Overblog Tous les blogs Top blogs Économie, Finance & Droit Tous les blogs Économie, Finance & Droit
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Publicité

Afghanistan, Émirat islamique

Publié le par ottolilienthal

La famine continue de ravager l’Afghanistan : “Papa, donne-nous du pain”...

Quelque 4,7 millions de personnes sont au bord de la famine dans le pays, poussant les plus désespérés à vendre leurs propres enfants. La mortalité infantile et le travail des enfants sont également en hausse...

L’Afghanistan continue de s’enfoncer dans la spirale de la misère. “Le pays est aujourd’hui confronté à des niveaux de faim record, avec 4,7 millions de personnes – soit plus d’un dixième de la population afghane – qui seraient au bord de la famine”, rapporte la BBC.

Selon les Nations unies, trois personnes sur quatre ne peuvent satisfaire leurs besoins fondamentaux. Le chômage est endémique, le système de santé est en difficulté et l’aide qui permettait autrefois à des millions de personnes d’accéder aux biens de première nécessité a considérablement diminué.

“J’ai reçu un appel m’indiquant que mes enfants n’avaient pas mangé depuis deux jours”, raconte Rabani, un habitant de la province de Ghor, l’une des plus touchées. “J’ai eu envie de me suicider. Mais je me suis dit : ‘En quoi cela aiderait-il ma famille ?’”, poursuit cet homme rencontré par les équipes du média britannique.

Baisse de l’aide internationale

“Nous mourons de faim. Mes aînés sont morts, alors je dois travailler pour nourrir ma famille. Mais je suis vieux, alors personne ne veut m’embaucher”, dit Khwaja Ahmad, un autre homme, cité par la BBC.

Les effets dévastateurs du chômage sont visibles partout aux alentours. “Je suis prêt à vendre mes filles”, sanglote Abdul Rashid Azimi, un autre habitant de la province. “Je rentre du travail les lèvres desséchées, affamé, assoiffé, angoissé et désorienté. Mes enfants viennent me voir en disant : ‘Papa, donne-nous du pain.’ Mais que puis-je leur donner ? Où est le travail ?”

Auparavant, des millions d’Afghans recevaient farine, huile de cuisson, lentilles et compléments alimentaires pour les enfants. Les États-Unis, qui étaient autrefois le principal donateur dans ce pays, ont quasiment suspendu leur aide l’an dernier. D’autres ont fait de même.

Mortalité infantile en hausse

Dans ce contexte, les habitants affirment que la mortalité infantile a considérablement augmenté. À l’hôpital provincial principal de Chaghcharan, le service de néonatologie est bondé. “Tous les lits sont occupés, certains même par deux bébés. La plupart sont en sous-poids et une majorité d’entre eux rencontrent des difficultés à respirer seuls”, décrit la BBC.

“Une infirmière apporte un petit berceau contenant des jumelles qui viennent de naître. Elles sont nées deux mois avant terme. L’une pèse 2 kilos, l’autre seulement 1 kilo.”

Leur mère aussi est très faible, car elle n’a presque rien mangé pendant sa grossesse, juste du pain et du thé.

“La misère extrême et le chômage de longue durée ont poussé certains parents à commettre l’acte impensable de vendre leurs enfants”, relatait déjà Hasht-e Subh, site d’information afghan qui opère depuis le Canada, au mois de décembre 2025. Dans la province de Ghor, “un homme âgé est parti avec sa jeune fille au marché, expliquant qu’il comptait la vendre pour sauver ses autres enfants de la famine”, poursuivait le média.

Le travail des enfants en hausse

Selon les habitants, les sécheresses répétées et le manque de revenus ont plongé de nombreuses familles rurales dans une extrême précarité. Ils ajoutent que de nombreuses personnes qui travaillaient auparavant en Iran ont été expulsées de force et renvoyées en Afghanistan, ce qui ne fait qu’aggraver la crise.

“La sécheresse dure depuis des années. Les exploitations agricoles sont ravagées. Dans la plupart des villages, même les vaches et les moutons n’ont plus de fourrage. La situation est catastrophique”, témoigne Abdul Jabbar, un habitant de la province de Ghor.

Selon Tolo News, en raison de la hausse de la pauvreté, le travail des enfants est en augmentation. “Certains habitants de Kaboul affirment qu’au lieu d’aller à l’école, les enfants passent de longues heures à travailler dans les rues pour subvenir aux besoins de leurs familles.”

“Lorsque nous nous déplaçons dans la ville, nous voyons de jeunes enfants ramasser des bouteilles et nettoyer les vitres des voitures”, a déclaré Shahabuddin, un habitant de Kaboul. Avant de lancer un appel : “Il faut accorder plus d’attention à ces enfants.”

Publicité
Séisme en Afghanistan: les secouristes ont aidé les hommes... mais pas les femmes...

Les normes culturelles afghanes, qui interdisent tout contact physique entre les hommes et les femmes qui n'appartiennent pas à la même famille, ont poussé les secouristes majoritairement masculins à ne pas venir en aide aux femmes

Plus de 2.200 personnes sont mortes et 3.600 ont été blessées dans le séisme de magnitude 6 qui a rasé d'innombrables hameaux et villages afghans, selon les chiffres publiés par le gouvernement taliban. Les premiers secouristes sont arrivés au village de Bibi Aysha, jeune fille de 19 ans, plus de 36 heures après le tremblement de terre qui a dévasté dimanche 31 août plusieurs villages dans les régions montagneuses de l'est du pays. Détail inquiétant: aucune femme ne se trouvait parmi les secouristes, ni parmi les victimes secourues.

Les normes culturelles afghanes –appliquées même en cas d'urgence par les talibans au pouvoir– interdisent tout contact physique entre hommes et femmes qui ne sont pas membres d'une même famille. De ce fait, les secouristes sont venus en aide aux hommes et aux enfants, mais ils ont laissé les femmes blessées livrées à elles-mêmes, rapporte le New York Times.

Bibi Aysha a vu l'équipe d'urgence évacuer rapidement les hommes et les enfants pour soigner leurs blessures dans le village d'Andarluckak, dans la province de Kounar. Les femmes et les adolescentes, même blessées, ont été écartées, précise-t-elle. «Ils nous ont rassemblées dans un coin et nous ont oubliées.» Personne ne leur a proposé de l'aide, ni demandé ce dont elles avaient besoin. Elles ont été abandonnées à leur sort.

«Les femmes étaient invisibles»

Tahzeebullah Muhazeb, un volontaire qui s'est rendu à Mazar Dara, également dans la province de Kounar, a déclaré que les membres de l'équipe médicale –exclusivement masculine– hésitaient à sortir les femmes des décombres des bâtiments effondrés. Coincées et blessées, elles étaient abandonnées sous les pierres, attendant que des femmes d'autres villages arrivent sur place pour les dégager.

«J'avais l'impression que les femmes étaient invisibles», s'est désolé Tahzeebullah Muhazeb. Il a ajouté: «Les hommes et les enfants étaient traités en premier, mais les femmes étaient assises à l'écart, attendant d'être soignées.» Si aucun parent masculin n'était présent, a-t-il ajouté, les secouristes tiraient les femmes mortes par leurs vêtements, afin d'éviter tout contact avec leur peau.

La réponse à ce tremblement de terre illustre les doubles standards auxquels sont confrontées les femmes et les jeunes filles en Afghanistan, prises au piège sous le poids de discriminations sexuelles invivables. «Les femmes et les filles seront à nouveau les plus touchées par cette catastrophe, nous devons donc veiller à ce que leurs besoins soient au cœur de la réponse et de l'aide apportée», a déclaré la représentante spéciale d'ONU Femmes en Afghanistan, Susan Ferguson, dans un communiqué cette semaine.

Bien que les talibans n'aient pas publié de répartition des victimes par sexe, les femmes ont été confrontées à une épreuve particulièrement dure, aggravée par la négligence et l'isolement, ont déclaré plus d'une demi-douzaine de médecins, de secouristes et de femmes dans les zones touchées par le séisme lors d'interviews.

Elena Gillet

 

Publicité
Colonel Stéphane Kayser : « J’ai toujours pensé que Kaboul tomberait sans résistance »...

Alors que le film « 13 jours, 13 nuits » retrace la chute de Kaboul, le colonel Stéphane Kayser raconte comment la France avait tout anticipé. Il parle pour la première fois.

Août 2021, dans le chaos de l'aéroport de Kaboul, un policier français tire une femme afghane des eaux usées d'un canal… La photo illustrera l'héroïsme du commandant Mohamed Bida, adjoint à l'attaché de sécurité intérieure de l'ambassade de France, où s'étaient réfugiés des centaines d'Afghans, et inspirera le film 13 jours, 13 nuits, de Martin Bourboulon, actuellement sur les écrans.

Un drame retraçant l'effondrement en temps réel de vingt ans d'intervention occidentale. L'opération Apagan, lancée par la France au lendemain de la chute de Kaboul pour répondre à l'urgence humanitaire, permettra l'évacuation de 2 834 personnes, dont 2 630 Afghans. Les scènes d'apocalypse s'achèveront le 26 août par un attentat sanglant de l'État islamique, qui sidère le monde entier.

Pourtant, elles ont occulté une autre histoire, qui n'a jamais été racontée : celle de la clairvoyance des autorités françaises. Car, alors que les autres capitales improvisent en urgence l'évacuation des milliers d'Afghans ayant travaillé pour elles – les Américains devront évacuer 123 000 personnes en treize jours –, la France est prête.

Dès le mois de mai, les personnels afghans de l'ambassade ont été discrètement exfiltrés, les archives évacuées, les plans d'évacuation validés. Une anticipation que l'Hexagone doit à un homme, resté dans l'ombre : le colonel Stéphane Kayser. Attaché de défense à l'ambassade de Kaboul de 2019 à 2021, cet officier de 52 ans, ancien chef du renseignement à l'état-major de la 1re division Scorpion, a anticipé un possible effondrement du pays et convaincu sa hiérarchie de s'y préparer.

Le Point l'a rencontré dans le bureau qu'il occupe à l'ambassade de France à Prague, tout près de la Vlatava. Entouré d'un buste de Napoléon, de vieilles cartes d'état-major, le colonel est surpris qu'on le contacte. Il avait été convenu, en haut lieu, de vanter plutôt le rôle « exceptionnel » de la base française d'Abou Dhabi – où ont transité les réfugiés –, souvent menacée de fermeture. Puis l'attention s'est fixée sur la spectaculaire évacuation de Kaboul. De ce qui s'est passé avant, rien n'a filtré. Pourtant, de longs mois d'incrédulité expliquent l'essentiel du chaos qui va suivre…

Car début 2021, une forme d'aveuglement règne encore à la tête des chancelleries occidentales. Certes, Donald Trump a signé, en 2020, l'accord de Doha, prévoyant le retrait total des troupes américaines et de l'Otan en mai 2021, contre une vague promesse de paix des talibans.

Mais Joe Biden, élu en 2020, promet une gestion ordonnée. Malgré des attentats fréquents et une situation sécuritaire très tendue, l'Otan veut croire que l'armée afghane – forte de 300 000 hommes, équipés par l'Occident – et le président, Ashraf Ghani, sauront repousser les talibans.

Le colonel Kayser déchiffre dès 2019 des signaux d'alarme : dispositif américain affaibli, armée afghane exsangue, corruption généralisée… Ses collègues le regardent avec scepticisme, certains l'accusant de « saper le moral » des alliés. Puis, en août 2020, l'ambassadeur, David Martinon, se rallie à ses vues. Et l'anticipation française devient méthodique.

Le Point : Dès votre arrivée à Kaboul, en août 2019, vous pressentez que la chute sera rapide. Qu'est-ce qui vous alerte ?

Colonel Stéphane Kayser : Je viens du renseignement. Avant de partir, je m'étais demandé : si l'Otan n'est plus là, que se passe-t-il ? Lorsque j'arrive à l'ambassade, je multiplie les rencontres avec les acteurs de terrain, les ONG… Et je comprends que nous sommes en position de faiblesse, car nous n'avons plus de soldats français à proximité – la France avait retiré ses troupes en 2014 – et parce que l'Otan est fragile.

Les Allemands, par exemple, étaient présents à Mazar-e-Charif, dans le nord du pays. Or je constate qu'ils ont déjà cessé toutes leurs opérations. Les soldats restaient cantonnés, se limitant à de la formation. Parfois, ils sortaient en hélicoptère pour serrer quelques mains en zone sûre. Quand une force en est à ce stade, c'est terminé. Je traquais aussi les mouvements américains. Leur dispositif était passé en mode relais. Ils avaient confié les opérations aux Afghans,et se contentaient de les aider ponctuellement.

Votre premier plan d'action, en octobre 2019, dérange profondément…

À mon arrivée, l'ambassadeur m'avait envoyé son plan d'action : lutte contre le terrorisme, trafic de drogue, trafics humains. Il était conçu pour un pays quasi normalisé, alors que je sentais ce pays basculer. Deux mois après, je présente mon plan à l'ambassadeur. Il est accueilli fraîchement, car les services se concentraient alors sur la promotion du système démocratique mis en place et sur le suivi des élections. Je préconise de mettre un terme à certaines opérations de coopération bilatérale, qui m'apparaissent comme du pur gaspillage.

Un exemple concret me reste en mémoire. Lorsque j'ai visité l'université nationale de Défense, dans l'ouest de Kaboul, qui accueillait plusieurs de ces programmes, on nous applaudit, on nous remet le chapan – veste emblématique afghane –, et je comprends que nous sommes dans un théâtre Potemkine. Derrière les rideaux, j'aperçois des kits pour tous les pays financeurs – en turc, en anglais, en allemand… Presque tous nos projets consistaient à créer des salles de cours, pour lesquelles nous achetions des canapés, des tapis et des télévisions, en quantités astronomiques ! L'argent était massivement détourné.

Sur le terrain, vos contacts confirment cette analyse ?

J'ai noué des contacts avec les chefs de bataillon qui défendaient Kaboul, qui me faisaient des points précis sur leurs conditions matérielles. Quand un gars vous dit qu'il manque de chaussures pour ses soldats, inutile de lui demander s'il a des roquettes… Il n'en a pas, il n'a pas de nourriture, il n'a rien. S'il combat, ce sera un sacrifice. Je savais que sur l'axe majeur d'arrivée des talibans dans la ville, il n'y aurait personne. Les ONG, qui sont de très bons capteurs, savaient que l'argent de l'aide partait dans toutes les poches : pour 70 millions qui rentraient, il y avait 20 millions d'efficacité au sol, le reste disparaissait.

Pourtant, autour de vous, une forme d'optimisme règne…

Mes contacts en France et l'état-major de l'Otan étaient convaincus que tout se passerait bien. Le secrétaire général, Jens Stoltenberg, répétait que l'Otan allait rester… Il évoquait un dispositif « over the horizon », dans lequel les Américains reviendraient en cas de chaos. Quand vous avez un soupçon d'expérience militaire, vous savez que ce que vous n'avez pas à proximité, il ne faut pas compter dessus.

Globalement, il est difficile pour les gens de se projeter dans le chaos.

En juillet 2021, à quelques semaines de la chute, des équipes sont arrivées de Bruxelles pour monter une nouvelle mission Otan prenant la suite de Resolute Support : des officiers prétendaient prendre le relais et continuer à aider l'armée afghane. Mais celle-ci était à l'arrêt depuis des semaines, ses stocks de munitions clés quasi à zéro. En juillet 2021, il leur restait sept roquettes pour les hélicoptères ! Beaucoup disaient : « On va s'en sortir, les roquettes ne sont pas loin. » Elles étaient stockées à Doha, à 2 000 kilomètres de là…

Mes collègues gendarmes et policiers de l'ambassade étaient plus prudents, car leurs contacts afghans les rassuraient sur leur capacité à tenir. L'attaché de sécurité intérieure, qui allait chaque semaine à l'aéroport, était convaincu que le directeur, « un ami », n'avait aucun intérêt à fermer des pistes qui représentaient un business. Plus globalement, il est difficile pour les gens de se projeter dans le chaos. Dans les différentes ambassades, de nombreux personnels comptaient sur leurs dix derniers mois à Kaboul – et leurs salaires élevés – pour finir de payer leur appartement, un projet de vie…

Vous n'avez pas pu empêcher, début 2020, le déménagement de l'ambassade.

Après un attentat en 2017, nous avions déménagé dans des villas provisoires, à moins de 500 mètres des zones d'atterrissage d'hélicoptères de l'ambassade américaine et de l'Otan, sur l'axe direct vers l'aéroport. En cas de problème, nous étions dans la bulle de sécurité américaine. Ce déménagement nous a ramenés au centre-ville, à côté du palais présidentiel, dont on savait qu'il serait la première cible en cas de prise de pouvoir par les talibans. Selon moi, c'était le signe que certaines personnes n'avaient pas compris la gravité de la situation.

Comment parvenez-vous à convaincre l'ambassadeur, en août 2020 ?

Il y a eu un déclic, fin août, à l'issue d'une longue discussion. Je disposais de beaucoup plus d'éléments. La logistique est une science exacte : quand vous avez vidé et rétrocédé une base, vous ne la reprenez plus. Or les Américains avaient vidé plusieurs bases, les attentats étaient quotidiens, les pertes humaines effroyables et le moral des forces afghanes à bout. Leur unique atout, l'appui aérien de l'Otan, cahotait déjà. L'ambassadeur m'a dit : « C'est bon, je vous suis. » Cela m'a enlevé un poids. Le poste, à partir de cette date, s'est mis en état de marche.

À partir de quand commencez-vous à évacuer les personnels ?

L'ambassadeur parvient à convaincre le Quai d'Orsay et l'Élysée fin 2020. Une première réunion est organisée en novembre. Les premiers à partir sont les Afghans. Entre janvier et mars 2021, nous avons évacué tous nos collaborateurs et leurs familles ; 623 personnes ont rejoint la France. Au printemps, nous avons planifié le rapatriement de l'essentiel, dont nos archives, notre monument aux morts… J'ai même fait démonter, en juin, une tour Eiffel de 3 mètres construite par nos gars à l'aéroport militaire, pour commémorer nos tués au combat. Je craignais que les talibans se prennent en photo devant ce symbole. Cette photo, ils l'ont faite, mais la tour Eiffel n'était plus là. C'est une petite victoire.

Le 15 août 2021, la chute est finalement plus rapide que prévu…

J'ai toujours pensé que Kaboul tomberait comme un fruit mûr, sans résistance… Car il faut comprendre que les talibans étaient déjà dans la ville. Mais la plupart des ambassades, c'est vrai, hésitent et ne sont alors pas prêtes. Nous l'étions, et avions signé un accord technique avec les Américains pour utiliser leurs hélicoptères afin d'évacuer le personnel diplomatique.

Dans ces instants, le pire de l’humain se déploie, comme le plus beau.

Mais notre positionnement, si proche du palais présidentiel, restait un défi sécuritaire… Le 15 août toutefois, le chaos qui survient est avant tout civil. Les policiers afghans ont pour la plupart abandonné leurs postes en attendant que la situation s'éclaircisse. Les axes près de l'aéroport sont restés relativement calmes du 15 au 18 août… Je comprends que nous avons quarante-huit heures pour agir.

Est-ce le manque d'anticipation qui explique la débâcle de l'aéroport civil ?

Oui, car c'est la foule qui l'a détruit, de rage et de désespoir ! Le directeur de l'aéroport, soi-disant fiable, est l'un des premiers à s'enfuir sur l'un des derniers vols commerciaux – certains diront « avec la caisse ». Le lendemain, tous les services de l'aéroport s'en vont. Ils prennent un avion et ils filent ! Les civils qui avaient acheté un billet arrivent et découvrent l'aéroport abandonné. Une colère destructrice est montée. L'aéroport civil a été saccagé. S'il avait été tenu, l'ampleur de ce que nous avons affronté n'aurait pas été telle.

Ma mission reçue le 15 août était d'évacuer 180 ressortissants français, elle est accomplie en quarante-huit heures. Puis les capitales se sont emballées, avec l'ampleur du désastre humanitaire vécu en direct. La plupart n'ayant évacué personne, elles ont été prises de court. À Paris, le président de la République donne rapidement son feu vert pour évacuer un maximum de monde jusqu'au 27 août. Les Afghans ayant un lien avec la France étant déjà tous partis – en différentes vagues successives, depuis 2012 –, le choix s'opère sans réelle rationalité.

Je prends contact avec les avocats représentant les derniers ex-traducteurs de l'armée française, pour les faire partir. À l'ambassade, Mohamed Bida prend la décision, avec l'ambassadeur, d'ouvrir les portes aux quelque 300 personnes venues s'y réfugier. Les Américains, qui ont à ce moment-là des dizaines de milliers d'évacuations à gérer, ont d'autres problèmes… Bida organise leur déplacement en bus jusqu'à l'aéroport. Des ministres envoient des listes de noms. Mais la rationalité, c'était avant…

L'Afghanistan est un pays que nous n’avons jamais vraiment compris.

En plein chaos, le bon sens commande. Sous le coup de l'émotion, des Afghans oubliaient leurs enfants, ou amenaient une voisine seule qui, sans homme pour la nourrir, serait morte. Dans ces instants, le pire de l'humain se déploie, comme le plus beau. Le pire, ce ne sont pas forcément les talibans, plutôt coopératifs et qui n'ont pas empêché les évacuations, mais les criminels à la recherche de l'aubaine, du larcin ou du viol, qui tentent de dépouiller les Afghans sur le chemin de l'exil. Le plus beau, ce sont ces femmes, ces bébés, ces médecins, ces générales ou ces magistrates qu'on a pu emmener…

Pour vous, l'opération Apagan ne s'est jamais vraiment arrêtée…

Non. L'année suivante, une task force a continué à localiser et à exfiltrer des personnes via l'Iran ou le Pakistan. Je n'ai jamais pu couper ma ligne officielle. Je l'ai gardée comme ligne de secours. Parfois des gens m'appellent… J'essaie de les aider.

Quel regard portez-vous aujourd'hui sur l'Afghanistan ?

C'est un pays que nous n'avons jamais vraiment compris. J'ai visité presque chacune des 31 provinces… Et il y a autant de peuples afghans que de vallées. Notre perception occidentale n'est tout simplement pas la bonne, souvent inadaptée à des réalités tribales et claniques. Le pays reste un berceau des trafics et du terrorisme, et un théâtre d'opérations où les Chinois, les Pakistanais, les Iraniens tirent chacun leurs ficelles. Nous nous sommes fourvoyés en pensant en si peu de temps pouvoir changer fondamentalement ce pays magnifique mais extrêmement complexe.

Gardez-vous de l'espoir ?
 

Honnêtement, les talibans peinent déjà à maintenir leur autorité. Des conflits d'importance vont invariablement rejaillir, d'ici une dizaine d'années. Mon seul véritable espoir, c'est cette jeune génération afghane que j'ai vue terrorisée à l'aéroport de Kaboul et qui aujourd'hui s'épanouit remarquablement en France, et ailleurs. Ces jeunes portent des ambitions, une vision différente. Si cette diaspora parvient un jour à s'unir, c'est peut-être là que se trouve l'Afghanistan du futur. Ce petit bout d'Afghanistan que nous avons préservé à l'étranger, c'est modeste, mais c'est peut-être notre seule réussite tangible.

 

Publicité
les talibans se déchirent sur la question de l’éducation des femmes...

Plusieurs ministres opposés à la ligne dure du chef suprême ont dû quitter le pays. Il s’agit de la plus grave crise interne qu’aient connue les talibans depuis qu’ils ont repris le pouvoir, en août 2021...

“Les talibans sont confrontés à une révolte interne au sujet des droits des femmes”, indique The Telegraph, et cela “pourrait déboucher sur un véritable conflit en Afghanistan”. Le mollah Haibatullah Akhundzada, chef suprême du pays et leader du mouvement fondamentaliste islamiste, est confronté à une rébellion de la part de plusieurs ministres de haut rang. Ces derniers sont en désaccord sur les très strictes restrictions imposées aux femmes, interdites de participer à la vie économique, et aux filles, privées d’éducation.

Parmi les frondeurs figurent Sirajuddin Haqqani, ministre de l’Intérieur, Mohammad Yaqoob, ministre de la Défense, et Sher Mohammad Abbas Stanikzai, vice-ministre des Affaires étrangères. Ces derniers souhaiteraient que les talibans soient plus progressistes.

Cadres talibans en fuite

Après avoir émis des critiques à l’égard du chef suprême, Sher Mohammad Abbas Stanikzai a fait l’objet d’un mandat d’arrêt et a pris la fuite vers Dubaï. Sirajuddin Haqqani aurait également quitté le pays. Des soldats ont été déployés à l’aéroport de Kaboul pour empêcher d’autres hauts dirigeants de partir à l’étranger. Il s’agit de la plus grave crise interne qu’aient connue les talibans depuis qu’ils ont repris le pouvoir en Afghanistan, en août 2021.

Le conflit qui fait rage au sein de la direction des talibans a été révélé par des messages audio ayant fuité, poursuit le quotidien britannique. Sher Mohammad Abbas Stanikzai a ainsi déclaré :

“Les restrictions imposées aux femmes sont la volonté personnelle de certains anciens talibans et sont contraires à l’islam.”

“L’obéissance à un chef est conditionnelle, et si un chef s’écarte du droit chemin ou émet des décrets nuisibles, il ne doit pas être suivi”, a-t-il également affirmé.

Le mois dernier, lors d’une cérémonie de remise des diplômes dans le sud-est de la province de Khost, près de la frontière afghano-pakistanaise, Sher Mohammad Abbas Stanikzai a réitéré ses critiques envers la politique du chef suprême, comme l’avait rapporté le Guardian : “Nous sommes injustes envers 20 millions de personnes. Il n’y a aucune justification à cela, que ce soit aujourd’hui ou à l’avenir. À l’époque du prophète Mahomet, les portes du savoir étaient ouvertes aux hommes comme aux femmes.”

Peu après ce discours, “Akhundhzada a ordonné son arrestation afin de faire taire les dissidents au sein de la direction”, mais “Stanikzai s’est enfui aux Émirats arabes unis avant que les autorités ne puissent l’arrêter”, précise le Telegraph.

La faction dure de Kandahar

Haqqani et Yaqoob sont sur une ligne similaire et s’opposent à la “monopolisation” du pouvoir par la faction dure d’Akhundzada, qui vit reclus à Kandahar. Haqqani, le ministre de l’Intérieur, se trouve entre Dubaï et Riyad depuis le 22 janvier.

“Une scission officielle au sein des talibans pourrait affaiblir leur mainmise [sur l’Afghanistan], en provoquant des luttes intestines, des défections et une perte d’autorité centralisée”, prévient le Telegraph.

“La direction suprême à Kandahar conserve son autorité, et rien n’indique une quelconque mutinerie”, juge néanmoins Michael Kugelman, du groupe de réflexion Wilson Centre, cité par le Telegraph. “Nous constatons d’importantes dissensions de la part de certains dirigeants, mais il ne s’agit pas de quelque chose qui s’est transformé en une forme de rébellion interne plus large”, poursuit-il.

Lutte entre deux factions

L’absence simultanée de plusieurs hauts responsables talibans “est le signe d’une escalade des tensions entre la faction kandaharie et le réseau Haqqani”, juge au contraire Amu TV.

“Ces absences témoignent clairement de l’intensification des conflits entre les dirigeants, notamment en ce qui concerne la consolidation du pouvoir par Akhundzada”, a indiqué l’une des sources citée par Amu TV, un média à destination des Afghans.

“Les talibans ont toujours essayé de se présenter comme un front uni sous l’égide d’un chef suprême. Mais, aujourd’hui, nous voyons des voitures à Kaboul avec des photos de Sirajuddin Haqqani et des banderoles indiquant ‘Réseau Haqqani’. C’est un message clair : ils ne veulent plus obéir à Kandahar”, a déclaré au Telegraph un médecin de Kaboul.

Pakistan et Afghanistan : quand l’allié taliban devient l’ennemi...

Depuis le retour au pouvoir des talibans en 2021, les relations entre Islamabad et Kaboul n’ont cessé de se dégrader. La “profondeur stratégique” jadis mise au point le Pakistan se retourne désormais contre lui, analyse “Gandhara”, le journal en ligne de la station Radio Free Europe/Radio Liberty...

C’était quelques jours après la prise du pouvoir par les talibans en août 2021. Le lieutenant général Faiz Hameed, puissant chef des célèbres services secrets extérieurs pakistanais, arpente Kaboul en vainqueur. Puis, dans un hôtel cinq étoiles de la capitale, le sourire aux lèvres et une tasse de thé à la main, il rassure un journaliste occidental : “Je vous en prie, pas d’inquiétude… Tout va bien se passer.”

En aidant les talibans à s’emparer du pouvoir, Islamabad pensait avoir remporté une victoire stratégique. Plus de trois ans plus tard, ce sentiment s’est évaporé : le gouvernement taliban a acquis le statut d’ennemi numéro un du Pakistan.

Islamabad accuse les talibans d’abriter le mouvement Tehrik-e Taliban (TTP), responsable de la mort de centaines de ses soldats depuis 2021. Et malgré les nombreuses frappes aériennes pakistanaises sur les positions présumées du TTP en Afghanistan, doublées d’avertissements diplomatiques, les talibans n’ont jamais imposé leur contrôle sur ce groupe armé, comme l’a réclamé à plusieurs reprises le Pakistan.

Du conflit à la guerre

Durant l’été, le principal poste frontalier entre les deux pays, Torkham, est ainsi resté fermé plusieurs jours après des échanges de tirs qui ont blessé des combattants talibans et des soldats pakistanais, et coûté la vie à trois civils afghans pris entre les feux. On recense de tels affrontements presque toutes les semaines le long des 2 500 kilomètres de frontière.


Les fermetures fréquentes des frontières et l’expulsion de près d’un million d’Afghans appauvris du Pakistan n’ont pas non plus réussi à faire pression sur les dirigeants actuels de l’Afghanistan pour qu’ils acceptent les demandes d’Islamabad.

. « La situation a changé de sens », a déclaré Ihsanullah Tipu Mehsud, directeur des nouvelles au Khorasan Diary, un site web qui suit les groupes militants en Afghanistan et au Pakistan. « Il y a maintenant une situation de conflit qui se rapproche d’une guerre. »

Dans un geste de conciliation le 14 août, jour de l’indépendance du Pakistan, le puissant chef de l’armée pakistanaise, le général Asim Munir, a demandé au gouvernement dirigé par les talibans d’être à la hauteur du désir d’Islamabad d’établir des relations cordiales et coopératives.

Il a demandé au gouvernement dirigé par les talibans de ne pas "prioriser" les liens avec le TTP sur les relations avec le Pakistan.

"Tout comme le Pakistan vous a toujours aidé, vous devriez nous rejoindre pour finir ce fléau", a-t-il déclaré à un rassemblement de nouveaux diplômés militaires.

Mais Michael Semple, ancien conseiller de l’UE et des Nations unies en Afghanistan, a déclaré à RFE/RL qu’il serait difficile pour les talibans d’abandonner la campagne du TTP qui dure depuis près de deux décennies.

"Le niveau de soutien que [les militants du TTP] reçoivent des talibans afghans peut-il changer?" a demandé Semple, professeur à l’université de Queen à Belfast.

Après le retour au pouvoir des talibans, le TTP a émergé avec une nouvelle vigueur. Il s’était retiré en Afghanistan en 2014 après qu’une opération militaire pakistanaise et des attaques de drones par les États-Unis aient décimé ses rangs et son leadership.
 
En tant qu’allié idéologique et organisationnel, le TTP a cloné les tactiques d’insurrection des talibans. Il a principalement ciblé les forces de sécurité tout en établissant un gouvernement fantôme pour contester l’autorité d’Islamabad dans certaines régions frontalières.
 

Semple a déclaré qu’il y avait maintenant "des preuves croissantes" que la Direction générale du renseignement, le service d’espionnage taliban, soutient le TTP avec la bénédiction de son chef suprême, le mollah Haibatullah Akhundzada.

« Il y a ce rêve d’atteindre la profondeur stratégique - être en quelque sorte le partenaire principal dans la livraison d’un système basé sur la charia au Pakistan », a-t-il dit.

La "profondeur stratégique" était autrefois une doctrine militaire pakistanaise. Après qu’Islamabad soit devenu un état de première ligne contre l’occupation soviétique de l’Afghanistan en 1979-1989, ses planificateurs militaires ont poussé pour finalement dominer le pays voisin afin qu’il puisse être utilisé comme base arrière en cas de guerre avec l’Inde.

À Islamabad, Mehsud a déclaré qu’un nombre considérable de combattants talibans afghans semblent être intégrés dans le TTP. Il a fait remarquer que certains ecclésiastiques alliés des talibans ont à plusieurs reprises émis des fatwas ou des décrets religieux soutenant la campagne du TTP au Pakistan.

 "Les choses vont continuer à empirer", a-t-il dit, ajoutant que le gouvernement pakistanais affirme qu’au moins 15 kamikazes qui ont mené des attaques au Pakistan étaient des ressortissants afghans.

Mais Sami Yousafzai, un journaliste et commentateur afghan vétéran, a déclaré que le sentiment anti-pakistanais élevé parmi les Afghans qui accusent Islamabad de leur misère a poussé les talibans à adopter des positions publiques dures contre Islamabad.

"Être considéré comme un substitut pakistanais par les Afghans est un inconvénient majeur pour les talibans", a-t-il déclaré.

Le soutien militaire secret d’Islamabad a permis aux talibans de balayer la majeure partie de l’Afghanistan en 1996. Le Pakistan a ensuite rejoint l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis pour reconnaître officiellement le premier gouvernement dirigé par les talibans après la prise de Kaboul en septembre 1996.

. Cette relation est parfois très tendue, mais ils peuvent toujours parvenir à une entente.

Hameed Hakimi, expert en Afghanistan au Chatham House de Londres, voit les relations entre les talibans et le Pakistan évoluer vers une plus grande interdépendance.

Il a déclaré qu’Islamabad ne rechercherait probablement pas "l’instabilité dans les relations" avec l’Afghanistan à un moment où l’Inde consolide son rôle d’hégémonie régionale en raison de sa puissance mondiale croissante.

Il a déclaré que les relations des talibans avec les factions islamistes pakistanaises sont beaucoup plus profondes que leurs liens avec le système de sécurité d’Islamabad.

"Ces contacts et réseaux entrent immédiatement en jeu lorsqu’il y a un risque d’escalade de la violence entre Kaboul et Islamabad", a-t-il déclaré à RFE/RL

https://www.rferl.org/a/afghanistan-pakistan-taliban-ttp-terrorism/33078685.html

Chute de Kaboul : faillite politique aux conséquences générationnelles

Après 20 ans de conflit en Afghanistan, l’été 2021 a connu l’un des événements les plus lourds de conséquences sur la scène internationale, quand le retrait des troupes américaines a laissé place à une avancée éclair des talibans, avec comme point d’orgue la prise de la capitale. Un échec diplomatique cuisant pour l’Occident, qui doit lui servir de leçon d’humilité, disent des experts.

Les consignes sanitaires québécoises prônant de rester chez soi ont un triste air de déjà-vu pour Shoaib Shamsi, qui a atterri ici au début du mois de décembre. Craignant pour sa vie, le jeune Afghan de 23 ans a passé près de quatre mois enfermé dans sa résidence après la prise de Kaboul par les talibans, le 15 août dernier. « On avait peur qu’ils me trouvent, parce que j’ai travaillé trois ans pour l’ambassade américaine », raconte le jeune homme, rencontré dans un parc de Sherbrooke par un froid glacial.

Shoaib Shamsi se souvient très bien du moment où Kaboul est tombée. Il dormait après un quart de travail de nuit et a été réveillé dans la panique. « Ma famille m’a dit que les talibans venaient de rentrer dans Kaboul. On avait peur des attaques », dit-il, décrivant la cohue qu’il a pu observer lors d’une brève sortie dans les rues. « Tout le monde voulait aller à l’aéroport. Mais il y avait des talibans partout. »

 

Impossibles à oublier, les images d’Afghans s’accrochant aux ailes d’un avion avaient semé l’effroi autour du globe. Elles venaient rappeler que la mission de démocratisation menée pendant 20 ans par l’Occident a été un « échec retentissant », comme le souligne Jonathan Paquin, professeur au Département de sciences politiques de l’Université Laval. « Ça a été une défaite immense qui nous montre à quel point les missions de nation building, l’idée selon laquelle il est possible de renverser un régime hostile et non démocratique et de remplacer ces régimes par des gouvernements plus enclins à nos intérêts, ne fonctionnent pas. C’est une grande leçon d’humilité, en fait. »

« Plus qu’un événement majeur en 2021, la chute de Kaboul aura été l’échec d’une génération », poursuit-il en rappelant qu’au plus fort de la mission de l’OTAN, 140 000 soldats avaient été déployés sur le territoire afghan.

Déclenchée après le 11 septembre 2001 pour démanteler un réseau terroriste en s’attaquant à sa tête dirigeante, Oussama ben Laden, l’intervention se sera prolongée bien au-delà de la mort de ce dernier, survenue en 2011. Elle aura été menée à fort prix, en milliards de dollars et en milliers de pertes de vies humaines. « On est restés pour stabiliser le pays et continuer à s’imposer, mais tout ça était inutile. Il n’y avait pas moyen d’établir une démocratie en plein cœur de l’Asie centrale. C’est une idée folle qui démontre à quel point on est présomptueux en Occident », soutient le politologue.

Les ratés du Canada

Lors de la chute de Kaboul, à 10 000 km de son époux, Alina Mirzai, une réfugiée afghane qui vit à Sherbrooke avec sa famille depuis 2015, se faisait un sang d’encre. D’autant qu’elle n’avait aucune nouvelle de sa demande de réunification familiale, déposée en mars 2020. « J’ai appelé l’immigration, mais on m’a dit qu’il n’y avait rien à faire », raconte celle qui a finalement obtenu une réponse positive au début du mois d’octobre.

Si le gouvernement canadien a été prompt à annoncer l’évacuation des Afghans, et en priorité de ceux qui avaient travaillé pour le gouvernement canadien, force est d’admettre qu’il peine à tenir sa promesse. Plus de quatre mois plus tard, sur les quelque 40 000 réfugiés qu’il souhaitait accueillir, à peine 5000 sont arrivés. « C’est une goutte d’eau », indique le travailleur humanitaire et directeur de l’Institut d’études internationales de Montréal, François Audet. « À ce rythme-là, ça va prendre des années à faire venir ces réfugiés. »

Il dit se poser de sérieuses questions sur la stratégie de cette évacuation, qui peut paraître arbitraire. « En fonction de quels choix et de quelle vulnérabilité on accueille les gens ? » Il rappelle qu’à l’époque de l’accueil des Syriens, en 2015, le choix des réfugiés pouvait se faire en fonction de leur capacité d’intégration, or les familles les mieux nanties et éduquées avaient la priorité. « Est-ce que le Canada fait cette instrumentalisation politique avec les Afghans ? […] Je ne connais pas les ratios, mais je sais de source sûre qu’une bonne partie d’entre eux ne sont pas parmi les plus vulnérables. »

Selon Jonathan Paquin, le Canada a surtout réagi trop tardivement, même s’il savait que les troupes américaines allaient avoir quitté le pays le 31 août. Les militaires étaient partis, mais un bon nombre de civils reliés au Canada demeuraient toujours au pays. « Quand on accepte d’être un allié pour faire tomber un régime, il faut réfléchir aux possibilités d’un échec. Et quand on rentre dans un magasin de porcelaine et qu’on casse le tiers des objets, on en est responsable », avance le politologue, disant tenir cette analogie de Colin Powell, ex-secrétaire d’État américain.

Selon François Audet, l’Afghanistan aura été un laboratoire d’essai sur le plan du développement humanitaire et stratégique. « Il y aura eu un avant- et un après-Afghanistan. Et en matière de normes et de pratiques humanitaires, ça n’a pas seulement influencé le Canada, mais la planète entière. […] Car si les organisations d’aide humanitaire voulaient de l’argent pour leur projet, il fallait passer par là », dit-il. L’Afghanistan est l’un des pays qui a reçu le plus d’argent en aide humanitaire dans les 20 dernières années. Selon les estimations canadiennes, en 2022, 24 millions de personnes auront besoin d’aide humanitaire, soit 6 millions de plus qu’en 2021.

Shoaib Shamsi espère plus que tout être capable, quel que soit le moyen, de faire venir auprès de lui sa mère, son beau-père et toute sa fratrie. « Ils sont pris là-bas. Ce n’est pas facile pour eux, il n’y a pas d’emploi », déplore le jeune homme, qui semble pétri d’inquiétudes pour ses proches. Des inquiétudes qui, pour l’instant, semblent momentanément engourdies par la froidure de décembre, mais surtout le bonheur d’avoir enfin retrouvé sa bien-aimée.

Les révélations d'un diplomate français sur les talibans

Dans un ouvrage à paraitre, "Déjeuners avec les talibans" le diplomate Jean-Yves Berthault livre un témoignage saisissant sur ceux qui ont défait les Américains. Selon lui, il est indispensable de maintenir le dialogue avec les maitres de Kaboul. 

Un diplomate français, Jean-Yves Berthault, auteur de "Déjeuners avec les talibans" estime qu'il ne faut pas couper les pont avec les nouveaux maitres de l'Afghanistan.

 
 
français de l'Afghanistan. Ce diplomate, qui fut à trois reprises en poste à Kaboul, partage des témoignages saisissants dans "Déjeuners avec les talibans" (éditions Saint-Simon, en librairie le 2 septembre) sur ces fameux "étudiants en théologie" qui ont pris le contrôle du pays en quelques semaines. Secrétaire d'ambassade de 1979 à 1981 (départ des soviétiques), il fut ensuite chargé de mission et conseiller politique pour l'ONU puis chef de poste à l'ambassade de France à la fin des années 1990. 

 

Challenges: Les talibans maitres de Kaboul avec qui vous déjeuniez sont-ils les mêmes que ceux d'aujourd'hui?  

 

Jean-Yves Berthault: Ce ne sont pas les mêmes que ceux que j'ai connus après la prise de Kaboul à la fin des années 1990. Beaucoup sont morts ou ont disparu. Les maitres actuels de l'Afghanistan ont la même idéologie, mais ils ne descendent pas de leur montagne comme leurs prédécesseurs. Ils ont connu le monde. Beaucoup de leurs leaders ont été accueillis magnifiquement à Doha et connaissent les codes d'un Islam plus qu'aisé. Ils ont mené des négociations internationales, sont en contact avec le monde extérieur. Il est certain que l'avidité va jouer un rôle dans l'avenir, comme il en a joué un dans l'histoire récente de ce pays. 

Les Américains vont ils continuer à financer la "transition" suite à leur départ, après une telle humiliation? 

 
 
 
 

Je le crois. Washington n'a pas intérêt à laisser la place à d'autres. Russes et Chinois sont sur les rangs, sans doute aussi la Turquie, sans parler du Pakistan. Mais les subsides américains n'auront rien à voir avec ce qu'ils ont dépensé ces dernières années. 

Où sont passés les 1000 milliards de dollars dépensés par Washington ces deux dernières décennies? 

Plusieurs centaines de millions sont partis dans les poches des commandants moudjahidines à qui les Américains ont voulu faire confiance. C'est l'une de leurs grandes erreurs:  en 2001, il fallait les désarmer plutôt que les imposer à Hamid Karzai dans un gouvernement de réconciliation. 

Vous avez, vous aussi, fait confiance à Hamid Karzai...

Oui, dans la cadre de ma mission pour l'ONU, nous l'avions repéré comme une personnalité pouvant faire consensus dans le pays. Le 22 septembre 2001, lors d'une réunion avec les autorités américaines son nom est sorti assez naturellement. En ce qui me concerne, je préconisai un scénario de rétablissement de la monarchie constitutionnelle, conciliable avec un gouvernement Karzai. Mais pour Washington, il n'était pas question de mettre un roi à Kaboul, il fallait une république et un président. Notez que Karzai est aujourd'hui en Afghanistan alors que son successeur a pris la fuite. Il pourrait bien avoir un rôle à l'avenir. 

La France a-t-elle un rôle spécifique à jouer en Afghanistan? 

La réponse est oui, la relation est historique. Le lycée français de Kaboul est une institution, ainsi que les liens culturels établis de très longue date. Seule l'Allemagne a le même type de lien avec ce pays. 

L'Afghanistan peut-il devenir un foyer du terrorisme international? 

Je ne crois pas. Les talibans que j'ai connus, avaient certes accueillis Ben Laden. Mais le fait qu'ils aient refusé de le livrer, ne signifie pas qu'ils aient collaboré aux attentats du 11 septembre 2001. Le mouvement taliban est nationaliste, pas internationaliste. Ce qui signifie pas que leur régime est défendable.

Faut-il continuer le dialogue avec les talibans?

Le dialogue vaut souvent mieux que la guerre. A la fin des années 1990, seul diplomate occidental en poste à Kaboul, j'ai maintenu le lien et ils ont toujours respecté mon immunité ainsi que l'intégrité de la centaine de Français qui étaient restés. J'ai même obtenu quelques aménagements à la rigueur de leur lecture absurde du Coran, comme l'accès des femmes aux soins hospitaliers. Dans la situation actuelle, les occidentaux, et les européens en particulier, doivent maintenir le lien. Si le maintien d'une ambassade n'est pas évident, le fait qu'il y ait sur place un "chargé d'affaires" peut s'avérer fort utile. 

Propos recueillis par Pierre-Henri de Menthon 

Les États-Unis abandonnent l'Afghanistan

C'est une victoire politique pour Donald Trump qui avait promis le retrait des troupes. Mais les autorités de Kaboul se retrouvent seules face aux talibans.

"Après le 11 septembre 2001, la qualité des liens établis avec les talibans vaut au chef de poste français à Islamabad une offre stupéfiante: la livraison de Ben Laden à la France... Le coup, a priori splendide, peut être très embarrassant. Que faire ensuite du Saoudien? Comment réagira Washington? Et Al-Qaïda? Les bombardements américains, le 7 octobre 2001, évitent à la DGSE d'avoir à répondre à toutes ces questions: l'affaire n'a pas de suite. " (extrait)

http://www.lexpress.fr/actualite/monde/les-talibans-avaient-offert-la-livraison-de-ben-laden-a-la-dgse_994942.html

"Ce compte-rendu des préparatifs de guerre contre l'Afghanistan nous amène au 11 septembre même. Les attaques terroristes qui ont détruit le World Trade Center et endommagé le Pentagone sont certes des liens importants dans la chaîne des événements qui ont entraîné les États-Unis à attaquer l'Afghanistan. Mais le gouvernement américain a planifié la guerre bien à l'avance. Le choc du 11 septembre n'a que contribué à la rendre politiquement faisable en stupéfiant l'opinion publique au pays et en donnant à Washington un coup de main essentiel pour convaincre ses alliés réticents à l'étranger.

Tant le public américain que les gouvernements étrangers ont été pressés d'appuyer les actions militaires contre l'Afghanistan au nom de la lutte contre le terrorisme. L'administration Bush a frappé Kaboul sans même présenter la moindre preuve que ben Laden ou le régime taliban étaient responsables des atrocités survenues au World Trade Center. Elle a vu dans les événements du 11 septembre l'occasion de mettre de l'avant ses ambitions depuis longtemps nourries de renforcer la présence américaine en Asie centrale.

Il n'y a pas de raison de penser que le 11 septembre ne fut rien de plus qu'une coïncidence fortuite. Tous les détails de la guerre contre l'Afghanistan avaient en effet été préparés avec soins. Il est peu vraisemblable que le gouvernement américain allait laisser passer l'occasion de s'embarrasser de fournir un prétexte viable pour ses actions militaires.

Immédiatement après le 11 septembre, des rapports de presse apparurent -encore une fois surtout en dehors des États-Unis- selon lesquels les agences de renseignement américaines avaient reçues des avertissements spécifiques à propos d'attaques terroristes de grande envergure, comprenant notamment l'utilisation d'avions détournés. Il est bien possible que la décision a été prise aux plus hauts niveaux de l'État américain de laisser survenir une attaque, possiblement sans imaginer clairement l'ampleur des dommages qu'elle causerait, afin de fournir l'étincelle nécessaire pour déclencher la guerre en Afghanistan." (extrait)

http://www.wsws.org/francais/News/2001/decembre01/20nov01_guerreafghan.shtml

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article