi impossible de s'y retrouver et de retracer l'origine des fonds.

Peu démocratique. L'opacité du fonctionnement de l'ONG tient à son organisation elle-même, à la fois hypercentralisée et éclatée dans 55 pays de la planète. Tout en haut de la pyramide, Greenpeace International, basée à Amsterdam, reçoit une partie de l'argent récolté dans chacun des 26 bureaux nationaux et régionaux, et décide de l'intégralité des campagnes qui seront menées dans le monde entier. Son « conseil » est formé des administrateurs des bureaux nationaux et régionaux, et sélectionne lui-même sept membres qui nomment le directeur général international, lequel va diriger les thèmes des campagnes, les actions, les navires, le lobbying, les finances, le personnel, la gestion… Que chaque pays devra rigoureusement appliquer, sans réelle discussion. Un fonctionnement peu démocratique, qui entraîne de fréquentes dissensions, mais garantit une force de frappe redoutable.

En février 2022, la directrice internationale de l'ONG depuis 2016, l'Américaine Jennifer Morgan, a rejoint… le gouvernement allemand, en tant que « représentante spéciale pour la politique climatique internationale » ! Une position clé, à l'heure où le pays envisage de réduire sa dépendance au gaz russe en relançant ses centrales à charbon et en important massivement… du gaz naturel liquéfié (GNL) américain. Norma Torres, une ancienne d'Oxfam passée chez Goldman Sachs après des études de finances aux États-Unis, assure aujourd'hui l'intérim.

Le siège de Greenpeace International, initialement situé au Canada, a rapidement été transféré à Amsterdam, un paradis fiscal pour les stichtings, ces fondations sans membre et sans capital. Les rares documents disponibles nous apprennent que Greenpeace s'appelle en réalité la Stichting Greenpeace Council, et contrôle elle-même quatre autres entités : Stichting Phoenix et Stichting Iris gèrent la flotte de bateaux appartenant à l'ONG ; Stichting Rubicon possède d'« anciens actifs », nous précise Greenpeace. Quant à Stichting Theseus, elle « joue un rôle de trésorerie au sein du réseau global ». Deux sociétés sont détenues à 100 % : Greenpeace Licensing BV, à Amsterdam, qui « joue un rôle dans les activités médiatiques », et Direct Dialogue Initiatives India (détenue à 99,9 %, pour être exact), une société privée qui « fournit des financements et des services à d'autres organisations œuvrant dans le secteur du développement » en Asie du Sud.

Au sommet de l'organigramme, Greenpeace International joue le rôle central de répartiteur des fonds. En 2020, l'ensemble des 26 bureaux a reçu, en tout, 410 millions d'euros de dons (un quasi-doublement depuis 2010, quand l'ONG affichait 230 millions de budget), dont une large partie (85,3 millions) a été reversée à l'entité internationale, qui les distribue ensuite aux différents pays, au gré des campagnes à financer. Avec 23,9 millions d'euros reversés au pot commun en 2021, l'Allemagne est le plus gros contributeur, loin devant la France, les États-Unis ou la Grande-Bretagne (autour de 7 millions d'euros).

Arrangements. À quoi sert cet argent ? Officiellement, plus de la moitié des dons reçus sont directement affectés aux campagnes de l'organisation pour sauver la biodiversité, les océans, le climat… Mais une analyse détaillée des documents financiers révèle quelques arrangements dans cette présentation. Ceux publiés par la branche américaine de l'ONG, Greenpeace USA, où la loi contraint à plus de transparence, sont particulièrement éclairants. Sur un budget total de 35 millions de dollars en 2020, 7,9 millions - soit 25 % du total - sont directement attribués à la recherche de fonds, selon les états financiers 2020 de Greenpeace USA. Et si 55 % des dépenses apparaissent affectés aux campagnes, ce calcul englobe les salaires de ceux qui s'y consacrent, leurs ordinateurs, la location de leurs bureaux…

À elles seules, ces dépenses de fonctionnement avalent 30,9 millions de dollars (incluant les salaires des récolteurs de dons), laissant à peine plus de 4 millions pour financer des actions proprement dites. Aux États-Unis, ces dernières sont peu nombreuses : si le pays compte 65 centrales nucléaires et des millions d'hectares de champs plantés d'OGM, les deux bêtes noires de l'ONG, aucune action ciblée n'y est conduite, l'organisation privilégiant largement l'Europe pour ses coups d'éclat.

« Nous développons nos priorités annuelles en fonction des menaces les plus urgentes, et des opportunités d'impact », se justifie sobrement Matt Browner-Hamlin, directeur national des campagnes du bureau américain. Qu'en est-il de la rémunération des dirigeants américains de Greenpeace ? Quelque 230 000 dollars annuels pour Anne-Marie Leonard, qui cumule son poste de directrice générale de Greenpeace USA avec celui d'adjointe du Greenpeace Fund, structure entièrement consacrée à la levée d'argent. Les comptes de Greenpeace France, moins détaillés, présentent des ordres de grandeur comparables. Sur les 28,3 millions levés auprès du public en 2020, les frais de recherche de dons pèsent pour plus de 25 %, et les salaires représentent 9,7 millions d'euros…

Consignes. En réalité, le mouvement compte un faible nombre de bénévoles, la valeur du bénévolat étant évaluée, selon les documents financiers, à seulement 1 million d'euros. En France, le conseil d'administration de Greenpeace, fort de six membres est présidé depuis 2011 par Sylvain Breuzard, le discret PDG de Norsys, une prospère entreprise de services numériques (et créateur du concept de « permaentreprise », calqué sur celui de la permaculture). Il nomme le directeur général qui encadre l'équipe de salariés : Jean-François Julliard est le visage public de l'organisation, chargé d'appliquer les consignes venues de la tête. « Nous avons un cadre global pour dix ans, validé à la fois par les directeurs exécutifs et par les représentants des conseils d'administration », précise Jean-François Julliard.

Les montants alloués aux différentes « campagnes » révèlent les priorités de l'organisation : à peine 50 000 euros (salaires compris !) pour les océans, 500 000 euros pour les forêts, pourtant au cœur des enjeux climatiques… Neuf fois moins que les montants affectés à la campagne « énergie », qui englobe la lutte contre le nucléaire et celle contre les énergies fossiles. « Aujourd'hui, notre première priorité est la lutte contre le dérèglement climatique. » Ce qui n'empêche pas les grincements de dents de nombreux observateurs : « Les campagnes consistent essentiellement à faire du lobbying et à diffuser mails et rapports alarmistes pour récolter des dons. C'est une grosse machine qui s'autoalimente », s'agace un membre du groupe des Verts au Parlement européen, témoin privilégié des campagnes menées tambour battant pour influencer les votes.

Officiellement, « Greenpeace est uniquement financée par des dons privés et refuse catégoriquement tout financement public ou d'entreprises », clame l'organisation sur ses sites Internet, assurant tirer ses revenus de la générosité de plus de 3 millions de donateurs particuliers. Mais la réalité est plus nuancée… D'abord parce que Greenpeace agit désormais rarement seule, mais en partenariat avec d'autres ONG (en France : le WWF, Les Amis de la Terre, etc.), qui, elles, reçoivent les subsides de grandes entreprises… Ainsi, en juin 2020, le WWF compte 45 partenaires privés (dont la fondation Coca-Cola, le groupe Bell, Carrefour, Sodexo, Bouygues, Michelin…).

Ensuite, parce que le mouvement a développé un système visant à contourner les critiques : s'il ne reçoit pas directement d'argent de multinationales ayant potentiellement intérêt à soutenir ses actions, il peut recevoir les dons de fondations philanthropiques elles-mêmes adossées à ces grandes entreprises. Il est impossible de retracer l'origine des sommes reçues par l'ONG, présente dans 55 pays, dont les obligations de transparence financière sont différentes. Sauf, en partie, aux États-Unis, où la loi oblige les fondations privées à déclarer au fisc les dons ouvrant droit à des déductions fiscales faits à différents organismes sociaux.

Pépites. En plongeant dans ces formulaires (IRS 990) du fisc américain, où Greenpeace opère sous plusieurs entités juridiques (Greenpeace Fund Inc., Greenpeace Fund, Greenpeace Inc.), on trouve quelques pépites. Greenpeace Fund, découvre-t-on, compte plusieurs puissants donateurs : le Rockefeller Brothers Fund, la Turner Foundation Inc, du nom du magnat des médias Ted Turner (dont la chaîne CNN filme en exclusivité les actions de Greenpeace), le Goldman Sachs Philanthropy Fund et le Goldman Sachs Charitable Gift Fund (donateur régulier, Goldman s'est positionné sur le marché du gaz naturel liquéfié), la Gordon and Betty Moore Foundation (du nom du cofondateur d'Intel), la Tides Foundation, la Marisla Foundation, fondée par l'héritière du géant du pétrole Jean Paul Getty… Ces versements ont-ils un lien avec les actions menées par Greenpeace, contre les sables bitumineux, l'industrie nucléaire, ou certaines entreprises concurrentes de ses discrets mécènes ?

« Ce n'est qu'un faisceau de présomptions », souligne Christian Harbulot, directeur de l'École de guerre économique, qui a longtemps travaillé sur l'organisation. « Il faut se poser la question : Greenpeace attaque qui, et qui n'attaque-t-elle jamais ? En 1995, pourquoi Shell et pas British Petroleum ? Dans les années 2010, pourquoi EDF et pas Gazprom ? » L'ONG engagée dans des actions environnementales servirait-elle aussi de « mercenaire vert » à la solde d'intérêts particuliers ? C'est la thèse défendue par le consultant en intelligence économique Thibault Kerlirzin, dans un rapport fouillé sur l'organisation publié en 2018, commandé par le Centre italien d'études stratégiques (Cestudec). « Les grandes fondations sont des paravents d'entreprises, pense-t-il, et les actions de Greenpeace servent concrètement certains intérêts, industriels ou politiques. Que ce soit conscient ou non, d'ailleurs. Mais se dire indépendant, c'est tromper sans mentir… »

De fait : la concomitance d'actions et de certains financements interroge. Dans les documents de l'IRS, Le Point a découvert un mécénat troublant. En 2019, Greenpeace Fund reçoit un don de 1 350 000 dollars de la David and Lucile Packard Foundation, créée par le cofondateur du géant de l'électronique Hewlett-Packard (HP) avec son épouse. Un montant important, qu'on retrouve presque chaque année : Greenpeace Fund, mais aussi Greenpeace Japan, Greenpeace Australia Pacific, Greenpeace Southeast Asia… La David and Lucile Packard Foundation arrose littéralement l'ONG de financements : entre 2007 et 2019, selon les seuls documents de l'IRS, différentes entités de Greenpeace vont toucher près de 8,5 millions de dollars. Et depuis 2019, la fondation lui a alloué 5,2 millions de dollars de dons supplémentaires.

Le premier versement a lieu en 2007, quelques mois seulement après le lancement par Greenpeace d'une campagne agressive contre… Apple, le concurrent de HP dans les ordinateurs portables, accusé de ne pas recycler les substances chimiques dangereuses contenues dans ses produits. Pendant des semaines, les Apple Stores sont pris d'assaut par des militants excédés, et la campagne rencontre un énorme retentissement mondial, au point de faire trembler Steve Jobs. Pendant plusieurs années, Apple figurera en queue du classement de l'ONG des entreprises vertueuses de l'électronique, HP s'en tirant avec la moyenne…

Interrogée, l'organisation dément fermement tout conflit d'intérêts. « La Packard Foundation est une fondation familiale indépendante. Si Lucile et David Packard ont joué un rôle important et établi le succès d'HP, ils ont créé cette fondation comme une entité totalement séparée pour soutenir leurs activités philanthropiques », affirme la directrice des partenariats institutionnels de Greenpeace USA, Jennifer Dellegrazio. « Depuis 2007, la Packard Foundation soutient notre travail pour la conservation des océans. Leurs dons n'ont financé aucun élément de la campagne "Green My Apple" lancée en 2006 », précise-t-elle. Contactée par Le Point, la fondation affirme n'avoir aucun lien avec l'entreprise HP.

Le nucléaire, cible privilégiée. Aucune des cibles des actions-commandos de l'ONG n'a jamais pu apporter la moindre preuve à ses soupçons. Pas même les acteurs de la filière nucléaire, « polytraumatisés » de Greenpeace et principale cible d'une ONG dont la lutte contre l'atome reste la raison d'être, au point d'interroger les défenseurs du climat. Comment, alors que l'urgence climatique impose une réduction drastique des émissions de gaz à effet de serre, une ONG écologiste peut-elle encore exiger de remplacer une source d'énergie n'émettant presque pas de CO2 - le nucléaire ne rejette en valeur moyenne, avait calculé le GIEC dès 2014, que 6 grammes de CO2 par kilowattheure produit sur l'ensemble de son cycle de vie - par des énergies fossiles qui en émettent quatre-vingts fois plus ?

En 2014, le secrétaire général de l'Otan, Anders Fogh Rasmussen, cité par le Guardian, accusait la Russie de financer en sous-main « de prétendues ONG environnementales engagées contre le gaz de schiste, pour maintenir la dépendance européenne au gaz russe importé… » Une dépendance accélérée en Europe par la sortie du nucléaire, amorcée en Allemagne par le chancelier Gerhard Schröder (qui rejoindra ensuite le géant du gaz russe Gazprom) , puis par l'Autriche, la Belgique…, et soutenue aujourd'hui par le vice-président exécutif de la Commission européenne Frans Timmermans, farouchement opposé à l'atome, et dont le chef de cabinet, Diederik Samsom, fut longtemps employé par Greenpeace, où il était chargé, précisément, des campagnes nucléaires. « Qu'est-ce qu'ils fument à l'Otan ? » s'était insurgée Greenpeace à l'époque, rappelant que plusieurs de ses militants avaient été arrêtés par les gardes russes dans l'Arctique en 2013.Interrogé par Le Point pour savoir quelles ONG l'ancien patron de l'Otan visait, M. Rasmussen n'a pas souhaité nous répondre.

Un cadre d'Orano (acteur majeur du combustible nucléaire) y voit plutôt l'influence d'intérêts américains : « Les attaques de Greenpeace sont trop ciblées. Leur stratégie n'est pas cohérente avec le climat, avec la biodiversité… À ce stade, ils servent les intérêts du pétrole de schiste américain », croit-il. Un autre, à EDF, s'interroge encore sur le rôle joué par Gazprom, qui a officiellement financé les actions d'organisations proches de Greenpeace, comme le WWF ou le Bund allemand - qui soutiendront la construction du gazoduc Nord Stream 2 , contre un don de 10 millions de dollars pour créer un fonds environnemental voué à la sauvegarde de la mer Baltique.

« Il est naturel pour nous que l'importation de gaz naturel soit quelque chose de positif », déclarait en 2011 le représentant de Greenpeace à Berlin, Tobias Münchmeyer, au journal Deutsche Welle, au moment de la construction du gazoduc. « Au cours du projet, nous avons constaté que Gazprom et le consortium étaient disposés et capables d'apprendre. » Au même moment, la branche française de Greenpeace poursuivait une campagne active en faveur du gaz, s'opposant avec force à une mesure qui aurait pu permettre une baisse importante des émissions de CO2 : l'électrification des logements (lire notre encadré).

Poids sur la politique allemande. Dans les couloirs de la Commission européenne, ils sont nombreux à évoquer le poids du gouvernement allemand, opposé à l'inclusion du nucléaire français dans la taxonomie verte européenne, dont l'enjeu concerne autant l'écologie que… la compétition industrielle. Le poids de l'organisation sur la politique allemande est considérable, comme l'a confirmé la participation de Jennifer Morgan, la dirigeante de Greenpeace International, au gouvernement d'Olaf Scholz. Une nomination qui a fait grincer plusieurs acteurs économiques français… « Pourquoi la déstabilisation sur les OGM ou le nucléaire se concentre-t-elle sur l'Europe, sans toucher aux États-Unis ? » s'interroge l'un d'eux. « On ne sait pas répondre. » 

Pour avoir espionné le système informatique de Greenpeace en 2006, un ancien cadre de la sécurité d'EDF, lâché par sa hiérarchie, sera condamné à six mois de prison. « On est dans le brouillard », confie l'ancien général de division Pierre-Yves Cormier, qui dirigeait le Commandement spécialisé pour la sécurité nucléaire jusqu'à sa retraite, à l'été 2020. « Nous travaillons étroitement avec les renseignements territoriaux pour anticiper les actions, en repérant un militant prenant des photos d'une centrale, par exemple. Ce sont des signaux faibles. Les militants étrangers constituent une faille dans notre dispositif. Ils ne sont pas suivis chez nous, et les Allemands refusent de nous donner quelque renseignement que ce soit, sous prétexte qu'ils appartiennent à Greenpeace. »

Après chaque intrusion, les « continuums de sécurité » ont été renforcés, les stratégies adaptées. Mais les autorités restent dans une posture passive. « On n'a jamais su qui les finance, poursuit Pierre-Yves Cormier. La DGSI ne s'y intéresse pas, ils font peu d'intelligence économique. Il faudrait pouvoir mener une enquête judiciaire approfondie. On a des suppositions, mais rien de concret. Là où il y a des intérêts américains, Greenpeace n'agit jamais dans le domaine nucléaire, y compris par les voix juridiques. On peut supposer que différents acteurs ont tout intérêt à financer des mouvements visant à démanteler la filière nucléaire française… Mais pour qu'il y ait une enquête, il faudrait un acte déclencheur. »

Les destructions de champs de recherche OGM, les campagnes ciblées contre des entreprises, les intrusions dans les centrales sont donc tolérées… Et continuent d'influencer l'opinion publique. Le 12 octobre 2017, gendarmes et policiers chargés de la protection des sites regardent, les dents serrées, le responsable de la campagne « nucléaire » de Greenpeace, Cyrille Cormier, tempêter sur les chaînes de télévision. Quelques heures plus tôt, huit militants se sont introduits avec leurs banderoles sur le site de la centrale de Cattenom, en Moselle, où ils ont eu le temps de tirer des feux d'artifice « à proximité de la piscine d'entreposage du combustible usé », diront les activistes. « C'est la preuve qu'il y a des failles dans la sécurité ! » Pendant des mois, l'opinion s'affolera de la vulnérabilité de centrales « conçues comme des passoires », « révélée » par les membres de l'ONG. Lesquels auront quand même pris soin, quelques minutes avant l'intrusion, d'appeler le 17 pour s'identifier et prévenir de leur action, histoire que le PSPG - l'unité de contre-terrorisme sous contrôle tactique du GIGN chargée de la sécurité de la centrale - évite de les mettre en joue.

« Château fort ». Habituée de ces actions coup-de-poing destinées à entretenir le doute sur la sécurité des centrales, Greenpeace a trouvé en France un terrain idéal. Aux États-Unis, où la sécurité des sites est gérée selon la doctrine du « château fort », l'intrus serait abattu sitôt franchie la première enceinte. La stratégie française, à l'inverse, consiste à détecter la menace en amont, puis à retarder le plus possible sa progression au sein de la centrale, tandis qu'une unité d'élite protège les éléments vitaux. « À partir du moment où la menace est identifiée, notre rôle n'est pas de courir après des militants : ils ne sont pas nos ennemis », constate un militaire d'élite, ancien membre du peloton spécialisé de protection de la gendarmerie (PSPG) de Cattenom. « Les activistes savent qu'ils ne risquent rien en France. Et ils en abusent… Imaginez que demain, un terroriste se déguise en militant de Greenpeace ? » 

 

Ces intrusions hautement médiatisées sont devenues un élément de marketing majeur des campagnes antinucléaires de Greenpeace, pièces maîtresses d'une stratégie orchestrée pour peser au maximum sur l'opinion, et dans le débat public. « Les intrusions sont la partie visible, qui permet de récolter des dons. Mais le cœur de leur action repose sur leurs rapports, prétendument scientifiques », décrypte Jean Fluchère, ancien directeur de la centrale du Bugey (Ain). Sur les sujets dont elle a choisi de s'emparer - énergies fossile, OGM, pesticides, déforestation… -, l'organisation a mis au point la même méthode, qui s'est révélée un véritable coup de génie : en cinquante ans, l'ONG a réussi à convaincre le public, et surtout les médias, que ses rapports, souvent élaborés par des militants sans compétence scientifique particulière, avaient autant de valeur que des publications soumises au processus rigoureux de relecture par des pairs.

Projections. Au fil des ans, les différentes études livrées clés en main par l'organisation, souvent relayées par des représentants d'intérêt du secteur des énergies renouvelables, vont alimenter le débat public, jusqu'à servir de base à l'élaboration de politiques publiques. La relecture rétrospective de certaines publications laisse rêveur… Ainsi cette production de Greenpeace Allemagne, « démontrant » en 2011 que « la sortie du nucléaire en 2015 est réaliste », grâce à la construction de « quatre nouvelles centrales à charbon » et d'un parc de nouvelles centrales au gaz, le tout sans importations et sans risque pour la sécurité d'approvisionnement. ​​« D'ici 2020, avec la sortie du nucléaire en 2015, les gaz à effet de serre pourront être réduits jusqu'à 46 % par rapport à 1990 », affirmait l'auteur. Des projections aussitôt nuancées par les spécialistes, mais reprises par la presse et les politiques allemands, trop heureux de voir des « experts » valider leur choix de sortir du nucléaire.

En France, des rapports tout aussi bancals vont se succéder par dizaines : sur la faiblesse des coûts des ENR par rapport au nucléaire (en omettant d'inclure les coûts de backup et de raccordement), sur les émissions cachées du nucléaire (Greenpeace les surévalue d'un facteur de 10), sur l'impossible gestion des déchets nucléaires, la vulnérabilité des centrales lors des conflits, des sécheresses, des séismes… Certains sont rédigés avec des organisations sœurs financées par le gouvernement allemand, comme la Fondation Heinrich-Böll. De nombreux autres avec le président de Wise-Paris et porte-parole de l'association Negawatt (deux organisations spécialisées dans la transition énergétique et opposées au nucléaire), Yves Marignac, titulaire d'un DEA d'information scientifique et technique, mais partout présenté comme un expert du nucléaire. Les ingénieurs atomiciens, eux, font le dos rond. « Leur force, c'est leur capacité à mentir », s'étrangle un haut responsable d'EDF. « Mais malgré des appels à la sobriété et à l'efficacité, leur orientation en faveur du gaz se lit dans leurs scénarios, qui demandent la fin du nucléaire et du charbon au profit des centrales à gaz. » 

Offre de gaz. La stratégie a d'ailleurs été longtemps assumée, avant que l'urgence climatique force un brusque retour au réel. En 1999, la branche allemande de Greenpeace décide de se doter d'une filiale : Greenpeace Energy, afin de permettre aux consommateurs de bénéficier d'une électricité 100 % renouvelable. La branche française suivra en 2005 en fondant Enercoop avec une poignée de partenaires, dont Biocoop et Les Amis de la Terre. Le marché de l'électricité se libéralise alors, et les subventions pour le développement de l'éolien coulent à flots. Mais la branche allemande, en 2011, décide d'aller plus loin. L'entreprise lance une offre gaz, avec pour objectif de fournir à partir de 2027 un gaz 100 % renouvelable - un hydrogène vert produit à partir d'électricité éolienne. L'offre séduit au-delà des espérances : en 2020, la société a vendu 463,4 gigawattheures d'électricité et 397 gigawattheures de gaz (contre 267 gigawattheures en 2018), sous la forme du produit gazier innovant proWindgas, « un gaz éolien de haute qualité écologique composé d'hydrogène éolien et de gaz naturel fossile ».

La réalité est plus grise : en 2020, selon les rapports détaillés de l'entreprise, l'hydrogène éolien n'a représenté que 0,67 % du total. En clair : l'entité créée par Greenpeace s'enrichit en vendant de l'énergie fossile, selon un modèle largement financé par de l'argent public, une subvention de 0,4 centime/kilowattheure étant accordée aux clients de proWindgas. Révélé lors de la brusque flambée des prix de l'électricité à l'automne dernier, le scandale a ébranlé l'organisation, et poussé l'entité, juridiquement et financièrement séparée de Greenpeace, à changer de nom - mais pas de locaux : Green Planet Energy, fournisseur d'ENR et de gaz fossile, partage toujours la même adresse que Greenpeace à Hambourg.

Interrogé, Jean-François Julliard, directeur général de Greenpeace France, réfute : « On n'est ni pro-gaz ni financés par le lobby du gaz ou quoi que ce soit. Et Greenpeace dit clairement qu'aujourd'hui, il faut se passer du gaz comme il faut se passer du charbon et du pétrole. » Mais comment ? « À partir du moment où des centres de recherche nous disent que le 100 % renouvelable est possible… », répond-il. En réalité, une étude fouillée du réseau de transport de l'électricité RTE a démontré l'hiver dernier les limitations techniques insurmontables du scénario. En juin 2022, le français Enercoop, face à l'explosion des prix, ​​a dû se résigner à demander l'accès au nucléaire historique pour 2023, via le dispositif de l'Arenh (l'accès régulé à l'électricité nucléaire historique) . Et renoncer à sa promesse de fournir « une électricité 100 % renouvelable et 0 % nucléaire ».

Taxonomie verte. Ce choc avec le réel n'a pas ébranlé les convictions de l'organisation, qui promet d'attaquer en justice la récente décision du Parlement européen d'inclure le gaz et le nucléaire dans la future taxonomie verte européenne. Et qui affûte ses armes pour combattre ses adversaires sur un autre front ouvert par la crise ukrainienne : celui de la souveraineté alimentaire, alors que l'objectif d'une Europe réduisant drastiquement l'usage d'engrais et de pesticides, porté par Greenpeace, menace de se fracasser contre les importantes pertes de rendement qui en résulteraient. Avec de réels espoirs de succès, comme le souligne un permanent du groupe des Verts au Parlement européen.« La force de Greenpeace, c'est la plateforme des associations, explique-t-il. Pour ne pas exploser ses ressources humaines [Greenpeace dispose d'un bureau de 10 lobbyistes permanents accrédités à Bruxelles, NDLR], l'organisation partage les combats. Avec le WWF, elle a créé une plateforme des ONG environnementales. C'est une force de lobbying considérable », confie l'expert en stratégies européennes.

Un examen des registres de transparence des institutions européennes révèle en creux l'influence, et les méthodes de l'organisation. Cette plateforme d'ONG s'avère particulièrement efficace pour noyer les parlementaires sous ses propositions, en phagocytant littéralement les processus habituels de « consultation publique », devenus un puissant levier d'influence. En amont du processus législatif, la Commission européenne invite en effet régulièrement associations, représentants d'intérêts et simples citoyens à donner leurs recommandations, qui seront prises en compte au moment de la rédaction du texte.

Pour identifier les contributions redondantes, la Commission a mis en place une « boîte à outils »… qui révèle un matraquage quasi industriel. Nous n'en retiendrons qu'un exemple : alors qu'en 2020, la Commission ouvre une consultation publique avant de légiférer sur la déforestation, le WWF lance une campagne « Together 4 Forests », en association avec Greenpeace et 160 autres organisations, pour exiger une réglementation ferme. Le questionnaire prérempli par les ONG sera signé par 1,2 million de personnes, et transmis comme autant de contributions… Écrasant de leur poids les 1 150 participations qui n'étaient pas associées à cette campagne monstre. Une amplification particulièrement efficace : le 28 juin 2022, le Conseil européen s'accordait pour bannir de l'Union six produits (soja, viande bovine, huile de palme, bois, cacao et café), si leur production restait issue de terres déboisées après décembre 2030.

La méthode, on le mesure, peut servir de nobles causes. Mais aussi de mauvaises… « L'influence de Greenpeace est telle depuis cinquante ans que ses messages ont imprégné toute la société, et leurs réseaux infiltré les lieux de pouvoir », admet Anna Veronika Wendland. Mais demain ? « L'urgence climatique les place dans une position intenable », estime François de Rugy, qui a lui-même, après son passage au ministère de la Transition écologique, brisé plusieurs totems. « Leur antinucléarisme va bientôt devenir incompréhensible. Tout comme leur opposition aux biotechnologies végétales, qui représentent le meilleur espoir, demain, de maintenir nos productions et de réduire notre utilisation des pesticides… »

Campagne « antiscientifique ». En 2016 déjà, dans une tribune retentissante, plus de 100 Prix Nobel avaient supplié l'organisation de mettre fin à sa campagne « antiscientifique » de lutte contre les OGM, et particulièrement contre le « riz doré », un riz enrichi en vitamine A susceptible de sauver de la maladie, voire de la mort, 250 millions de personnes carencées dans les pays pauvres. « L'opposition basée sur l'émotion et le dogme, et contredite par les faits, doit être stoppée », écrivaient les scientifiques. Après vingt ans d'attente, le riz doré a été approuvé aux Philippines, où une coopérative d'agriculteurs le cultive depuis le mois de juin. L'ancien président du semencier Limagrain, Pierre Pagesse, en a presque pleuré de joie. « Dans le Puy-de-Dôme, à l'époque, on avait créé une pomme de terre résistant aux doryphores à partir d'une protéine du pois, et on avait un programme de maïs thérapeutique, pour traiter la mucoviscidose… Tout cela a été détruit régulièrement, pendant sept ans. J'aime mon pays, et je n'avais pas envie de déménager mon programme aux États-Unis. J'ai eu tort ! Aujourd'hui, on distribue la technologie de Monsanto, alors que c'est l'Inra, en France, qui a découvert ce dont découle le premier gène BT, qui renforce la résistance des plantes aux insectes… » Un nouveau paradoxe...

En octobre 2021, Greenpeace et d'autres associations rassemblées au sein de « l'Affaire du siècle » faisaient condamner l'État pour « inaction climatique ». Mais l'ONG requérante a elle-même freiné quelques avancées… En 2011, alors que 20 % des émissions de gaz à effet de serre viennent du secteur résidentiel, le gouvernement envisage d'imposer une nouvelle réglementation à tous les logements neufs, majoritairement chauffés au gaz et au fioul, fortement émetteurs. Les scientifiques, comme l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST), recommandent une électrification du parc, afin de remplacer les chauffages fossiles par de l'électricité, largement décarbonée en France, ce qui en plus favoriserait, à terme, le développement des énergies renouvelables. Mais l'organisation, comprenant qu'une telle politique encouragerait le nucléaire, puisqu'elle exigerait des quantités importantes d'électricité pilotable, se lance dans une vaste campagne pour s'y opposer. Encore auréolée du succès du Grenelle de l'environnement, auquel elle a été étroitement associée, en 2007, l'organisation exige - et obtient - que le gaz, pourtant quarante fois plus émetteur de CO2, soit favorisé dans la réglementation thermique 2012 (RT 2012). Les années suivantes, Greenpeace poursuivra sa campagne, exigeant purement et simplement l'interdiction du chauffage électrique, à la grande joie des lobbys gaziers : « Le chauffage électrique doit être considéré comme obsolète et être interdit », proclame l'ONG dans ses communiqués. Dans une lettre ouverte à la ministre du Logement Cécile Duflot, Jean-François Julliard écrira même, en 2013 : « Vous avez aujourd'hui une occasion historique de l'imposer, au bénéfice de tous. Et d'ouvrir ainsi la porte à une sortie du nucléaire, et une très forte réduction des émissions de gaz à effet de serre. » En 2020, alors que la rénovation thermique des logements exige des milliards et a pris un énorme retard, les émissions du secteur n'ont que peu bougé… La RT 2020 révisée introduit enfin un seuil d'émissions des modes de chauffage et, depuis le 1 er janvier, la pose de chaudières à gaz est interdite dans les bâtiments neufs. Avec dix ans de retard…

Par

Publicité

Greenpeace et la technique du name and shame

Greenpeace consacre un tiers de son budget soit 5,5 millions d'euros à
récolter de l'argent.
 

Panique dans l'assiette, ils se nourrissent de nos peurs de Gil Rivière-Wekstein publié aux éditions le Publieur en 2017, révèle à ses lecteurs les pratiques fallacieuses qui gangrènent l'industrie agroalimentaire. En voici un extrait : 

« En 1998, Greenpeace publie sur Internet une liste noire des produits susceptibles de contenir des OGM”. Il met en cause des groupes comme Nestlé ou United Biscuits après s’être contenté de relever l’utilisation de soja et de maïs, sans réaliser le moindre test pour vérifier la présence d’OGM dans les aliments incriminés ! L’objectif n’en fut pas moins atteint : la plupart des industriels épinglés ont préféré modifier leurs recettes afin d’en exclure tout ingrédient soupçonnable d’être génétiquement modifié. » En faisant plier ces géants de l’industrie agro-alimentaire, Thilo Bode a su redonner la visibilité nécessaire à la multinationale verte et, par la même occasion, la sortir de ses difficultés financières...

Greenpeace cherche à imposer un cahier des charges écolo aux grandes surfaces

Sauf que depuis l’arrêt des cultures OGM dans les principaux pays de l’Union européenne, il est désormais difficile de mobiliser l’opinion publique sur ce non-sujet. En outre, les questions agricoles n’ont jamais vraiment été au cœur des actions de Greenpeace. Toutefois, depuis mai 2015, l’association écologiste radicale a entrepris une série d’initiatives inédites visant à mettre en cause le modèle agricole européen en général, et l’agriculture française en particulier. Et qui dit Greenpeace, dit nécessairement actions spectaculaires.

Ainsi, le 13 mai 2015, une quinzaine de militants professionnels a déployé devant les locaux d’InVivo, une grande structure agricole au chiffre d’affaires de 6,4 milliards d’euros, une banderole accusant ses dirigeants « d’empoisonner les agriculteurs au lieu de les servir ». Le slogan a largement été diffusé sur les réseaux sociaux. L’opération coup de poing s’inscrit dans un plan de communication plus vaste, avec notamment sa campagne européenne « I know who grew it », lancée simultanément. Traduite en français par « Je sais ce que je mange », celle-ci propose aux sympathisants de la multinationale verte de « défier l’agro-business » et de s’engager « pour une agriculture et une alimentation plus saines ». À cette action, s’ajoutent deux autres : le lancement du financement « participatif » dédié à l’« agriculture paysanne » – autrement dit une levée de fonds –, et la « Course Zéro Pesticide », qui consiste à exercer une pression sur les six principales enseignes de la distribution française (Auchan, Carrefour, Casino, E.Leclerc, Intermarché, Système U) afin qu’elles imposent au travers de leur cahier des charges des engagements inaccessibles pour les producteurs de pommes et de pommes de terre.

Greenpeace contribue à la fabrique de la peur 

Greenpeace complète l’arsenal de cette campagne avec un site Internet sur lequel figurent deux personnages animés – Reinette la pomme et Nicolas la pomme de terre – représentant « deux des filières empoisonnées par les pesticides ». Point d’orgue de la mobilisation, la multinationale rend public le mois suivant un simulacre de rapport intitulé Pommes empoisonnées : mettre fin à la contamination des vergers par les pesticides grâce à l’agriculture écologique.

Sans surprise, la fabrique de la peur fonctionne et les conclusions alarmistes sont largement reprises dans les principaux médias. « L’alerte de Greenpeace sur les teneurs en pesticides dans les vergers », titre ainsi Le Figaro. « Greenpeace s’attaque aux pommes pleines de pesticides », reprend France Info. « Greenpeace : Les pommes des supermarchés bourrées de pesticides », annonce OuestFrance, tandis que Le Parisien avertit que « les pommes de la grande distribution [sont] produites à grand renfort de pesticides ». Après avoir installé un climat général anxiogène, Greenpeace se focalise ensuite sur une seule enseigne, suivant la technique de communication baptisée name and shame (littéralement « nommer et couvrir de honte ») et développée dans le monde anglo-saxon. Cette méthode consiste à pointer du doigt une entreprise spécifique au motif d’un mauvais comportement. Face à la virulence de telles attaques, même sans fondements légitimes, aucune cible ne peut s’en sortir indemne. C’est ce qu’a vécu l’enseigne E.Leclerc quand elle a été dans le collimateur de l’ONG, avec la campagne antipesticides intitulée « Leclerc obscur ». Greenpeace multiplie les actions : blocage de la centrale d’achats Socamil, mobilisation de leurs militants à Landerneau d’où est originaire Michel-Édouard Leclerc, ainsi qu’une pétition lui demandant « de prendre ses responsabilités ». En juillet 2016, la multinationale verte accentue la pression en rendant publiques des analyses de jus achetés dans un hypermarché E.Leclerc et réalisées par ses soins. Tous les jus, sans exception, contenaient des résidus de pesticides. L’annonce est une fois de plus fortement médiatisée, avec une fausse pub de Greenpeace clamant : « Découvrez le jus multi-pesticides », « Faites aimer les pesticides à vos enfants ». C’en est trop, Michel-Édouard Leclerc capitule et annonce une collaboration avec Greenpeace.

 100 % des dons de Greenpeace proviennent de particuliers
Débutée en mai 2015, cette opération s’inscrit dans la logique de sa « machine à sous », comme en témoigne le traditionnel appel aux dons lancé suite à cette multiplication d’actions. « La campagne Agriculture écologique de Greenpeace bat son plein. Face aux dérives manifestes de l’agriculture intensive, Greenpeace met tout en œuvre pour qu’émerge un autre modèle agricole, garantissant une alimentation saine aujourd’hui et demain. De nombreuses activités et publications voient le jour grâce à nos adhérents fidèles ! 100 % de nos dons proviennent des particuliers, comme vous », claironne Greenpeace pour motiver l’appel aux dons.   Depuis le lancement de sa « Course Zéro Pesticide » en 2015, Greenpeace adresse chaque année un petit bilan de ses actions à ses sympathisants. Les quelques « avancées » notifiées en février 2017 – dont la belle progression d’E.Leclerc qui occupe désormais la troisième place – sont accompagnées d’un message personnalisé pour obtenir un don : « Afin de continuer notre travail auprès des enseignes et qu’elles poursuivent leurs avancées vers l’élimination des pesticides de leur système de production, nous avons besoin de vous et de votre soutien financier. »
90 % du street marketing est géré par des anciens de Greenpeace 
Ce système de collecte de fonds fonctionne depuis 1995 au sein de l’ONG écologiste. À cette époque, Greenpeace Autriche a demandé à une agence spécialisée nommée Dialog Direct d’initier un programme consistant à envoyer ses fameux « recruteurs » dans la rue. Le succès financier est au rendez-vous et Greenpeace International incite la majorité de ses bureaux nationaux à adopter ce programme. C’est ce que fait sa filière française deux ans plus tard. « Notre principale technique de recrutement d’adhérents reste le dialogue direct. Des équipes, dans la rue, proposent aux passants d’adhérer. Cette option est plus efficace que celle qui consiste à attendre passivement devant un stand  », confirme Pascal Husting, ancien directeur de Greenpeace France et actuel n°2 de Greenpeace International. « Après une courte formation dans un hôtel, ces équipes battent le pavé pendant quarante heures par semaine pour 8,4 euros l’heure. Les contrats sont de deux semaines, renouvelables si le “rendement“ est bon », note Pierre Kohler dans son livre, publié en 2008. « Nous avons été les développeurs de ce mode opératoire au milieu des années 1990. Aujourd’hui, en France, 90 % du marché du street marketing est géré par des anciens de Greenpeace. Notre choix ? Intégrer cette activité en interne, ce qui génère des taux de recrutement largement supérieurs », confirme Husting. En France, cette « professionnalisation » du militantisme ne s’est toutefois pas faite sans heurts. « Nous sommes sortis de la logique voulant qu’un salarié de Greenpeace soit recruté de manière prioritaire parmi les militants. Ce qui a bien sûr engendré des tensions énormes en interne. Sur les 45 salariés présents au moment de mon arrivée, 25 ont quitté Greenpeace », explique Pascal Husting.   Sauf qu’une telle réorganisation de collecte de fonds confiée à des professionnels reste très onéreuse. En effet, presqu’un tiers du budget de Greenpeace France est consacré à récupérer de l’argent – 5,5 millions d’euros sur 18 millions. C’est le lourd constat que révèle un rapport publié par la Cour des Comptes en octobre 2012. Elle déplore d’une part que « plus de 30 % des ressources y sont consacrées », et d’autre part que « la part de l’emploi des ressources au profit des campagnes menées en France par Greenpeace France est minoritaire dans le total de l’emploi des ressources ».   La pestophobie étant devenue un grand sport national français, il est tout naturel de retrouver Greenpeace sur ce créneau porteur, car se tromper de thème de campagne peut coûter très cher. « La logique de Greenpeace est de décliner ses campagnes qui font sens et créent de la valeur ajoutée sur l’international, voire le régional », poursuit Pascal Husting. Tout y est parfaitement résumé !    

 

Gil Rivière-Wekstein

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
V
"Ce qui compte ce n'est pas la vérité, ce qui compte, c'est ce que les gens pensent être la vérité". Déclaration d'un des créateurs de Greenpeace.
Répondre