COP chronique

Publié le par ottolilienthal

Alors que la COP30 s’ouvre ce lundi au Brésil, le créateur du bilan carbone, spécialiste de l’énergie et du climat, Jean-Marc Jancovici, estime que la décarbonation doit devenir un « projet de société ». Et il reste, selon lui, des raisons d’espérer...

Quand on est inventeur du bilan carbone, que l’on remplit des salles de conférence pour vulgariser les rouages du système énergétique et climatique mondial, on est une voix qui résonne dans le domaine de l’écologie


Le secrétaire général de l’ONU a admis avant la COP30 que le monde avait « échoué » à limiter le réchauffement climatique à +1,5°C et qu’il fallait aller plus vite pour réduire nos émissions. Partagez vous ce constat d’échec ?

Bien sûr qu’il faut accélérer. Lorsqu’on rajoute du CO2 dans l’atmosphère, il est très difficile de l’en extraire ensuite. Si l’on arrêtait du jour au lendemain d’en émettre, il faudrait plus de 10 000 ans pour que le dioxyde de carbone supplémentaire que l’on a émis depuis la période préindustrielle s’évacue. Le monde est un peu dans la position d’un cycliste qui n’a plus de freins et sait qu’il va devoir s’arrêter avec un talus ou un choc : il n’a pas intérêt à prendre encore plus de vitesse !

Quel impact ?

Les dégâts que provoque déjà le réchauffement climatique. Plus il va s’accentuer, moins notre vie quotidienne sera confortable, et investir dans la décarbonation de l’économie, c’est d’abord permettre que l’on conserve ce que l’on a aujourd’hui : des forêts qui vivent, des logements qui soient encore habitables en période de canicule, des maisons qui ne se fissurent pas sous l’effet de la sécheresse, des cultures suffisantes, de l’eau en suffisance. Plus le réchauffement augmentera, plus on subira par exemple des maladies émergentes, et plus l’agriculture française qui nous nourrit souffrira du stress thermique et hydrique. Lutter contre le changement climatique n’est pas très éloigné d’un effort de guerre.

C’est coûteux un effort de guerre, surtout quand il n’y a plus d’argent dans les caisses.

Ce serait encore plus coûteux de tarder à s’adapter et à réduire nos émissions. Par exemple, 10% de l’économie française est liée au tourisme. Si la France perd une partie de ses paysages, ca se paiera !

On ne sent pourtant pas un élan dans ce sens COP après COP. Plutôt des réticences à agir de la part de certains états.

Les COP répondent à un processus onusien. Or, l’ONU n’est pas le chef du monde. Elle n’ira jamais dire à un pays, droit dans les yeux, que ce qu’il fait n’est pas bien. Les traités internationaux auxquels les pays adhèrent sont basés sur l’effort volontaire.

Alors les COP ne servent à rien ?

Il ne faut pas en attendre des miracles, mais elles font vivre le sujet, ce qui est un début. On dit souvent, à tort, que la COP de Copenhague a été un échec alors que c’est cette année là que les dirigeants avaient pour la première fois évoqué l’impératif de contenir le réchauffement sous 2°C. Sans Copenhague, il n’y aurait pas eu d’accord à Paris. Et derrière, en cascade, les entreprises, les collectivités locales se sont mises en action avec cet objectif en tête. Ca a permis à l’UE par exemple de se fixer une feuille de route et à la France de s’engager sur un objectif de réduction des gaz à effet de serre qu’elle n’est pas loin d’avoir atteint.

Mais n’est ce pas désespérant de voir Donald Trump relancer sa production pétrolière et bouder les COP ?

La production de pétrole avait déjà quasiment doublé sous la présidence d’Obama ! Et même pendant les COP, Biden comme Obama n’ont jamais voulu que l’on remette en cause le mode de vie américain, même s’ils parlaient de manière policée et aimable. Trump ne fait qu’exprimer de manière violente et outrancière l’état d’esprit profond d’une grande partie des américains, y compris dans le camp démocrate.

Son climato-scepticisme ne vous pose pas de problème ?

Ce qui me pose davantage de problème, c’est sa chasse aux sorcières lancée contre les scientifiques qui va mettre à mal toute l’information que les Etats-Unis fournissaient jusqu’ici au monde en matière d’observation climatique grâce à la Nasa et aux nombreuses stations de mesures américaines. En affaiblissant la recherche américaine sur le climat, il obscurcit la vision de tous.

A vous entendre, il y a peu de raisons d’espérer.

Il y en a au contraire. Les émissions de gaz à effet de serre n’ont certes jamais été aussi élevées dans le monde, mais elles baissent en Europe. Le fait qu’il faille d’urgence se décarboner est très largement partagé dans le monde. Même si cela cahote un peu, on voit de plus en plus de voitures électriques, de bâtiments mieux isolés. Quant au climatosecpticisme, il est beaucoup plus fort au sein de certains partis politiques que de la population. Même au sein du RN, les dirigeants sont plus trumpistes dans leurs discours et davantage dans la surenchère que leurs électeurs.

Le slogan « Make our planet great again » d’Emmanuel Macron a-t-il fait pschitt ?

Je ne vais pas tirer sur l’ambulance (rires). Quand Trump 1 s’était retiré des accords de Paris et qu’Emmanuel Macron avait lancé ce slogan, j’avais posté un message disant que cela offrait sur un plateau d’argent la possibilité au Président français d’avoir un destin mondial, une vision gaullienne en inventant la décarbonation à la française avant les autres. C’est très exactement ce qu’ont fait… les Chinois, qui nous inondent en panneaux solaires et voitures électriques. La France, elle, a pour le moment raté cette opportunité de faire de la décarbonation un grand projet de société. Mais la partie n’est pas finie.

En est-il seul comptable ?

La classe politique française dans son ensemble n’a pas compris l’importance de ce qui est physique et biologique. Les politiques ont beaucoup de mal à lever les yeux et à sortir des logiques de court terme pour avoir le sens de l’histoire.

Mais que répondre à ceux qui dénoncent une écologie punitive ?

C’est un slogan « putaclic ». La vie en société demande des règles, donc des interdictions, qui sont paradoxalement les garantes de notre liberté. C’est l’interdiction de rouler à gauche qui vous garantit la liberté d’utiliser votre voiture ! Ce slogan drague démagogiquement les Français qui s’estiment déjà en situation de déclassement, et qui ne voient que l’effort dans la transition. Mais décarboner la société, c’est défendre notre santé, notre économie, la ruralité, ou notre souveraineté alimentaire. L’adhésion à un tel projet va aujourd’hui très au-delà du vote pour le parti écologiste.

Interview parue dans Le Parisien du 10 novembre 2025.

Comme d’habitude, le chapô précédent l’interview, que je reproduis ci-dessous, est de la rédaction du journal et non soumis à relecture, tout comme le titre. Le texte de l’interview ci-dessous est la version relue et amendée par mes soins qui a été envoyée au journal. Entretien réalisé par Frédéric Mouchon.

https://jancovici.com/publications-et-co/interviews/une-interview-dans-le-parisien-a-loccasion-de-la-cop-30/

Publicité

La COP30 sur le climat va débuter au Brésil. Si tout se passe bien, rien ne devrait se passer. 

https://2000watts.org/index.php/energies-fossiles/peak-oil/1442-energies-economie-petrole-et-peak-oil-revue-mondiale-octobre-2025.html

COP29: notre maison brûle et Donald Trump s'apprête à verser du pétrole dessus...

La vingt-neuvième conférence de l'ONU sur le climat s'est ouverte à Bakou. Les négociateurs l'abordaient avec un optimisme très mesuré. L'issue de l'élection américaine éloigne encore un peu plus la probabilité d'atteindre les objectifs de l'accord de Paris...

Le 6 novembre dernier, Donald Trump l'emportait très largement sur sa rivale Kamala Harris. Il sera, à partir du 20 janvier 2025, le 47e président des États-Unis. Le même jour, un incendie se déclarait aux portes de Los Angeles, dans une Californie desséchée par plusieurs vagues de chaleur cet été et déjà ravagée par d'autres feux. Peut-on tirer une conclusion de la concomitance de ces deux événements? Hélas, non.

Pour le climatosceptique Trump, un feu de forêt est un événement purement naturel qui ne doit avoir aucune incidence sur la politique qui sera menée dans les prochaines années. Lors du quatrième sommet de la Terre en 2002, à Johannesburg, Jacques Chirac lançait cette formule restée célèbre: «Notre maison brûle et nous regardons ailleurs.» Donald Trump, lui, ne regarde pas ailleurs. Il s'apprête au contraire à déverser des barils de pétrole sur la maison, au mépris de toute considération scientifique sur les origines du réchauffement climatique.

Trente année perdues

Le problème est que les 74 millions d'électeurs qui ont voté pour lui en sachant pertinemment quel était son programme mettent en cause l'avenir de 8 milliards d'êtres humains et d'un nombre incalculable d'organismes vivants. Car on sait aujourd'hui où mène l'exploitation sans frein des énergies fossiles. Ceux qui ont bâti la civilisation du charbon, du pétrole et du gaz ne se doutaient pas des conséquences de leur action: ils en voyaient seulement les effets sur la croissance économique et le niveau de vie. Aujourd'hui, l'excuse de l'ignorance n'est plus recevable.

Chaque jour, de nouvelles informations viennent montrer que l'on continue de foncer dans le mur sans ralentir. Le rapport annuel du Programme des Nations unies pour l'environnement sur les émissions de gaz à effet de serre est très clair: cela fait trente ans qu'il est dit dans les instances internationales qu'il est temps de réduire ces émissions et celles-ci continuent d'augmenter. En 2023, elles ont encore progressé de 1,3% et ont atteint un nouveau record de 57,1 gigatonnes (57,1 milliards de tonnes) de CO2. À ce rythme, on a toutes les chances (si l'on peut dire) d'arriver à une température moyenne à l'échelle du monde à la fin du siècle supérieure de 3,1°C à celle qui était enregistrée à la période préindustrielle.

Dans le cadre de l'accord de Paris, les États ont pris des engagements de réduction de leurs émissions, les NDC (acronyme anglais pour désigner les contributions déterminées au niveau national). Certaines de ces contributions sont inconditionnelles, c'est-à-dire que les États s'engagent sans restriction à les respecter. D'autres, notamment dans les pays en développement, sont conditionnelles, c'est-à-dire que les États ne s'engagent à les respecter que s'ils reçoivent l'aide internationale nécessaire. Si seules les NDC inconditionnelles étaient mises en œuvre, le réchauffement serait de 2,8°C, et si toutes les NDC conditionnelles et inconditionnelles l'étaient, la hausse serait encore de 2,6°C.

À quoi ressemblera un monde à +3°C?

https://www.slate.fr/story/266800/a-quoi-ressemblera-un-monde-a-3-c

Des engagements insuffisants

Les engagements pris aujourd'hui sont donc très insuffisants. C'est ce que confirme la lecture du denier rapport de synthèse sur ces NDC présenté par l'ONU le 24 octobre dernier dans le cadre de la préparation de la COP29 de Bakou. Les États devraient présenter de nouvelles NDC, plus ambitieuses, avant la Conférence des parties de l'an prochain (la COP30), en application de l'accord de Paris qui prévoit que ces contributions doivent être revues tous les cinq ans.

Il y a urgence. Le 28 octobre, l'Organisation météorologique mondiale (OMM) a publié un rapport très inquiétant sur la concentration des principaux gaz à effet de serre dans l'atmosphère. Pour le seul CO2, la première étude publiée par cette organisation montrait une concentration de 377,1 ppm (parts par million, ou le nombre de molécules de ce gaz par millions de molécules dans l'air sec) en 2003. En 2023, ce niveau est monté à 420, soit une augmentation de 11,4% en seulement vingt ans. L'augmentation a été plus rapide en 2023 que l'année précédente, en raison notamment des émissions dues aux feux de forêt.

Même si les émissions liées à l'utilisation des énergies fossiles augmentent moins vite qu'avant, elles continuent néanmoins à grimper à un moment où le réchauffement climatique conduit à une hausse des émissions dues aux feux de forêts et à une moindre capacité d'absorption des océans. C'est une question de flux et de stocks: même si les flux de gaz à effet de serre émis ralentissent, le stock contenu dans l'atmosphère continue d'augmenter, avec un effet de plus en plus sensible sur le climat.

Le pétrole et le gaz, un «don de Dieu»

D'ores et déjà, l'année 2024 est bien partie pour être la plus chaude jamais enregistrée. Selon le centre européen Copernicus, la température du mois d'octobre s'est établie à 1,65°C au-dessus de celle de la période préindustrielle. Sur les seize derniers mois, la température moyenne du globe s'est élevée pendant quinze mois à plus de 1,5°C au-dessus.

Rappelons que l'objectif fixé par l'accord de Paris est de contenir «l'élévation de la température moyenne de la planète nettement en dessous de 2°C par rapport aux niveaux préindustriels» et de poursuivre l'action menée «pour limiter l'élévation de la température à 1,5°C». On ne peut pas encore affirmer avec certitude que ce dernier objectif est définitivement hors d'atteinte, la pointe actuelle pouvant être exceptionnelle et temporaire, mais il est évident que la probabilité d'un respect de ces deux objectifs de hausse des températures est devenue extrêmement faible.

Les discussions risquent d'être serrées et la présidence azerbaïdjanaise ne paraît guère en mesure de peser.

Ce qui va se passer dans les prochains jours à Bakou pourra-t-il permettre de garder encore un peu d'espoir? C'est très peu probable. Il faut rappeler que Bakou est la capitale de l'Azerbaïdjan, État qui tire une grande partie de ses ressources de la production de pétrole et de gaz. Son président, Ilham Aliyev, s'est distingué le 26 avril dernier lors de la quinzième réunion du Dialogue de Petersberg sur le climat, à Berlin, en déclarant que les gisements de pétrole et de gaz de son pays étaient un «don de Dieu». Opposé à la politique de son pays face à l'Arménie, Emmanuel Macron ne fera pas le voyage à Bakou et nombreux seront les dirigeants de grandes puissances à ne pas se déranger non plus.

Qui va payer?

Ce médiocre contexte n'est pas un bon signe pour les discussions importantes qui doivent s'y mener, à commencer par le point crucial des financements climat. Il est évident que la lutte contre le réchauffement échouera si les pays en développement suivent un modèle de croissance fondé sur les énergies fossiles, comme ce fut le cas pour les pays anciennement industrialisés. Mais pour qu'ils renoncent à exploiter le charbon, le pétrole ou le gaz qu'ils ont dans leur sous-sol ou qu'ils peuvent obtenir à bas coût, il faut les aider à passer aux énergies renouvelables. En 2009, les pays du Nord s'étaient engagés à financer ceux du Sud à hauteur de 100 milliards de dollars par an à partir de 2020. Ce chiffre a été atteint avec deux ans de retard, en 2022. Maintenant, il faudrait fixer un nouvel objectif qui devrait remplacer le précédent à partir de 2025.

Les chiffres avancés sont d'une autre ampleur: on parle de 1.000 milliards de dollars et les pays du Sud, souvent confrontés à un difficile problème de gestion de leur dette, souhaitent que ce financement soit majoritairement composé de dons. Les pays du Nord ne refusent pas le principe d'un effort nettement renforcé, mais estiment que les pays qui ont vu leur puissance économique croître fortement au cours des dernières décennies devraient aussi maintenant être mis à contribution; ce serait le cas notamment de la Chine, de la Corée du Sud et des pays du Golfe. Les discussions risquent d'être serrées et la présidence azerbaïdjanaise ne paraît guère en mesure de peser ni de les faire avancer.

Maigres espoirs

Certains participants veulent se rassurer en rappelant que c'est à Dubaï, au cœur des Émirats arabes unis, où les hydrocarbures assurent encore un tiers du PIB, qu'a été obtenue la mention du fait que l'objectif est d'«abandonner progressivement les combustibles fossiles dans les systèmes énergétiques, de manière juste, ordonnée et de manière équitable, en accélérant l'action au cours de cette décennie critique, afin d'atteindre la neutralité carbone d'ici 2050, conformément à la science».

C'était la première fois, au cours de cette COP28, que les producteurs de pétrole et de gaz acceptaient que figure dans un accord l'engagement vers une sortie des énergies fossiles. Le 25 octobre dernier, pour la première fois, le G20, groupe des vingt grandes puissances économiques, a repris exactement ces termes. Cela pourrait être un événement significatif quand on sait que le G20 compte en son sein plusieurs des grands producteurs de pétrole: les États-Unis, la Russie, l'Arabie saoudite, le Canada, le Brésil, le Mexique, le Royaume-Uni et l'Indonésie.

Mais il y a un problème. On peut douter de la pérennité de cet engagement, car le plus puissant de ces pays et le premier des grands producteurs de pétrole vient d'élire à sa présidence Donald Trump, qui s'est engagé à faire sortir une nouvelle fois les États-Unis de l'accord de Paris (il l'avait fait une première fois en 2017 et Joe Biden avait demandé la réintégration des États-Unis dans l'accord en 2021) et a annoncé l'accélération de la production de pétrole: «On va creuser, creuser et creuser.»

Pour le climat, on ne peut imaginer pire nouvelle. Car si la première puissance mondiale, qui est aussi le premier producteur de pétrole, ne joue pas le jeu, c'est le respect de l'accord de Paris qui est sérieusement compromis. Jusqu'à présent, nous l'avons vu, les progrès accomplis sont nettement insuffisants pour envisager d'atteindre l'objectif d'une hausse de la température moyenne comprise entre 1,5°C et 2°C. L'avenir est incertain: selon les prévisions de l'Agence internationale de l'énergie, la demande de pétrole devrait encore augmenter jusqu'en 2030, dernière année de sa prévision.

Ne pas opposer écologie et économie

Les producteurs de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) sont encore plus affirmatifs: selon eux, du fait des besoins en énergie des pays en développement, la demande mondiale va continuer à progresser au moins jusqu'en 2050 (leurs prévisions s'arrêtent à cette date) et cela devrait concerner toutes les énergies. En ce qui les concerne, ils n'ont aucune inquiétude: «Aucun pic de la demande de pétrole n'est en vue.»

C'est un point de vue que ne sont pas loin de partager les dirigeants de TotalEnergies, qui estiment que la croissance des pays en développement et leurs besoins en énergie risquent de se heurter à une offre insuffisante d'énergies bas carbone matures et abordables. De surcroît, compte tenu de la place que les États-Unis ont prise au cours des dernières années dans la production mondiale de pétrole et de gaz, ce sont eux qui «fixeront le rythme de la transition énergétique mondiale». En d'autres termes, nous sommes mal partis.

Est-ce une raison de baisser les bras? Non, au contraire, mais il faut être réaliste. Avec des vents contraires aussi puissants, il faudra se montrer à la fois plus déterminés et plus habiles. Il faut bâtir d'autres scénarios, montrer qu'il existe d'autres issues qu'un recours sans cesse accru aux énergies fossiles, que c'est non seulement possible mais que c'est aussi désirable, quelle que soit la phase de développement dans laquelle est engagé le pays considéré. L'Europe aurait tort de reculer face aux adversaires de sa politique climatique, alors que sa seule chance pour l'avenir est de décarboner son économie le plus rapidement possible.

Il ne faut pas tomber dans le piège qui consiste à opposer écologie et économie. Les derniers travaux de l'Insee montrent qu'il est possible de dresser des comptes nationaux tenant compte des coûts du carbone et que l'on arrive alors à une croissance «ajustée» du PIB beaucoup moins flatteuse que celle qui est communément annoncée. Une politique active en matière de décarbonation a un impact positif: elle permet de réduire ces coûts et donc de conduire à une croissance réelle plus élevée. C'est un point qui ne devrait jamais être oublié. L'action climatique a un coût, mais le coût de l'inaction serait à terme beaucoup plus élevé.

Gérard Horny – Édité par Louis Pillot

Publicité

CoP28 : pas de limitation de vitesse pour éviter les collisions

 

L'excès de vitesse au volant peut être mortel. C'est la raison pour laquelle des limites sont imposées afin que la circulation puisse s'arrêter en toute sécurité lorsque c'est nécessaire. Il devrait en être de même pour la lutte contre la crise climatique, mais hélas, personne n'a été pris en flagrant délit d'excès de vitesse lors de la CdP28 aux Émirats arabes unis.

C'est d'autant plus étrange que le texte de clôture du sommet incite amplement à maintenir la pédale d'accélérateur. En conséquence, la distance de freinage nécessaire pour éviter une grave collision avec le dérèglement climatique est désormais dans le rétroviseur de l'histoire.

En effet, il est désormais impossible de limiter la température moyenne mondiale à moins de 1,5 °C d'ici la fin du siècle sans faire appel à la techno-étoile qu'est l'élimination massive du dioxyde de carbone. Les principaux climatologues l'ont bien compris, mais il est malheureusement rare qu'ils rompent les rangs et le disent publiquement. Il existe des exceptions notables, notamment James Hansen, Peter Kalmus, scientifique à la NASA, et Sir Bob Watson, ancien président du GIEC.

Cette prise de position publique ne devrait pas prêter à controverse. Comme on le sait, les émissions mondiales de gaz à effet de serre continuent d'augmenter d'année en année, malgré les avertissements répétés du GIEC selon lesquels elles doivent atteindre leur maximum d'ici à 2025 et être réduites de près de moitié d'ici à 2030, pour que l'objectif de 1,5 °C reste réalisable.

Dans l'avant-propos de notre nouveau rapport publié par PeopleGetReal.org et intitulé : "Comment la fixation d'objectifs climatiques invraisemblables retarde l'action nécessaire", le professeur Sir Bob Watson précise sa position. Il qualifie les objectifs climatiques mondiaux de "fantasmes" qui "nous protègent tous - mais surtout ceux qui se trouvent à l'intérieur de la bulle climatique - contre l'acceptation de la réalité, à savoir qu'il est désormais trop tard pour "réparer le climat" dans les limites du statu quo".

Il est révélateur d'une dynamique inquiétante du consensus général sur l'action climatique. En d'autres termes, en s'alignant sur la ligne du consensus, les institutions et les personnes jouissant de la confiance du public suppriment par inadvertance les perspectives d'une réponse significative à la dégradation du climat qu'ils jugent si urgente.

Dans le rapport, nous affirmons que cette dynamique est enracinée dans une insistance culturellement sanctionnée sur le fait qu'il est (toujours) temps d'arranger les choses lorsqu'il s'agit de l'effondrement du climat. Pour ceux qui soutiennent publiquement le consensus existant, il s'agit ni plus ni moins d'un impératif d'optimisme.

Vous pouvez même reconnaître le scénario : quel que soit le temps perdu à cause de l'inaction, quel que soit le degré d'invraisemblance des voies à suivre pour atteindre les objectifs climatiques, personne ne met quoi que ce soit dans le rétroviseur. C'est pourquoi la fenêtre ne se referme jamais vraiment sur un objectif climatique invraisemblable et l'heure métaphorique de minuit ne semble jamais arriver.

L'impact sur le grand public n'est ni efficace ni bénin lorsqu'il s'agit d'instiller l'urgence. En effet, la vision consensuelle de l'action climatique, une fois débarrassée des avertissements scientifiques et des messages d'urgence, est en réalité une vision rassurante. Et c'est là que réside la permission involontaire pour le public de continuer à minimiser la réalité du dérèglement climatique.

Mais il ne s'agit pas d'une circulation à sens unique. L'absence d'un soutien généralisé et profond du public en faveur d'une réponse significative à l'effondrement du climat a un effet de rebond. Elle permet aux détenteurs du pouvoir de se dire que le public n'est pas d'accord avec les grandes interventions politiques. Et ainsi de suite... Chacun finit par avoir l'histoire dont il a besoin pour rendre la vie inchangée.

Cela explique pourquoi les partisans d'une action climatique significative sont incapables d'obtenir le soutien enthousiaste du public et de remédier à l'absence manifeste de volonté politique de réduire brutalement les émissions de gaz à effet de serre. Au lieu de cela, continuer à insister publiquement sur le fait que 1,5 °C est encore à portée de main finit par donner aux industries polluantes et aux hommes politiques un laissez-passer pour résister à une décarbonisation rapide, comme l'indique le texte de clôture de la CdP28.


Une voie à suivre


Cependant, tout le monde n'adhère pas au consensus général sur l'action climatique. C'est particulièrement vrai pour les personnes qui comptent vraiment : les citoyens ordinaires. Un sondage national, commandé à la société d'études de marché Ipsos dans le cadre du rapport, a révélé qu'à peine un adulte britannique sur quatre (26 %) pense que les températures moyennes mondiales seront probablement, ou certainement, limitées à 1,5 °C d'ici à 2100.

Plus d'un adulte britannique sur cinq (21 %) pense déjà qu'il est désormais trop tard pour atteindre l'objectif fixé par le GIEC en mars 2023, à savoir "une action climatique urgente peut garantir un avenir vivable pour tous". Il est intéressant de noter que les personnes qui adoptent ce point de vue jugent encore qu'une série d'exemples d'actions climatiques, entreprises par les gouvernements ou les particuliers, sont efficaces pour réduire le rythme et l'impact du changement climatique.

Sur les 51 % d'adultes britanniques qui estiment qu'il reste "juste assez de temps" pour atteindre les objectifs du GIEC, seuls 19 % de cette majorité pensent que les gouvernements sont prêts à procéder à des "réductions immédiates et importantes des émissions dans tous les secteurs" - comme le propose le GIEC - pour maintenir l'objectif d'une température de 1,5 °C à portée de main.

Les résultats du sondage nous suggèrent au moins que le fait de croire qu'"il est maintenant trop tard" ne signifie pas qu'il faille baisser les bras. De même qu'affirmer qu'il y a "juste assez de temps" ne signifie pas croire qu'une action urgente est susceptible de se produire.

Tout aussi révélateur, le sondage n'a, selon nous, apporté aucune preuve de l'optimisme qui sous-tend la communication sur le climat. L'enquête nationale a révélé que si la moitié des adultes britanniques (51 %) considèrent que l'optimisme est important lorsque des messagers de confiance leur annoncent de "mauvaises nouvelles" sur le changement climatique, ils sont nettement plus nombreux (près de sept sur dix) à déclarer qu'il est important que les "mauvaises nouvelles" soient partagées, qu'il y ait ou non des solutions ou des raisons d'être optimiste (68 %).

Avec le dépassement de l'objectif de 1,5 °C, il est clair que le monde ne peut éviter une grave collision. Accepter cela ne signifie pas un instant que huit milliards d'entre nous se contentent de hausser les épaules et d'attendre l'impact. Si elle veut survivre, la civilisation doit encore procéder à un arrêt d'urgence et les citoyens devront être au premier plan. Notre lecture des données montre que le grand public est prêt à être informé de ce qui se passe réellement et prêt à recevoir des invitations pour l'aider à faire quelque chose à ce sujet.

 

Par Marc Lopatin, Helena Farstad, initialement publié par Resilience.org

14 décembre 2023

Bienvenue à la Coke27 !

La prochaine conférence internationale sur le climat, dite COP27, qui se déroulera du 6 au 18 novembre 2022 en Egypte, s'est choisi un sponsor de mauvais goût : Coca-Cola ("L'Humanité", 4/10). "Champion toutes catégories de la pollution plastique, la multinationale us, qui sort chaque année de ses usines 120 milliards de bouteilles à usage unique, s'offre là un impeccable plan de greenwashing"

Il ne manquerait plus que les intervenans aient  droit à une paille en plastique.

 

Le Canard enchaîné, 12/10/2022

Publicité

Contournement Est de Rouen : l’État donne son feu vert malgré l’opposition de la Métropole


Commentaire de Jean-Marc Jancovici :


"A intervalles réguliers, l'exécutif français rappelle que la France est pleinement engagée dans la lutte contre le changement climatique. Ça, ce sont les discours. Puis on passe aux actes... et beaucoup change.

D'où viennent les émissions domestiques de gaz à effet de serre en France ? Tout d'abord des transports. On devrait donc se dire que si le but est de faire baisser les émissions des transports, une des choses que nous allons faire est d'éviter de donner envie aux français de rouler encore plus en voiture à pétrole.

Ben non. Selon Paris Normandie, Jean Castex vient de déclarer que "C’est le rôle de l’État de soutenir des infrastructures de transport qui ont un impact concret pour la vie quotidienne des Françaises et des Français. Je le fais pour les routes, partout en France (...)".

Il faut baisser les émissions de gaz à effet de serre liées aux transports, mais on va le faire en rajoutant des routes. Il faut baisser l'artificialisation, mais on va le faire en rajoutant des routes. L'Etat va proposer aux rouennais (et aux autres) de circuler plus facilement en voiture, pour ensuite leur expliquer que ca serait bien qu'ils utilisent moins de moyens individuels, gourmands en ressources et en énergie (quelle qu'elle soit).

Mais en fait Matignon a tout prévu : "La bascule des véhicules thermiques vers l’électrique change la donne. À terme on sera sur des voitures décarbonées donc l’impact d’un projet routier est moindre que par le passé".

"moindre" ce n'est malheureusement pas "aligné avec les 5% de baisse des émissions qu'il faut enclencher demain matin pour ne pas franchir la limite des 2°C de réchauffement planétaire".

A quand une impossibilité de construire toute nouvelle infrastructure sans avoir fait la preuve que cette dernière est bien compatible avec ce rythme de baisse des émissions ? Désormais ne devrait-on pas conditionner la déclaration d'utilité publique à la production d'une étude sérieuse (non critiquée par l'Autorité Environnementale) montrant que le projet est "compatible accord de Paris" ? Car des contournement routiers justifiés par le gain de confort du aux automobilistes, il n'y en a pas qu'à Rouen...

L'autre alternative pour retrouver de la cohérence est de faire comme Trump : acter une bonne fois pour toute que l'accord de Paris, l'Elysée et Matignon s'en fichent. En fait, c'est la réalité en matière de décisions concrètes de l'Etat pour les infrastructures de transport. La justification de construire de nouveaux ouvrages se base sur la valorisation économique du gain théorique sur le temps de déplacement procuré par l'ouvrage. En face on tient compte aussi de la valorisation (négative) des externalités environnementales, mais les valeurs sont calées pour que cet aspect là soit négligeable. C'est un choix politique puisque ces valorisations sont conventionnelles.

Le discours est donc celui de la décarbonation. La méthode pousse à l'exact inverse."


(posté par Joëlle Leconte)

 

https://www.facebook.com/jeanmarc.jancovici/posts/466740328142855

Depuis 1995, il y a eu 25 COP sur le climat. La prochaine débute après l’écriture de cette revue à Glasgow, Ecosse. La probabilité d’apercevoir le monstre du loch Ness est plus grande que celle d’accueillir une lumière au fond du tunnel climatique.

Pour ceux qui n’ont pas encore vu cet épisode, voici ce qu’il va se passer. De nombreux pays vont annoncer leurs ambitions zéro carbone d’ici à "après votre retraite" ou celles de vos enfants. Aucun accord ne va être trouvé durant les limites temporelles de la COP, une prolongation de dernière minute va déboucher sur un accord, non contraignant, que personne ne respectera.

On en vient même à se dire que les manifs d’Extinctions Rebellions et les actions de Greenpeace sont plus efficace et en tout cas plus drôle.

Finalement, la dramaturgie médiatique autour de la "COP de la dernière chance" devient comique. L’enjeu c’est le climat, pas la "COP de la dernière chance." Les médias, en recherche de pub et de buzz et à force de concurrencer Facebook, se focalisent sur l’élaboration d’articles justement dénommés "putes à clics", au lieu de poser les questions qui grattent.

 

https://2000watts.org/index.php/energies-fossiles/peak-oil/1231-energies-economie-petrole-et-peak-oil-revue-mondiale-octobre-2021.html

"L'Inde alimente la mascarade autour de la COP21"

Entre engagement climatique et impératif de sa croissance économique, la position de l'Inde est complexe. Entretien avec Jean-Joseph Boillot, expert en la matière.

 

 

 

Elle est le troisième plus gros émetteur de gaz à effet de serre de la planète, mais la moyenne par habitant des émissions est onze fois inférieure à celle des Américains ou quatre fois à celle des Chinois. La stratégie indienne pèsera-t-elle lourd lors des négociations de la conférence sur le climat ? Entretien avec Jean-Joseph Boillot, conseiller au club du Centre d'études prospectives et d'informations internationales (Cepii) et auteur de Chindiafrique. La Chine, l'Inde et l'Afrique feront le monde de demain, Odile Jacob 2013.


Le Point.fr : Quelle est la part d'hypocrisie des pays occidentaux et de l'Inde dans leur façon d'aborder les enjeux climatiques ?

Jean-Joseph Boillot : Le problème de la COP21 est que l'on va probablement afficher un succès diplomatique, à la différence du sommet de Copenhague. Mais on s'achemine vers des engagements extrêmement éloignés de l'objectif souhaitable (1,5 degré de réchauffement, 2 degrés au mieux), et on entrevoit ce que les scientifiques appellent le scénario catastrophe d'un réchauffement de 5 degrés à l'horizon de 2100. Les engagements des pays riches (États-Unis, Europe) sont très éloignés des objectifs ambitieux qui consisteraient en une réduction de leurs émissions de CO2 à hauteur de 95 % d'ici 2050. On en est loin ! Et il ne faut pas montrer du doigt seulement les États Unis, mais aussi l'Allemagne ou la Pologne, par exemple. Quant à la France, elle a l'avantage du nucléaire, mais elle émet encore chaque année 6 tonnes de CO2 par habitant, sans montrer d'inflexion notable à la baisse.

À leur tour, les pays émergents sont rentrés dans l'hypocrisie collective en promettant de s'engager sur des réductions de CO2. Ils reprennent largement le discours d'une « croissance verte »… Mais la « croissance verte » n'engage pas vers la réduction absolue des émissions de gaz à effet de serre.

Pour rappel : le budget en émissions de CO2 dont nous disposons jusqu'en 2050 pour ne pas franchir les 2 degrés de réchauffement est d'environ 700 milliards de tonnes d'équivalent CO2. Nous en avons déjà consommé 1 400 milliards depuis le début de la révolution industrielle en 1850. La seule dérive des pays occidentaux cumule déjà 400 milliards de tonnes. Il ne reste donc, pour les pays émergents, que 300 milliards… Ce n'est évidemment pas sérieux. La limite des 700 milliards de CO2 n'est tout simplement pas à l'ordre du jour de la COP21. Les spécialistes sont déjà en train de travailler sur la COP22 de Marrakech. Et cela, New Delhi le sait aussi.

Aujourd'hui, l'image de l'Inde subit un terrible revers. Des jungles de Rudyard Kipling à l'Himalaya éternel, on retient désormais la fonte des glaciers, les villes polluées, la déforestation, les rivières poubelles... Est-on face à un désastre écologique?

Nous sommes en présence d'un désastre écologique dans toute la région de l'Himalaya. L'axe Chine/Inde du Nord/Pakistan/Moyen-Orient est d'une extrême vulnérabilité au changement climatique. Mais le désastre concerne la totalité de la planète. Il ne faudrait pas que l'Occident se rassure avec des images de catastrophes écologiques dans le nord du Pakistan ou de l'extrême pollution à New Delhi. L'Occident en paiera les conséquences indirectes, comme on le voit avec les flux migratoires considérables vers l'Europe. Il en paiera aussi les conséquences directes puisque l'Europe est aussi touchée par la variabilité croissante du climat.

Pourquoi voyez-vous l'Inde comme un « laboratoire écologique » ?

En Inde, on a des milliers, voire des millions, de pratiques qui relèvent de ce qu'on appelle chez nous l'écologie. Les fours solaires se multiplient dans les villages, ainsi que les fours à biomasse qui économisent 80 % du bois utilisé pour la cuisine… Et la politique officielle fait aussi la promotion des énergies renouvelables, avec un parc éolien qui est un des premiers au monde et la priorité actuelle au solaire. Tout cela explique que les émissions de CO2 par habitant sont bien inférieures en Inde à celles des pays occidentaux : 1,58 t, dix fois moins que dans les pays développés…

En quoi l'Inde joue-t-elle un rôle crucial dans les négociations de la COP21 ?

Par le simple fait qu'elle est le troisième pays émetteur de CO2 de la planète. Son positionnement entre les pays riches et les pays pauvres en fait un arbitre potentiel du résultat de la conférence de Paris. Jusqu'à présent, son raisonnement était le suivant : les pays riches sont responsables historiquement du changement climatique et sont donc ceux qui doivent faire les efforts les plus importants de réduction des émissions. Ils doivent contribuer au financement de la « mitigation », c'est-à-dire de la lutte contre les effets du changement climatique. En résumé, l'Inde ne veut pas payer pour les émissions des autres et ne veut pas voir ses perspectives de développement compromises par l'égoïsme des pays riches.

Comment va-t-elle se positionner à Paris ? Quels alliés va-t-elle privilégier, sachant, par exemple, que la Chine a passé un accord stratégique avec les États-Unis ? Est-ce qu'elle va s'imposer en renforçant son alliance avec le groupe des 77, qui comprend l'Afrique et les pays les plus pauvres ? Elle pourrait être tentée de ne pas s'allier avec les pays du G77, mais de jouer la carte d'une coalition avec les États-Unis, l'Europe, la Chine, ou encore le Japon. En gros, il s'agirait ainsi de négocier une possibilité de continuer à augmenter ses propres émissions sans obliger les pays riches à prendre des engagements plus conséquents. Ce serait un basculement significatif de la ligne de clivage dans le monde. Comme d'ailleurs le basculement de la Chine : voilà un pays qui a atteint un niveau de développement satisfaisant et ses émissions de CO2 vont de facto se réduire pour plafonner d'ici 2030.

Si, à l'inverse, l'Inde choisissait, aux côtés du G77, de maintenir sa vision d'un partage équitable du problème, et donc de transferts financiers conséquents, alors la victoire de ce groupe lui redonnerait tout son soft power, sa crédibilité, et sa tradition innovante sur le plan des relations internationales. Ces enjeux sont un véritable dilemme pour l'Inde.

Que retenez-vous des objectifs que l'Inde a déjà livrés ? Pourquoi ont-ils été accueillis si favorablement par la communauté internationale ?

La proposition indienne a été applaudie par les pays occidentaux qui tentent depuis longtemps de faire basculer New Delhi. C'est le genre de réaction qui alimente l'impression de « mascarade » autour de la COP21. Derrière des chiffres alléchants, l'Inde annonce qu'elle va en fait continuer à augmenter ses émissions d'ici 2030, à un rythme de 3 à 5 % par an. Elle dit qu'elle s'engage à réduire d'un tiers « l'intensité » en CO2 de sa croissance. Avec une croissance économique prévue de 7 % pour an, cela laisse une marge importante pour continuer d'émettre fortement.

Même chose concernant ses engagements sur les énergies renouvelables. L'Inde déclare qu'elles représenteront 40 % de sa « capacité » de génération électrique à l'horizon 2030. Mais il ne s'agit pas de production énergétique ! La capacité installée et la production sont deux choses différentes. Le rendement des installations en énergies renouvelables est en effet nettement inférieur au rendement des centrales thermiques à charbon. Cela revient à s'engager sur guère plus de 20 à 25 % de renouvelables dans la production électrique... Or, c'est en gros la tendance de ces dernières années ! Il n'y a donc pas d'inflexion majeure.

Enfin, le troisième engagement qui a été salué concerne les puits de carbone, notamment le plan ambitieux de reforestation. Mais tous les experts savent ce qu'il en est sur le terrain avec des milliers d'hectares de reboisement à l'abandon, comme j'ai pu l'observer dans le Madhya Pradesh.

Ces exemples dépassent le cas de l'Inde. L'écran de fumée concerne tous les pays. D'un côté, il y a des engagements sur le papier qui semblent volontaires, mais, dans la réalité, et d'après tous les scientifiques, nous continuons d'aller vers une augmentation significative des émissions de gaz à effet de serre. Il s'agit d'un donnant-donnant avec les pays occidentaux qui savent que leurs engagements sont insuffisants et non suivis des faits, comme on l'a vu avec le Japon ou l'Allemagne. Depuis le protocole de Kyoto, les émissions européennes nettes de leurs importations n'ont guère diminué au-delà du simple effet de la crise économique de 2009. Les pays émergents renvoient à l'Occident leur propre image en adoptant la même attitude d'hypocrisie foncière.

Comment réagissez-vous face au grand problème : la dépendance de l'Inde au charbon. Les spécialistes mettent en avant le fait que l'Inde va continuer à se reposer sur les énergies fossiles pour nourrir sa croissance économique.

La question du charbon est révélatrice du dilemme de l'Inde, pays globalement pauvre et confronté à des besoins énergétiques croissants. On peut certes critiquer le développement « moderne », mais l'Occident est alors mal placé pour donner des leçons. Aujourd'hui, le charbon représente entre 60 et 70 % du mix électrique de l'Inde. Le sous-continent dispose de charbon en abondance alors qu'il est obligé d'importer 85 % de son pétrole et de son gaz. Le prix du kilowatt charbon est en outre 4 à 5 fois inférieur à celui des autres énergies. Pour l'Inde, il s'agit d'utiliser ces ressources, afin de garantir son indépendance et de fournir une électricité bon marché à une population démunie.

Quelles autres options pourrait avoir l'Inde ? Ce serait bien sûr le « renouvelable » : l'éolien, le solaire, et la biomasse qui est abondante en Inde. Mais un obstacle intervient : le coût de l'investissement fixe et son amortissement. Les centrales thermiques à charbon ont une durée de vie de 50 à 60 ans contre à peine une vingtaine d'années dans le renouvelable. Tant qu'on ne taxera pas les émissions qui sont liées au carbone – et l'Inde s'y refuse –, on donne un avantage indu aux énergies carbones

 

Même si elle a commencé à en faire des tonnes à l'occasion de la COP21, Ségolène n'en pense pas moins, comme elle l'a dit au "Monde" (1/6) : "les négociations de l'ONU sont totalement inadaptées à l'urgence climatique. En privé, tout le monde le dit, tout le monde en est parfaitement conscient, mais la lourdeur du processus est telle qu'il se poursuit comme si de rien n'était"

Le Canard Enchainé, 25/11/2015

 

Grégoire Sentilhes : "COP21, l’illusion d’un accord"

 

 

 

L’objectif d’un accord contraignant à la COP 21 est « une illusion », affirme Grégoire Sentilhes, co-fondateur de Citizen Entrepreneurs et du G20 des Entrepreneurs, qui organise aujourd’hui à Bercy la 8e Conférence annuelle des entrepreneurs sur « la croissance verte ».

 

Est-ce l’intérêt des entreprises de lutter contre le réchauffement climatique ?
Oui, parce que cela crée infiniment de valeur. Nous sommes entrés dans la troisième révolution industrielle, et la tendance de fond de la nouvelle économie, c’est « less is more » (le moins est le mieux) : mieux on consomme, moins on consomme, et plus on crée de la valeur.
Vous êtes devenu décroissant ?
C’est un faux débat, dogmatique… L’enjeu, c’est de basculer d’une économie ancienne formule, qui consommait les ressources naturelles de la planète, à une économie positive. Il n’y a pas d’entreprise durable, qui ne contribue pas à régénérer l’environnement dont elle est issue. C’est vrai de la manière dont elle traite ses clients, ses salariés, ses fournisseurs, et plus globalement la planète.
Ce passage peut-il être spontané, ou faut-il une contrainte ? C’est toute la question de la COP 21…
Tout le monde est en émoi, parce que John Kerry (secrétaire d’Etat américain) vient d’annoncer que les Etats-Unis ne seront liés par aucun accord… C’est une vaste plaisanterie : depuis 1992 à Rio, aucune des négociations sur le climat n’est parvenue à un accord…
Vous ne croyez donc pas à un accord contraignant à Paris, et vous dites que ce n’est pas grave ?
Ce serait mieux s’il y avait un accord, évidemment. Mais les situations et les intérêts sont tellement différents qu’il me paraît relever d’une illusion. Et on ne dirige pas le monde avec des illusions… Les révolutions arrivent plus souvent par le bas que par le haut, c’est en encourageant les entrepreneurs et les entreprises qu’on améliorera la situation.
Un mot sur l’économie française : elle va mieux ?
Elle va un peu mieux… Pour trois raisons qui ont peu à voir avec le gouvernement français : l’euro faible, la baisse du prix du pétrole, et la politique de la Banque centrale européenne. Après, il faudrait que la France ait le courage de baisser ses charges, de réduire le Code du travail à cinquante ou cent pages… La France doit se réinventer, avec une vraie culture entrepreneuriale

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
P
Nous avons tendance à parler des énergies fossiles mais il n'ai pas nécessairement utile de se consacrer aux anciennes énergies mais plutôt aux futures, notamment avec le budget important ayant été débloqué par les gouvernements !
Répondre
A
L'Organisation de coopération et de développement économiques donne un coup d’arrêt au développement du charbon c'est quand meme un bon début, ou plutot un coup de pousse au changement qui s'opere par le bas (source: http://www.journaldelenvironnement.net/article/l-ocde-donne-un-coup-d-arret-au-developpement-du-charbon,64128 )
Répondre